Publication : 15/02/2007
Nombre de pages : 140
ISBN : 978-2-86424-605-3
Prix : 16 €

Mains sur la nuque

Ángel PARRA

ACHETER
Titre original : Manos en la nuca
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

Le 11 septembre 1973, Rafael se réveille avec un mauvais pressentiment. La journée va être infernale, sa femme l’abandonne en lui reprochant son apathie politique, pourtant il est arrêté par la police militaire alors que l’armée renverse le gouvernement légal du président Allende. Rafael est conduit avec des centaines d’autres prisonniers au Stade national, devenu un des principaux centres de tortures de la dictature de Pinochet.

Pour combattre l’horreur dans laquelle tous sont plongés, Rafael commence à raconter à ses codétenus une longue histoire d’amour fantastique et drôle, qui peu à peu lui échappe pour prendre un cours autonome.

Un roman poétique où l’imagination est la seule échappatoire au plus noir de la répression, une situation que l’auteur a vécue et qu’il nous fait partager avec humour, tendresse et une généreuse humanité.


  • « Sa mère Violeta était une icône de la musique populaire chilienne, il a suivi cette voie. Il publie un roman qui a pour cadre le coup d’Etat de Pinochet en 1973. Le héros lui ressemble et se demande pourquoi il a été embarqué dans cette barbarie. »

    Bruno Caussé
    LE MONDE

  • « Le narrateur  croise Angel Parra, chanteur célébre, nourri par les musiques traditionnelles de son pays et par ses rêves guevarristes. Par la voix de Rafael, Angel Parra revient sur les jours sordides d’un Chili qui espérait tant en des matins meilleurs. Pinochet Vient de mourir. Il n’a sûrement pas lu Main sur la nuque. Les dictateurs préfèrent brûler les livres. »

    Bruno Caussé
    LE MONDE DES LIVRES

  • « Roman intense, sensible, qui maintient grand ouvert le registre funèbre de cette année-là. »

    Anne Crignon
    NOUVEL OBSERVATEUR

  • « Dans ce beau récit autobiographique où il se met lui-même en scène au stade national, le chanteur-compositeur Angel Parra évoque l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire de son pays. Mais sans apitoiement ni manichéisme. Avec dignité, tendresse, humour. Trente-quatre ans après, le Chili a tourné la page et s’est réconcilié, on l’espère. Même si Parra, comme nombre de ses amis, regrette sûrement que Pinochet soit mort l’an dernier sans jamais avoir été jugé pour ses crimes. »

    Jean-Claude Perrier
    LIVRES HEBDO

  • « Main sur la nuque est un témoignage percutant de ce que peuvent faire, de pire ou de meilleur, les hommes en temps de guerre. Et de la force de l’imaginaire quand tout pousse à l’inhumanité. »
    Adrienne Nizet
    LE SOIR
  • , Culture al dia, Jordi Batallé, le 15 février 2007
    RFI
  • , Paludes, Carole, le 2 mars 2007
    RADIO CAMPUS LILLE
  • , Tout un monde, Marie-Hélène Fraissé, le Mai 2007
    FRANCE CULTURE
  • , Un livre un jour, Olivier Barrot, le 5 mars 2007
    FRANCE 3
  • - 02 mars 07

    ROUTARD.COM
  • ,Sandrine Leturcq - 07 mars 07

    Les Petits Carnets d'Essel
  • , Mikaël Demets - Mars 07
    Evene.fr

Retrouvez la video sur le site du Salon du Livre d'Amérique Latine

NOUVEL OBSERVATEUR, article d'Anne Crignon lu par Charlotte Etasse pour le site www.lechoixdeslibraires.com


