Publication : 10/01/2008
Nombre de pages : 176
ISBN : 978-2-86424-641-1
Prix : 8 €

Le Roman de Hinze et Kunze

Volker BRAUN

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Titre original : Hinze-Kunze-Roman
Langue originale : Allemand
Traduit par : Alain Lance et Renate Lance-Otterbein
Hinze et Kunze, c’est chacun et n’importe qui, Pierre et Paul, Durand et Dupont… Nous sommes en RDA, une petite dizaine d’années avant le tournant de l’automne 1989. Kunze est un cadre du Parti, Hinze son chauffeur. Kunze pense pour tous, Hinze n’en pense pas moins. Le maître et le valet dans la société socialiste ? L’auteur, qui ne se prive pas d’intervenir dans le cours du roman, adresse en effet plusieurs clins d’œil à Diderot et à son Jacques le fataliste. Et, comme les écrivains des Lumières, Volker Braun recourt à la ruse et à l’ironie. La publication de ce livre se heurtera à quelques difficultés…

“Un document à l’accent lointain, mais en même temps d’une impressionnante modernité. Histoire d’un Bouvard et d’un Pécuchet d’un nouveau monde, s’interrogeant sur l’État, la vie, l’amour… et la manière dont s’écrivent les romans.”

Pierre Bourgeade


  • « Volker Braun, poète, dramaturge, romancier de l’Allemagne socialiste, poursuit sous la forme d’un récit en apparence très « traditionnel » sa réflexion sur les rapports gouvernants/gouvernés ; comme on dit maintenant "ça n’est pas triste." […] Ce roman qualifié de « roman galant » par la narrateur, est donc un récit burlesque où les occasions de rire abondent. On rit le plus souvent aux dépens de Kunze… »

    Claude Prévost
    L’HUMANITE

  • « Hinze est un responsable politique, communiste. Kunze est son chauffeur. Il y a, entre eux, l’art de l’apostrophe et du délire […] Parfaite harmonie dans ce livre, du sérieux et du burlesque. Pour mettre sens dessus dessous le lecteur, l’auteur l’apostrophe, lui raconte sa propre vie, le jette, avec une désinvolture souveraine, dans un embouteillage de blancs nuages où se télescopent paisiblement les gags, le récit en zigzags, la poésie, la quête philosophique, la médiation politique sur les buts et les chemins du communisme. »

    Gilbert Gaston
    L’HUMANITE DIMANCHE

  • « Dans ce roman bloqué quatre années par la censure avant d’être publié en 1985, le style original de l’écrivain allemand ne tient pas seulement à son ton, irrévérencieux, grinçant et sarcastique. Par son art visionnaire de la formule, son ironie démystificatrice, il réussit à fêler de l’intérieur la carcan dans lequel le langage du "socialisme réellement existant" aura toujours été sommé de se tenir en ordre – jusqu’à devenir une coquille vide, bien amère pour ceux qui comme Volker Braun, voyaient alors repoussée dans un avenir toujours plus lointain, la réalisation d’un "socialisme" réel et authentique qu’ils appelaient de leurs vœux. »

    Sophie Deltin
    LA MATRICULE DES ANGES

  • « Une ironie acérée rehaussée par une verve ludique : tel est, alléchant, le style choisi par Braun pour dépeindre une société incertaine quant à sa finalité et incapable de venir à bout de ses problèmes, celle de la RDA, et après elle, celle d’un monde globalisé dominé par l’économie. Le roman, réédité, reste d’une actualité insolente. »

    Wilfred Schiltknecht
    LE TEMPS

  • "Il ne faudrait pas seulement lire cette comédie du maître et du valet comme une satire de ce qui s'est passé il y a vingt ans en RDA. C'est aussi de nous, de nos espoirs, de nos renoncements dont il est question."

    François Eychart
    LES LETTRES FRANCAISES
  • ,Chronique d'Anne-Marie Mercier-Faivre

    SITARTMAG.COM
  • CARNETS DE SEL

Préface

“Des héros satisfaits se retranchent dans les plaines
Sur les pots de maquillage tambourinent les artistes du salut, la louange
Dégouline des gazettes, chaque pet trompette comme une fanfare
Les batteurs d’estrade proclament la fête permanente…”

Ainsi commençait l’un des poèmes d’un recueil paru en 1965 en RDA, Provocations pour moi. Son auteur, un jeune poète né à Dresde en 1939 qui venait d’achever ses études de philosophie après avoir travaillé pendant deux ans sur un chantier d’extraction du lignite, prenait d’emblée une place de tout premier plan dans la littérature est-allemande. Et, durant les décennies suivantes, l’œuvre à la fois exigeante et foison­nante de Volker Braun (poèmes, théâtre, récits, essais) a continué d’être ressentie par certains comme une provocation. Quelques-unes de ses pièces seront déprogrammées ou ne pourront être représentées. Une postface qu’on lui avait demandée pour une édition de la correspondance de Büchner ne pourra d’abord paraître qu’en France puis en Allemagne fédérale. Le Roman de Hinze et Kunze devra, lui, attendre quatre ans avant d’être publié.
Mais, si les écrits de Volker Braun accompagnent d’une façon toujours plus critique l’évolution de la RDA jusqu’au tour­nant de l’automne 1989, le poète, que la Stasi avait commencé à surveiller en 1975, ne va jamais jusqu’à la dissi­dence ouverte. Il choisit de rester dans son pays. Son écriture en exprime les contradictions. Et après l’unification de l’Alle­magne, il ne cesse de poser les questions qui dérangent. Emblématique à cet égard est le titre de son discours de réception du prestigieux Prix Georg Büchner en 2000 : Briser l’ordre des choses. Le critique littéraire Gustav Seibt, qui pro­nonça son éloge à cette occasion, affirmait à juste titre : “Qui a lu Braun sait ce que fut cette époque de l’histoire allemande.” Mais, ajoutait-il, le politique n’est chez lui que quelque chose de relatif, qui ne prend toute sa signification que dans un contexte plus vaste, où est mise en œuvre une langue “radicale et douce, sensuelle et bizarre” par laquelle “la poésie de Volker Braun désigne une des grandes possibilités de l’art à notre époque”*.
En allemand, l’expression Hinz et Kunz pourrait se tra­duire par : chacun et n’importe qui, Pierre et Paul, Durand et Dupont, etc. Avec l’ajout de la voyelle e, nous avons ici deux personnages, Hinze et Kunze qu’on rencontre très tôt dans l’œuvre de Volker Braun. Dans son théâtre d’abord, puisque sa seconde pièce s’appelait Hinze et Kunze, après une première version intitulée Hans Faust. Braun y renouvelait la relation unissant Faust et Méphisto chez Goethe : à présent, l’ouvrier Hans Faust, devenu Hinze dans la seconde version, conclut un pacte avec Kunze, permanent du Parti, afin de transformer la société dans une démarche émancipatrice, socialiste. Mais Volker Braun constate au fil des ans que l’appropriation par l’État des moyens de production n’a pas fondamentalement changé les conditions de travail ni brisé la structure pyra­midale de la société. Demeure l’opposition entre dirigeants et dirigés. En 1979, il revient sur cette problématique avec La Grande Paix, dont l’action se situe dans l’ancienne Chine. Cette pièce de théâtre fut montée au Berliner Ensemble et rencontra un succès certain. C’est l’histoire d’une révolution paysanne qui renverse la monarchie et modernise l’agriculture mais ne met pas un terme à ces antiques structures de domi­nation que le philosophe Wang, dans le quatrain qui est l’épilogue à la pièce, invite à abolir :

“Les temps nouveaux, ensanglantés par les anciens
Seront vraiment nouveaux quand nous serons debout.
Ce qui nous blesse encore peut disparaître enfin.
Nous avons tout en main pour en venir à bout.”

