Publication : 14/02/2003
Pages : 420
Grand Format
ISBN : 2-86424-454-3

Pizzeria Inferno

Michele SERIO

ACHETER GRAND FORMAT
21 €
Titre original : Pizzeria Inferno
Langue originale : Italien
Traduit par : Catherine Siné

A leur réveil, Caria, belle publicitaire rebelle, et son amant Gennaro, gigolo bisexuel, sont encore hantés par les raves de la nuit, qui les laissent épuisés. Bientôt, on va découvrir que c’est tout Naples qui a mal dormi et des événements en apparence sans lien se succèdent déclenchant une série de catastrophes. Tandis que les Napolitains morts semblent prendre possession des vivants, d’étranges boules de chair munies d’un ongle unique et acéré commencent à tuer.
Commencé comme un récit de bande dessinée “trash”, ce roman d’une Naples onirique et réelle, bifurque vers la satire sociale, passe par l’énigme étrange et poignante et finit dans une apothéose magmatique digne d’une ville bouillonnant au pied d’un volcan.

« Ce roman viole tous les canons esthétiques, scandalise, déconcerte, prend aux viscères, secoue. Il suscite toute une gamme de sentiments, hormis l’indifférence. Il produit en somme tous les effets que cause Naples regardée de près. [...] Un tel roman, pétri d’intelligence et de méchanceté démesurées, durera autant que l'âme noire qu ‘il reflète. J’oserai dire qu ‘il durera toujours. »

Valerio Evangelisti

  • « Bruegel et Dante planent sur cette fresque sociale, érotique, gothique, cuisinée comme une pizza [...]. Tout est pétri à souhait dans ce roman qui porte merveilleusement son beau titre. »
    Hubert Artus
    ROLLING STONE
  • « S'essayant à tous les genres, [ce livre] ne saurait se cantonner à un style. Il les explore tous, exhibant une maîtrise assez scandaleuse de l'écriture et des langages, des plus sordides et crus à la plus tendre des berceuses. On peut être déconcerté, mais on ne le lâche pas. »
    Jean-Baptiste Marongiu
    LIBERATION

I. La Pâte
Carla trouve un fiancé trop maigre

Carla se réveilla en sursaut. Il était six heures et demie du matin. Dans quel lit se trouvait-elle ? Elle tâta le matelas: doux et garni de laine. Sûr : c'était celui de chez elle. L'homme nu qui dormait à ses côtés, le visage recouvert par l'oreiller, par conséquent, devait être Gennaro…

Elle se leva du lit. Elle était complètement à poil. Elle ressentit à ce moment-là une sensation désagréable sur la peau, comme si ses pores s'élargissaient un à un. Bref: une chair de poule classique. C'était pourtant l'été. Que lui arrivait-il ? Se serait-elle enrhumée ? Mais… elle se sentait parfaitement bien !

Peut-être que quelque chose clochait dans son boulot, pensa-t-elle en ébauchant une auto-analyse, inhabituelle chez elle. Mais non ! se répondit-elle. Être publicitaire à Naples, c'est comme vendre des fourrures au Kenya. La faillite est inhérente à ce genre d'activité…

Alors : quel était le problème ? Carla savait ne pas être une femme à angoisses existentielles. Pour elle, angoisse signifiait ne pas avoir d'argent pour payer le loyer. Ou bien désirer un homme, et lui : que dalle. Mais là elle avait de l'argent. Et sur le front des mecs : calme plat absolu. La présence de Gennaro dans son lit en témoignait sans conteste.

Eh oui… Gennaro… En voilà un qui rêvait à jet continu. Sa vie semblait le prolongement direct de ses songes. Ou plus probablement, ses rêves constituaient le but ultime de sa vie.

A ce moment-là, Gennaro se tourna sur le côté. Le drap tomba, découvrant son ventre velu.

Je n'ai peut-être pas trouvé quel est le problème, pensa Carla, mais en revanche, voilà la solution !

