Publication : 25/01/2007
Nombre de pages : 214
ISBN : 978-2-86424-606-0
Prix : 9.5 €

L’Envol du faucon vert

Amid LARTANE

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Dans les années 1990, le jeune Oulmène, fils d’un notable du régime algérien et cancre notoire, rêve de créer une banque privée et une compagnie aérienne. Il n’a pas de capitaux, mais son projet délirant va curieusement rejoindre ceux, beaucoup moins naïfs, des plus hautes sphères des "décideurs de l’ombre" qui contrôlent le pouvoir à Alger. Dès lors, une machine implacable se met en branle.

Oulmène réalisera son rêve, sans toujours comprendre le rôle qu’on lui fait jouer dans un univers glauque aux acteurs étranges : intermédiaires douteux, banquiers véreux ou honnêtes, islamistes manipulateurs ou manipulés, généraux tireurs de ficelles et assassins sans scrupules.

Un roman noir librement inspiré d’une affaire qui a défrayé la chronique en France en 2002 et 2003, avant de se solder par l’un des plus grands scandales financiers de l’Algérie d’aujourd’hui.

Écrit par un initié des sombres arcanes du pouvoir algérois, ce livre nous emmène à la découverte d’un pays étrange, où la vérité ne se découvre pas, mais s’invente…


  • « Il invente la vérité, et ce qu’il raconte est crédible, même si les personnages ne ressemblent pas à la réalité. Peu importe, d’ailleurs. Car l’Algérie dans laquelle il nous entraîne est bien réelle, elle. »

    Florence Beaugé
    LE MONDE

  • « […] L’Envol du faucon vert est en tout cas un roman à clefs passionnant doublé d’une charge virulente et très informée, qui ne laisse personne indemne […] Ceux qu’histoire et politique intéressent doivent lire ce roman cruel, incisif, impeccablement documenté. Amid Lartane est certainement un pseudonyme. On devine pourquoi en dévorant ce récit aux incontestables accents de vérité. »

    L’HUMANITE

  • « Passionnant polar à clés, l’envol du faucon vert se lit d’un souffle, et on ressort abasourdi de cette plongée au cœur du système et du business des généraux algériens. »

    José Garçon
    LIBERATION

  • « La plume acérée d’Amid Lartane, lui-même ancien haut fonctionnaire, nous plonge dans cet univers fascinant où le cynisme est roi et où ceux qui s’en sortent ne sont pas des modèles de vertu. »

    Emmanuel Romer
    LA CROIX

  • « Le mérite de son livre est justement de faire tomber les masques. »

    Delphine Peras
    L’EXPRESS

  • « Récit noir - très noir-, farce politique d’une réjouissante férocité, roman-vrai à clefs, l’Envol du faucon vert est un peu tout ça, servi par une écriture pleine d’ironie. On y trouve aussi une peinture tendre et vivante d’Alger et de son petit peuple, exploité mais pas dupe. »