Mais l’évolution ou plutôt la stagnation du régime ne viendront pas confirmer ce relatif “optimisme critique” de Braun. Et dans les années 80 il reprend le “couple” de Hinze et de Kunze, non plus au théâtre cette fois, mais dans deux œuvres en prose.
Il s’agit d’abord des Berichte von Hinze et Kunze, écrits en 1980-1981 et publiés en 1983, en RDA aux éditions Mittel­deutscher Verlag et en RFA aux Éditions Suhrkamp, puis de Hinze-Kunze-Roman, écrit en 1981, mais qui ne paraîtra qu’en 1985 chez ces mêmes éditeurs. Les Berichte, brèves proses incluant récits ou dialogues, se situent dans la tradition brech­tienne des Dialogues d’exilés ou des Histoires de Monsieur Keuner. Dans la préface à leur traduction de ce livre*, Gilbert Badia et Vincent Jezewski écrivaient : “L’ironie, parfois le sar­casme, constituent la tonalité générale de ces ‘propos’. Humour et ironie qui ont pour fonction de ‘casser’ les façons de parler (et de penser) convenues, admises sans autre examen, de remettre en discussion les lieux communs, les stéréotypes, tout ce qui, à notre insu, fige notre pensée en la coulant dans des moules préexistants.”
Le roman reprend donc nos deux protagonistes. Un dirigeant du Parti et son chauffeur. Mais deux personnages sup­plémentaires tiennent dans le roman un rôle de tout pre­mier plan : d’abord Lisa, la femme de Hinze, ensuite l’auteur lui-même, qui intervient à plusieurs reprises pour donner son grain de sel. Le passage d’une forme à l’autre s’accompagne d’une nette inflexion dans un sens encore plus critique. Dans la panoplie des “couples” littéraires célèbres (Don Quichotte et Sancho Pança, Don Juan et Sganarelle, Puntila et son valet Matti, etc.) Volker Braun se tourne cette fois vers l’un des chefs-d’œuvre de Diderot : Jacques le fataliste et son maître. Plusieurs clins d’œil à l’écrivain français sont perceptibles dans le texte de Braun, à commencer par l’incipit : “Qu’est-ce qui les main­te­nait ensemble ?”, écho du “Comment s’étaient-ils ren­contrés ?” chez Diderot. Sans oublier, bien sûr, ces savou­reuses pages en italique commençant par : “Le maître et son valet chevauchaient par la plaine de Prusse…” Non seulement Braun semble recourir à la ruse et à l’ironie familière aux écrivains des Lumières pour faire passer des idées subversives mais il reprend la dialectique du modèle maître-serviteur chez Hegel : le premier n’existe que par le second, ce dernier n’ayant, en revanche, pas besoin du premier. Dans son carnet, Volker Braun note, à la date du 4 avril 1981, à propos du roman qu’il est en train d’écrire : “Jamais travaillé avec autant de plaisir et autant de ‘mauvaise conscience’.” Suit une citation de Freud, extraite du Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient : “Le mot d’esprit va nous permettre d’exploiter les ridicules de l’ennemi que nous ne pouvions licitement ni évoquer tout haut, ni mettre en avant de façon consciente parce que des obstacles s’y opposaient, il va donc falloir une fois de plus tourner les limi-tations et ouvrir des sources de plaisir devenues inaccessibles.”
La publication du roman va se heurter à de nombreuses difficultés. Évoquons brièvement ces péripéties*.
Volker Braun remet son manuscrit fin 1981 aux éditions Mitteldeutscher Verlag. Deux chercheurs et critiques littéraires estimés, Hans Kaufmann et Dieter Schlenstedt, sont impli­qués dans la lecture du manuscrit et le travail sur le texte avec l’auteur. Tous deux donnent un avis favorable à la publication. Fin 1983, l’éditeur remet le manuscrit à la Hauptverwaltung (bureau du ministère de la Culture chargé d’accorder l’auto­ri­sation de publication). Cette instance sollicite alors l’expertise d’un autre universitaire et critique littéraire, Werner Neubert, qui, en juillet 1984, conclut sur un avis négatif qu’il motive par une énumération de griefs : l’ironie qui parcourt le livre vise principalement le socialisme, le concept de liberté est déformé, la manifestation en souvenir de Karl Liebknecht et Rosa Luxem­bourg est représentée d’une façon indigne, la scène dans le bordel avec la prostituée africaine est répugnante, l’auteur confond sensualité et pornographie, il n’affirme pas un point de vue socialiste conséquent en abordant les pro­blèmes de la guerre et de la paix ou de l’aliénation au travail, etc, etc. Toutefois, le vice-ministre de la Culture et directeur du Livre, Klaus Höpcke, amende cet avis en biffant le terme “refus”, remplacé par la formule “nécessite un travail supplémentaire”. Le 8 juillet 1984, Volker Braun écrit à la Hauptverwaltung pour se plaindre du retard dans la publica­tion de son livre. À la fin de l’année, le directeur des Éditions Mitteldeutscher Verlag écrit à Klaus Höpcke pour rappeler que Volker Braun est “de notre côté” et qu’il convient de tout faire pour que son œuvre, qui contribue au renom de la République, puisse se poursuivre dans son pays. Il souligne qu’il s’agit d’un écrivain connu et estimé en RFA et dans d’autres pays, notamment en France, et que l’attitude adoptée à son égard est observée attentivement à l’étranger. Si le livre n’était pas publié en RDA, nul doute qu’il paraîtrait rapidement à l’Ouest et que cela alimenterait une propagande hostile. Début 1985, après avoir encore tenté en vain d’obtenir quelques modifications du texte, le bureau du ministère de la Culture accorde l’autorisation de publication. Le livre paraît fin juillet au Mitteldeutscher Verlag, accom­pagné d’une postface malicieuse, savante et empreinte de sympathie de Dieter Schlenstedt. Cette postface se présente comme des “annexes” au roman : lettre de la maison d’édition aux lecteurs, lettre du directeur de la maison d’édition à un collaborateur extérieur de la maison, lettre du premier auteur d’un compte rendu de lecture au directeur de la maison d’édition, lettre d’un lecteur à l’auteur, lettre au responsable des critiques littéraires au sein de l’Union des écrivains de la RDA… Rappelant que Brecht, pour désigner une forme nou­velle de théâtre, avait songé à forger le mot “thaêtre”, Schlenstedt suggère d’utiliser le mot “ramon” pour ce roman d’un genre nouveau. Et, dans la lettre d’un lecteur à l’auteur, il écrit : “C’est pourquoi on se réjouit de retrouver le narrateur que l’on connaît chez Diderot, dans son roman Jacques le fataliste. Que ceux qui s’étonnent de ta manière d’écrire daignent jeter un coup d’œil dans les salons de la prose française. Bien des choses pourraient alors se lire autrement que dans notre cuisine du roman où l’on s’efforce toujours de mettre dans la même marmite le talent et le caractère, les circonstances et les opinions.”
Le livre est publié simultanément à l’Ouest aux éditions Suhrkamp, mais sans le texte de Schlenstedt.
Alors que Klaus Höpcke lui-même prend la plume pour écrire dans la revue Die Weltbühne un compte rendu favorable du livre, c’est au contraire une véritable descente en flammes qu’on peut lire dans Neues Deutschland, l’organe quotidien du Parti. Et le 10 septembre, la distribution du livre est stop­pée. Cependant, le bouche à oreille permet de trouver quelques librairies où le livre est encore en vente. Et lors de la présen­tation du livre par Volker Braun à la librairie Brecht de Berlin-est, le 26 septembre, des centaines de personnes affluent. L’auteur y dédicace ce soir-là environ 250 exemplaires.
Une nouvelle édition de Hinze-Kunze-Roman ne sera à nouveau disponible en RDA qu’en 1988, l’année où paraît sa traduction française dont le présent livre est la réédition.

A. Lance






Qu’est-ce qui les maintenait ensemble ? Comment supportaient-ils d’être ensemble ? Je ne le saisis pas, je le décris. Et toujours l’un avec l’autre, et l’autre était partant ? Il en était ainsi, que sais-je ; sacrebleu, le diable et son train. Quand on les interrogeait, l’un répondait pour l’autre et l’autre en même temps :
Dans l’intérêt de la société.
Ah ! Ah ! naturellement,
réponds-je : cette chose au nom de laquelle j’écris.

