Publication : 03/05/2018
Nombre de pages : 256
ISBN : 979-10-226-0789-6
Prix : 10 €

Petits crimes contre les humanités

Pierre CHRISTIN

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Salles de cours fermées, sans clé, ou sans électricité, ou sans chaises, ou sans prof, ou sans étudiants, ou sans rien… Préfabriqués provisoires devenus définitifs, bibliothèques barricadées, ordinateurs détraqués, cafet’ pourrie, gazon rapé… On est sur le campus d’une modeste université de province, où la fac de lettres et sciences humaines devient soudain la cible d’e-mails aussi vengeurs qu’anonymes. Un vieux professeur émérite d’histoire de l’art en est la première victime. D’autres suivront.

Pour Simon, jeune agrégé employé sur un demi-poste d’assistant temporaire, des compétences jusqu’alors purement livresques vont devoir s’appliquer de façon pratique à un petit monde universitaire zébré par des stratégies contradictoires. Un legs somptueux de l’éminent défunt suscite en effet les convoitises des mandarins locaux, aussi bien que l’attention un peu trop soutenue des caciques du ministère de l’Éducation nationale.

Dans la lignée de D. Lodge et A. Lune, P Christin dépeint le milieu universitaire français tel qu’il est, avec un humour mêlé d’affection et de colère devant l’effarant délabrement de l’institution.

  • « Pour dénoncer le quotidien d'un jeune enseignant du supérieur, Pierre Christin a choisi d'écrire un roman féroce et hilarant. Plus efficace que les communiqués syndicaux. Une intrigue policière, cocasse et cruelle, menée tambour battant dans une ambiance à la David Lodge. »
    Véronique Radier
    LE NOUVEL OBSERVATEUR

 

1. LA COM DE SPÉ

Fini.
D’ailleurs on lui disait d’une voix onctueuse et puissante:
– Merci, monsieur Saltiel.
Une fois de plus, donc, c’était fini.
Simon avait beau avoir l’habitude, ça faisait toujours drôle. Il réunissait ses papiers étalés sur la petite table isolée, remontait sa mèche rebelle, dépliait son grand corps. Toujours ce sentiment d’avoir parlé pendant trop longtemps. D’avoir dit il ne savait plus très bien quoi, aussi. Alors qu’il avait respecté le temps réglementaire, à quelques secondes près bien sûr. L’habitude, toujours, à force.
Quant à ne plus se souvenir exactement de ce qu’il avait dit, c’était une autre affaire. Il avait forcément débité la même chose que les autres fois, avec quelques variantes plus ou moins conscientes destinées à donner un certain sentiment de fraîcheur à l’auditoire (et aussi à lui-même, ce qui devenait de plus en plus difficile).
Mais là n’était pas le problème. C’était raté, une fois de plus. Non pas raté parce qu’il avait raté quelque chose, mais raté parce qu’il fallait qu’il en fût ainsi. Merci, monsieur Saltiel. Et maintenant, mon ami, retournez aux ténèbres extérieures.
En voulant contourner les autres tables disposées en U où siégeaient les membres de la commission, il accrocha un peu celle du bout, comme ivre, ou alors soudain très fatigué. Elle était occupée par des piles de thèses, d’articles, de comptes rendus, de tirés à part. Il y avait aussi des livres, parfois très gros, des convocations abandonnées là par d’autres candidats, quelques débris de leurs prestations à eux, pas plus couronnées de succès que la sienne: emballages de barres chocolatées, feuilles de notes griffonnées à la va-vite pour répondre à une question mal intentionnée, un petit bijou d’ambre perdu par une candidate qui devait déjà être dans le train de Paris pour se rendre à une autre commission. Un stylo lui aussi laissé pour compte dans la panique d’un départ avait roulé par terre un peu plus loin.
En se baissant pour le ramasser, Simon fit tomber une thèse, reliée de toile rouge et devant bien peser ses deux kilos, dans ce qui lui parut un vacarme d’obus de mortier sur une plaine tranquille. Depuis qu’il s’était tu, un silence pesant s’était en effet installé dans la salle, chacun observant ses notes d’un air pénétré et n’accordant désormais aucune attention à sa présence, pour autant que cela eût jamais été le cas.
