Publication : 01/10/2020
Pages : 272
Grand Format
ISBN : 979-10-226-0996-8
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0997-5
Couverture HD

Petits Cimetières sous la lune

Mauricio ELECTORAT

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21 €
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12,99 €
Titre original : Pequeños cemeterios bajo la Luna
Langue originale : Espagnol (Chili)
Traduit par : Mauricio Electorat

Entre Paris et Santiago du Chili, un roman plein d’humour et d’ironie sur les relations complexes entre pères et fils. Une narration sans concession sur comment faire partie d’une famille et d’un pays qu’on rejette.

Pour fuir le poids de sa famille, Emilio Ortiz arrive du Chili à Paris pour étudier la linguistique. Il est gardien de nuit dans un petit hôtel du quartier Montparnasse et il y fait la connaissance de personnages hauts en couleur, journalistes célèbres, petits truands ou femmes fatales. Il passe ses journées à essayer de comprendre qui est la fille avec qui il vit près d’un cimetière de banlieue et qui explose sa vision de la sexualité.

Il est arraché brutalement à “ses jours tranquilles” par la découverte des amitiés d’affaires de son père avec la hiérarchie de la dictature. Il retourne au Chili pour comprendre ce personnage qu’il méprise et le fascine, et son prétendu suicide…

  • "Le style est à la fois très poétique et plein d’humour et d’ironie."
    Frédérique Cognard
    La dépêche du midi - La sélection coup de cœur de Privat
  • "On passe un excellent moment, en compagnie d’Emilio et l’originalité est une des qualités premières du récit." Lire la chronique ici
    Blog Page après page
  • "Ce roman est une lecture très agréable, sa structure narrative est agile, presque ludique." Lire la chronique ici
    Blog Voyages au fil des pages
  • "Petits cimetières sous la lune dit des choses intelligentes et profondes sur le déracinement et sur la déception que les pères font engendrer à leurs rejetons. " Lire la chronique ici
    Blog Baz'art
  • "L’art de Mauricio Electorat fait songer à du Modiano mâtiné de burlesque et de roman noir. Sous sa plume, on croise des personnages baroques, des situations inattendues et surtout une élégance désenchantée qui est la signature de ces remarquables Petits cimetières sous la Lune."
    Christian Authier
    Le Figaro Magazine
  • "Un fils ne serait-il pas la dernière personne à pouvoir vraiment connaître et comprendre son père ? Par une intrigue éclatée qui flirte avec le roman noir, l’auteur laisse planer le doute…"
    Yoann Labroux-Sabatin
    La Vie
  • "Avec Petits cimetières sous la lune, Mauricio Electorat procède à un remarquable examen de conscience de l’Histoire chilienne. Qui n’exclut pas la fantaisie…"
    Damien Aubel
    Transfuge
  • "Alternance de narrateurs, oscillations des temps narratifs, subversion de la chronologie, séquences qui reviennent comme des variations musicales, chapitres réduits à une seule ligne… Les procédés sont nombreux, efficaces et jamais forcés, la lecture est fluide et la langue épouse la tonalité des scènes racontées, allant du familier au poétique." Lire la chronique ici
    Site Espaces latinos
  • "Tout est ici réussi."
    L'Alsace
  • "Réflexion sur l’exil, plongée dans la politique du Chili des années Pinochet, récit d’éducation amoureuse et intellectuelle, polar en trompe-l’œil, évocation de secrets de famille : Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat est une fiction à étages en forme de poupée russe."
    Jean-Rémi Barland
    La Provence
  • "Mauricio Electorat maîtrise parfaitement non seulement son sujet, ou, plus exactement ses sujets, mais aussi la manière de les présenter à son lecteur : il le fait passer de l’humour de l’étudiant fauché à l’angoisse de découvrir ce qu’on ne devrait jamais découvrir, il le tient pour ne pas le lâcher avant d’avoir une vérité qui n’est pas la fin de la lecture : une fois qu’on possède cette vérité, il lui reste, il nous reste à nous aussi, à nous demander tout ce qu’on peut tirer de cette révélation. Dit d’une autre façon, quand on referme ce roman, on n’a pas terminé d’y repenser." Lire la chronique ici
    Blog America Nostra - Nos Amériques
  • "Le roman de Mauricio Electorat, qui commence sur les rails des « chroniques d’exilés », se poursuit, sans se départir de son humour désenchanté, dans un labyrinthe à l’image de ce qu’est sa vie. « Un polar kafkaïen », selon ses amis. La tragédie y emprunte le masque de la farce."
    Alain Nicolas
    L'Humanité