    Jean-Claude Perrier
    LIVRES HEBDO

  • « Farce politique servie par une plume incisive, l’Envol du faucon vert montre avec brio que la Sicile n’a décidément pas le monopole des mafias. »
    Roger Gaillard
    LE TEMPS
  • , Frédéric Koster, janvier 2007
    La Chronique du samedi
    RADIO PLUS
  • , Olivier Verstraete, le 23 janvier 2007
    Chronique Livres
  • , Guy Lesnewski, le 7 février 2007
    Noir C noir
    PFM
  • , Cédric, Johann et Pascale, mars 2007
    Polarisation
    RADIO ZINZINE
  • Algeria-Watch a pu obtenir une interview d'Amid Lartane, l'auteur du très étonnant roman policier « L'envol du Faucon vert », publié par les éditions Anne-Marie Métailié, qui sort ce 25 janvier en librairie. Selon l'éditeur, Amid Lartane est le pseudonyme d'un ancien « haut fonctionnaire » algérien, qui « a quitté l'Algérie et travaille actuellement dans une organisation internationale ». Il nous a soigneusement caché son identité, mais il ne fait pas de doute, à la lecture de son livre, que c'est un fin connaisseur du milieu des « décideurs » algériens. De façon assez transparente, ce roman propose une interprétation de l'« affaire Khalifa » qui répond à bien des questions que continuent à se poser les observateurs quatre ans après la chute de cet étrange « empire », né en 1998 et qui défraya comme on sait la chronique aussi bien en Algérie qu'en France. Des questions auxquelles le premier « procès Khalifa », ouvert au Tribunal de Blida le 8 janvier 2006, n'apporte à l'évidence aucune réponse. Au-delà de la fiction et des personnages hauts en couleur qu'il a inventés (même si certains, surtout s'agissant des « grands décideurs », ressemblent fort à certains « généraux de l'ombre »), Amid Lartane explique en filigrane que le fondateur de la banque, le jeune « Oulmène », fils d'un ancien du MALG (l'ancêtre de la Sécurité militaire et du DRS), n'était en réalité qu'une marionnette. Les tireurs de ficelles étaient une poignée de généraux, dont l'objectif était d'entreprendre une modernisation de façade de l'économie pour pouvoir continuer à détourner ses richesses. Ainsi, raconte Lartane, le premier d'entre eux, le « général à la retraite Lamine Boutramine », « avait fait de la réforme bancaire son dada. [...] Il avait, après avoir été briefé par ses conseillers suisses et sud-coréens, l'envie d'ouvrir le secteur bancaire au privé. Mais il devait s'entourer de précautions ; le seul secteur privé acceptable est celui que l'on connaît bien, que l'on contrôle, celui où les règles non écrites de l'allégeance priment toutes les autres. [...] Si Lamine était fasciné par la Corée du Sud et ses très puissants groupes économiques, les Shaebols. Les Coréens avaient parfaitement réussi ce mélange d'affairistes plus ou moins louches, de nationalisme à consommation interne et de police secrète. [...] Le général boulanger et grand régulateur du régime aimait les références asiatiques, il trouvait que les mœurs extrême-orientales en matière de business étaient moins rigides qu'en Europe et donc plus adaptées à la culture des «indigènes», comme il appelait ses compatriotes lorsqu'il se retrouvait en petit comité ». Comme le livre est un vrai polar, fort bien troussé, le lecteur ne s'ennuiera pas en découvrant comment « Si Lamine » parviendra à ses fins, par « Oulmène » interposé. Et comme dans tout polar, il y a des morts. Mais là, le livre fait écho à une réalité beaucoup plus tragique de l'Algérie des années 1990, celle de la violence aveugle ou ciblée attribuée aux « islamistes », largement contrôlée en sous-main par les « généraux décideurs ». « L'Envol du faucon vert » évoque ainsi la trajectoire de l'émir « Abou Nihaya », au départ combattant intègre contre le pouvoir, qui en deviendra finalement un sicaire sanguinaire. L'intérêt majeur de ce polar, dont nous ne saurions trop recommander la lecture, dépasse toutefois très largement l'élucidation des dessous de l'« affaire Khalifa ». Les clés qu'il donne sont celles, pratiquement jamais évoquées dans les médias, du fonctionnement du système de pouvoir algérien, mixte étrange et inédit de totalitarisme orwellien et de clientélisme mafieux. Des clés qui aident à comprendre comment ce système a pu, au cours des années 1990, construire la « machine de mort » dont Algeria-Watch s'efforce de démonter les rouages depuis des années. Laissons la parole à Amid Lartane sur le site Algeria Watch
    ALGERIA-WATCH

