Publication : 15/10/2004
Nombre de pages : 264
ISBN : 2-86424-517-5
Prix : 20 €

Provisoire

Wolfgang HILBIG

ACHETER
Titre original : Das Provisorium
Langue originale : Allemand
Traduit par : Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent

Dans les années 80, l'écrivain C. quitte provisoirement la RDA pour vivre à l'Ouest. Il y tombe amoureux mais les vécus différents, voire antinomiques, sapent cette relation. Bien que C. ne se sente pas bien à l'Ouest et essaie de remédier à son mal-être par des excès d'alcool, incapable d'écrire, il laisse passer la date d'expiration de son visa. Le retour devient impossible, l'Est définitivement inaccessible.

W Hilbig crée une atmosphère menaçante, angoissante et incertaine dans laquelle C. perd peu à peu pied. Après la réunification, nombreux ont été ceux qui, ayant appelé de tous leurs vœux la vie à l'Ouest, ont fait l'expérience déstabilisante de devoir vivre dans un monde dont ils ne possédaient pas les clés, de constater que l'univers jusque-là familier était définitivement inaccessible.

W Hilbig sait transformer des situations ordinaires en scènes insupportables et démoniaques. Quelques slogans publicitaires, des passants pressés ou un étalage dans une vitrine suffisent pour faire d'une rue commerçante ou d'une gare un lieu où s'exprime une insécurité existentielle. Son héros sombre lentement et il ne lui reste que le récit d'un amour dans la tempête de l'histoire.

  • « Quand, au milieu des années 80, l'écrivain C., en mal d'inspiration et de public dans la «cage-RDA» réussit à obtenir l'autorisation de franchir la frontière, il fonde toutes ses attentes dans cette «expérience de l'ouest». Mais en laissant passer la date d'expiration de son visa, ce sont le fantasme du retour vers les villes est-allemandes, et surtout l'espoir de ramener sa propre existence vers une sorte de commencement qui s'annihilent. [...] Un roman bouleversant. »
    Sophie Deltin
    LE MATRICULE DES ANGES

À Nuremberg, dans l'éclairage incertain d'une boutique, il lui était soudain arrivé quelque chose: sur les larges marches basses, à un tournant plus étroit de cet escalier, sorte de colimaçon où il descendait vers le sous-sol sans faire aucun bruit sur le tapis et d'un pas irrégulier, vu la hauteur variable et déconcertante des marches, il s'était senti d'un seul coup attaqué par-derrière. Une ombre falote le dépassa, il perçut un bras dressé contre lui, armé ou non, et à la vitesse de la pensée il virevolta sur ses talons. L'instant suivant, il fut surpris de voir combien ses réflexes fonctionnaient encore magnifiquement. Sa main gauche s'envola automatiquement de sa hanche, bloqua le bras dressé menaçant et porta un coup sec sur le coin d'un menton qu'il n'avait même pas encore vraiment regardé. Apparemment cela seul aurait suffi, mais de sa main droite, prenant appui sur ses genoux à peine pliés, il cogna l'autre une seconde plus tard au milieu du corps et sentit le bouton en corne d'une veste à demi fermée, qui était précisément le point à atteindre, alors dans le même mouvement il leva sa main droite, tout contre le corps de l'autre, le bouton sauta, la veste s'ouvrit d'un seul coup et ce crochet vers le haut fit valser le type. Tout en se rétablissant par un petit saut sur ses deux pieds, il mit un second crochet gauche en plein dans la tête, qui était nue; c'en fut trop pour le gars, il se désarticula.

Avec un gémissement le type s'effondra sur la rampe, s'y referma comme une paire de ciseaux, puis oscilla vers l'arrière, s'assit à grand fracas sur l'escalier où, avant de se retrouver à plat ventre, il exécuta une peu élégante roulade sur le dos, en faisant tomber un lampadaire qui s'éteignit immédiatement. Malgré la pénombre on aperçut des morceaux de membres brisés qui glissaient par les manches de la veste du personnage, le visage pivoté sur la nuque arborant un ricanement accusateur. A travers le nuage de poussière, on distingua plusieurs cris suraigus venant d'en bas, du showroom de la boutique; tout en époussetant la poussière de plâtre sur lui, C. enjamba le mannequin de la vitrine, en mille morceaux, par lequel il s'était senti agressé, et il s'éloigna sans prêter attention à l'agitation désordonnée dans son dos, sortit d'un pas rapide, mais tranquille, et se retrouva dans le soleil de l'après-midi, sur la Breite Gasse. Il secoua la tête et lança des regards nerveux dans toutes les directions; il refoula en même temps une sorte d'étrange mauvaise conscience: sa contre-attaque avait été sans aucun doute beaucoup trop lourde, l'un des deux doubles crochets aurait probablement suffi.