Commençons : la Tatra noire était à l’arrêt devant un cube nu de la Mauerstrasse ou sur la place Marx-Engels ou peu importe, cela ne nous regarde pas. Le chauffeur maigre, comme un insecte dans la boîte étincelante, attendit un long moment, un petit homme trapu s’appro­chait en battant l’air entre les plates-bandes, le chauffeur se rejeta vers l’arrière par-dessus le dossier pour ouvrir la porte mais le trapu le devança d’un geste alerte et ouvrit lui-même la portière, le maigre ricana et referma, ou le chef referma, ou bien le maigre referma avant que le chef pût faire un geste et allongea la jambe et l’auto franchit le carrefour à toute allure, peu importe où, et l’un conduisait et l’autre indi­quait la direction, et nous les connaissons déjà.
Que veut dire indiquait, que veut dire faisait ? Non, ce n’est pas ainsi que les choses se passaient ; ce n’est pas selon le schéma commun que je travaille si je fais l’effort de travailler, quand je m’y mets que ce soit selon la nature, que ce soit un plaisir. Donc
Si tu as envie, si tu as la gentillesse de, disait doucement Kunze, eh bien conduis-nous à, tu sais bien, encore un bout, tu es formidable, un copain, je te remercie mon ami.
Naturellement (c’était le deuxième mot de Hinze, et le mien), naturellement je le ferai, c’est une fête pour moi, je ne laisserais à nul autre le soin de le faire, camarade : le plus amicalement possible, Hinze, et Kunze de l’entourer de sa grosse patte blanche. C’est ce qu’il faut dire c’est ce qu’ils disaient, mot pour mot. C’était leur façon de se conduire.
Et maintenant, le service c’était le service, Kunze était recroquevillé sur le siège arrière, la mine flasque et terne, mais à présent nous pouvons les suivre, on peut tout déballer. Une fois les positions fermement assurées, il n’y a pas de tabous. Le porte-documents glissait le long des genoux de Kunze, il chiffonna brusquement son visage comme un journal désespérant et le jeta. Trempa d’un air songeur son index dans la lumière laiteuse du soir et le lécha plein d’espoir, et Hinze pilotait, selon les instructions, en suivant les mollets d’une jeune personne. Elle marchait vers un but bien précis mais, vue de derrière, sans s’en faire, en accord avec elle-même, traversant la Französische Strasse, coupant par les terrains vagues tandis que la Tatra tournait lentement le coin, entre les palissades du chantier place de l’Académie, roulant en sens interdit, écrabouillant les minables cônes de circulation. Le corps de Kunze s’animait, il entourait le siège avant de ses bras, de son crâne une tête nouvelle surgissait aux yeux grand ouverts, à la bouche naturellement joyeuse, inondée d’une couleur juvénile. Son menton pointait sans cesse, corps habilité à donner des ordres auxquels Hinze, qui lorgnait le rétroviseur, devait faire révérence. Dans la Leipziger Strasse pleine de monde, la jupe jaune devant eux, un feu qu’on n’osa pas griller. A présent Hinze ne se sentait pas tout à fait bien, bien que ou parce que la manœuvre lui était familière. Il faisait semblant de chercher un créneau ou bien ses yeux papillotaient par la fenêtre ouverte vers les constructions récentes de l’autre côté. L’excitation de celui qu’il convoyait lui faisait honte, ces lèvres qui s’allongeaient comme celles d’un poisson en train de crever. Qu’est-ce qui le faisait saliver ? Il avait une femme à la maison ; pourquoi haletait-il comme s’il devait exhaler son dernier soupir ? Hinze se demandait, en silence mais avec obstination, comment on pouvait expliquer ce comportement anormal pour lequel il se trouvait également engagé. Était-ce (mais non interrogé il ne se posait pas la question, c’est moi qui m’interroge) dans l’intérêt de la société ? N’insistons pas. Et puisque nous y sommes : comment cela pouvait-il être un intérêt personnel si je dois penser, comme on me le prescrit, que les deux intérêts concordent ? Nous posons trop de ques­tions. Hinze n’est pas payé pour cela. Hinze dut s’arrêter, Kunze bondit hors de la réserve ambulante, enjamba le rebord du trottoir à la poursuite de l’inconnue emportée par le tourbillon s’emparant aussitôt du lourd filet à provisions la suivant par une porte vitrée cassée quelques marches et des couloirs pour aboutir au milieu d’une escouade pacifique d’enfants sur le pot ils reluquèrent ce monsieur bien mis, il aida les deux produits de la personne étonnée souriante contrariée devant le personnel, à enfiler leurs petits pantalons et leurs petits manteaux, prit la fillette se traîna avec la petite équipe contre le vent soudain à tra­vers la bousculade et endura patiemment des remontrances, il haleta avec contentement, il se mit lui aussi dans la queue du nouveau supermarché où il faut dit-elle avoir du temps qu’il avait peut-être, il attendit sans commentaires mais jetant de grands regards prévenants sur un visage fatigué où de fines rides tendaient un filet le filet tirait sur la main, lourd de vieilles pommes de terre puantes, tout juste bonnes à balancer pensait-il en riant, des gens sans patience, des bavardages, à force de faire la course la sueur suintait de la chemise, il n’avait pas l’habitude il attendait il rayonnait, il lui soufflait en pleine figure comme s’il remontait de la cave heurtait lentement et avec douceur de ses mains encombrées de sacs le corps de la femme elle poussa un cri, il perdit la tête il abandonna le filet les sacs les enfants, franchit affolé le tourbillon abasourdissant d’air chaud de l’entrée se dirigea vers la rue la plus proche. Hinze attendait au stationnement interdit, le chien, il était là contre toute attente ; et hop, sans attendre que le chauffeur du bus ne bondisse en jurant de son siège-mirador, on était reparti vers la prochaine lisière.

Ils étaient de nouveau ensemble, situation que je pré­fère, car je peux ainsi les contrôler. En effet les personnages, si l’on s’attarde trop sur leurs singularités, peuvent facile­ment dévier de la ligne du récit ; l’un se fait de vaines idées quand il est inoccupé et abandonné à lui-même, l’autre serait bien capable de se perdre dans la masse. Ce qu’ils ont en commun, la configuration des personnages, la communauté humaine pour ainsi dire, permet d’arrondir l’image pour qu’elle entre dans le cadre. Acceptons ce dérou­lement, ils roulaient cependant depuis peu de temps et déjà Hinze était pris de démangeaisons et se frottait l’épaule contre le dossier pour enfin retourner la tête vou­lant demander d’où pouvait venir cette crise de, disons, familiarité, de quelle sensation spontanée ou planifiée et si Kunze, à nouveau affalé à l’arrière, l’avait surmontée. Mais il était bien conscient du fait qu’il n’avait droit qu’à un nombre limité de questions et il se demandait laquelle était la plus importante ; c’est ainsi qu’il demanda s’il fallait tourner à droite ou à gauche. A gauche. Et ce fut donc Kunze qui interrogea :