RADIO PFM - Émission Noir c Noir, Guy Lesniewski



Alger, mars 1998. Prudent, le préposé de la Sécurité militaire nota dans son rapport que la réunion “d’ordre privé” qui s’était déroulée au domicile du général à la retraite Lamine Boutramine avait été “régulièrement sécurisée”. Comme d’habitude, dix agents chargés de la protection des personnalités avaient été mobilisés dans quatre véhicules pour assurer une couverture générale du site. Aucun mouve­ment suspect n’avait été observé. Aucun barbu en gandoura n’avait eu l’idée saugrenue de venir dire les louanges du Seigneur dans les parages. À la retraite et sans fonctions officielles, l’omnipotent général avait ostensiblement pris du champ, il gérait son affaire de boulangerie industrielle. Fonctions officielles ou non, Lamine Boutramine continuait de tirer les ficelles du régime.
Des individus imberbes que les Services considèrent, par prudence, par principe et jusqu’à preuve avérée du contraire, comme des barbus déguisés, passèrent sans éveiller l’atten­tion. Les voitures stationnées avec des hommes en costume sombre et à la mine peu engageante les incitaient plutôt à presser le pas.
Une ronde de police avait eu l’outrecuidance de deman­der leurs papiers à deux agents du dispositif postés au nord de la villa. “La situation a rapidement été clarifiée”, pré­cisait le rapport. Les connaisseurs apprécièrent l’humour de la concision. Les pauvres flics, en tenue ou en civil – le rap­port présentait la faille de ne pas le préciser –, avaient dû subir un chapelet de commentaires fielleux sur leur ascendance douteuse, leur descendance de tarés et le fait indubitable qu’ils risquaient leur vertu s’ils ne remballaient pas fissa…
L’autorité ne s’use que si on ne la fait pas respecter. La Sécurité militaire – la sm pour tout un chacun en Algérie –, qui avait une haute idée d’elle-même et se considérait comme le tuteur général de la populace, ne se privait pas de l’exercer en toute occasion. Des transfuges expliquèrent plus tard que tous les agents n’étaient pas des rustres, mais que cette attitude faisait partie des orientations générales sur la manière d’agir avec les autres forces de Sécurité. Beaucoup d’agents le faisaient dans les limites de la correction, mais certains aimaient en rajouter. Cela allait parfois jusqu’à la brutalité gratuite, au plaisir pervers d’humilier. Les trans­fuges s’abstenaient toutefois de tout commentaire trop précis sur le sujet – ils n’aimaient pas trop évoquer l’époque où certains d’entre eux pratiquaient avec délice cet usage du pouvoir. Les policiers, eux, se rattrapaient sur l’habitant sans grade ni uniforme.
L’auteur du rapport avait multiplié volontairement les détails, comme pour en compenser le vide. Le généra­lissime n’était pas nommément cité, le rapport le désignait sous son nom de code, “Le Lion”, pseudonyme dont l’avait affublé la Sécurité militaire. Lamine Boutramine connaissait cette appellation… contrôlée. Dans la communauté sm, on pensait qu’il l’avait choisie lui-même. Certaines intelligences du Service, qui avaient miraculeusement conservé une capacité à penser de manière autonome, avaient trouvé ce nom de code plutôt grandiloquent, d’autres pensèrent qu’il était incon­sciemment révélateur. Le Lion, cela évoque la jungle… Mais ils prirent bien garde de le dire, le général aurait pu en prendre ombrage – bien qu’ils fussent plutôt enclins à penser qu’il en serait flatté. Le préposé au rapport consigna scru­puleusement que la soirée s’était terminée à 23h13.
Après le départ des invités, le dispositif de sécurité avait été allégé. Seuls deux agents qui se défonçaient à la cigarette améliorée restèrent sur place. Ils contemplaient avec une fixité douloureuse le grand portail vert et les hauts murs surmontés de caméras de surveillance.
La maison de Si Lamine le Lion n’avait pas vraiment besoin de surveillance, elle était plus inaccessible que les coffres de la Banque centrale nationale. Ils demeurèrent cependant sur les lieux pour la nuit, car ils savaient que le Lion surveillait la surveillance. Faire le pied de grue devant la maison d’un responsable est la corvée la plus ennuyeuse du service. Elle est la plus risquée aussi. Rien à voir avec les moments de délicieuses jouissances qu’offre la profession, spécialement lors des missions de contrôle des élites. À 23h20, ils virent le Lion sur un des balcons loucher dans leur direction. Instinctivement, ils se redressèrent sur leurs sièges, un garde-à-vous en position assise. L’un des hommes alluma une nouvelle cigarette, non par envie, mais juste pour signaler qu’ils étaient sur le qui-vive.
– Putain de travail, ne put s’empêcher de lâcher un des agents. Le juron était proféré entre les dents, à voix basse, comme si son auteur craignait que, du haut du balcon, le Lion qui contemplait la baie d’Alger avec la satisfaction du propriétaire ne l’entende…

