Publication : 19/08/2022
Pages : 352
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1214-2
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022612265
Couverture HD

Le Lâche

Jarred McGinnis

ACHETER GRAND FORMAT
22 €
ACHETER NUMÉRIQUE
9,99 €
Titre original : The Coward
Langue originale : Anglais (Etats-Unis)
Traduit par : Marc Amfreville
Prix
  • Sélection Prix du Roman Fnac - 2022

Un terrible accident de voiture, une femme meurt, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s’être enfui de sa maison, l’adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père, aussi aimant qu’écorché, est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l’hôpital.

Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d’humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d’un corps, d’une relation, d’une vie, d’une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu.

Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d’autrui sur la différence, signe la naissance d’un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l’ivresse de l’aventure.

  • Tout commence très mal mais c’est un roman fichtrement drôle et lumineux, rempli d’amour à ras bord. Certes, l’humour est grinçant, il y a des fuites par lesquelles l’amour s’échappe parfois et le parcours est long et semé d’embûches pour Jarred, 26 ans, paralysé à vie et qui doit retrouver son père dix ans après l’avoir quitté… mais Jarred McGinnis accompagne magnifiquement ses personnages et on ferme ce livre avec un supplément d’âme !… et quelques envies de donuts…
    Olivier Beugin
  • Suite à un accident, affublé d'un fauteuil roulant, notre héros se voit dans l'obligation de faire appel à son père qu'il n'a pas vu depuis 10 ans. S'il est difficile de perdre sa maman jeune, il n'est pas aisé pour un père d'élever son enfant seul. Comment ces deux êtres vont-ils se retrouver ? Y parviendront-ils seulement ? L'auteur nous livre page après page des indices sur le passé pour nos héros pour éclairer leur relation. Magistral !
    Laurence Chalochet
  • NE PLUS POUVOIR PRENDRE SES JAMBES A SON COU Jarred se retrouve cloué dans un fauteuil suite à un accident de voiture ayant causé la mort de son amour d’enfance. Après plusieurs semaines, il doit quitter l’hôpital et n’a d’autre solution que de reprendre contact avec son père, évité depuis 10 longues années. Evidemment le poids du drame ne laisse aucun doute une fois l’incipit digéré. Il y a quelques boites de mouchoirs à prévoir, mais comme tout kleenex est réversible, ceux-ci pourront essuyer aussi des larmes de rire. Car ce livre est magique et agit sur tous les vaisseaux du cœur. Ici pas de concession, pas de beaux parleurs, pas de prosélytisme, pas de bons sentiments mielleux, pas de drame surjoué, pas une faute de goût, que des pages éclairées par le talent, des chapitres inoubliables, des mots imprimés sur la rétine. A lire impérativement, dans toutes les positions, mêmes les plus inconfortables…
    Didier Dubois
  • J'adore le ton général du livre tant sur le fonds que sur la forme ! Je crois que ça va être un de mes coups de cœur de la rentrée !
    Jeremy Derny
  • Bravo pour la découverte de Jarred McGinnis, JE SUIS FAN. Je le grignote, je le déguste, je me délecte.
    Cécile Coulette
  • Nous sommes vraiment tombés sous le charme de ce livre et de cette nouvelle voix qu'apporte Jarred McGinnis.
    Rémy
  • Tout commence très mal mais c’est un roman fichtrement drôle et lumineux, rempli d’amour à ras bord. Certes, l’humour est grinçant, il y a des fuites par lesquelles l’amour s’échappe parfois et le parcours est long et semé d’embûches pour Jarred, 26 ans, paralysé à vie et qui doit retrouver son père dix ans après l’avoir quitté… mais Jarred McGinnis accompagne magnifiquement ses personnages et on ferme ce livre avec un supplément d’âme !… et quelques envies de donuts…
    Olivier
  • J’ai adoré ! Un coup de cœur ! Dites bien à McGinnis qu’il a désormais une fan à Montpellier.
    Dominique
  • Le lâche est un roman absolument étonnant, parce qu'il est à la fois drôle (avec un humour très noir et très fin), mais aussi plein de tendresse : McGinnis est vraiment très fort pour retranscrire des émotions au plus près de la réalité avec des mots justes.
    Ophélie Drezet
  • Je dois vous avouer que ce qui fait le charme fou de ce livre c'est l'humour grinçant qui habite ses pages du début à la fin. Malgré l'acharnement que met Jarred à s'enfoncer toujours plus loin dans le malheur, une petite lueur est toujours là, celle de son esprit affûté armé d'un second degré le plaçant toujours un cran au-dessus de la médiocrité qui semble l'entourer. Rendez-vous le 19 août en librairie pour mettre la main sur cette merveille qui vous fera hésiter entre colère, rire et larmes. Un grand livre de cette rentrée littéraire dans la traduction de l'anglais (États-Unis) de Marc Amfreville.
    Aurélie Barlet