ÇA COMMENCE COMME ÇA

 

– Alors c’est toi qui vis à Paris ? dit Yákelin.
– Oui.
À quelques mètres de la terrasse, de l’autre côté de la balustrade, un pick-up vétuste, écrasé sous un chargement de melons et de pastèques, s’arrêta avec un grincement métallique à côté des pompes à essence. Un vol de cormo- rans fit irruption dans le ciel limpide. Ils avançaient en file indienne vers le nord, contre un fond de sommets lointains.
– Attends, je reviens, dit Yákelin.
Je commandai une autre bière. Le gosse s’approcha. Je supposai que c’était le frère de Yákelin. Il se mit à nettoyer la table avec un torchon sale, y déposa une Escudo froide et dégoulinante et en profita pour essuyer les deux autres tables, qui étaient vides. Yákelin finit de faire le plein du pick-up, échangea quelques phrases avec le chauffeur – un type obèse, avec un T-shirt et une casquette des Chicago Bulls – et vint s’asseoir à côté de moi. Elle me regarda en ouvrant démesurément les yeux et dit :
– C’est romantique. J’eus envie de rire.
– Qu’est-ce qui est romantique ?
– Je ne sais pas, fit-elle, Paris, la ville de l’amour… Ça doit être magnifique.
– Parfois, dis-je.
– Tu ne veux pas me raconter ?
– Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Elle sourit, ses joues s’empourprèrent légèrement, elle fixa ses yeux noirs dans les miens et dit :
Tout.
TOUT (OU PRESQUE)