– Ce salaud t’a encore barré, lui souffla Étienne tandis qu’il se redressait, tout près de lui, embarrassé entre la thèse, le stylo, ses papiers…
– Arrête, tu te fais du mal, dit Simon, très bas, en reposant la thèse avec une déférence un peu artificielle.
Alors qu’il cherchait un autre coin de table libre proche de la sortie pour y laisser le stylo, la voix onctueuse et puissante du salaud résonna dans la pièce surchauffée.
– Si vous voulez bien nous quitter, monsieur Saltiel, nous devons poursuivre, vous comprenez? Acta est fabula…
Oui, oui, Simon Saltiel comprenait que la pièce était jouée. Il comprenait même très bien ce qui allait se passer puisque toute la séance ne tendait que vers cela. Mais, contrairement à ce que pensait Étienne, la voix du salaud ne sonnait pas du tout comme une voix de salaud. Elle était non seulement onctueuse et puissante, mais aussi habituée aux longues péroraisons et aux formules bien frappées, sans compter les citations latines et parfois même grecques. Quand on l’entendait sans en savoir davantage, c’était une belle voix de mandarin disert et poli que celle de Goulletqueur. Pas une voix de méchant de mélodrame sournoise ou menaçante; pas une voix de canaille caractérielle toujours prête à flinguer l’adversaire. Non, vraiment, il fallait savoir pour s’énerver. C’est d’ailleurs pour cela que son ami Étienne se faisait inutilement du mal en cultivant sa rogne à l’égard du président de la commission de spécialistes et, il est vrai, président de diverses autres choses.
Simon se trouvait maintenant dans la semi-pénombre du couloir du premier étage, l’étage noble, celui où il y avait les bureaux des professeurs, presque toujours fermés à vrai dire. C’était également l’étage de la salle de réunions, plutôt mieux tenue que le reste puisqu’on y accueillait de temps à autre des personnalités étrangères à l’établissement. Elle aussi était la plupart du temps fermée. Quant aux couloirs, moins négligés que ceux du rez-de-chaussée, ils n’étaient cependant pas dépourvus de rogatons divers abandonnés là par les étudiants, bien qu’il fût en principe interdit de manger ou fumer.
Alors qu’il s’éloignait vers l’escalier, Simon aperçut les lunettes scintillantes d’espoir du dernier candidat, qui ouvrait respectueusement la porte de la salle aux tables en U, et il devina une sorte d’onde bienveillante, comme une odeur de bonne cuisine se propageant jusque dans le couloir. Chacun des membres du jury savait d’avance, tout en pensant de lui pis que pendre, que ce bafouilleux binoclard serait adoubé haut la main. Celui-ci pouvait donc faire son entrée dans le petit cénacle sans avoir rien à redouter, sauf cas d’aphasie totale, et encore.
En atteignant l’escalier aux marches en ciment ébréchées par trente ans d’utilisation, sinon intensive, du moins peu respectueuse des matériaux de mauvaise qualité qui constituaient l’ordinaire des bâtiments du campus, Simon glissa sur une canette métallique et manqua dégringoler dans l’obscurité. Il se rattrapa à tâtons à l’une des espèces de meurtrières en béton placée là par un architecte de l’Éducation nationale qui avait dû songer au soleil de l’oasis de Ghardaïa entrant à flots dans un bâtiment voué au savoir austère. Mais l’architecte avait sous-estimé les effets de décennies d’affichage sauvage sur des vitres ne laissant plus passer qu’une lumière parcimonieuse.
Dehors, ce n’était pas le soleil du Sahara, mais presque. Il faisait très chaud pour la saison et ce qui aurait dû être du gazon avait repoussé par plaques lépreuses d’une couleur maladive. Simon s’arrêta pour allumer une cigarette en observant l’espace désertique faisant face aux bâtiments de la fac avant de rejoindre le grand amphithéâtre, qui un jour s’appellerait peut-être l’amphi Goulletqueur. Pour l’instant, il n’avait pas de nom et était presque toujours vide lui aussi.