1

Quand je me suis réveillé à l’hôpital, ils m’ont dit que ma petite amie était morte. Ce n’était pas ma petite amie, mais je ne les ai pas contredits.

Les premières semaines se sont passées dans un chaos de morphine et de néon fluorescent. Une inconnue en blouse m’a annoncé que je ne remarcherais jamais. Elle m’a parlé d’un fauteuil roulant et j’ai dit que je préférais les béquilles, parce que je n’avais toujours pas compris.

Le matin arrivait toujours trop tôt et accompagné du vacarme du rideau qu’on tirait : les infirmières bavardaient, les machines bipaient, les patients appelaient, les roulettes des seaux à serpillières couinaient, les familles des malades haussaient le ton, les médecins discutaient, les chasses d’eau étaient actionnées, et j’entendais dans ma tête ma propre voix faire inlassablement le compte de toutes les erreurs qui m’avaient conduit là. Je supportais mal d’être arraché à des rêves où je me voyais distinctement en train de marcher, où je ne souffrais pas sans arrêt et où je n’avais pas croisé Melissa ce soir-là. Embrumé par les analgésiques, les décontractants musculaires, les anticoagulants et les antispasmodiques, mon cerveau transformait ces rêves en reconstitutions organisées de ma vie. Grâce aux médocs, je saisissais toutes les occasions de voir quelle scène de mon histoire le sommeil allait rejouer pour moi. Ces rêves étaient plus vrais que les moments de veille sans couleur passés à l’hôpital. Les perruques des personnages étaient de travers et les comédiens mal choisis pour leurs rôles, mais c’était moi le réalisateur. Quand les dialogues se retournaient contre moi ou que le scénario m’échappait, j’arrêtais le tournage, je repositionnais les acteurs et on reprenait en haut de la page. Je coupais dans les dialogues de façon à choisir mes répliques. Je supprimais des scènes entières de ma vie. Je réécrivais l’histoire parce que je n’aimais pas la fin.

Mon compagnon de chambre était un brave type qui s’était cassé le cou lors d’une partie de pêche avec plus de bouteilles que de poissons. Ses copains, sa famille et sa petite amie lui rendaient visite tous les jours, et invariablement, en ouvrant les yeux, je découvrais sur sa table de chevet toute une nouvelle collection de vœux de rétablissement. Tous les jours : un dessin de chien entouré de tournesols qui souriaient ; un soleil qui souriait ; encore un soleil, encerclé de fleurs celui-là – autant de cartes qui lui enjoignaient joyeusement de se remettre vite. Je l’emmerde, le clebs. Je les emmerde, les fleurs. Je l’emmerde, le soleil.

Durant les premiers mois, il fallait me ceinturer dans un corset en métal avant de me faire descendre en salle de kinésithérapie. L’aide-soignant ajustait mes jambes l’une après l’autre. Mes nerfs détériorés me transmettaient vaguement l’impression d’une traction au niveau des hanches, mais quand il me touchait les pieds, on aurait dit qu’il me les plongeait dans de l’eau bouillante. À peine effleurés, ils devenaient écarlates. Les docteurs et les kinés m’assuraient que c’était normal.

Au milieu de la salle de rééducation, trois marches s’élevaient comme un autel. Un monsieur âgé, qu’un avc avait rendu complètement bancal et dont le bras gauche ressemblait à une branche morte ratatinée, ramait pour amener sa jambe au niveau de la première marche, tandis que trois kinés l’entouraient et lui murmuraient des encouragements. Une demi-douzaine de patients en fauteuil roulant – vieux, jeunes, gros, maigres, blancs, café au lait, noirs – s’échinaient à soulever des poids ou pédalaient sur des vélos à main. Une série de monstres de foire pitoyables, et j’étais l’un d’eux. Ouin, ouin, glouglou.