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Alger vue des hauteurs est un spectacle émouvant pour les romantiques et pour les poètes. Pour les spéculateurs ?de l’immobilier également. Cette ville qui descend à flanc de collines pour se jeter dans le bleu de la mer a conservé, malgré le passage du temps et de la rapine, le charme subversif des rebelles.
On peut s’y morfondre, ne savoir qu’y faire: capitale déchue, elle n’offre ni promenades ni loisirs. On peut douter même de son statut de ville avec son centre réduit à deux grandes avenues, ses bars miteux où on vient se défoncer, pleurer cette chienne de vie, la saloperie du destin, et défendre, bière au poing, l’existence de Dieu et de Mohamed son ultime Prophète. On peut être heurté par la transformation insidieuse de ses habitants, qui ont tous l’air d’être à deux doigts de l’explosion, prêts à s’entre­tuer.
À Alger, c’est connu, aux premières secondes d’une prise de bec, l’un des protagonistes d’une bagarre a déjà proféré à sept reprises, dans des hurlements à s’exploser les jugulaires: “Je vais t’égorger, toi et ton bon Dieu!” Le second aura égorgé lui aussi, durant le même laps de temps, sept fois le “bon Dieu de sa mère” de l’autre.
Et, accessoirement, ceux qui veulent arranger les choses et calmer les esprits ne se privent pas, en séparant virilement les deux zigues aveuglés par la colère, d’en rajouter en proclamations blasphématoires associées au couteau sacri­ficiel. Le tout sous le regard de barbus horrifiés devant ce festival de bondieuseries à rebours, mais qui, conscients d’avoir perdu la partie pour longtemps, se contentent de murmures désapprobateurs ou d’une prière muette appelant un cataclysme définitif qui emportera tout ce monde, les bons, les méchants et le reste.
On peut être choqué par ces chauffards qui conduisent leurs voitures comme des armes et abreuvent de jurons salaces les “caves” qui croient au code de la route en particu­lier et aux lois en général. Il faut dire que cette catégorie de naïfs ayant la foi dans la loi s’est considérablement rétrécie et que la plupart des piétons veillent à rester vivants et indemnes sans se soucier du respect des règles, considérant les voitures assassines comme une fatalité aussi naturelle qu’un séisme ou une inondation.
On peut être aussi imprégné d’un halo de tristesse en contemplant ces jeunes filles qui portent le voile comme une armure, mais aussi pour contenir un élan vital dans les limites rassurantes d’une enveloppe de tissu. Dans les rues, les jeunes filles ont toujours l’air d’avoir une destination, de savoir avec précision où elles se dirigent – tout le contraire des garçons qui déambulent nonchalamment en bombant le torse, crachant leur ennui dans des commentaires peu amènes sur les formes féminines.
La ville est aussi submergée par les ordures, les déchets de toute nature jonchent le sol. La saleté est partout, envahis­sante, elle déploie ses miasmes dans toutes les rues, transformées avec indifférence en dépotoirs généralisés. C’est la seule chose, avant le téléphone portable, qui se soit vraiment démocratisée. Même les quartiers d’apparence huppée ont réclamé et obtenu leur dû de saleté. Les Algérois sont pourtant des gens propres, l’intérieur des maisons et des appartements est parfaitement tenu. Mais ils ont décidé ensemble, par un accord tacite qui a résisté à toutes les épreuves, de salir la rue du beylik – l’État oppresseur de la période ottomane. Mais à cette lointaine époque, il existait un vrai service de voirie…
Même le citoyen le plus blasé, le plus hermétique à la douleur d’autrui, est révulsé, la nuit venue, à la vue d’une cohorte de femmes bannies du domicile conjugal, venues s’installer, avec marmaille, balluchons et cartons, sous les arcades, à l’arrière du Palais censé abriter la justice. Dans l’obscurité, la ville livre sans retenue le sordide qu’elle voile pudiquement le jour. Le square Port-Saïd, en plein jour, c’est la vraie Bourse du pays: la valeur de la monnaie locale s’ajuste à celle des devises étrangères, sans que les courtiers n’accordent la moindre attention au cours fixé par la Banque centrale nationale.