Aussi sec elle se rua sur le sexe de l'homme. Elle prit dans sa bouche le pénis engourdi.

- Deborah, oh oui, Deborah ! marmonna Gennaro dans son sommeil en miaulant de plaisir.

Va te faire foutre avec ta Deborah ! pensa Carla, immédiatement jalouse de ce prénom inconnu.

Mais le sexe de Gennaro, fleurant l'urine et la sueur, commençait à croître entre ses dents.

- Oui, oui, Deborah… comme çaaaaa…

Là, je le lui arrache, se dit Carla.

Au lieu de quoi elle s'activa de la langue. Elle traita la base de la verge comme une glace à la pistache. Ce goût âpre lui procurait immanquablement bonne humeur et joie de vivre. C'était mille fois plus efficace que n'importe quel calmant du commerce !

Pourtant, cette fois, la méthode ne marcha pas.

Au contraire, les frissons sur sa peau s'intensifiaient. Bras et jambes commencèrent à s'agiter par saccades, contre sa volonté. Elle lâcha le sexe à présent turgescent de Gennaro tandis que l'homme murmurait:

- Deborah, Deborah, où vas-tu, qu'est-ce que tu fais ?

Carla avait atterri sur le sol. Son corps tressautait de droite et de gauche, comme si on avait remonté un ressort. Elle paraissait en proie à une crise d'épilepsie. Puis une voix, provenant de terrifiants lointains, parla par ses lèvres :

- Carla… Carla…

C'était une voix d'homme, rauque. Sans l'ombre d'un doute, celle de son père. Mais, à ce moment-là, son père travaillait en Égypte en tant que technicien, à la construction d'une digue. Comment sa voix pouvait-elle retentir dans cette pièce, parler à travers elle ?

- Ma fille… le Désastre noir va commencer… Je ferai tout pour te protéger mais… d'autres cherchent à te perdre: les damnés !

Carla sentit alors quelqu'un ou quelque chose bouger dans son ventre. Des dents acérées lui déchiraient les tripes. Des mètres de boyaux ensanglantés furent arrachés. Carla hurla de terreur. Mais de ses lèvres jaillit une voix d'homme… Son père hurlait à sa place !

Gennaro, toujours endormi, murmura:

- Pourquoi tu cries comme ça, salope ? Ça te plaît, hein ? Ça te plaît ?

Mais Carla ne pouvait lui répondre: elle gisait au sol, face contre terre, évanouie !

2

Carla était dans la cuisine, vêtue de pied en cap. Elle prenait son petit déjeuner devant le réfrigérateur ouvert. Avec une petite cuillère, elle trifouillait la blancheur moelleuse d'un yaourt.

- Salut, dit Gennaro en entrant dans la cuisine en bâillant. Qu'est-ce qu'il y a pour le petit déj ?

- Pour toi, mon amour, rien que du meilleur.

Gennaro la regarda, l'œil mi-clos. Il était surpris d'une telle gentillesse.

- Ah, oui ?

- Oui… et pour commencer, goûte ça !

Carla lui lança le pot de yaourt, à moitié plein.

Gennaro l'esquiva d'un poil. Le yaourt tâcha de blanc le sol poussiéreux.

- Bizarre, d'habitude ta vivacité commence à poindre après midi… observa Carla sarcastique. Comment ça se fait que tu as de tels réflexes en heures sup', chéri ?

- Tu es folle, je l'ai toujours dit… folle à lier, dit Gennaro en relevant la tête d'un air circonspect.

- Et alors, si je suis folle, pourquoi tu viens dormir ici ?

- Parce qu'on est mari et femme.

- On était mari et femme.., maintenant, on est séparés. D'ici trois mois on sera même divorcés.

- Oui, mais devant Dieu, on sera toujours…

- … Devant Dieu, si t'as pas disparu dans trois minutes, je te vire à coups d'insecticide, espèce de blatte…

- Mais qu'est-ce que je t'ai fait ?… Dis-moi au moins ce que je t'ai fait ! Hier on aurait dit une petite charte, ce matin tu es un fauve !