La kiné m’a piqué avec une aiguille. Dans mon dossier médical, elle a délimité sur la planche anatomique d’un corps asexué les zones insensibles. Elle a tiré sur mes jambes et m’a expliqué quels muscles elle, et non plus moi, faisait travailler. Elle m’encourageait comme si elle apprenait la propreté à un chiot. C’est bien. Félicitations. Bravo.

Bravo ! Bravo à cette créature sans bite dont les succès se mesurent à la capacité d’éviter les escarres, la constipation ou les pieds tombants. À la fin de notre séance, elle m’a poussé vers les appareils de muscu et m’a conseillé de ne pas trop forcer tant que je portais le corset. J’ai attendu qu’elle tourne les talons, puis j’ai demandé à la mère d’un patient de me pousser dehors, jusqu’à l’endroit où les aide-soignants vont s’en griller une.

J’ai fait un check à Ricky. Sa tunique et son pantalon verts moulaient ses bras et ses jambes musclés. Il avait l’air d’un voyou, mais j’avais déjà vu ce gaillard au torse de taureau et aux cheveux en brosse comme un marine prendre dans ses bras une vieille dame, toute pâle et fragile dans sa chemise de nuit d’hôpital. Il l’avait portée délicatement de son fauteuil roulant à son lit. Il avait consciencieusement repoussé ses mèches de cheveux gris éparses et, en réponse à ses remerciements répétés, il lui avait souhaité une bonne nuit.

– Tu fais pas tes exercices ? m’a demandé Ricky en me tendant une clope. Je l’ai remercié d’un signe de tête.

– Pourquoi vous essayez tous de me coller un ballon de basket sur les genoux ? J’en avais déjà pas grand-chose à cirer du sport quand je mesurais mon mètre quatre-vingt-cinq, mais alors j’en ai vraiment plus rien à foutre maintenant que je suis haut comme trois pommes à genoux. Dieu a clairement décidé qu’il voulait me voir assis sur mon cul d’estropié. Alors je suis qui, moi, pour le contredire ?

– Mais qui est-ce qui te parle de basket ? – Ricky a tiré une grosse taffe sans me quitter des yeux. Il a soufflé la fumée par-dessus son épaule. – Tes triceps et tes deltoïdes, c’est tes jambes, maintenant. – Il a tendu un bras et, des deux doigts qui tenaient sa cigarette, il a désigné ses muscles bandés. – Tu pourras pas toujours demander aux mamans des copains de pousser ton fauteuil.

– C’est noté.

– Putain, mec, elle est où ta famille ?

– J’en ai pas.

Il a suçoté ses dents.

– Tout le monde a une famille.

J’ai détourné la tête et tiré sur ma clope. Après ça, on a écrasé nos mégots, et Ricky m’a ramené jusqu’à mon lit. Il a positionné le fauteuil roulant à côté et serré les freins.

– Pas mal de mecs font comme si de rien n’était. Ils ignorent les conseils qu’on leur donne, mais plus vite tu te fourres la vérité dans le crâne, plus vite tu peux revenir à la normale.

Encore ce mot. On ne peut pas dire à un individu physiquement apte que se retrouver infirme n’est pas un coup de tonnerre. Il ne peut pas l’accepter. À ce moment-là, je ne pouvais pas. Quelle que soit la manière dont on l’envisage, la vie suppose l’usage de deux jambes qui fonctionnent. Quand le handicap vient de vous tomber dessus, vous ne pouvez pas deviner qu’avec le temps vous n’aurez plus besoin de réfléchir à la façon de manœuvrer votre fauteuil roulant pour descendre d’un trottoir ou monter une marche. Vous vous adapterez et vous vous déplacerez différemment mais avec la même facilité. Suivant qui vous êtes, les handicapés vous apparaissent comme des memento mori, la bonne action de la journée à accomplir, un réceptacle pour votre pitié ou un motif de curiosité. Mais la dernière chose que vous êtes prêt à entendre, c’est que votre état n’a rien de grave.

J’ai lutté pour ne pas perdre l’équilibre tandis que Ricky soulevait mes jambes pour me coucher.