Simon sentait ses membres retrouver leur souplesse habituelle, ses vêtements légers se décoller de son corps, le sentiment de poisse persistante s’évaporer dans l’air sec. A vrai dire, non seulement c’était fini, mais on pouvait considérer qu’il ne s’était rien passé. Ou alors que tout s’était passé comme prévu, ce qui revenait au même.
Quelques récits plus ou moins objectifs – voire subtilement destinés à déstabiliser ceux dont le tour n’était pas encore venu – avaient filtré dans le corridor où la quinzaine de candidats, pour la plupart fraîchement débarqués de la gare par le bus à soufflets, attendaient par roulement, près de la machine à café indisponible.
Il y avait eu l’inévitable passe d’armes théorique entre les modernes et les anciens parmi les membres du jury. Avec ce paradoxe fatigant que les enseignants entrés dans le sérail vers les années 70, alors tout nimbés d’avant-gardisme conceptuel et se faisant un plaisir de disqualifier la pensée universitaire à l’ancienne, avaient eux-mêmes vieilli sur place et faisaient désormais figure de rabâcheurs aux yeux des nouveaux venus. Les anciens modernes étaient devenus anciens tout court mais les nouveaux modernes ne se piquaient pas pour autant de modernisme, ce qui rendait les échanges assez confus. Le malheureux auteur d’une recherche sur la littérature ouvrière dans le Nord-Pas-de-Calais qui en avait fait les frais ne voyait d’ailleurs toujours pas en quoi la querelle le concernait, mais avait bien saisi que ses chances de décrocher le poste en étaient sorties ruinées.
Il y avait eu la tout aussi inévitable controverse sur la longueur appropriée d’une thèse et là, la bataille avait été lancée à titre préventif par le président Goulletqueur, dont le candidat biglouchon bafouilleux était l’auteur d’un monument d’érudition de mille deux cent cinquante-cinq pages (sans les annexes). Il convenait donc de susciter chez les collègues de la commission un sentiment de rejet pour tout travail bien mené, certes, mais trop léger pour servir de sésame à la maîtrise de conférence. Le garçon élégant, auteur d’une thèse soutenue à la Sorbonne sur les écrits français de Walter Benjamin (ayant été qualifiée de quasi-opuscule par la vice-présidente de la commission, qui à tout hasard en rajoutait toujours par rapport au président), avait parfaitement compris lui aussi que c’était fichu.
Il y avait bien entendu eu les questions concernant la résidence sur place, questions à la tonalité en principe bienveillante, voire familiale, mais en réalité destinées à écarter les intrus, à moins qu’il ne s’agisse d’abréger les douleurs de ceux qui n’avaient vraiment aucune chance tant leurs travaux étaient nuls (chose ne se disant jamais de face). Nous voyons sur votre dossier que vous avez déjà deux enfants et que votre épouse (époux) travaille dans le privé? Elle (il) envisage de trouver un emploi dans notre région? Le candidat ou la candidate se mettait alors à se tortiller sur sa petite chaise devant sa petite table et c’est le moment où les stylos roulaient par terre, où les bijoux d’ambre se décrochaient, où une feuille de notes manuscrites destinée à se prémunir contre les menaces intellectuelles les plus raffinées se révélait tout à fait inutile. Bien sûr que le candidat et sa petite famille étaient prêts à se donner entièrement et sans réticence à leur nouvelle institution, sauf peut-être dans
les premières semaines, le déménagement, l’installation, les premiers mois peut-être même, n’est-ce pas… C’était plié, comme l’avait raconté un grand échalas à l’air pauvre qui, précisément, avait deux enfants en bas âge et une épouse travaillant dans la grande distribution.
La question n’avait pas été posée à Simon, qui assurait déjà des cours sur place, même si la suspicion régnait quant à son attachement réel aux lieux et aux gens du cru.
– Tiens, donne-moi une cigarette! dit Étienne, qui ne fumait presque plus jamais, à Simon qui rêvassait en contemplant la morne étendue du campus.