Port-Saïd, très tôt le matin, c’est le marché aux esclaves. Celui des Sud-Sahariens qui vendent, pas cher, leur force ?de travail à des constructeurs de villas-bunkers, de bâtisses de quatre étages – dont le rez-de-chaussée sert invariable­ment de magasin –, de grands garages en sous-sol destinés à entreposer et distribuer la camelote et la bimbeloterie de tout l’univers. C’est ainsi que des villes anarchiques, que l’esprit le plus déviant n’aurait pu imaginer, se sont édifiées en un rien de temps sur des terres fertiles, grâce à la sueur de cette force de travail noire, corvéable à merci et payée au lance-pierre. Des cubes de ciment nu hérissé de ferraille à perte de vue, au milieu de cloaques ou de nuages de pous­sière selon les caprices du temps. Aucune route ne mène à ces zones grises, où les transactions se règlent par l’échange de la main à la main de sacs de plastique noirs bourrés de dinars dévalués ou d’euros.
C’est dans ces métastases suburbaines que l’État et les barbus armés ont conclu dès le début de la guerre une trêve qui a résisté à toutes les épreuves, où les négociations commerciales se ponctuent parfois de coups de feu sans distinction d’origine. C’est toujours sans conséquence grave, le bazar continue de fonctionner, loin des regards du fisc; les travailleurs d’Algérie et les Africains en transhumance pour­suivent l’extension de villes sans queue ni tête, érigées dans la foi du dinar et de l’entourloupe.
Architecture confuse et urbanisme flou, semblable aux rêves que les Africains d’au-delà du désert ont en commun avec leurs frères en désespoir autochtones: rejoindre un jour les pays blancs; rêves piégés en capitale barbaresque où l’on végète pendant des années, où l’on meurt parfois, avant de s’en retourner bredouille vers la misère originelle.
Le quartier Port-Saïd, la nuit, offre une vision de la géhenne, les drames futiles d’âmes mortes, des filles perdues subissant l’emprise de macs insatiables et impitoyables qui vendent dans des rues borgnes des bonheurs malades, sexuellement transmissibles. De riches homos honteux en maraude dans de belles voitures en quête d’un gamin pour la nuit. Des gamins, déjà accros au shit, aux cachets et à la colle Patex, qui négocient la nuit ou la passe. Des jeunes qui surveillent le port afin de trouver le moment propice pour se faufiler dans la nuit et sauter dans un navire en partance pour le Nord. Des femmes récemment répudiées qui découvrent, dans une indicible terreur, les lois de la jungle urbaine. Elles devront vite rengainer les restes d’une dignité qu’elles pensaient pouvoir préserver, apprendre les codes de la nuit, découvrir que les territoires sont occupés et qu’elles doivent impérativement, si elles tiennent encore à la vie, se trouver des protecteurs. Certaines ne résistent pas et choi­sissent une rampe face à une mer sereine et font en silence l’ultime plongeon. D’autres se résignent, vaincues par la nécessité. Ni Dieu ni douar, seule règne la peur du mac.
Il n’est pas rare de rencontrer dans ces cloaques des cinglés aux gestes incohérents en train de haranguer un public de fantômes, citant Victor Hugo et proférant des insanités très cohérentes sur le pouvoir, les traîtres et les salauds. Seul le silence de la nuit leur fait écho, tandis que la ville, consciente de sa déchéance et de l’incurie de ses maîtres de l’heure, se cadenasse derrière ses méchantes portes blindées et ses hideuses grilles de fer forgé.
Mais Alger vue des hauteurs se disculpe par son élégance. Elle se réconcilie avec la mer au lieu de lui tourner le dos. Elle se réinvente des histoires de marins, chébecs sous le vent, elle résonne des polyphonies andalouses qui ont bercé ses nuits embaumées de jasmin.
Parfois, fatiguée d’être si maltraitée par des sous-janis­saires qui ne connaissent pas son infinie délicatesse, elle semble implorer le retour salvateur de son saint patron, le Ouali Dada. Celui dont les invocations ont provoqué la tempête qui ruina l’expédition de Charles Quint en 1541. Quelques coups de bâton du saint homme avaient suffi à déchaîner les flots contre les navires de l’expédition chré­tienne. Ah, Ouali Dada, si tu pouvais revenir et nous faire don d’une tempête qui emporterait tout et nous permettrait de tout recomposer, de vider la ville de sa léthargie, de sa soumission !