- Hier je voulais de la compagnie, voilà ce que je voulais.., un mec quelconque pour tailler le bout de gras, pour me sentir protégée… pour passer la soirée avec quelqu'un qui se contente pas de te baiser et salut.., un type qui te connaît au moins.., bon Dieu !

Carla sentait les larmes lui nouer la gorge. Elle les ravala résolument.

- Et je ne suis pas près de toi, maintenant ? murmura Gennaro qui connaissait bien ce ton-là.

Il était temps de passer à la contre-attaque. Il fit un pas en avant en direction de Carla.

- N'approche pas !

Carla se raidit, menaçante.

Gennaro savait comment la prendre. Mais elle, pour l'instant, elle n'avait pas la moindre intention de céder. Elle aimait se sentir comme ça: femme jusqu'au bout des ongles, et pourtant forte, la situation bien en main.

- A un moment j'ai failli crever, cette nuit, à force de hurler, et toi rien… Au moins, si pendant une seconde, tu avais arrêté de ronfler…

- Mon .0…. dit Gennaro, j'ai le sommeil lourd, tii le sais…

- Je te crois… après Deborah !

Carla l'agressa sans éprouver de jalousie. Elle avait juste envie de se disputer.

- Quelle Deborah ? susurra Gennaro qui ignorait les nuances. Pour lui, ces mots signifiaient juste ce à quoi ils ressemblaient :

jalousie trente-six carats ! Donc il recommença, prudemment, à s'approcher.

- Dis-moi… plutôt… ce qui t'est arrivé: tu ne t'es pas sentie bien ? demanda-t-il avec un feint empressement.

- Non ! se radoucit Carla, il s'agit de mon père.

Elle alla ramasser le pot de yaourt par terre. Elle nettoya avec un bout de Sopalin la tache sur le sol.

- J'espère qu'il va m'appeler aujourd'hui… Je suis inquiète pour lui.

- Ton père ? demanda Gennaro, intérieurement dégoûté.

Le père de Carla et lui avaient toujours été à couteaux tirés.

- Mais il n'est pas en Égypte ?

La manœuvre d'approche, entre-temps, se poursuivait. A présent, Gennaro était à dix centimètres du bassin de Carla.

- Mais il n'est pas en Égypte ? dit Carla en singeant, avec une grimace, l'intonation de sa voix. Si, il est en Égypte. Mais j'ai rêvé de lui. Et c'était un rêve atroce. Espérons qu'il ne lui est rien arrivé…

- Mon amour… dit-il en lui attrapant enfin un bras, les rêves sont des rêves. C'est la réalité qui compte…

Et, sur ces mots, il lui posa la main droite sur son slip renflé, comme tous les matins. Mais ce matin-là, va savoir pourquoi, moins gonflé que d'habitude.

- Ah oui ? railla-t-elle en se dérobant, et pourquoi tu la fais pas toucher à Deborah, la dure réalité…

A ce moment-là, les yeux de la jeune femme se posèrent sur les aiguilles de la pendule de la cuisine. Tout à coup, Carla redevint sérieuse.

- Mon Dieu, il est tard. Et aujourd'hui j'ai un rendez-vous à dix heures !

Au pas de course, elle ramassa son sac et ses clés.

Avant de sortir, elle se tourna vers Gennaro. Elle le vit au milieu de la cuisine, éclairé par le néon du frigidaire ouvert. Chair fraîche, encadrée d'aliments lyophilisés et de conserves.

- Je te vois, ce soir ? murmura-t-elle malgré elle.

- Seulement si tu me veux, répondit Gennaro noblement.

Le regard égrillard de Carla lui permettait cette audace. Son ex-femme était, certes, imprévisible. Mais rien qu'en dessus de la ceinture.., heureusement !

Carla sourit, narquoise. Elle ouvrit la porte.

- Mes hommages à Deborah, dit-elle.