– Déjà terminé? s’étonna Simon en s’apercevant que son ami était à ses côtés, avec sa tignasse bouclée striée de quelques cheveux blancs et son air de baroudeur toujours prêt à en découdre/
– Ils peaufinent le PV, maugréa Étienne. J’ai été le seul à voter contre qui tu sais. Ce salaud de Goulletqueur avait tout manigancé.
– Arrête de ressasser comme ça, je te dis que tu te fais du mal pour rien.
– N’empêche qu’il y a des raisons de rager.
– Comme d’habitude, oui, dit Simon, ni plus ni moins.
– Si, insista Étienne, plus. Il t’a barré exprès devant les lavettes de la com de spé.
– Il n’y a pas eu que moi. Ce gars de Paris avec sa thèse soi-disant trop courte, il m’a paru assez fort.
– Évidemment qu’il n’y a pas eu que toi. Tout le but, c’était de prendre le candidat local, le régional de l’étape, pire encore, un foutu régionaliste! Mille deux cent cinquante-cinq pages sans les annexes sur la tradition narrative orale dans les familles rurales de la Nièvre! Elles ne font plus que regarder la télé les familles rurales, tout le monde sait ça!
– Je te dis que tu t’énerves inutilement, assura Simon.
– D’accord. Cent candidats tous surdiplômés pour un poste. Vingt pinpins convoqués, courant pour arriver à l’heure avant d’aller tenter leur chance, toujours à leurs frais évidemment, à l’autre bout de la France. A peine le temps de dire trois mots par tête de pipe. Et tu sais quoi?
– Non, dit Simon, qui avait déjà souvent entendu cette complainte universitaire quand ce n’était pas lui-même qui la psalmodiait.
– Deux cent dix kilos de papier à lire pour les rapporteurs de la commission.
– Comment tu sais ça, toi? s’étonna Simon.
– J’ai fait peser les colis des candidats à l’accueil courrier. Plus de deux quintaux de paperasses et moins de cinq minutes pour en parler avec chaque gars, c’est dingue.
C’était dingue.
Mais Simon, ses yeux bleus un peu plissés dans le soleil, regardait surtout un maigre filet humain qui s’écoulait devant la porte du grand amphithéâtre. Étienne remarqua lui aussi le petit attroupement qui se formait avant dilution définitive dans la fin de l’année universitaire. On entrait en effet dans les fatidiques ponts du mois de mai et c’était comme toujours le moment où le peu qui restait des emplois du temps ayant eu tant de mal à se mettre en place se détraquait à la vitesse grand V.
– Encore un cours à cette période de l’année? demanda Simon.
– Ça doit être Léon Kreissmann. Il organise des séminaires de rattrapage pour compenser ses absences à l’étranger pendant le premier semestre où il était invité comme visiting professor à Princeton.
– Et on met ça dans le grand amphi?
– Ça t’étonne?
Non, cela n’étonnait pas Simon puisqu’il s’agissait là d’un des insondables mystères de la fac: matières confidentielles affectées à des salles immenses, cours magistraux bondés placés dans des boyaux en sous-sol, sans compter toutes les autres combinaisons possibles dont celles – les plus fréquentes – de la salle sans clé, ou sans chauffage, ou sans chaise, ou sans prof, ou sans étudiant, ou sans rien. C’est autre chose qui l’étonnait.
– Il a du monde, quand même, constatait Simon, ébahi.
– Oui, comme tu vois. C’est fort, hein? dit Étienne en souriant.
– Rassurant, je trouve. Ça montre que quand il y a un grand esprit quelque part, tout n’est pas foutu.
Quelque chose se passait dans le faible attroupement qui s’était formé sur les marches de l’amphithéâtre. Il y eut des cris, une petite silhouette se mit à descendre l’escalier de façon anormale, comme un danseur trop vieux pour les entrechats, manquant une marche, puis deux, puis s’étalant de tout son long sur le gazon mité.
– Mais c’est lui, Léon! s’exclama Étienne en commençant à courir en compagnie de Simon.