Rien n'était arrivé, l'après-midi était normal, on ne pouvait rien imaginer de plus normal, dans la Breite Gasse c'était le grouillement quotidien des consommateurs parmi lesquels il pouvait disparaître sans se faire repérer. En cet instant, quelques heures avant que ne cesse l'activité des magasins, l'affluence était particulièrement forte; dans cette rue de magasins étincelants personne ne flânait, tout le monde se hâtait, se pressait et tous les visages affichaient la conviction que l'on se consacrait à la cause la plus juste du monde: le shopping. En bas, là où la Breite Gasse croisait une autre rue, les taxis affluaient, à peine l'un s'arrêtait-il que des sacs en plastique pleins à craquer s'abattaient sur la banquette arrière ou dans le coffre, l'un après l'autre les véhicules se remplissaient de clients et s'éloignaient, on aurait dit qu'ils glissaient en souplesse comme dans un jeu, faisant place aux voitures suivantes, et leur ronronnement les dirigeait vers la périphérie de la ville ou plus loin, vers les quartiers excentrés où les taxis chargeaient d'autres futurs acheteurs pas encore comblés, qu'ils allaient déposer à l'entrée de la zone piétonne. Ainsi les allées et venues s'enchaînaient-elles dans une perpétuelle dynamique, comme l'avait déclaré un président, celui d'une banque ou le président fédéral, sur le ton conservateur et bien huilé d'un de ses discours eux-mêmes si dynamiques, et les tramways débouchant devant la gare s'ouvraient pour expulser des flots d'acheteurs qui aussitôt se dispersaient dans les rues piétonnes. Et sous les pavés, les rames de métro arrivaient à toute allure, chacune expulsant des cohortes d'acheteurs selon les ordres dispensés dans les micros,

et elles les dirigeaient vers les escalators bondés qui catapultaient directement ces flots de gens dans la clarté du quartier commerçant. Là, les satisfaits se retrouvaient au milieu des insatisfaits et réciproquement, les gens escroqués se mêlaient à ceux qui ne l'avaient pas été, et en entrant dans les boutiques, les shops, les drugstores et les galeries, ils étaient tellement heureux qu'ils serraient dans leurs bras ceux qui les escroquaient, et ils achetaient, payaient, et payaient encore, puis signaient leurs chèques d'une main ailée. Et en se retrouvant dans la Breite Gasse, ils rayonnaient sous l'éclat de leur pouvoir d'achat, chacun d'eux était un élu, suffisamment important pour porter dans son cœur la bienveillance divine. C'est ainsi qu'ils avançaient, dominés par les tours et les clochers des cathédrales proches...

Cependant il était assis, tout suant, à l'ombre d'un des parasols tendus au-dessus des tables à l'entrée d'un salon de thé et il prétendait ingurgiter lentement un café tiède; le verre d'eau qu'il avait commandé en même temps lui avait dégringolé d'un seul coup dans la gorge.

Ici tout de même il devrait y avoir assez de monde! se dit-il, agacé, en considérant l'agitation des gens. Assez de personnages, même pour un gros roman il y aurait trop de personnages. Et du coup cela suffirait sûrement pour contenter même les critiques, ces critiques littéraires qui, depuis la lointaine époque des chaises de poste, s'intéressent sans relâche au nombre des protagonistes dans les œuvres de fiction. Des personnages, des personnages, encore des personnages, c'est toujours la même chanson. Mais pourquoi faut-il que j'en tienne compte... Il faut que je fasse en sorte de redevenir moi-même quelqu'un. Et avant même de livrer bataille aux critiques, j'y ai renoncé.

- C'était un de ces discours un peu grandiloquents dont il était coutumier quand il était seul avec lui-même en train d'échanger des idées avec un interlocuteur fantomatique, en général sur la littérature, et le plus souvent à des moments où il devait se remettre des émotions qu'il venait de vivre.