Puis elle ferma d'un coup sec. Les bibelots vibrèrent sous le choc.

- Elle est dingue, elle est dingue ! murmura Gennaro, se retrouvant tout seul. Maintenant elle fait une fixette sur cette Deborah… Qui ça peut bien être, cette putain de Deborah !

A ce moment-là, le téléphone sonna.

- Bah ! maugréa-t-il.

Il prit le combiné un instant avant que le répondeur ne se déclenche.

- Allô ?… Oui, vous êtes bien chez les Siviglia… Non, Mme Siviglia n'est pas là… Je suis son mari… Oui… Vous pouvez me le dire… Le père de Carla ?… Mort ?… A six heures du matin ?… Dans un accident, à Louksor ?… Le corps arrivera à l'aéroport, à neuf heures, demain matin… Bien, bien… N'ayez crainte… Nous y serons… Merci.

Il posa le combiné:

- Le grand homme a clamsé… dit-il en se frottant les mains de satisfaction. Il était temps !

il se rembrunit aussitôt.

- Si je le dis à cette barjot, elle va me chialer dessus pendant au moins un mois. Résultat : pas de cul pendant un mois !

Mais une nouvelle pensée lui rendit sa bonne humeur.

- Et si je lui disais rien ? De toute façon, cette période j'en ai plus besoin pour longtemps. Juste le temps de convaincre Francesco… Et puis, quand j'ouvrirai le resto…

Il s'enthousiasma et montra de la main une enseigne imaginaire, TOPLESS PYE.

- J'aurai plus besoin de personne… Et tout le monde devra faire une bonne branlette à Gennaro Gargiulo… une bonne branlette !

3

- Salut, Wanda, dit Carla en entrant au siège de Staff Team.

Wanda était assise, comme toujours, derrière son bureau vert dégueulis. Carla, quant à elle, travaillait dans la pièce voisine, séparée par une porte vitrée. Le bureau de Carla était identique à celui de Wanda, juste un peu plus grand.

En réalité, derrière le bureau "directorial", c'est Roberto, le propriétaire de la société, qui aurait dû y être. Mais Roberto s'autodéfinissait comme un "pur créatif". A Carla revenait donc l'impure tâche de s'occuper des relations avec les dirigeants, les emmerdeurs et les clients potentiels.

En outre, Roberto, tout créatif qu'il était, se trouvait en perpétuelle crise de créativité. Du coup, Carla était contrainte de se charger aussi de la réalisation des spots télévisés: du story-board au budget… le tout pour un million de lires par mois. Heureusement payé au noir, donc net d'impôts.

- Carla, tu as une mine épouvantable, dit Wanda, interrompant un instant le cliquetis de sa machine à écrire.

Elle observait d'un air stupéfait la pâleur cadavérique de son amie.

Wanda était une jeune femme blonde et mince de vingt-sept ans. Elle portait des chaussures rose bonbon, des boucles d'oreilles rose bonbon et une robe rose bonbon. Elle était assez séduisante pour être matée avec plaisir. Mais pas assez pour porter ombrage à la beauté plus voyante de sa collègue. Carla était gironde, méditerranéenne: des courbes en S.

Carla et Wanda étaient copines. Elles passaient des journées entières à débiner leur patron. Mais Carla aussi, en cet instant, regardait son amie d'un air préoccupé.

- Wanda, toi aussi, tu as une tête à faire peur.

Le visage de Wanda, en effet, arborait des cernes profonds, comme des marques de coups de cuillère.

- Qu'est-ce que t'as fichu, cette nuit ? ajouta ensuite malicieusement Carla. Sexe à gogo ?

- Oui, mais juste en rêve, hélas… soupira Wanda. J'ai rêvé que je m'envoyais en l'air avec un certain Wladimir Ockiewicz, un Ukrainien de cinquante ans, qui bandait comme une bête… Il a dû me sauter au moins une dizaine de fois…

- Veinarde !dit Carla.

Elles éclatèrent de rire.