Nous allons l’entendre. Je ne sais pas s’il est dans l’inté­rêt de la société d’admettre tant de questions avant que nous ayons regardé de près nos personnages. Je disais que nous les connaissions déjà : dans leur fonction, mais com­ment étaient-ils faits ? Dans le cas de personnes qui, comme Kunze, travaillent à l’abri des regards, dans l’appa­reil, et ne font pas étalage de leurs états d’âme, s’impose une descrip­tion qui reste le plus près possible du corps nu. C’est pourquoi cela m’arrange que mon ami F., un homme de lettres connu, ait observé récemment le trapu dans le sauna, la littérature ne recule devant rien désormais ; je cite son récit* : l’homme était bien en chair. Il faisait une bonne tête de moins que celui qui l’accompagnait, trapu, replet mais étonnamment souple et une toison frisée poivre et sel le recouvrait complètement, jusque sur les épaules et tout autour des genoux. Lorsqu’il se mettait à transpirer (au sauna, donc), il brillait d’un reflet argenté. En dépit de la cinquantaine passée, il avait les cheveux drus, le visage presque sans rides ; même le front, pas très haut, était à peu près lisse. Ses mains, malgré des doigts aux extrémités plates, donnaient une impression de délicatesse, et la paume des mains et la plante des pieds (toujours au dire de notre homme de confiance) avaient une peau tendre, sans corne, presque féminine. La plus méticuleuse des propretés, des traces à peine décelables de parfum ou de très bon savon. Une poitrine large, du ventre indubitablement, prononcé même, les jambes trapues, le sexe trapu, une alliance en or massif, une denture solide avec, ici aussi, de l’or, l’haleine pure, pas de lunettes. Les yeux brun clair et ronds comme des billes passaient les choses en revue (voilà ce que remarquait notre observateur à présent observé) par de petits sauts rapides de la tête d’abord, du regard ensuite, se fixant toujours d’ailleurs aux pôles des objets considérés, seulement la tête et les pieds, et il le faisait avec une si monstrueuse assurance, un tel sans-gêne que cela n’était même plus ressenti par notre observateur comme de la grossièreté. Jamais Kunze (car c’est de lui qu’il s’agissait, j’en suis sûr) ne dissimulait un regard, jamais il ne le détour­nait avec embarras : c’est nous qui, à présent, détour­nons notre regard en direction de Hinze pour voir où il en est. Lui est, à la différence de Kunze, massivement présent, et pourtant on a du mal à le repérer dans l’art. Lui qui a le cœur sur la langue, dont on peut lire l’opinion sur le front, vient à notre rencontre à peine démasqué. A l’exposition de peinture de Halle, cent tableaux, mais Hinze tellement carapaçonné dans ses harnachements, casques de protec­tion, lunettes de soudeur que seules dépassaient les oreilles rouges, pour écouter Kunze. Il entretenait de nombreux rapports avec le travail, cela se voyait, et il semblait avoir revêtu toutes les tenues professionnelles les unes par-dessus les autres, les nouvelles par-dessus les anciennes, dont il ne se débarrassait plus après le travail, de telle sorte que bien empaqueté, imprenable et irrévocable, hors de portée des juges de l’art, il vous fixait à travers la toile avec un sourire verni en trompe-l’œil. Il était peint traversant un tunnel, en compagnie de tous les autres, et de dos, ce qui est rosse, un passage souterrain bien léché et éclairé au néon (venant d’où, allant où ? demandaient les juges de l’art, de quel monde vers quel monde ? sans y aller eux-mêmes) – et si l’on pouvait reconnaître ce sourire, c’est parce qu’il inclinait la tête de côté, d’un regard sceptique vers l’arrière (vers l’endroit du tunnel où je me trouvais, et son regard me déchira), ses dents bien serrées, les coins de la bouche un peu tombants, le front labouré, le teint du visage brun jaunâtre malsain, les joues creuses, ce qui pouvait être un effet d’éclairage, mais distinctement au bout du bras tendu effectivement, le poing serré à la hauteur du postérieur, et marchant d’un pas résolu. Le poing lui ressemblait plus que la figure. Une tête qui a du caractère, telle qu’on en trouve dans la masse (et nulle part ailleurs). Bien sûr il pouvait être aussi l’un des autres, dont on n’apercevait de dos que les épaules et les têtes, silhouettes en général bien nourries mais un peu instables, courbées comme traquées (ou traquant quelque chose) sous des casquettes informes, cependant je ne voyais pas la casquette de Hinze et j’ima­gine qu’il avait déjà dû quitter le tunnel et sa description demeure donc très générale bien que misérablement fidèle. Libre à nous de décrire, par exemple, la figure qu’il fit lorsque Kunze lui demanda :
Tu ne veux pas me présenter ta femme ?

On a sauté une ligne, car Hinze reprit plusieurs fois son souffle, passa de la troisième en quatrième mais au feu rouge suivant (à l’angle de la Liebknecht et de la Span­dauer) il fut obligé d’arrêter, jeta dans le rétroviseur un regard morne et rentré. Il le voyait venir avec ses gros sabots. Il faut vous dire qu’il était habitué à se laisser surprendre. Des décisions étaient prises, qu’il apprenait en lisant dans le journal, il était d’accord. Disons les choses ainsi, pour aller vite. Kunze en revanche connaissait la perspective véritable, elle était devant ses yeux, le métier le voulait ainsi. Et Hinze scrutait ces yeux-là en ce moment. Des yeux brun clair et tout ronds qui s’octroyaient le droit de le dévisager.