Alger a tout de même de beaux restes. Sous le soleil qui surgit triomphalement après les orages, souvent brefs et violents, elle se défend de la laideur qui s’est installée dans ses entrailles. Elle réveille la beauté dans les cœurs et les esprits. Elle conforte les amours. Elle est la muse de la joie de vivre, la douceur de ses lignes incite à la paix, à l’harmonie, à la musique. Alger vue des hauteurs est un chant de volupté, une princesse au corps élancé, danseuse assoupie et jeteuse de charmes.
Lamine Boutramine, le Lion de la ménagerie sm, lui, n’aimait pas Alger. Du haut de son balcon qui dominait la ville et la baie, il l’observait avec mépris – et lui qui feignait en toutes circonstances une attitude policée, presque obsé­quieuse, n’hésitait pas à expulser ses crachouillis le plus loin possible en direction de la ville, comme l’aurait fait un vieil amateur de tabac à chiquer. Lui qui venait d’Oued Qlil, bourg poussiéreux d’une steppe monocorde livrée au vent et à l’alfa, n’aimait pas les contrastes du bleu marin avec les bouffées vertes d’une végétation coiffant les collines, ni la lumière vive, cette lumière d’Afrique adoucie par la mer ancienne. Il n’aimait surtout pas ses habitants, ceux qui se prétendent algérois et qui ont conservé cette manie ancestrale de se moquer de tout avec l’exubérance des Méditerranéens.
Cette ville, il l’avait soumise, mais elle ne se résignait pas à l’admettre; elle le défiait en bruissant de rumeurs sur son compte. Nul n’osait, dans les salons où l’on complote ou dans les rédactions locales où l’on papote, se permettre le moindre commentaire sur sa personne, son pouvoir ou son influence. Mais la ville se moquait bien de tous ces ronds de jambe, elle jasait, elle racontait, elle cancanait. Elle inventait. Elle donnait libre cours à son imagination, elle croyait dur comme fer que la vérité en cette contrée opaque ne se découvre jamais mais s’invente toujours. Elle le désignait, lui, le sultan du moment, comme le maître architecte de la laideur qui l’accable. Elle le condamnait sans rémission, sans tenir compte du fait qu’il était artiste émérite dans l’art de ne laisser aucune preuve derrière lui, de ne commettre aucun écrit dont il serait comptable un jour.
“Des envieux, des jaloux!” C’est ce qu’il s’était dit en attendant ses invités. La veille, il était encore au bled, à Oued Qlil, loin des vanités de la capitale. Cela faisait plu­sieurs mois qu’il ne s’y était pas rendu. Ah! Retrouver enfin des paysages aimés et des gens simples, sans intention perfide. Ses gens. Il s’était rendu sur la tombe de son père, un petit bachagha du temps de la France. Il était resté debout, pensif, devant le marbre sous lequel reposait le pater­nel dans le carré familial de la zaouïa Qadoussiya – l’une de ces confréries maraboutiques pratiquant un islam initia­tique et considérées par nombre d’Algériens comme des sectes obscurantistes.
Dans le silence du cimetière vide sécurisé par ses gardes du corps, il avait ressenti une profonde exaltation. Il s’était souvenu de son père, obligé de subir les sarcasmes de l’administrateur colonial qui se moquait de son français approximatif et de son accent prononcé. Il en eut un petit rictus féroce. Regardant avec fierté la tombe, il avait dit à voix haute, avec une rage contenue: “Voila, père, tu es vengé!” On aurait dit que l’administrateur colonial s’était réincarné, dans l’esprit de Boutramine, dans ces Algérois intenables qui lui déplaisaient tant.
Ce qu’il aimait à Alger, c’était sa maison. Il aimait recevoir des gens sélectionnés avec soin, en particulier les correspondants des journaux étrangers émoustillés à l’idée de pénétrer le Saint des Saints. Il aimait ordonner sans en avoir l’air. Il aimait le cérémonial de l’obséquiosité et des marques d’allégeance qui se déroulait dans son palais. Ses obligés, il les attendait de pied ferme.

Haut fonctionnaire, Amid Lartane a quitté l’Algérie et travaille actuellement dans une organisation internationale.

Bibliographie