– Tout ça… – Il a fait un geste circulaire et s’est arrêté sur le fauteuil roulant. – Tu te dis que c’est la fin du monde ? Eh bien, ça l’est pas. T’es pas si estropié que ça, même si tu veux pas l’entendre.

– Tu as raison, je préfère pas.

– J’allume ou j’éteins ?

– Tu éteins.

J’ai été réveillé par une aide-comptable. Elle m’a secoué vigoureusement l’épaule en répétant mon nom plusieurs fois. Elle portait une veste polaire avec des écussons de carlins qui pratiquaient un sport, et pourtant, avec trois centimètres de moelle épinière de plus que moi en état de marche, elle m’était supérieure sur tous les plans.

– Ces petites bêtes jouent au foot ? je lui ai demandé.

– Mon mari me l’a offerte pour Noël.

Elle a tiré sur le revers et regardé les dessins en souriant.

– Vous êtes toujours ensemble ?

– Bien sûr, a-t-elle répondu en fronçant les sourcils.

– Incroyable.

– Monsieur, je suis désolée de vous avoir réveillé mais il faut que nous préparions votre sortie.

Je me suis redressé d’un coup, sans prendre garde aux élancements de douleur.

– Je ne peux pas sortir.

– Les médecins sont très satisfaits de vos progrès. On va pouvoir vous retirer le corset.

Elle paraissait toute joyeuse en me tendant une lettre du chirurgien, mais son sourire de façade s’est évanoui quand elle a vu que ma main tremblait. Impossible de déchiffrer les mots.

– Ils avaient dit six mois. Je suis là depuis trois. Pourquoi ils ont changé d’avis ?

– Étant donné la situation de votre assurance santé…

– J’ai nulle part où aller, j’ai gémi.

– Vous saviez très bien que cela risquait d’arriver. Nous en avions parlé.

– C’est à cause de l’histoire du hot-dog ?

Elle a secoué la tête.

– Je voulais juste amuser la vieille dame. L’infirmière se comportait comme une imbécile. C’était pour rire.

Elle a pincé les lèvres et regardé le plafond en soupirant.

– C’est parce que le type dans la chambre d’en face m’a refilé ses médocs ?

– Rien à voir.

– Je jure de prendre ma rééducation plus au sérieux.

Elle a posé son classeur sur la barrière du lit. Elle paraissait fatiguée.

– Il ne s’agit pas d’une mesure disciplinaire. Nous avons un nombre limité de lits.

Sa lassitude m’a dissuadé de continuer à me battre.

– Qu’est-ce que je dois faire ?

Elle a ouvert le classeur et m’a montré les papiers à signer. J’ai suivi son doigt au fil des pointillés et des cases à cocher.

– Y a-t-il une personne que vous voudriez que nous prévenions ?

– Non. Je vais le faire. Vous pouvez demander à l’infirmière de m’apporter des antidouleurs ?

Sans le corset, je pouvais monter et descendre du fauteuil roulant, mais les mois passés au lit, le Sophidone et les pauses cigarettes alors que j’aurais dû faire mes exercices ont transformé la distance à parcourir pour aller jusqu’à la cabine téléphonique face au bureau des infirmières en marathon. Au bout de dix ans, je savais toujours son numéro par cœur. À n’importe quel moment depuis dix ans, j’aurais pu le composer, il aurait décroché à la troisième sonnerie, et il aurait dit…

– Allô. Jack à l’appareil.

Autour du combiné, tout le mur était couvert de numéros de téléphone gribouillés. Qu’avait dit la personne qui avait écrit Ackroyd 781 23 07 quand Ackroyd avait décroché ? Comment Ackroyd avait-il réagi ? Aucune bonne nouvelle ne pouvait être annoncée depuis cette cabine.

– Allô, a répété la voix dans le combiné.

– Allô, j’ai réussi à répondre sans que la mienne se brise.

Un silence, et puis Jack a dit Ok, sans paraître surpris, comme s’il s’était attendu depuis toujours à recevoir ce coup de fil.

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as besoin de quelque chose ?

– Est-ce que tu seras dans les parages demain matin ? Il faudrait que tu viennes me chercher.