Après ce début très personnel, qui a été choisi en accord avec l’Administration centrale, tournons-nous vers l’action proprement dite, la représentation essentielle de la réalité. Cela exige un réalisme qu’anime le grand souffle de notre temps. Il existe certes suffisamment d’objets qui nous coupent le souffle ; on le constate auprès de nos romanciers rouge vif éternellement proches de l’asphyxie. Mais je n’ai pas le choix, je dois m’en tenir à la vie que mènent nos héros. Kunze, à peine déposé devant son bungalow, s’était douché, avait pris la tartine garnie d’une tranche de tomate qu’on lui tendait, s’était rendu sur la pelouse ensoleillée, s’était débarrassé de son short dans une petite cabine de roseaux et, allongé sur un lit de camping, sentait le soleil avancer dans le bronzage de son corps, cinq minutes le ventre, cinq minutes le dos, le NEUES DEUTSCHLAND proté­geant la cervelle, les projets de missiles de l’OTAN, la visite du chef d’État du Mozambique, la réalisation du plan ou que sais-je encore, la sueur commençait à perler sur ses tempes, lorsqu’un appel téléphonique le propulsa dans la maison et dans ses chaussettes. Il intima à Hinze l’ordre de le rejoindre, Hinze qui venait justement de pénétrer sans rien dire dans la cuisine, sa Lisa penchée sur la table, l’embrassa d’un tendre regard mais ses mains se conten­tèrent des cuisses, à la naissance de la courbe, facile à atteindre sous la blouse ; elle se tourna subitement vers lui, déçue.
LISA Traite-moi au moins comme ta bagnole.
HINZE Comment ça ?
LISA Là, c’est par le haut qu’tu commences.
Et elle tourna la clé de contact et le levier des vitesses mais elle avait le fer à repasser au poing et marcha vigou­reusement sur le pied de Hinze :
T’apprendras donc jamais !
Son corps se retira, le pied suivant le mouvement hors de la cuisine peu accueillante, son regard, offert pour des prunes, il le promena à travers le garage. Puis le regard s’absenta dans un lointain agréable, et Hinze, que fit-il ? présent dans le coin, la mine triste et résolue, il se prit en main et se mit à frotter avec rage, le genou plaqué contre les pneus rechapés. Cela se faisait attendre. Mais maintenant il avait commencé le travail, il était spécialiste, il vit à nou­veau de ses yeux indifférents le membre sur le point d’être satisfait, l’entreposa à nouveau dans le vêtement et l’oublia. Une soudaine envie le fit se souvenir de la voiture qu’il voulait laver, il déroula le tuyau rouge, ouvrit grand le jet d’eau, se sentit nouveau, ça reprenait, rien à faire, il
C’est alors que, cela ne peut pas mieux tomber, Lisa l’appela d’une voix redevenue joyeuse, on le demandait au téléphone (de fonction), refit sa raie d’un geste rapide et ils s’embrassèrent de bon cœur, et dix minutes plus tard – maintenant nous arrivons au fait, à la littérature annon­cée – Hinze stoppait sans un bruit dans l’allée du jardin. (Tou­jours ces détours, du réalisme, m’inquiètent moi-même. Est-ce que Hinze habitait trop loin, à Prenzlauer Berg ? Était-il, et Kunze également, trop accaparé par sa propre personne, plutôt que par la cause ? Ou la cause était-elle simplement trop éloignée, si bien que nous n’arrivons pas à les réunir ? Non, non, non.) Le chef, avec la pâleur des grands jours, les cheveux hirsutes, la chemise propre déjà trempée de sueur. Hinze vit tout de suite qu’il était arrivé quelque chose. Il ouvrit brusquement la portière, à moins que ce ne fût le patron, qui se laissa tomber dans les cous­sins et, avec de grands gestes, lui enjoignit de démarrer. Une catastrophe. Hinze se taisait d’un air rusé ; Kunze grinçait des dents :
Du sabotage.
HINZE L’ennemi de classe.
KUNZE Tu veux que je te dise ? Du sabotage. Partout. (Ses yeux étaient encore plus ronds qu’à l’ordinaire et assombris.)
HINZE (à l’affût :) Je ne le pense pas.
KUNZE Ce que tu crois, garde-le pour toi.
HINZE Le progrès, j’y crois.
KUNZE (gémit, puis :) Qui nous oblige à voir le danger !
HINZE Je ne vois rien.
KUNZE Parce que tu ne sais rien.
HINZE Mon œil !
Kunze, avec le même air malicieux, se mordit les lèvres. Hinze scruta dans le rétroviseur le visage blême pour voir s’il pouvait se permettre d’aller plus loin. Il pratiquait l’auscultation plutôt comme un sport, pour se maintenir en forme. Tout comme il guettait d’une oreille les ratés du moteur, il collait l’autre sur la poitrine haletante de Kunze. Un rire sardonique semblait s’en extraire et Hinze stupéfait regardait le rictus qui s’affichait sur cette bouche.
Ce n’est pas croyable !
dit Kunze, et il n’en dit pas plus. L’affaire prenait donc des dimensions. Hinze le reconnaissait, plein de respect. Il appréciait le travail de Kunze, ou ce qu’il en percevait : l’élan. Il s’engageait à fond, lui. Il ne se ménageait pas et ne le ménageait pas non plus. Il était actif. Ils prirent la rue et s’arrêtèrent devant le et Kunze disparut immédiatement dans le pour se rendre chez
Mais Hinze attendit dehors. Il n’a rien appris par la suite, et le lecteur non plus. N’oublions pas que nous écri­vons et que nous lisons dans l’intérêt de la société. Pourquoi sinon tant de choses ne peuvent-elles pas être dites directement ? Par exemple l’histoire qui suit – impen­sable de la fixer par écrit. Ou tout simplement d’y faire allusion. L’hiver dernier, l’entreprise d’État ROBOTRANS a eu quelques problèmes avec le plan. On s’est retrouvé avec une ardoise considérable dans le pays frère. Bien entendu, il fallait annoncer que les objectifs du plan étaient atteints. C’était une question d’honneur, et de plus une obligation pour la direction ; pour le personnel : une pure question d’argent. Comme on ne pouvait rien changer matériellement, il fallait avoir des idées. Des idées pour rien ; mais des idées dans le cercle le plus restreint. A huis clos dans une atmo­sphère d’avent. Il valait mieux ne pas attendre les surprises du père Noël. Les détails psychologiques, chacun les connaît par sa propre expérience ; au dernier jour glacial de l’année, au petit matin, une colonne de camions prit la direction de Zinnwald en empruntant l’autoroute verglacée puis la F 174 recouverte de neige. Le douanier, nuages blancs devant le visage, l’humeur soutenue avant le réveillon, examina les conteneurs gelés, contrôla les indica­tions portées sur les papiers et, débordant de zèle, apposa soigneusement ses cachets jusqu’au dernier des duplicatas. Les chauffeurs, sans prendre le temps de saluer après tant de cérémonies, reprirent la paperasse et regrim­pèrent dans leur cabine. Ils roulèrent sans se bousculer jusqu’à la seconde maison de thé où ils se réchauffèrent quelques heures. Vers le soir, on atteignit Schmilka, sans raison valable, tout enfoncé dans l’hiver ; on laissa les douaniers tchèques et allemands grimper dans les camions pour constater qu’ils étaient vides (si l’on excepte quelques caisses de bière Pilsner Urquell), on franchit le poste-frontière en poussant des tyroliennes et, avant que sonnât minuit, on remit les liasses de papier au petit comité qui attendait pour trinquer à la nouvelle année. Cela avait été un dur travail, qui sentait la médaille, et qu’on oublia vite en sablant le mousseux. La direction put rédiger son communiqué de victoire (attesta­tions de la douane à l’appui). Elle ne tremblait plus pour son siège, plusieurs centaines d’employés ne tremblaient plus pour leur prime finale et à Berlin on était rassuré. Le travail pouvait continuer avec une ardeur redoublée. L’affaire avait été conduite dans l’intérêt de tous, sur chaus­sée glissante, même dans l’intérêt de Berlin, si je connais bien cette ville. Le pays frère était bien le dernier intéressé à attirer l’attention par des rapports hors de propos ; les machines seraient livrées, d’une façon ou d’une autre. Inutile d’en faire tout un machin, l’affaire avait bien marché. Nous n’en entendrons jamais parler.