Dans une direction qu'il était incapable de préciser et où il regardait par hasard, quelque part au-dessus des grands bâtiments se dressant à gauche de la gare, le soleil était plongé dans la brume qui planait sur toute la ville; il s'embrasait encore une fois dans cette brume, comme en un ultime effort, et son rougeoiement, ses couleurs surchauffées paraissaient se déverser dans la rue selon une trajectoire oblique. Le soir tombait, l'activité alentour donnait les premiers signes de fatigue. Dans la muraille de voitures encore compacte il y a un instant le long du trottoir, quelques places se libérèrent sans être aussitôt reprises, le flot abordant la zone piétonne diminua peu à peu, de plus en plus de gens en revanche la quittaient. À la terrasse du café il y eut soudain des tables libres et on se mit à les débarrasser plus calmement, puisque le coup de feu était passé. Un jeune couple assis à la même table que lui était parti d'un seul coup, comme si dans leurs têtes une sonnette avait retenti. Ils venaient tous deux d'engloutir avec des mines crispées d'énormes morceaux de tartes aux fraises à la Chantilly, dont ils avaient laissé plus d'un tiers dans leurs assiettes. Non sans les avoir transpercés et mis en miettes avec leurs fourchettes à gâteau, pour qu'ils ne puissent pas être réutilisés. Avaient-ils par hasard pris pour celle d'un homme affamé l'attention fascinée de C., qui les avait regardés se goinfrer? Erreur: c'était la soif qui lui donnait les yeux brillants. La raison de leur départ précipité était tout autre, c'était la déception de constater qu'il était dix-huit heures trente, et donc le moment de quitter le quartier commerçant. Devant les entrées des grands magasins se tenaient des hommes portant des clefs pour ouvrir encore une fois les portes vitrées aux derniers clients qui s'étaient attardés dans le labyrinthe aux marchandises, si bien que ceux-ci avaient le visage cramoisi en s'échappant dans la rue: c'était fini! Vide la soirée, interminable la nuit qui allait suivre. Opiniâtre et pesante l'obscurité qui s'abattait, proche du néant, et comment savoir si demain pourrait être encore une aussi belle journée pour les achats. Des chemins de nuages se formaient peut-être au-dessus de la ville dans les ténèbres - oh, cet imprévisible septembre! Dans une décoction vénéneuse d'un jaune rougeoyant le soleil s'était recroquevillé dans la brume, sa chaleur résiduelle ne pouvait plus consumer les méchantes odeurs de la ville. Lesquelles osaient à présent ressurgir: l'odeur inexplicable du trop vieux compost montait des caniveaux et, telle une sueur savonneuse, se déposait sur les motifs des nappes en plastique tressé, devant le salon de thé. Dans la chaleur, la masse gélatineuse rouge framboise des tartes aux fraises abandonnées avait fondu, et dans leurs flaques sur les assiettes pataugeaient quelques guêpes qui s'étaient pris au piège des couleurs et des parfums. L'établissement devait rester ouvert jusqu'à vingt heures, mais cet individu encore là tout seul, assis depuis une heure devant une demi-tasse de café à la surface marron clair duquel flottait un oeil de graisse jaune qui ne s'était pas dissipé quand il avait remué le lait, cet individu qui n'entendait plus rien commander s'attirait depuis longtemps les regards torves du personnel, une serveuse blonde et une brune, toutes les deux d'un âge indéfinissable. A quoi songeait cet individu qui, manifestement sans voiture, s'incrustait à la lisière du quartier commerçant? Il est vrai qu'il n'avait rien à transporter, car son unique butin se composait du mince contenu rectangulaire d'un seul sac en plastique, d'environ trente centimètres de long et de large. Selon toute vraisemblance il ne s'était acheté qu'un seul et unique disque, et ici à la table il n'avait commandé qu'un seul et unique café, avec de l'eau minérale, et il avait payé dès qu'on l'avait servi. Sans un centime de pourboire. Il était du genre inclassable, d'après son dialecte il ne venait pas de Nuremberg. Peut-être plutôt de l'Est, mais comment pouvait-on quitter l'Est pour venir ici, à Nuremberg, il y avait là quelque chose qui clochait.

Sa façon d'être n'avait d'ailleurs rien à voir avec celle des trois buveurs de bière qui s'étaient installés plus loin, au bord du trottoir, en jetant leurs clés de voiture sur la nappe. Trois hommes assez jeunes, mais pas trop, et trois clés de voiture différentes, avec les logos de leur marque accrochés à de beaux anneaux rutilants, argentés ou dorés. L'air ennuyé, ils jouaient avec ces bouts de métal sonore qui valaient un bon prix et par moments les faisaient tourbillonner autour de leurs doigts. Tous les trois portaient des chemises imprimées, de couleurs vives, déboutonnées jusqu'au-dessus de la ceinture, qui exhibaient la peau brunie par le soleil et la toison bouclée, claire ou foncée, de leurs poitrines: on voyait qu'ils prenaient soin de leur corps. Les manches courtes enserraient de près la musculature des épaules et des avant-bras; deux d'entre eux laissaient voir des tatouages colorés, tous les trois étaient parés de bracelets-montres et de fines chaînes en or aux poignets, et sur les poitrines velues brillait aussi l'or des chaînes. Ils se versaient de la bière en tenant la bouteille à trois doigts, ils faisaient briller leurs bracelets dans le soleil couchant et surveillaient la mousse d'un air concentré pour qu'elle ne déborde pas des verres à pied... C. se sentit assoiffé en les regardant boire; ils buvaient d'une façon si contrôlée, si mesurée qu'il fallait plutôt la dire "bien méritée"; C. n'avait jamais su faire ça; ils ne faisaient pas attention à lui, se sachant observés avec tout le sérieux requis par les deux dames assurant le service... Ce qui ne les empêchait pas de converser d'un air concentré et en même temps un peu méprisant. Il n'y avait jamais que l'un d'entre eux qui parlait, les deux autres, comme par accord tacite, écoutant et buvant de temps à autre. L'un, le non-tatoué, dont C. voyait le visage, essuyait soigneusement après chaque gorgée la mousse sur sa moustache en tortillant ses extrémités pointues, d'un geste très précis et l'air absent; et quand c'était son tour de parler, les longues pointes de sa moustache recourbée vers le haut oscillaient sur sa lèvre supérieure un peu retroussée et C. observait d'un œil fasciné cette oscillation qui se dissipait comme le vol d'un vautour. D'un pas souple et chaloupé, les dames du service faisaient glisser leurs hanches autour des tables encore encombrées. Elles disposaient la vaisselle sur des plateaux et soufflaient sur les miettes prises dans les nappes tressées; par instants, elles disparaissaient à l'intérieur du café. Devant C., les restes de gâteaux étaient encore là; il se sentait privé de toute attention et se dit: c'est fini...