Entendre la voix de mon père après toutes ces années me serrait la gorge. Appeler de la cabine de cet hôpital, assis sur un fauteuil roulant, m’a fait l’effet d’un poids qui m’entraînait vers mon lit : j’étais prêt à laisser les médocs me ramener en douceur vers mes rêves soigneusement orchestrés.

– D’accord. Donne-moi l’adresse. Attends, je cherche un stylo. Ok.

J’ai respiré un grand coup et je me suis frotté les yeux. Je lui ai lu l’adresse de l’hôpital sur un papier scotché sur le cadran du téléphone. En petites lettres carrées, quelqu’un avait ajouté : Fait chier !

– Tu vas bien ?

J’ai gratté le bout de papier et détaché une fine bande de ruban adhésif. Puis, j’ai noté le nom et le numéro de Jack sur le mur. Je ne sais pas pourquoi.

– J’ai eu un accident de voiture.

– Grave ?

– Pas trop, j’ai répondu en essayant de dissimuler l’émotion dans ma voix.

– Tu veux bien me raconter ce qui s’est passé ?

Ricky passait dans le couloir. Je me suis tourné pour appuyer ma tête contre le mur. Je ne voulais pas qu’il me voie pleurer.

– Tu es toujours là ?

– Oui, oui. Est-ce que je pourrais crécher chez toi pendant une semaine ou deux, le temps de récupérer ?

–  Ok. On va te ramener à la maison. Tu as besoin que j’apporte quelque chose ?

J’ai essayé de dire non, mais un sanglot s’est échappé de ma bouche. Je pleurais de reconnaissance, et aussi en grande partie sur mon sort. Je me lamentais sur ma vie, aussi pourrie qu’elle ait été, parce que maintenant elle était foutue. J’aurais voulu dire à Jack que j’avais la trouille, mais je n’y arrivais pas. Je n’étais pas prêt à reconnaître que ces dix ans d’échec n’étaient dus qu’à moi. Se retrouver infirme dans un hôpital avec d’autres tout aussi bousillés, c’était supportable. Mais une fois lâché dans le monde extérieur, il fallait accepter l’idée d’être un raté, et un raté cloué dans un fauteuil roulant par-dessus le marché.

– C’est à quelques heures de la maison, mais j’y serai aussi tôt que possible.

– T’en fais pas. Je bouge pas.

– Ok.

2

Dans le rêve dont je ne pouvais modifier ni la mise en scène ni le script, les ambulanciers se penchaient sur moi. Les immeubles alentour et des gens en combinaisons imperméables se fondaient dans le clignotement rouge et orange d’une voiture de pompiers dont le moteur tournait au ralenti. Je ne ressentais aucune douleur, pour l’instant. La confusion régnait. La peur rôdait. Mon cœur essayait de bondir hors de ma poitrine. Mais pas de douleur, et ça aussi, ça m’effrayait. J’allais mourir. Je le savais. J’aurais voulu demander si j’allais mourir mais je ne trouvais pas les mots. De plus en plus de gens autour de moi. Certains parlaient au chauffeur. D’autres à Melissa. Est-ce qu’elle allait bien, Melissa ? Je voulais savoir si elle s’en était tirée. Tous les embryons d’idée m’échappaient avant que j’aie réussi à les fixer. Une voix sur ma gauche. J’ai regardé. Une femme d’âge moyen. Son casque, tellement jaune qu’on aurait dit qu’il brillait, s’est rapproché jusqu’à ce que je ne voie plus que son visage aux traits recuits par le soleil. Les pattes d’oie autour de ses yeux lui donnaient un air doux et gentil. Je me suis dit que peut-être tout irait bien.

En fait, non.

– Vous m’entendez ? Comment vous appelez-vous ? – Derrière ses lunettes de protection, ses yeux noirs brillaient à la lumière des phares. – Pouvez-vous me dire votre nom ?

– Jarred.

– Bonjour, Jerry. Savez-vous si vous êtes allergique à certains médicaments ?

– Non.

– Non, vous ne savez pas, ou non, vous n’êtes pas allergique.

– Pas allergique.

– Jerry, je vais insérer ce tube entre vos côtes pour gonfler vos poumons. Vous avez les côtes cassées. Ça va vous faire mal. Vous êtes prêt ? Un… deux… trois.