Les activités de plein air qu’aimaient pratiquer ensemble les deux amis les rendaient plus véloces que la moyenne
du corps professoral et, en un clin d’œil, ils furent au-dessus du corps étendu immobile à terre, sur l’herbe particulièrement pelée à cet endroit. Le professeur émérite Kreissmann portait un costume de bonne coupe quoique assez démodé, une cravate anglaise à rayures club, une chemise oxford bleue. Les minces dossiers qu’il tenait encore partiellement sous son bras gauche s’étaient à demi ouverts dans sa chute et laissaient sortir des pages couvertes d’une écriture élégante sur le sol. Le professeur serrait encore entre les doigts de sa main droite un feuillet isolé ne comportant que quelques lignes en caractères d’imprimerie.
Les garçons et les filles qui avaient assisté à son séminaire, puis à sa chute, restaient autour de lui, désemparés, intimidés aussi, comme le sont les étudiants lorsque surgit quelque chose ne relevant pas des rapports normaux – c’est-à-dire des non-rapports – avec les enseignants. Simon et Étienne se frayèrent donc sans peine un chemin dans le cercle distendu. Simon se baissa, observa le visage parcheminé de Léon Kreissmann, ne sachant trop que penser. Sa connaissance de la mort, où plus exactement des représentations de la mort, était devenue un peu malgré lui assez encyclopédique, mais restait de nature purement abstraite. D’ailleurs, il n’était pas certain du tout que le vieux professeur était mort et il tentait de se remémorer les gestes adéquats en cas de doute. Il entendait Étienne, toujours efficace, lui, s’efforçant de joindre police-secours ou les pompiers sur son portable. Il regardait, sans lui accorder une attention particulière, un étudiant au visage caché par une lourde capuche malgré la chaleur, qui s’éloignait déjà. Il remarquait aussi sans le faire exprès une jolie jeune fille qui suivait le garçon masqué d’un regard incertain, tandis qu’il disparaissait en direction de la ville. Simon pensait qu’il aurait dû faire quelque chose d’utile au lieu, une fois de plus, de rêvasser. Mais il était trop tard.
Comme toujours quand quelque chose allait de travers sur le campus, ce qui était assez fréquent vu l’état des lieux, El Sordo était là, prévenu par on ne sait quel miracle, tranquille à son affaire comme toujours. Il écartait déjà les pans du veston croisé du vieux professeur d’histoire de l’art, entrouvrait sa chemise oxford bleue, posait une main sur sa cage thoracique immobile, prenait son pouls de l’autre main, se penchait pour observer ses yeux fixes, pour sentir son souffle. El Sordo ne pouvait pas entendre la vie quittant le professeur. Il ne pouvait même pratiquement rien entendre, mais il avait beaucoup d’autres moyens à sa disposition pour se forger une opinion. D’ailleurs il se releva et la formula avec sa concision habituelle:
– Ça ne pourra pas s’arranger.
Pour El Sordo, de l’épiscope défectueux à l’ordinateur capricieux, de la chaufferie en folie à la sono pourrie, du fourgon Renault hors d’âge au téléphone sans tonalité, les choses se classaient en deux grandes catégories: celles dont on pouvait encore faire quelque chose ou, en tout cas, dont lui pouvait encore faire quelque chose; et celles dont on ne pouvait décidément plus rien faire. Léon Kreissmann semblait malheureusement appartenir à la deuxième catégorie.
– Vous voulez dire qu’il est mort? demanda la jolie étudiante qui paraissait beaucoup plus troublée que ses condisciples.
– Non, non, il ne dort pas, confirma El Sordo, qui pouvait se révéler imprévisible dans les échanges verbaux. Il est mort.
La voix onctueuse et puissante de Goulletqueur résonna soudain et le cercle estudiantin recula encore d’un pas, sans doute plus choqué par l’organe présidentiel que par l’annonce du décès.
– Eh bien, mes amis, que se passe-t-il ici? disait le président de l’université, le président de la commission de spécialistes, le président de beaucoup d’autres choses, en approchant à grandes enjambées. Il était suivi de la vice-présidente qui, lestée d’un lourd cartable, arquait néanmoins d’un pas presque militaire sur ses talons carrés appropriés aux incertitudes du terrain universitaire.