RADIO CAMPUS LILLE - Émission Paludes, Carole et Nikola


Découvrez ici l'album Antologia de la cancion revolucionaria d' Angel Parra



Je me suis réveillé avec une douleur dans le dos. Tina dormait profondément. Par chance, elle ne ronflait plus. En ce moment, je dors mal la nuit. J’ai de très mauvais pres­­sen­timents et il y a de quoi. Les certitudes les plus noires.
De bon matin j’ai vu les tanks remonter Santa Victoria. Cette ruelle ne mérite pas un tel honneur. Et c’était la deuxième fois en une semaine. Pourtant ils étaient là. Je me suis retourné dans mon lit pour éviter une nouvelle attaque de la douleur. Il était six heures du matin. Le téléphone a sonné, j’ai couru répondre.
– On est dans une merde noire, m’a dit une voix connue. Le pays est entré dans l’Histoire. Les marins se sont mutinés à Valparaíso. Les militaires sont consignés dans les casernes. Qu’est-ce que tu penses faire?
– Rien, que veux-tu que je fasse? Attendre.
– Attendre quoi? Ils vont nous arracher la peau.
– Je ne crois pas, y’a pas de raison. On n’a commis aucun délit.
J’ai pensé à l’Évangile selon saint Jean.
– Moi, je crois qu’il faut se tirer, on ne sait jamais, m’a-t-il dit et il a raccroché après m’avoir souhaité bonne chance.
Je suis resté un moment devant la fenêtre donnant sur le jardin à regarder l’herbe couverte d’une fine couche de rosée. Le tricycle de Camilo et son guidon tordu. Je l’avais bricolé avec des pièces récupérées au marché aux puces. Un ballon dégonflé. Sur la table en verre, les traces des quatre pattes du chat.
Putain, il fait drôlement froid dans ce foutu pays. Les gros mots ne m’ont jamais réussi. C’est pourquoi je préfère les garder pour moi. Rien de pire qu’un gros mot lâché mal à propos.
J’ai traversé la chambre du gosse sur la pointe des pieds. De toute façon, Camilo n’ira pas à la crèche aujourd’hui. J’ai réveillé Tina. Elle a sauté du lit comme un ressort.
– Qui a appelé? Qu’est-ce qu’il a dit?
– Ben, ce à quoi on s’attendait.
– Qu’est-ce que tu vas faire?
Quant à elle, elle semblait le savoir.
– Rien, attendre et voir comment les choses évoluent.
Elle m’a jeté un regard méprisant. J’avais l’habitude.
Le claquement de la porte m’a annoncé qu’elle était partie, vu qu’elle savait quoi faire. J’ai enfilé un pantalon. Le pull tricoté en d’autres temps avec amour. C’est du moins ce que disait alors celle qui venait de claquer la porte. Mon dos était au chaud. J’aimais ce pull. Il avait bien quelques trous mais je m’accrochais à lui comme à une planche de salut. Il faut tout recycler, user ses fringues jusqu’à la corde, comme dit le poète. On ne peut pas en faire autant avec l’amour, malheureusement. Il était si beau au début et regardez un peu dans quel état il se trouve aujourd’hui.
Un froid mortel entrait par les fentes de la porte. J’ai essayé de les colmater avec des vieux journaux. Je me suis amusé à les feuilleter et j’ai même ri en lisant le courrier du cœur. Un courant d’air glacé m’a rappelé que j’étais venu dans la cuisine pour faire chauffer de l’eau. Pas de thé et pas de café. Encore moins de sucre. Je suis sorti dans la cour ramasser des feuilles de verveine.
Une idée me turlupinait. Et si je m’en roulais un? Non, il était trop tôt. La petite boîte métallique me regardait comme pour m’inviter. Une petite voix au fond de moi me disait: allez, allumes-en un, qu’est-ce qui peut t’arriver de plus?
Espèce de connard irresponsable! Un coup d’État, mon pote, tu piges? Comment peux-tu penser à fumer un pétard un jour pareil? Tu n’entends pas les avions?
Finalement je vais m’en rouler un. Après tout, quelle importance au milieu de tout ce merdier?
Je me suis dirigé lentement vers l’armoire où la petite boîte m’attendait. Encore le téléphone. J’ai soulevé l’écouteur mais je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin.
– On va te couper… (j’ai pensé à ma facture d’électricité)… les couilles, communiste de merde. Prépare-toi, on va tous vous liquider.
Avec ce genre d’avenir en perspective, je n’avais pas le choix. Je me suis donc roulé un méga pétard et je l’ai fumé dans la cour. À la deuxième taffe, les poumons remplis de colom­bienne, j’ai remarqué que je n’avais plus froid et que mon pied droit marquait le rythme d’une chanson à la mode.
Un coup de frein strident a réveillé Camilo. Sa mère lui a donné ce prénom en hommage au curé guérillero. Encore heureux qu’elle n’ait pas choisi Lenín Ernesto, elle aurait fait d’une pierre deux coups. C’était elle. Elle était très agitée. Elle avait mis du rouge à lèvres et aussi le fameux béret, souvenir du travail volontaire et du connard qui l’avait baratinée en lui racontant qu’il l’avait rapporté de Cuba. Cette fois-là, j’avais passé l’éponge. Elle a dit:
– Je viens chercher Camilo. Mais, avant, j’ai quelque chose à te dire. Je regrette de le faire un jour comme aujourd’hui, mais c’est la vie. Tu es le type le plus mou que j’aie jamais rencontré. La patrie s’écroule et toi, connard, tu fumes un joint. Tu n’as pas honte?
Je ne l’écoutais pas vraiment car la chanson à la mode résonnait dans ma tête. De toute façon, je pensais à Camilo. Je ne suis pas son père mais on s’entend super bien, le gosse et moi. Elle l’a habillé rapidement et l’a pris dans ses bras. Je ne vois pas pourquoi. Il a six ans. Une mère est plus touchante avec un enfant dans les bras.