La douleur a éclaté comme prévu. Une explosion de souffrance digne du 4 Juillet s’est déclenchée sur tout le côté. Le feu est descendu en crépitant le long de ma cage thoracique, il a gagné la colonne vertébrale, les épaules, les bras, le cou, le crâne. Mes dents se sont déchaussées. La douleur en a entraîné d’autres en cascade. Une décharge électrique est partie de la fracture de mon bras et m’a retourné l’estomac. Je ne voulais pas vomir. Je n’allais pas pouvoir m’en empêcher. Il fallait que je leur dise que j’allais vomir. La femme au regard doux m’a placé le bras dans une attelle et j’ai entendu le jappement atroce d’un chien battu. C’était moi qui avais poussé ce cri. Terrorisé, j’étais terrorisé. Des étincelles dorées voletaient et flamboyaient devant mes yeux, et chaque fois qu’elle réajustait le tube entre mes côtes cassées, la douleur se réveillait et se réverbérait. Ça ne pouvait plus durer. Rien ne pouvait être pire. Je me trompais. Chaque terminaison nerveuse frémissait de haine, et chaque léger souffle d’air qui me brûlait la gorge venait me confirmer que ce n’était pas un rêve. Tout mon corps s’est mis à trembler.

– J’ai froid, j’ai dit en claquant des dents.

– On va prendre soin de vous.

Dans l’obscurité, je me suis senti léviter. Les bruits de la nuit se sont évanouis et je n’ai plus entendu que le bip-bip régulier d’une machine invisible. Une lumière vacillante s’est mise à rétroéclairer mes paupières. Je les ai ouvertes : j’étais allongé dans mon lit d’hôpital. Les draps étaient mouillés de sueur. Mon plouc de voisin de chambre ronflait comme un sonneur de l’autre côté du rideau, il devait rêver de bière et de truites. La lumière crue qui passait sous la porte éclairait la chambre d’une pâle lueur jaune. Il a fallu que je me convainque que j’étais bien réveillé, que ce n’était pas un cauchemar. Mais la douleur était toujours là.

Ma tête était dans un étau. À chaque palpitation, un poignard me transperçait les yeux. La nausée me barattait l’estomac et j’ai cherché le bassin à tâtons. Mon cœur a bondi trois fois dans ma poitrine avant de reprendre un rythme normal. J’ai écrasé le bouton de la sonnette pour appeler les infirmières. Une force inconnue tordait mes jambes insensibles et inertes. J’étais étendu sur le dos, mais elles remontaient sous mon corps, elles se recroquevillaient comme une plante qui se racornit. À force de se tordre, la gauche s’est soudain détachée de moi. Les fagots de mes muscles ont craqué un à un sous la torture. J’ai essayé de me hisser plus haut dans le lit pour échapper à cette attaque. J’ai continué à appuyer de toutes mes forces sur le bouton d’appel. J’entendais la sonnerie retentir dans le poste de soins au bout du couloir. Mes cris résonnaient sous mon crâne et couvraient les ronflements de mon imperturbable voisin. J’ai hurlé encore un peu plus fort, en partie pour me soulager, en partie pour faire se presser l’infirmière, et en partie pour réveiller le plouc. Une infirmière est entrée et s’est approchée de mon lit en prenant tout son temps. Il me fallait de toute urgence partager cette souffrance.

– Mes jambes ! Qu’est-ce qui se passe avec mes jambes ? Elles sont en train de se casser. Elles se cassent, je vous dis.

Elle a écarté les draps. Elle m’a palpé les jambes, avec le même calme exaspérant, pendant que je me contorsionnais sur mon matelas en pétrissant la peau de mon ventre. Elle m’a touché le front. Comment pouvait-elle rester aussi imperturbable dans un moment pareil ? Comment mon voisin pouvait-il dormir ?

– Vous avez l’impression d’avoir la gueule de bois ? Des nausées ?

– Oui, j’ai craché en serrant les dents.

– Il faut vous asseoir. – Elle a appuyé sur une manette du lit. Une autre infirmière est entrée pour prendre ma tension. – Avez-vous uriné ?

– Mes putains de jambes. Elles sont toutes tordues. Remettez-les droites, remettez-les droites !

– Elles sont droites. C’est une douleur neurologique, sans doute de la dysréflexie. Je vais aller voir si on peut vous donner un médicament.