Sa grosse tête sérieuse un peu penchée sur le côté, Goulletqueur observait le corps du professeur émérite qui était toujours parfaitement immobile.
Vulnerant omnes, ultima necat, dit le président, traduisant ensuite en un murmure parfaitement audible pour ceux que cela aurait pu intéresser: toutes les heures blessent, la dernière tue.
En fait, le gisant paraissait animé d’une survie étrange car le vent tiède faisait bouger les papiers restant attachés à sa dépouille de vieil érudit. A mi-voix, le professeur Étienne Moulineaux faisait du radioguidage pour les secours, égarés quelque part par la signalétique passablement absconse du campus.
– Il était comment, pendant le séminaire? demanda Simon au petit groupe d’étudiants qui reculaient encore d’un cran sous le coup de ce questionnement direct.
Comme il était normal en cas de question professorale, personne ne voulait prendre le risque de parler, de crainte de passer pour un collabo aux yeux des autres.
– Eh bien mesdemoiselles, messieurs? lançait le président Goulletqueur de son organe auquel on ne résistait pas.
– Euh… il était cool, dit à tout hasard une voix sortant faiblement du groupe.
On sentait que c’était un mot qui faisait l’unanimité et avait surtout l’avantage de clore un éventuel débat. Si le vieux professeur polyglotte et érudit Léon Kreissmann était cool juste avant de devenir tout froid dans la mort, il n’y avait pas grand-chose à dire, c’était clair de chez clair.
Simon observait El Sordo qui, pendant cet échange assez limité, ramassait les papiers commençant à s’éparpiller autour du corps sous le vent devenu plus fort en cette fin d’après-midi. El Sordo, qui aidait aussi à l’occasion les bibliothécaires fâchés avec leur système informatique, vivait dans le plus grand respect du document écrit qui devait être conservé, préservé, archivé, même dans les circonstances les plus adverses.
La vice-présidente de la commission – et de l’université – s’appelait Marthon-Le Boudic. Sans qu’elle le sache, son patronyme faisait beaucoup rire les étudiants qui l’avaient rebaptisée le Boudin-Marteau. Mais elle était très fière d’avoir accolé son nom de jeune fille à celui de son mari professeur d’éducation physique, puisqu’elle manifestait ainsi à la fois son attachement à la cause féministe et à ses racines bretonnes. C’était une spécialiste de didactique qui répétait partout les paroles du président Goulletqueur avec componction et donnait de façon générale l’impression de ne pas très bien comprendre ce qui se passait autour d’elle. En l’occurrence, elle observait le corps inerte de Léon Kreissmann d’un air fâché, tout en tendant une feuille d’émargement à Étienne:
– Il faudrait signer le procès verbal, monsieur Moulineaux, disait-elle.
C’était le 18 qui avait répondu le premier et Étienne orientait désormais les pompiers en finesse dans le labyrinthe universitaire désert, tout en observant lui aussi la feuille d’un air vague.
– C’est ça, disait-il, vous prenez à gauche après les préfabriqués puis à droite avant le campement tzigane.
– On dit les gens du voyage et vous signez là, persistait Mme Marthon-Le Boudic, toujours accrochée à des formules politiquement et administrativement correctes, qui semblaient mettre de l’ordre dans un monde passablement opaque à ses yeux.
– Pardon? demanda Étienne, qui n’y était pas.
– Elle te dit de signer le PV, dit Simon à son ami, pour se rendre utile, tandis que les quelques étudiants restants profitaient du désordre pour s’éloigner encore davantage ou partir sans demander leur reste. Même la jolie jeune fille s’en allait, toute seule, à petits pas, moins vite que les autres. Éprouverait-elle quelque chose ressemblant à du chagrin? se demandait Simon en la regardant se diriger vers un vélo attaché à un pin déplumé.
– On régularisera plus tard, dit Goulletqueur. Ce n’est pas le moment de se perdre dans les détails.
– D’accord, monsieur le président, plus tard, s’empressa Mme Marthon-Le Boudic. Vous avez raison. Ce sera plus convenable.