- Mais c'est bizarre, s'interrompit Wanda songeuse, ce n'était qu'un rêve. Et pourtant ce matin je me suis réveillée épuisée. T'imagines, j'ai les hanches qui me font encore mal…

- Un Ukrainien ! plaisanta Carla. Eh bien ! Pour une grande malade, tu fais dans l'exotique !

- Et toi.., sourit Wanda, d'où te vient cette pâleur à la Bovary ? Tu n'aurais pas par hasard fait du bouche à bouche à une bouée de sauvetage crevée ?

A ce moment-là, retentit un coup de sonnette long, sec et autoritaire.

- Mancuso ! Ponctuel comme la mort, s'inquiéta Wanda en regardant sa montre. Va dans le bureau, dit-elle à Carla, je vais ouvrir !

- 0k, répondit Carla.

Elle croisa les doigts et leva les yeux au ciel.

- Dieu fasse que ça marche !

Et elle se glissa derrière son bureau.

Un instant plus tard, Mancuso fit son apparition dans l'entrée. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, cheveux blancs, propriétaire des Salons Mancuso. Il venait d'être nommé récemment président de l'Union industrielle de Naples. Sans dire bonjour, il se faufila dans le bureau de Carla.

Mancuso était venu, ce matin-là, pour voir si la Staff Team lui convenait. C'est-à-dire qu'il voulait vérifier si dans ce bureau minable de la banlieue de Naples son argent serait bien dépensé. Mancuso avait un but précis: baiser son rival implacable, Bini. Le spot des Salons Bini, en effet, diffusé à satiété par les télévisions privées, avait tapé dans le mille: une métisse aux seins énormes, nue, sur le canapé d'un salon, murmurait d'une voix coquine le slogan de la boîte. Immédiatement, les ventes des Salons Bini avaient doublé. Durant la même période, celles des Salons Mancuso avaient coulé à pic !

- Asseyez-vous, je vous en prie.., dit Carla à Mancuso en souriant.

Le directeur s'installa. il croisa les jambes. Puis il jeta un coup d'œil exploratoire sur la grosse poitrine de la jeune femme.

Carla regarda les yeux fatigués de son interlocuteur. Elle songea : qu'est-ce qui a l'air vieilli… Pourtant, on s'est vus il y a à peine trois jours.

- Mademoiselle, j'en viens tout de suite au fait… se lança Mancuso. Vous ne m'avez pas convaincu. Bini vend en montrant des seins. Et vous, pour mon spot, vous voulez prendre des petits garçons et des petites filles…

- Ecoutez, monsieur Mancuso, l'interrompit Carla, si nous répondons aux seins par des seins, nous faisons le jeu de votre rival. Dorénavant, Bini a lié son image commerciale aux seins. Donc vous, en utilisant le même genre d'image, vous feriez carrément de la publicité indirecte à Bini. il ne me semble pas que ce soit notre objectif…

- Mais les seins, depuis que le monde est monde, ça a toujours marché… (regard insistant, numéro deux, à la poitrine de Carla).

Carla se maudit d'avoir mis ce tee-shirt moulant. Comment pouvait-elle argumenter contre les seins, si elle-même, dans la pratique, en faisait la réclame ?

- Les seins marchent si on s'en sert à bon escient. Utilisés mal à propos, ils peuvent se révéler contre-productif…

- Oui mais, des petits garçons et des petites filles, ça n'a rien à voir !

- Ça a à voir ! D'après vous, qui achète, en général, des salons bon marché ?

- Certainement pas les élèves de maternelle.

- Mais ceux qui les engendrent, si. C'est-à-dire les jeunes mariés et les familles qui ont besoin de s'installer… Eh bien, ces catégories de consommateurs ont ou veulent avoir des enfants…

- Que diriez-vous de gosses qui simuleraient des avances érotiques ? l'interrompit Mancuso par goût de la répartie.

En réalité, cette fille l'avait convaincu. Elle était froide, rationnelle, comme lui. Elle méritait sa confiance.