Pendant la même période du récit, Kunze s’invita chez Hinze.
HINZE Je suis comblé.
KUNZE Tout le plaisir est pour moi. Nous devons nous rapprocher.
HINZE Et Lisa, hein.
KUNZE (sifflait joyeusement)Tu as raison. Après tout c’est ta femme.
HINZE se tut furieux/amusé.
KUNZE Pour qu’elle voie un peu qui tu fréquentes.
HINZE A des heures tardives.
KUNZE Dans la fleur de l’âge.
HINZE Dans l’intérêt de la société.
KUNZE Exactement. On va le lui montrer. C’est dans l’intérêt de la société.
Hinze conduisit Kunze.
Ils durent traverser le quartier de Prenzlauer Berg, une ville demeurée, que Kunze, qui n’était pas beaucoup sorti, examina d’un air maussade. Façades désolées, son regard sautait des caves humides aux gouttières éclatées et redé­gringolait sur les fondations, puis des entrées pourries en décomposition aux pignons dépecés, et finissait par se perdre dans le caniveau. Hinze tourna dans la Lottum­strasse, une maison d’angle aux fenêtres grossièrement murées, du pavé gras, de la crasse de charbon, des bennes (POUR DÉCHETS EMCOMBRANTS), à gauche sans motif un fût métallique rouillé, des roulottes de chantier, sur un côté un mur de briques de guingois comme la roulotte, graffitis à la craie : un bonhomme aux cheveux raides et aux jambes écartées, les organes génitaux représentés séparément d’une façon très grossière.
Lotterstrasse*,
dit Kunze. Un quartier qui s’en va de la caisse, néan­moins peuplé d’êtres humains. Rudi Hartmann artisan-peintre spécialiste en vernis pour diligences. Entrepôt de cercueils Karl Prösecke. Éditions de matériel de propagande et de documentation, dept. fabrication. Où voulait-il en venir ? Kunze était envahi d’un sentiment de bien-être. Il arrivait, la crasse ne le dérangeait pas, il aurait ramé dans la boue. Lisa.
Numéro 17, une cage d’escalier sombre, tordue vers des fins obscures, on escalade à tâtons les marches usées. Aux murs, dont Rudi Hartmann ne s’était jamais approché, badigeons de ses ancêtres, un blanc tout en bas, du bleu clair, une laque couleur argile toute fendillée. Au premier étage une large porte d’entrée, deux appartements, HINZE à gauche, des vitres propres couleur olive clair où l’on avait peint des coquelicots rouges. Lisa !
Je laisse à Kunze le soin de faire le récit qui s’impose, rien à retoucher ici. C’est la chevelure que je perçus d’abord, une vague blonde dévalait sur les côtés à partir de la raie, s’arrêtait au-dessus des oreilles et, laissant à nu ces petits coquillages, se précipitait par derrière en une profu­sion qui remontait sur la nuque en tourbillons. Je vis aus­sitôt la nuque claire, car elle détourna la tête devant mon regard peut-être trop insistant. Le front haut et gracieux, sous l’arc des sourcils l’avancée du nez en une ligne admirablement calme vers le bout arrondi, les lèvres naturellement rouges, doucement mais fermement closes comme si elles n’avaient à jamais rien à me dire, une impression que venait renforcer un menton un peu relevé. L’œil fermé, la paupière claire scellée par une mèche tombante. Belle et inaccessible. Accablé j’inclinai mon regard vers ses pieds. Ils étaient nus. Nus et roses sur les lames du parquet, les orteils dressés, d’une manière émou­vante, deux animaux confiants, que l’on pourrait saisir. Je les observai et vis alors les dix orteils en plein mouvement comme s’ils jouaient du piano. Lorsque rapidement je relevai la tête, je surpris son visage de face. Des yeux, rien qu’une raie humide, presque noire, un doux regard ; je ressentis à l’instant même que quelque chose se produisait, que je ne pouvais arrêter. Une curiosité qui devint aussitôt intérêt, aussitôt intimité – mais une intimité non payée de retour, lancinante insupportable. Elle m’assaillit, m’emporta. J’avais besoin de cette femme, je ne peux pas dire pourquoi, mais sans elle me manquerait quelque chose d’important, quelque chose de moi-même. Ensemble nous serions autres. J’attirai résolument son regard dans le mien. Recon­naissant comme je l’étais aussitôt, assez puéril pour ça ! je rayonnais sans doute, et voilà que, laissant voir ses dents, elle ouvrit une large bouche qui monta d’abord assez loin dans les joues si bien que ce sourire pouvait signifier beaucoup de choses ; mais ceci d’une façon non dissimulée. J’allai vers elle. Elle ne changea pas d’expression, sous sa rougeur. J’avais les yeux fixés sur l’admirable base, sans être en mesure de lire les pensées dans la superstructure. C’était un rapport qui ne m’apparaissait pas clairement, pouvais-je en avoir un avec elle ? J’étais fou de désir. Je
Hinze, qui surveillait Kunze du coin de l’œil, craignait que son ami ne subît une nouvelle attaque. Dans sa cuisine, en présence de Lisa ! C’est lui qui maintenant, sans avoir été appelé, prend la parole, la voix du public. Je ne vis que le corsage, à moitié ouvert, elle ne portait pas de soutien-gorge. Tout le monde pouvait repérer sous l’étoffe mince les seins ronds et lourds dont les pointes dardaient. Cela devait les attirer, quand quelqu’un venait ! Une boutique avec son étalage. Je me sentis tenu de tendre une main protectrice. Elle se tenait à contre-jour, la jupe transparente, un chiffon, quand elle était devant la fenêtre. Il arrive qu’elle ne porte pas de slip. “Ben quoi, en été.” Et alors, si elle s’asseyait sur le banc, en face de Kunze. J’en avais la sueur au front. Chemisier blanc, jupe rouge, elle le faisait exprès. Elle s’était faite belle. Le collier en or que je lui avais offert, pour 365 marks. Elle voulait plaire au visiteur de marque. Pour me faire plaisir, c’est ce que j’imaginais. Voulait faire une bonne impression. Ce n’était pas la peine d’en rajouter. Elle n’était pas obligée de faire ressortir son arrière-train. Elle roulait pour moi ! Elle était en admiration devant lui.
L’envie me prend à mon tour de décrire Lisa, moi, le troisième homme. Que reste-t-il ? Les parties du corps auxquelles les deux autres n’ont pas touché : les épaules, les mains et les genoux, ses parties les plus expressives, les plus émouvantes, qui me permettent d’apporter une contribu­tion personnelle (à la question : qui donc ici impressionne qui). Mais sur la scène quelque chose se passait. Kunze s’était assis, ou plutôt Lisa l’avait poussé sur la meilleure chaise où elle avait placé un coussin, et voilà qu’elle se met à genoux, une manière bien à elle, ce dont il ne pouvait se douter, et elle lui demande poliment :
Camarade, qu’est-ce que j’peux faire pour vous ?
à genoux ! Et Hinze se mit à rire d’un air conciliant : elle était comme ça, bonne fille – jusqu’à ce qu’il remarquât étonné que Kunze changeait de couleur. Qu’il portait dérouté la main à son col de chemise, au revers de sa veste. Et qu’il restait figé à sa place d’honneur, son regard s’échappant vers les fleurs du papier peint. Puis, enlevant excédé le coussin qui se trouvait sous son derrière et le jetant sur le parquet, il se pencha en avant, bouche grande ouverte et haleta : Qu’est-ce que tu as dit ? Pour moi ?
et il se leva d’un bond, bouscula presque Hinze en marmonnant qu’il avait des rendez-vous.
C’est lui qui s’en alla ! Le tête-à-tête était terminé. Lisa, décontenancée par l’effet produit par son amabilité, resta clouée au rebord de la fenêtre, Kunze dégringola l’escalier. Je ne le saisis pas. Je le décris. Hinze jeta des regards furieux sur la femme dans sa nudité. Elle, joliment mise, se précipita sur le palier en s’interrogeant tout haut :
Qu’est-ce qu’il veut, c’t imbécile ? Qu’est-ce qu’il est venu foutre ici ?
C’était une question à creuser. Hinze lui colla la main sur la bouche :
Demande-toi pourquoi il s’en va !
Puis il étala tendrement ses phalanges sur son visage et Lisa lécha le creux de sa main, et il mit sa chevelure en désordre, et elle lui fit un croche-pied et il s’éloigna à toutes jambes.
Moi j’te d’mande quand tu viendras !
cria-t-elle avec douceur, penchée sur la rampe dans sa direction, et lui braillait au rez-de-chaussée. A présent nous aussi, nous la connaissons, ou : je peux même montrer sa photo, je l’ai toujours sur moi.
Mais quant à Kunze qui donc s’y connaît ?


Mais qui donc se connaît ? Si l’on n’avait pas les jour­naux et les instances compétentes, on s’estimerait trop peu ou, le cas échéant, trop, en tout cas pas à la juste mesure, celle qui est dans l’intérêt de la société. Cette grande chose qu’il convient sans cesse de fixer avant d’en débattre dans les commissions à huis clos ou lors d’une séance se dérou­lant sous les yeux du monde entier. Nous n’avions rien à voir avec la préparation, elle était en cours. Devant la grande salle tapissée de drapeaux, Kunze voulut lever le lièvre :
Je te fais entrer.
HINZE Comment, moi ?
KUNZE Pour écouter ce qu’on dit.
HINZE Pour quoi faire ?
Quand on ne faisait aucun cas de l’intérêt de la société, on pouvait dire : il faut former les ignorants afin qu’ils restent ignorants. Mais nous en faisons grand cas, et nous disons : il n’était pas si ignorant que cela. Kunze appréciait l’opinion de Hinze, il se l’offrait sur les longues distances.
HINZE Suis-je invité ?
KUNZE Prends mon laissez-passer. Je suis de toute façon obligé de monter à la tribune.
HINZE (les mains dans les poches :) Eh bien vas-y.
KUNZE Après tu vas m’accabler de questions.
Nous connaissons la curiosité de Hinze ; la plupart du temps, cela n’allait pas plus loin. Quand on l’interrogeait, il n’était pas disponible. Il fallait qu’il lave la voiture. Le service était son pain quotidien, qu’il mâchait avec applica­tion. Il ne pouvait pas parler la bouche pleine.
KUNZE Et si je t’en prie cordialement ? (Cela finissait par devenir sérieux pour lui.)
HINZE Suis-je payé pour ça.
Il restait à l’arrière-plan. Puisque c’est ainsi, répétait-il, une vraie manie. Il n’avait pas choisi son rôle, mais il lui convenait, il était attaché à lui avec une humilité qui remplissait Kunze d’amertume.
KUNZE Aide-moi à gouverner, bon sang !
HINZE Laisse tomber. Je suis en plein stress.
Les oreilles de Hinze enflèrent, il eut mal à la gorge et fut pris de colique, obligé de se défiler. Kunze eut le droit de monter à la tribune (pour lire/pour présenter le rapport). Pas de Hinze pour le suivre. C’était Kunze qui dirigeait et à lui d’en supporter les conséquences. Une pièce foireuse, Hinze n’était pas tenu de la regarder, alors Kunze tira le rideau. Il disparut dans les coulisses. Et c’est ainsi qu’ils s’assignaient réciproquement leurs rôles, l’un pour l’autre et l’autre en écho, et c’était ainsi qu’ils restaient ensemble,