– La révolution n’a pas besoin de boulets, a-t-elle dit d’une voix rauque. Elle ne pouvait pas crier. Camilo devait bien peser vingt kilos. Elle l’a posé par terre. Son béret est tombé. Quand elle s’est penchée, j’ai réussi à voir un téton. Camilo m’a souri. Son sourire m’a réchauffé le cœur. Ça valait mieux comme ça, la vie avec elle était devenue insupportable. Quand je l’ai connue, elle était complètement paumée. Moi, je m’étais tiré de la fac de lettres, en deuxième année de littérature. Ils m’avaient pincé alors que je proposais des pétards aux étudiants de première année et pas précisément pour la fête nationale. Aujourd’hui elle me laisse tomber. Je ne dis pas que je l’ai formée, loin de là, mais mes amis, l’ambiance sympa des Jeunesses communistes, les petits bouquins de Quimantú, l’herbe qu’elle dénigre aujourd’hui, tout ça lui a bien servi. À présent madame s’était mise à militer.
Elle passait sa vie en réunions, arrivait tard, fumait comme un pompier, buvait du pisco à la bouteille. Camilo et moi, on restait peinards à la maison. On donnait un coup de main aux petites vieilles de la JAP, l’association chargée de surveiller le ravitaillement et les prix. L’après-midi, je vendais des plantes piquées dans les beaux quartiers. J’ai souvent essayé d’écrire des nouvelles mais je manque de bases. Alors, j’ai laissé tomber en attendant le triomphe de la classe ouvrière (à la saint-glinglin). On m’a raconté qu’à Cuba, si tu as envie d’écrire, tu écris. Si tu as envie de faire des études, tu en fais.
Voler des fleurs et des plantes à Las Condes est la seule action révolutionnaire dont je puisse être fier. Je fais bouillir la marmite comme je peux. Je n’ai pas de loyer à payer, la bicoque est un héritage de mes vieux.
Je laissais venir le temps et les événements, c’est vrai. De toute façon, je savais que les choses tournaient mal. Pour la patrie et pour mon couple.
Ça vaut mieux, un poids en moins. La douleur de ce matin, c’était pas dans le dos. Sur le réchaud, la théière bout furieusement. Le couvercle est sur le point de sauter au plafond. Y’a pas à dire, le principe de la locomotive est vraiment génial. Vive James Watt.
L’infusion de verveine, c’est bon pour le chagrin, paraît-il. Je confirme. J’entends les avions. Ce sont des Hawker Hunter. Pendant la dernière parade militaire, quand on croyait encore au fameux slogan “Ami soldat, le peuple est avec toi”, je les avais montrés à Camilo. C’est marrant, elle était prémonitoire cette dernière parade.
Vols rasants. Ces connards sont devenus fous. Ils se dirigent vers les beaux quartiers. Ils tournent en rond au-dessus de Santiago comme s’ils conduisaient un troupeau. Ils ne vont pas tirer. Je ne crois pas.
Je me suis trompé, comme toujours.
Mes vieux m’ont laissé cette petite maison. Mon père est mort d’un cancer et ma mère de tristesse. Ils avaient demandé le téléphone trois ans plus tôt. La compagnie est venue l’installer l’après-midi où je revenais du cime­tière. Tout va de travers depuis la mort de mes parents. Un malheur n’arrive jamais seul.
Mon père le disait bien: “Ça va mal finir, souvenez-vous de González Videla, le Traître. Il a ouvert le camp de concentration de Pisagua, liquidé les communistes, les socialistes, les pédés, les indépendants. La bourgeoisie, on peut lui toucher les fesses, pas le porte-monnaie. Avec les gringos, c’est pire. Quand ça se complique, ils sortent leur joker. Les militaires représentent le bras armé de la bourgeoisie, ne l’oubliez pas.”
Je suis un homme de gauche. J’aimais ce gouvernement. On croyait aux “anciens”, comme disent les jeunots du Parti. Je me sentais en sécurité.
Quand avait-on vu des ministres communistes, hein? La CGT à la Moneda? Le demi-litre de lait pour les enfants?
Mais je ne suis pas un vrai révolutionnaire, un pur et dur comme Tina l’aurait voulu.
Elle s’indignait quand je lui disais: “Un évolutionnaire, voilà ce que je suis. Ne l’oublie jamais.” C’était avant, à une autre époque. Finalement, elle riait en montrant ses dents décalcifiées que j’aimais. Maintenant les choses étaient claires comme de l’eau de roche. La Tina ne m’aimait plus.
Ça m’a traversé l’esprit une nuit, à la fin de l’hiver. Quand j’ai rapproché mon corps du sien avec tendresse, même pas pour lui faire l’amour, elle m’a dit: “Ne me touche pas.” J’ai compris qu’elle ne voulait plus de moi mais je n’ai pas brusqué les choses, Camilo s’était attaché à moi. Si elle voulait me laisser tomber, elle n’avait qu’à le faire. Moi, j’étais chez moi. Où pouvait-elle aller avec le petit?
Je ne veux pas penser à l’avenir. Un coup d’État et une rupture. Je n’ai jamais vécu une situation pareille. S’agit-il de militaires nationalistes? Vont-ils respecter les droits des travailleurs ? Tina va-t-elle peser le pour et le contre? Avec les derniers événements, la mise à sac des usines pour y chercher des armes et, surtout, ces tanks qui se baladent dans Santiago à trois heures du matin, cette connerie risque de mal tourner.
Il est deux heures de l’après-midi. J’ai entendu des rafales toute la matinée. Je n’ai pas de télé. Je suis arrivé trop tard pour avoir un Antu, ces téléviseurs populaires et pas chers. J’entends seulement celui des voisins. Ils l’ont laissé allumé toute la journée, à mon intention, bien sûr. “Ce connard va se rendre compte qu’il a mangé son pain blanc.” Me voilà promu voisin de l’année.