Les pompiers étaient enfin là, l’un d’entre eux portait des gants blancs, un autre un sac à dos de montagnard. Ils se disposèrent comme dans un ballet bien réglé autour du corps et commencèrent à pratiquer ce que Simon pensait être un massage cardiaque.
– Il faudrait prévenir la famille, suggéra Mme Marthon-Le Boudic d’un ton pas très assuré.
– Il n’en avait pas, dit Étienne, qui avait rangé son téléphone portable dans sa veste de toile et réintégrait les humains.
– C’est vrai, tu le connaissais, dit Goulletqueur.
– Il me faisait l’honneur de s’intéresser à mes travaux, oui, dit Étienne modestement.
– Il t’invitait même assez souvent dans son château, je crois?
Simon, qui avait été convié une fois avec Étienne, s’apprêtait à faire observer que ce n’était pas vraiment un château. Une belle demeure, une très belle demeure avec quelques très belles peintures à l’intérieur, mais pas ce qu’on appelle un château.
– Le professeur Kreissmann avait un château? demanda Mme Marthon-Le Boudic, éberluée.
– Ce n’est pas son salaire de l’Éducation nationale, rassurez-vous, chère collègue, disait Goulletqueur de sa voix la plus onctueuse (quoique en l’occurrence elle fût peut-être teintée d’une pointe d’amertume: malgré ses présidences, Goulletqueur était très loin d’avoir un château, ou même une belle demeure).
Le médecin se relevait, on entendait des mots comme infarctus massif, inutile de poursuivre, faites le nécessaire, et puis il repartait déjà avec sa petite voiture qui laissait des traces en creux sur le gazon avant de disparaître derrière le grand amphi aussi vite qu’elle était arrivée. Étienne fournissait des précisions à l’un des pompiers armé d’un calepin, celui qui avait des gants blancs soulevait délicatement le corps du professeur, les deux autres le plaçaient sur un brancard sorti de leur véhicule, le brancard s’enfonçait comme par magie dans le fourgon. C’était terminé. Ils partaient, en douceur eux, peut-être pour préserver ce qui restait d’herbe rare au vert malade.
El Sordo s’approchait du président Goulletqueur, les papiers du professeur que personne ne lui avait réclamés à la main, l’air perplexe.
– Monsieur le président? dit El Sordo.
– Oui, monsieur Mora (c’était le vrai nom d’El Sordo, qui occupait ce qu’on appelait pudiquement un emploi protégé), oui?
– Les papiers? disait El Sordo.
– Donnez-les-moi, proposa Mme Marthon-Le Boudic, toujours prête à gonfler davantage son terrible cartable dans l’espoir de complaire au président.
Quand El Sordo décidait de ne pas voir quelqu’un, la situation était évidemment sans issue. Or il ne voyait jamais Mme Marthon-Le Boudic.
– Eh bien, monsieur Mora? insista Goulletqueur en l’invitant du geste à s’exprimer.
– Il y en a, ce sont juste des notes manuscrites pour son cours. Mais ça…
El Sordo montrait doucement la feuille isolée des caractères imprimés. Simon et Étienne se rapprochaient sans trop savoir pourquoi. Peut-être vexée, ou alors ne suivant pas bien ce qui se déroulait, Mme Marthon-Le Boudic regardait ailleurs.
– C’est un mail daté d’aujourd’hui adressé au professeur Kreissmann, dit Simon qui lisait par-dessus l’épaule d’El Sordo.
– Il n’avait pas d’ordinateur, dit Étienne, troublé.
– Et qu’est-ce qu’il dit, ce mail? demanda le professeur Goulletqueur.
El Sordo lui tendit le mince feuillet et tout le monde se pencha, même Mme Marthon-Le Boudic. Et tout le monde lut:

De:
verite-faculte@univ.lettres-scienceshumaines.fr
A:
leonkreissmann@univ.lettres-scienceshumaines.fr
Envoyé: jeudi 22 mai 10:54
Objet: Jedem das Seine
Vieux Léon, tu as volé sa thèse intitulée Mnemosyne und Gestalt au privat-dozent Isaac Lohner, mort en 1941 à 28 ans à Buchenwald. Déposée en exemplaire unique au Kunstgeschichtliches Institut de Hamburg, elle n’a jamais été soutenue mais a été consultée en 1954 au moment de ton service militaire en Allemagne. Tu as bâti ta réputation et ta fortune sur les cendres de cet infortuné et de son manuscrit. Tu vas payer, vieux Léon. A chacun son dû.