et voici Kunze présidant à la tribune/cherchant du regard les blondes et les brunes. On lui avait déjà rapporté ce petit refrain mais Kunze, au bord de la crise comme d’habitude, lorgnait les délégués. Une minorité de femmes, le tableau habituel, une rude époque, son regard faisait des bonds comme le cavalier sur l’échiquier. C’était justement le moment où ce désir s’emparait de lui : alors qu’il avait pris place parmi les élus, justement ici à cette place élevée, il éprouvait ces pulsions communes. Il n’avait pas honte. On peut penser qu’il s’agissait d’une maladie, mais il se croyait en bonne santé, assez fort pour s’envoler par-dessus le fossé. Où cela ? dans les bras de la première femme aux boucles brunes. C’était elle qui avait la parole. Elle entra tout de suite dans le vif du sujet sans se référer aux interventions précédentes (sur lesquelles nous passons également). Elle dit qu’elle n’avait pas l’intention de laver le linge sale des autres, ce qu’elle faisait tous les jours, mais le sien. Comme on dit chez nous, dans la blanchisserie d’État BLÜTENWEISS, notre travail aujourd’hui c’est votre beau linge demain. Sa façon de parler réveilla la salle. Kunze l’observait intensé­ment. Écouter n’était pas son fort. Regarder, oui. Une femme pâle et mince aux mains rouges. (Écouter, la plupart du temps ce n’était que des phrases, et il les connaissait déjà. Des discours ayant reçu la bénédiction. Tout ça était juste, n’avait aucun sens. Cela lui ressortait par les oreilles. Pendant un moment rien que des substantifs intérêts communs objectif augmentation richesse développement personnalités, accord intérêts travailleurs collectifs exigences force motrice société. Ou bien pendant quelques minutes, il ne retenait que des adjectifs : matériel spirituel universel formé socialiste, politique matériel culturel social essentiel. Le résultat, c’était toujours la même information, la moitié des mots suffisait. Au fond, on n’était pas obligé d’écouter pour comprendre, tout était dans l’intonation, dans la musique. Il était rompu à cet exercice ; les données, il les trouvait dans la documentation interne. Il pouvait laisser ses yeux se repaître.) Mais celle-là parlait franchement, elle avait quelque chose à dire. On mange à tous les râteliers, mais est-ce qu’on reste propre ? Kunze ferma les yeux. Il entendait des accents nouveaux. Celui qui ne veut pas, il ne peut pas non plus, que ce soit dans l’intérêt de la société ou dans l’intérêt individuel, il n’y a pas de différence. Un courant chaud parcourait ses membres. Elle ne se dérobait pas ! elle faisait la grande lessive. Il la regarda à nouveau, l’œil hagard. Elle avait beau être mince, son travail le lendemain devait être à la mesure des paroles qu’elle pro­nonçait aujourd’hui. Elle ne savait pas ce qui l’attendait. Vouloir l’amour, s’écria-t-elle, c’est le vouloir tout de suite. Les applaudissements crépitèrent, Kunze se leva, elle dispa­rut dans la salle. Il n’entendit pas la conclusion. Il eut une crise. Il se retrouva assis, écroulé sur l’étoffe rouge.

Hinze le conduisit le lendemain à Spindlersfeld. A la vue de Kunze, il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un simple déplacement de service. Le service était une affaire de cœur, à présent le corps tout entier était partie prenante. Il flageolait, il se répandait, il avait besoin d’air. Hinze prêtait l’oreille sans mot dire. Il avait une passion pour les mots croisés (les heures d’attente). Il se creusait la tête, tandis que Kunze transpirait. Kunze ne s’expliquait pas, quelle position devait-il prendre publiquement ? Des états pareils n’étaient pas recensés, encore moins étudiés. On avait gagné les gens, mais qu’est-ce qu’on avait gagné là ? Au plus pro­fond, qui donc était compétent ? Quelle assemblée s’y tenait ? Kunze se sentait joyeusement bousculé. Qu’est-ce qui feulait gémissait hurlait dans son corps ? Qu’est-ce qui voulait en sortir, et pour quelle manifestation ? Il s’examina, le front plissé. Il se renversa en arrière, il se tint à distance, loin de lui-même. Il voulait trouver la belle… la bonne solution. Et pourtant il aurait pu se tomber dans les bras, tellement il s’aimait en cet instant. Il tendait fébrilement vers le but.
Tandis que Hinze, au volant, s’en approchait. A travers la lande de Kölln, le soleil encore bas dans le brouillard entre les pins noirs : le moment préféré de Hinze, à cette heure matinale il pouvait respirer et voir les choses. Jadis, avant l’équipe du matin ! Ciels abrupts, bâtiments bizarres voies ferrées pylônes l’industrie. Il se sentait mieux il se sentait mal, comme traqué, le regard droit devant lui. Un déserteur, un tourneur d’élite fugace. Échappé en voiture, de l’entreprise d’État NILES. Portails d’usines, slogans, il passait devant à toute allure. Toujours en fuite, Oberspree­strasse, Geschkestrasse, devant la longue bâtisse en briques il se fusilla de ses propres mains et resta allongé dans la voiture. Kunze descendit.
L’air : une buanderie, il avançait d’un pas raide. Des mouettes polissonnaient dans la cour. Il ne demanda pas son chemin, il avait des yeux. Le grand hall, clair et vaste, comme une photo de journal, le progrès la réalité. Machines alignées sous les ballots de linge transportés, des jeunes femmes en blouse bleue (les plus jeunes) et rose. Une vraie fête. Il trouva tout de suite la fille mince et lui adressa la parole. Elle ne le connaissait pas, ne comprenait pas bien. Ce vacarme. Elle était occupée, il sourit et la laissa faire. Avec une autre, grande, revêche, elle disposait les housses sur une imposante machine à repasser. Elles prirent sur un tréteau une pièce lourde et mouillée, tirèrent dessus dans tous les sens et la déposèrent par-dessus des cylindres en rotation le long d’un rebord étroit, alignant bien les bords, appuyèrent contre le rebord, les cylindres happèrent l’étoffe, la fille mince tirait et lissait en tirant sur un angle, un peu énervée, lui sembla-t-il, et se baissait à nouveau pour déjà se saisir de la pièce suivante. Il attendait. Elles en abattaient ! il se calma et reprit assurance. Ainsi sera-t-il. Et ce sera avec elle. Son regard saisit joyeusement la fille. Ses bras nus s’agitèrent dans l’air :
Propre, la grande.
Propagande ? alors qu’il n’avait encore rien dit ! Il rit un peu contrarié. Le tréteau était vide, il voulait parler frater­nel­le­ment l’attirer à lui avec des phrases nues et vraies. La fille mince se pencha vers lui, il ne parvint pas si vite à sortir quelque chose et deux autres femmes poussaient déjà le wagonnet suivant, coincées la mince et la revêche se penchèrent sur les paquets et les secouèrent avec peine pour les ouvrir, sans trop insister et tirèrent le drap suivant vers le cylindre de la calandre. Il était là inutile il demandait ce qu’elle, quoi, elle n’entendait rien. Le boucan, une odeur qui piquait les yeux. Donner un coup de main où ça comment, tous les yeux sur lui. Il fallait lâcher le morceau se lancer vers elle quand :
Quand puis-je vous voir :
Vous voyez bien.
Voix râpée, le regard de la femme fut happé par le drap s’engouffrant dans les cylindres. Il se sentit soudain l’air ridicule être là debout elle qui s’agite, lui dans son costume sombre. Elle ne levait même plus les yeux, faisait fissa. Un clignotant s’alluma elles appuyèrent vite sur le bouton rouge la machine s’arrêta, un drap s’était coincé, pas fait attention, elles le retirèrent des cylindres. La revêche jeta à la mince des regards furieux Kunze pouvait disparaître. Elle présenta d’autres draps, de grandes pièces, Kunze toucha doucement son bras. Le hall grondait. La mince restait impassible.
Il me court sur le haricot, il se détourna l’air honteux. Elles allaient jusqu’au bout du rouleau. Il s’éclipsa sur la pointe des pieds, se traîna jusqu’à la voiture. Hinze, ce chien, bondit à sa rencontre tout frétillant.