- Bien sûr.. et ensuite on vend la vidéo dans les sex-shops clandestins.., le taquina Carla.

- Si on dégageait les mêmes marges de bénéfices en vendant des salons ! soupira Mancuso. Mademoiselle Carla, vous ne m'avez pas convaincu, mentit-il, mais le temps presse. Mon spot doit être prêt d'ici la fin du mois. Préparez le story-board. Demain matin vous aurez une avance (dernier regard à la poitrine de Carla)… Dommage pour les seins…

- Oh, se surprit à dire Carla, heureuse du succès de l'entretien, ça, on ne sait jamais.

Et elle lui lança un coup d'œil ambigu.

Mancuso saisit aussitôt l'allusion. Puis il ébaucha un sourire las.

- Je vais vous raconter une histoire incroyable, mademoiselle Carla. C'est juste pour vous expliquer ma mine épouvantable de ce matin… Vous n'allez peut-être pas me croire, mais, malgré mon âge, d'habitude, j'ai plus fière allure…

A ce moment-là, il se rendit compte que Carla non plus n'était pas au top de sa forme: elle avait vieilli de dix ans depuis la dernière fois qu'il l'avait vue.

- Vous savez, je joue au tennis pour garder la forme. Je joue même pas mal. Eh bien: cette nuit, j'ai rêvé que je faisais une interminable partie avec un certain John Martyn, prêtre protestant. On a joué quatre sets très serrés. A la fin, hélas, c'est lui qui a gagné. Eh bien, il s'agit d'un rêve, qu'est-ce qu'il y a de bizarre, penserez-vous. Que je vous dise. Ce matin, je me suis réveillé éreinté. Les poignets et le dos me faisaient un mal de chien. Exactement comme si ces quatre sets, je les avais joués pour de vrai…

- Ah oui ? dit Carla faussement intéressée.

Elle était en train d'évaluer froidement cet homme. L'idée d'une liaison par intérim avec ce riche représentant de l'arrière-pays napolitain l'attirait.

Au même instant, Mancuso songeait que Carla, à un moment moins stressé, aurait pu lui donner de grandes satisfactions, au lit. Elle avait l'air d'une fille de bonne famille, saine, propre.

Mais ils conclurent tous deux qu'il valait mieux ne pas mélanger affaires et sexe, pour l'instant.

Le dottor Mancuso se leva de son siège.

- Au revoir, dit-il en jaugeant cette fois les hanches larges de la jeune femme.

- Au revoir, répondit Carla tout en se levant avec un coup d'œil au sexe de Mancuso, caché dans les replis élégants du pantalon en lin.

Mancuso sortit du bureau.

Wanda se leva aussitôt de sa chaise pour raccompagner le client. Elle ouvrit la porte défectueuse avec son adresse coutumière. Le dottor Mancuso lui sourit. Peut-être, à ce moment-là, examinait-il aussi ses seins.

Cependant, Carla, les observant de loin, remarqua qu'ils avaient tous les deux l'air terriblement fatigués. L'amabilité de Wanda, la galanterie de Mancuso étaient floues, sans vie. On aurait dit des acteurs qui jouaient un rôle. Carla pensa que même l'escarmouche businesso-érotique entre elle et Mancuso avait eu des connotations analogues. A certains moments, Carla s'était sentie carrément privée de fluide vital. Au moins autant que son interlocuteur.

Mais peut-être que la cause d'une telle fatigue était à attribuer, en ce qui la concernait, à la nuit de cauchemar qu'elle avait passée. Oui, à propos de cette nuit, elle devrait peut-être téléphoner à quelqu'un pour prendre des nouvelles de son père. Mais où pouvait-elle appeler ? A l'entreprise où il travaillait ? Au consulat ? Et puis pour quelle raison, au fond ? Pour un stupide cauchemar ?

Michele Serio a été musicien et compositeur de musique pop, metteur en scène de théâtre.

Bibliographie