Il y eut un silence.

– Qu’est-ce que ça veut dire, Jedem das Seine? demanda assez bas Goulletqueur, qui en tant que professeur de lettres classiques, trouvait parfois que le latin-grec n’était pas d’un grand secours dans le monde moderne et avait horreur d’avouer toute forme d’ignorance.
– A chacun son dû, répondit Étienne, qui parlait parfaitement allemand et beaucoup d’autres choses.
– Et qu’est-ce que ça veut dire, à chacun son dû? demanda Mme Marthon-Le Boudic, qui ne parlait aucune langue, hormis le français comme langue étrangère, ainsi que la phonétique pour l’apprendre aux malheureux étudiants en échange européen expédiés d’office dans ses cours.
– C’est l’inscription en lettres de fer qui se trouvait à la porte d’entrée du camp de Buchenwald pour accueillir les déportés, dit Simon, qui parfois connaissait des choses susceptibles d’étonner son entourage.
El Sordo triturait le papier entre ses mains habiles, le lissait, le reniflait, suivait quelque chose du doigt.
– Ça sort de l’imprimante du secrétariat de littérature comparée, dit-il. Il y a une striure sur le papier, là, toujours au même endroit.
– Peut-être que ça sort de là, dit Goulletqueur qui était bien décidé à reprendre la main et avait retrouvé sa voix onctueuse. Mais maintenant, ça ne sort plus d’ici. La réputation de notre université est en jeu. Et je le dis tout net:
caveant consules!
-Très bien, de nous dire de faire gaffe. Mais la réputation du professeur Léon Kreissmann aussi est en jeu! ne put s’empêcher de lâcher Étienne, que les citations latines exaspéraient.
– Oui, mais lui il est mort, rétorqua Goulletqueur. Dites-moi, monsieur Saltiel, vous avez l’air de vous y connaître sur cette période?
– Moi? dit Simon, soudain inquiet.
– Oui, vous, Simon Saltiel. Je regrette, pour le poste. Mais je vais vous faire une proposition.
– A moi? dit Simon, encore plus inquiet.
– Vous n’avez pas l’air de bien comprendre quand le président vous parle! lança à tout hasard Mme Marthon-Le Boudic, qui ne comprenait strictement rien à ce qui se passait, mais avait des idées sur la façon de s’y prendre avec ces jeunes enseignants parisiens non titulaires, à l’affût de postes que des gens comme elle avaient mis de longues années à conquérir.

Après des études à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris, Pierre Christin écrit en I967 le premier épisode de la série de science-fiction Valerian pour son ami d’enfance Jean-Claude Mézières. C’est aussi l’année où il crée ce qui deviendra l’école de journalisme de Bordeaux et entreprend une thèse de doctorat sur le fait divers.
Il collabore au magazine Pilote, où il travaille avec les plus grands noms de la bande dessinée (Tardi, Boucq et bien d’autres), signant quelques-uns des classiques du genre comme Les Phalanges de l’Ordre noir et Partie de chasse avec Enki Bilal, La Demoiselle de la Légion d’honneur ou Agence Hardy avec Annie Goetzinger. Au total, plus de soixante albums explorant les genres les plus divers, du portrait psychologique au polar, en passant par le récit historique et la fiction politique.
Grand voyageur, aussi bien autour du monde qu’autour de Paris, passionné par les mégapoles comme par les déserts, il écrit également des scénarios de films (Bunker Palace Hôtel), des romans, des recueils de faits divers (Cœurs sanglants) ainsi que de nombreux livres illustrés, notamment pour la collection “Les correspondances de Pierre Christin” (avec P. Lesueur, J. Ferrandez, J.-C. Denis, A. Lemoine, M. Cabanes, chez Dargaud).

Bibliographie