1

Elle a un prénom romantique ou qui a l’air roman- tique : Chloé. Lui, ce n’est pas Daphnis et encore moins Longus, car on n’est pas ici dans un roman pastoral du IIe siècle, quoique, qui sait… Mais non, disons que non. Il s’appelle Emilio. Emilio Ortiz Bulnes. Il y a une autre fille. Une Coréenne : Young-ae Kim. Prononcez Youngué. Emilio a toujours pensé que c’était un prénom de dessin animé, Young-ae Kim : un beau sourire aux dents nacrées dans un visage aux pommettes hautes et aux yeux bridés, encadré par la tache noire des cheveux très lisses, coupés, on aurait dit, à la règle. Il y a aussi un appartement en ban- lieue. À Colombes. Au numéro 15 de la rue Buffon. Trois chambres, séjour, salle de bains, cuisine assez minuscule. Mais, en revanche, l’appartement a un parquet de lattes larges qui traversent les pièces d’un bout à l’autre. Un beau parquet à l’ancienne. Ceci dit, les chambres ne sont pas très spacieuses. Et, en plus, elles donnent sur un cimetière. La première chose que fera Emilio, ce sera d’en demander le nom : cimetière de La Garenne-Colombes, lui dira-t-on, appelé aussi cimetière de la Cerisaie. Au début, à Emilio ça lui semblera plutôt lugubre. Toutes ces tombes au réveil, avant de se coucher… Mais, le temps aidant, il va s’y faire, voire plus, il arrivera réellement à aimer cette vue : fumer une cigarette les fenêtres du salon grand ouvertes, en regar- dant le cimetière sous la lune. Et il ne pourra pas s’empêcher de penser à la proximité entre les vivants et les morts. La rue Buffon est assez étroite : d’un côté les bâtiments, parmi lesquels celui qui porte le numéro 15, les voitures garées sur les deux côtés de la chaussée et, en face, derrière un mur en pierre, plutôt marron, plutôt haut, trois mètres, trois mètres cinquante, la silencieuse extension de tombes, mausolées, ruelles, passages, quelques cyprès, pas beaucoup, cinq ou six. Cette vue lui rappellera aussi un titre : Les Grands Cime- tières sous la lune. Un livre de Bernanos qui se trouvait chez sa tante Amalia, parce que chez tante Amalia, entre autres choses, il y avait une bibliothèque. Pas chez lui. Enfin, ce n’est pas que chez lui il n’y ait pas eu de livres, il y en avait comme il y en a chez les gens qui n’ont pas du tout l’habi- tude de lire : un ou deux romans d’Arthur Hailey, Airport et Hôtel, il croit se souvenir ; un exemplaire du Parrain, de Mario Puzo, avec une photo de Marlon Brando en couver- ture. Il y avait aussi La Case de l’oncle Tom et Les Quatre Filles du docteur March, de petits livres rouges, publiés dans une collection jeunesse, et les cinq tomes déglingués de Adiós al Séptimo de Línea, une espèce d’hagiographie des soldats chiliens qui se sont battus contre la Bolivie et le Pérou lors de la guerre du Pacifique. Le seul bouquin que son père avait lu, d’ailleurs. Autant qu’il s’en souvienne, c’était tout. Enfin, ce n’était pas tout, j’omets l’essentiel : l’Encyclopédie Salvat. C’est justement ce qui l’a sauvé. Je veux dire, grâce à l’Encyclopédie Salvat il a commencé à lire, ça l’a sauvé de devenir un analphabète de plus. C’était merveilleux : Afghanistan, Albanie, Arthrite… Avec des photos en cou- leur, des dessins, des schémas. Ceci l’a sauvé, bien sûr, ainsi que la bibliothèque de tante Amalia, où il a trouvé le livre de Bernanos : critique sans appel de la société bourgeoise et de ses compromissions plus ou moins secrètes avec les fas- cismes en plein essor dans les années 30, condamnation de la mollesse des hommes politiques français face à l’attaque de Franco contre la République espagnole… Il a dévoré ce bouquin. Mais avant, évidemment, il est allé regarder dans “la” Salvat : “Bernanos, Georges (1888-1948), écrivain catholique français, antifasciste fervent…” C’est qu’il avait une combine : tous les dimanches, avant d’aller se coucher, il devait lire l’Encyclopédie Salvat au moins une demi- heure s’il voulait que sa semaine ne fût pas trop mauvaise. D’abord au collège, et ensuite au lycée. Tous les dimanches, disons, de huit à quinze ans, c’est déjà pas si mal. Il lisait l’Encyclopédie : ses résultats étaient excellents, s’il fuyait le bahut pour aller fumer sur l’avenue Américo Vespucio il ne se faisait pas attraper et, les soirées du samedi, lorsqu’il fallait “se déclarer” à une fille, comme on dit au Chili, la chance était de son