Voilà que nous avons encore perdu des yeux l’intérêt de la société. Une petite blanchisseuse pâle et même mince prend je ne sais quel engagement et Hinze et Kunze devraient rester à l’écart ? Sans discussion ? Ce serait une erreur esthétique, une faiblesse de l’œuvre, que le lecteur que nous souhaitons avoir ne me pardonnerait pas.
KUNZE Ce que font les gens chez nous m’étonne tou­jours. Ce qu’ils prennent sur eux.
HINZE Que peuvent-ils faire. Ils n’ont pas le choix.
KUNZE Qu’est-ce que ça veut dire : ils n’ont pas le choix ?
HINZE Justement, c’est une contrainte. Ils se déchaînent.
Kunze se renfrogna.
HINZE En leur for intérieur ! La contrainte extérieure ne les fait pas réagir. Ils inclinent à sortir d’eux-mêmes parce qu’ils ne se sentent pas bien dans leur peau.
KUNZE Là, je serais prudent.
HINZE Peut-être que tu l’ignores, tu as dépassé ça. Tu es pour ainsi dire guéri.
KUNZE Qu’est-ce que tu veux dire par là.
HINZE Tu t’en es sorti parce que tu n’es plus ouvrier. Tu vis de la conscience.
KUNZE Ils ont une conscience, eux aussi.
HINZE Certes, mais ils n’en vivent pas. Justement. Ils ont la conscience et ils ont le travail comme avant. C’est ça la triche.
KUNZE Là, je ne te suis pas.
HINZE Autrement ce serait facile. Autrement ils ne se casseraient pas la tête, du coup il faut qu’ils se l’enveloppent dans des banderoles. Personne n’est là pour les décharger du sale boulot. C’est pour ça qu’ils sont comme déchaînés et qu’ils foncent dedans. Et ils s’engagent, tu comprends ? Vis-à-vis d’eux-mêmes.
KUNZE Ce serait formidable si c’était ainsi.
HINZE C’est formidable. (C’est ainsi que Hinze se vengeait d’avoir dû attendre si longtemps sans qu’on lui ait adressé la parole. Kunze le sentait passer, le maigrichon ne cédait pas.) Mais ils ne le remarquent pas, parce qu’ils sont occupés à se déchaîner comme des bourriques. C’est pourquoi on le leur dit dans le journal, seulement ils ne le lisent pas, car ils en ont assez d’eux-mêmes sur le lieu du travail. Ils ne peuvent plus entendre parler d’eux, même si c’est le plus formidable. Ils ont leur compte.
KUNZE Je n’irais pas jusque-là. Ils sont plutôt modestes et ne veulent pas qu’on leur dise comme ils sont bien. Cela les gêne.
HINZE Ils n’en ont pas besoin. Cela ne veut pas dire qu’ils seraient moins déchaînés sans les proclamations et les analyses ; c’est seulement une gêne supplémentaire. Cela signifie pour eux : ils ne sont pas ce qu’ils devraient être, ils sont quelque chose qui se trouve à la traîne, dans le sale boulot, comme je te l’ai dit. Cela provoque des remous et c’est ainsi qu’ils prennent des engagements.
Kunze n’avait pas souhaité la discussion. Maintenant qu’elle était là, il fallait produire un résultat. (Et je peux corriger une faiblesse dans la conception des personnages.)
KUNZE Tu as dit des engagements… répète un peu pour voir.
Hinze se tut, brusquement las.
KUNZE Un peu plus concret, si possible.
HINZE Plus haut plus vite plus loin.
Il accéléra.
KUNZE Halte, doucement l’ami. (D’un ton amical :) Abats ton jeu.
Je me vois dans la situation embarrassante de suggérer à Hinze, quelqu’un dont ce n’est pas la nature, de se fixer lui-même un engagement. Économiser l’essence ? Cela signi­fierait réduire les courses, augmenter les attentes, il commencerait à ruminer, se mettrait des idées en tête, et allez savoir si ce seraient les bonnes ? Qu’est-ce qu’il peut bien en faire, une fois couchées sur le papier ? (Comment comparer cet embarras que j’éprouve pour une fois au tourbillon qui agite chaque année les organes locaux, obligés de tenir la bride aux branches de la production… La vie est plurielle, l’art est singulier.) Hinze exprima immédiatement et généralement son accord, sans restric­tion. Hinze et Kunze avaient chacun leur façon d’aborder les auto-engagements. Tous deux étaient convaincus de la nécessité de subordonner les intérêts personnels aux intérêts de la société. Mais Kunze, en privé, s’en excluait ; la thèse valait pour les gens de chez nous, pour les masses, pas pour ceux qui faisaient de toute façon leur travail. Qui de toute façon avaient le bâton de commandement. Ils n’étaient pas tenus de se donner du bâton, au contraire : la dure condi­tion qui était la leur devait être rendue plus supportable. Ils pensaient pour tout le monde, il fallait aussi qu’ils pensent à eux-mêmes. Personnellement, ils étaient les meilleurs, ils pouvaient avoir ce qu’il y avait de mieux, il est vrai qu’ils étaient aussi les moins nombreux. Les plus nombreux, ceux qui se laissaient aller, devaient cependant aller de l’avant. Hinze en convenait, seulement il ne voulait pas aller jusque-là. Il préférait voir où il en était. Du point de vue de la cause, c’était certes juste, mais on pouvait s’arranger avec la cause. Il fallait bien se creuser les méninges : l’un pour les autres, et l’autre pour soi. C’est dans ces termes qu’ils restaient l’un avec l’autre.

Mais devant le portail de Kunze, dont l’épouse se tenait déjà derrière la fenêtre, ils reprirent leur conversation.
KUNZE J’ai quelque chose à te dire.
HINZE C’est comme ça, chef.
Kunze commençait à haleter. Il écarquillait les yeux,
Hinze comprit. Il était question du thème n° 1.
KUNZE Comment évalues-tu personnellement ton mariage ?
HINZE (qui s’était ressaisi :) Qu’est-ce que tu veux entendre ?
KUNZE (de même :) Ton autocritique.
HINZE Lisa, tu la connais –
KUNZE A peine. Mais je te connais, toi. (Il le fixait d’un air furieux.) Tu n’as pas de grands égards pour elle. Que veux-tu d’elle au juste ?
C’est un passage difficile dans le texte simple en soi, sans doute parce que je ne peux pas avoir recours à l’intérêt de la société. Si Hinze n’y mettait pas un peu du sien, nous nous retrouverions dans un conflit, par conséquent dans le plus compréhensible des romans. Je préfère écrire ce que je ne saisis pas.
KUNZE Ne viens pas me parler d’amour. Tu es un égoïste. As-tu du temps pour elle ?
HINZE Eh bien, quoi –
KUNZE L’habitude, rien de plus. Des petits jeux dégueu­lasses. Mais ce n’est pas à elle que tu penses vraiment.
HINZE Et à qui donc alors ?
KUNZE Tu te conduis mal avec elle. Tu n’es pas un être humain, je parie que tu t’en branles. Tu n’as aucun droit sur elle.
HINZE Eh comment ça –
KUNZE (en criant, hors de lui :) Nous avons un monde à gagner et nous nous contentons d’une f…
Il vida son sac ; Hinze le comprenait bien. Il avait Lisa en tête, mais pourquoi ? Elle lui avait déplu, avec sa manière respectueuse, pourquoi ? Quelque chose en elle semblait encore l’attirer, pour une raison profonde.
KUNZE Laisse-moi m’occuper de ça.
HINZE Ça, c’est elle ?
Kunze lui donna une timide accolade. Nous savons qu’Hinze incline à être d’accord, avant même qu’une parole d’autorité soit prononcée. On pouvait le convaincre (nous nous connaissons aussi nous-même). Il était l’autre quand l’un appelait. Puisque c’est ainsi, il considérait cela comme un engagement vis-à-vis de lui-même. Il ne s’agissait pas de saisir, voir plus haut. C’est ainsi que l’un procédait avec l’autre, et ce dernier était partant.

Volker BRAUN est né en 1939 à Dresde. Poète, auteur dramatique, essayiste et romancier, c’est l’un des écrivains marquants de l’Allemagne contemporaine. Il est l’auteur du Roman de Hinze et Kunze.

Bibliographie