Décret n° 1
Il est porté à la connaissance des citoyens que tout acte de sabotage à l’encontre des activités nationales dans les entreprises, les usines, les moyens de communication ou de transport, etc., sera sanctionné avec la plus grande sévérité sur le lieu même des faits et laissé à l’appréciation des autorités concernées ou des responsables. Le devoir des citoyens conscients est de respecter notre patrimoine en dénonçant sans délai ceux qui prétendent paralyser les activités liées à la production et au travail.
Junte des Forces armées et des Carabiniers du Chili.

J’ai dressé l’oreille. Marches militaires et premiers décrets fixant la conduite à adopter dorénavant.

Décret n° 2
La Moneda.
Le palais de la Moneda devra être évacué à partir de onze heures. Dans le cas contraire, il fera l’objet des attaques des forces aériennes du Chili.
Les travailleurs devront rester sur leur lieu de travail qu’ils n’abandonneront sous aucun prétexte. En cas de désobéissance, ils s’exposeraient aux attaques des forces armées de terre et de mer.
Nous rappelons le contenu du décret n° 1: tout acte de sabotage sera sanctionné de manière drastique sur les lieux mêmes des faits.
Junte des Forces armées et des Carabiniers du Chili.

J’ai couru jusqu’à l’épicerie du coin. Don Chito était rayonnant. La boutique débordait des marchandises qu’il avait stockées pour les vendre ensuite pendant des mois au marché noir en triplant les prix. Il m’a prévenu:
– C’est la dernière fois que je te sers. Tu iras faire tes courses à Cuba. Tu devrais me remercier de ne pas t’avoir dénoncé. J’aurais dû le faire. Ils n’arrêtent pas de le répéter à la télé: “Dénoncez les extrémistes.” Alors, fiche le camp.
Je suis resté sur le pas de la porte pour écouter un nouveau décret.

Décret n° 3
Activistes.
Il est conseillé à la population de ne pas se laisser influencer par les incitations à la violence émanant d’activistes nationaux ou étrangers. Ces derniers doivent comprendre que la violence ne sera pas tolérée dans ce pays. Ils devront donc se garder de toute attitude extrême, faute de quoi ils seraient immédiatement expulsés du Chili ou soumis à la rigueur de la justice militaire.
Junte des Forces armées et des Carabiniers du Chili.

Ángel Parra, chanteur et compositeur, fils de la grande chanteuse chilienne Violeta Parra, est né en 1943 à Valparaíso. Militant emprisonné par la dictature chilienne en 1973, il est contraint à l’exil en France. Il est l’auteur, entre autres, de Mains sur la nuque et de Bienvenue au paradis. Il s’est éteint en mars 2017 à Paris.

Bibliographie