– Bien sûr qu’on peut, j’ai beuglé tandis que les mains invisibles me faisaient pivoter les jambes dans une direction impraticable. La paraplégie ne vous assure pas seulement des places de parking prioritaires et la condescendance générale. Elle vous apporte aussi quelques surprises, comme la dysréflexie autonome et le syndrome des membres fantômes. C’était cette douleur fantôme qui me torturait, mais j’ai appris plus tard que c’était cette affection autonome du système nerveux qui pouvait me tuer.

Elle est revenue avec deux cachets jaunes. J’ai agrippé la barrière si fort que j’en ai eu mal aux doigts et j’ai essayé de l’arracher au lit. Je voulais qu’autre chose à part moi soit cassé. Que les infirmières aient aussi peur que moi. Que mon voisin se réveille et qu’il assiste à la scène. La tempête sous mon crâne a commencé à s’apaiser, mais on continuait à vouloir me dévisser les jambes.

– Les cachets me font aucun effet.

– Ça va venir, ça va venir.

– Non. Je vous dis que non !

Les deux infirmières ont échangé un coup d’œil sans me perdre de vue, manifestement elles se consultaient à mon sujet. J’avais envie de crier : Mais comment vous pouvez rester aussi tranquilles ? Regardez mes jambes ! L’une des deux est sortie de la chambre et est revenue en remplissant une seringue. Elle m’a fait la piqûre et aussitôt le calme, la paix et le bien-être ont inondé mon corps révulsé. Mes jambes ont doucement repris leur place, et je me suis sereinement laissé sombrer dans le sommeil ; en m’endormant, j’ai entendu mon voisin, avec son lourd accent traînant du Texas, me glisser : Bienvenue dans le merdier, mon pote !

Plus tard dans la nuit, le rai de lumière sous la porte s’est transformé en plein soleil avant de décliner à nouveau rapidement pour redevenir une lueur blafarde et crue. Le rideau autour de mon lit a couiné en s’ouvrant, puis il s’est refermé, et j’ai entendu une femme glousser de rire.

– Salut, mon chou, a-t-elle dit.

À en juger par l’ombre de sa silhouette, j’ai compris qu’elle avait posé une main sur mon lit. Peut-être sur mes jambes. Qu’elle me touchait. Même paralysé, on continue à sentir la présence de ses jambes. Elles sont là et on a conscience de leur position, mais les détails sont effacés. Elle a effleuré mon pied, peut-être, et ensuite j’ai deviné que sa main remontait jusqu’à mon genou. Elle m’a tapoté la rotule, je crois. Est-ce qu’elle me tripotait la cuisse ? Je n’ai pas parlé ni bougé. Elle s’est rapprochée et j’ai senti le parfum frais de son savon et de son shampoing. Je me suis rendu compte que j’avais la mâchoire pendante. J’ai dégluti.

– Il se réveille ce garçon, il veut ses œufs au bacon ? a-t-elle murmuré tout près de mon oreille. J’ai ouvert la bouche pour répondre.

Alors elle s’est exclamée :

– Merde. Je me trompe de lit.

Son ombre a disparu. Le rideau d’à côté a grincé.

– Salut, mon chou.

Les grognements de mon voisin qui se réveille, le murmure étouffé d’une conversation, l’échange de baisers, le sifflement de deux bières qu’on décapsule. J’ai repensé au moment où elle m’avait caressé la jambe et s’était penchée pour me donner un baiser qui ne m’était pas destiné. J’ai senti mon désir monter. Leur sommier grinçait, ils pouffaient de rire, coin-coin. Je ne pouvais pas m’empêcher d’entendre. Le moteur du lit a ronronné, trop fort, quand je l’ai relevé en position assise. Elle a gémi et j’ai arrêté le mouvement. J’étais gêné d’être aussi excité. En silence, précautionneusement, j’ai sorti mes jambes du lit. Je craignais que les mains invisibles recommencent à me torturer, mais je ne ressentais plus qu’un résidu de douleur dans les jambes et le dos. Ces médocs faisaient leur effet, mais j’avais perdu l’équilibre. Les bruits de l’autre côté du rideau se sont faits plus réguliers, de plus en plus pressants. J’ai tenté le coup de les laisser seuls pour qu’ils profitent du moment.

Jarred McGinnis

Bibliographie