côté, lui qui normalement était timide au point qu’il ne réussissait même pas à les inviter à danser. Il ne lisait pas l’Encyclopédie : il n’obtenait que des trois et des quatre, sûr qu’il se faisait surprendre en train de fumer et il était hors de question de sortir le samedi soir, vu les notes qu’il avait ramenées… Autant dire qu’il a pas mal lu l’Encyclopédie Salvat. Bien sûr, il a tout oublié sur la Bous- sole, la Combustion, l’Ostéoporose, l’Oural… Mais il n’a pas oublié de lire. Enfin, je me suis un peu égaré là. J’ai dit qu’on commencerait par le début. Et le début est un W-C. Car Emilio se trouve déjà à Paris. Et il a un vague emploi de veilleur de nuit. Ainsi que la somme que tante Amalia lui envoie régulièrement. Une somme modeste, mais c’est mieux que rien. Quoique dernièrement tante Amalia ait cessé de lui envoyer la somme en question, un problème passager qui va être vite résolu. Il va de soi qu’Emilio ne lui a jamais rien demandé. C’est elle qui a décidé de lui envoyer de l’argent depuis qu’il s’est installé à Paris avec l’idée d’y faire un master en linguistique d’abord, et ensuite (s’il y arrive, s’il a suffisamment de courage et d’argent) un doctorat en sémiotique. Enfin, ce n’est pas que tante Amalia lui ait envoyé de l’argent depuis le moment même qu’il a mis les pieds à Paris, mais quasiment. C’est qu’elle était tellement fière, tante Amalia. Enfin un membre de la famille allait s’extirper de cette répugnante race de com- merçants, disait-elle. La “répugnante race de commerçants” était composée de son père, concessionnaire de voitures, sa mère, propriétaire des célèbres Gâteaux de Marion (sur l’écriteau on lisait, “Les gâteaux de Marion”, et en bas, “Ils sont si moelleux, ils sont si bons”), au coin des rues Lore- ley et Echeñique, juste avant Tobalaba, et, sans chercher plus loin, par la tante Amalia elle-même, qui était l’une des meilleures – que dis-je l’une des meilleures, la meil- leure couturière de Santiago. À présent, ce n’est plus le cas, elle est à la retraite, mais dans ces années-là “le tout Santiago”, comme on disait en français à cette époque-là, s’habillait chez elle. Son atelier-boutique s’appelait “Amalia Bulnes, prêt-à-porter”. C’était un appartement rue Orrego Luco, à deux pas de Providencia. Les dames distinguées arrivaient avec leurs patrons, pris dans les revues de mode, Dior, Gucci, Chanel, et tante Amalia leur confectionnait les modèles à l’identique, on aurait dit qu’elles les avaient achetés avenue Georges V, ou via Condotti, ou dans la Sep- tième Avenue… Oh, mais quelle robe magnifique ! Tu as vu ça ? C’est de chez Amalia Bulnes. Ah, mais bien sûr, c’est qu’elle a un coup de main ! Elle avait le coup de main, en effet. Et elle gagnait beaucoup d’argent. Mais dernièrement elle a eu des problèmes. Emilio ignore quel type de pro- blèmes. Elle lui a écrit une carte postale. Cher Emilio, lui dit-elle, je traverse quelques mois de difficultés financières. J’espère que tu pourras trouver d’autres sources de reve- nus pour remplacer la maigre somme que je t’envoie. C’est une carte postale très affectueuse. Mais elle ne rentre pas dans les détails. À la fin, elle ajoute que dès qu’elle pourra elle reprendra les envois pour son neveu préféré. Qu’elle espère qu’il saura la pardonner. Qu’elle l’aime beaucoup. Qu’elle l’embrasse. Et, dans un post-scriptum, elle lui sug- gère d’être le moins sage possible. C’est tout. Dans ce cas… Dans ce cas, quoi ? Dans ce cas, rien.

 

Mauricio Electorat est né à Santiago du Chili en 1960.
Après deux années d’études de journalisme et de littérature à Santiago, il s’installe à Barcelone en 1981, où il obtient une maîtrise en philologie hispanique. Petit fils de français émigrés à Valparaíso au début du XXème siècle, il choisit Paris comme lieu de résidence définitif dès 1987. Il a publié deux recueils de poésie. Son premier roman, Le Paradis trois fois par jour (Série noire, Gallimard, 1997), ainsi que son recueil de nouvelles Nunca fui a Tijuana y otros cuentos (Cuarto Propio, 2000) ont reçu le Prix de Littérature de la Ville de Santiago et le Prix du Conseil National du Livre et de la Lecture, les récompenses littéraires annuelles les plus importantes au Chili.
Sartre et la Citroneta , son deuxième roman, a obtenu en Espagne le prestigieux Prix Biblioteca Breve.

Bibliographie