Fini! se répéta-t-il, et c'était déjà comme un son échappé au sommeil. Fini, et trop tard pour annoncer que je suis revenu. D'ici quelques instants, je disparaîtrai dans une direction quelconque à l'intérieur de cette ville. Quelque chose s'est brisé,

quelque chose s'est décalé. Peut-être vais-je ouvrir les yeux soudain et voir ce que c 'était...

Il était à Nuremberg, ce qu'il n'arrivait toujours pas vraiment à comprendre. Il était venu d'ailleurs, mais à présent il était à Nuremberg, cette ville où une espèce d'assez jeunes monstres mâles arboraient des barbes copiant celle de l'empereur Guillaume. Nuremberg était une ville des réminiscences, une ville des copies; il avait l'impression que la moindre parcelle de l'être humain avait été mille fois reproduite dans cette ville pour qu'on puisse la mettre en vente dans les boutiques.

Il était donc arrivé dans une ville où l'on pouvait le plus sûrement disparaître sans laisser de trace. S'il disparaissait vers l'arrière à droite, en direction de l'ancien centre-ville, il se retrouverait bientôt, après avoir retraversé la zone piétonne maintenant quasi désertée, dans ce qu'on appelait le Burgberg où tous les chemins étaient très pentus. La moindre promenade s'y transformait en une éprouvante ascension, une broutille pour ses poumons puissants qui avaient un jour été ceux d'un sportif. Mais c'était dans une autre vie. Avant le crépuscule, en cette fin d'été, ceux que l'on appelait les touristes-sac-au-dos s'installaient sur les places libres devant la muraille fortifiée, en même temps que d'importants groupes de ceux qui parmi les jeunes de Nuremberg se considéraient comme anti-bourgeois. On avait l'impression, on avait forcément l'impression que sur le pavé grossier de ces lieux s'était déployé tout un campement militaire de gens récalcitrants et de marginaux; on jouissait des derniers rayons du soleil couchant. De là-haut, ces anticonformistes s'imaginaient pouvoir défier pendant les quelques instants où il faisait encore clair l'ivresse de la consommation qui, un étage au-dessous, à un niveau de la ville moins difficile à escalader, venait de se dissiper. Entre une cohorte de buveurs de vin et de bière, quelqu'un s'essayait à la guitare et parut capter l'attention. Parvint même à faire ralentir C... Que signifiait cette musique ostentatoire? Rien de plus à cet instant que de rappeler à C. son disque et son intention de l'écouter dès qu'il serait rentré.

Parmi ceux qui étaient assis ou allongés sur les pavés déambulaient aussi d'autres gens qui voulaient seulement jeter un coup d'œil à la scène, et C. n'était pas non plus l'un d'eux. C'étaient des gens mieux habillés que les autres, ou plus cher, en tout cas des gens qui ne se sentaient plus obligés de porter, selon leur niveau social, un costume de jean ou un vieux blouson de cuir, ou alors qui n'avaient pas voulu se contraindre à endosser ce prêt-à-porter idéologiquement étriqué, donc des gens qui s'étaient acquittés de leurs achats avec satisfaction et étaient allés déposer leur butin chez eux. Ces mêmes gens se promenaient à présent sur le Burgberg, bien droits, respirant la tolérance par tous les pores et en réclamant certainement autant à leur égard, sous forme d'inattention, ce qui leur était généreusement octroyé. Ils marchaient donc la tête haute dans la fumée des saucisses grillées qui flottait au niveau de leur nez sur les vapeurs de bière et dessinait des cercles autour du Burgberg. Toutes les échoppes à la ronde étaient ouvertes et l'on n'attendait pas les clients en vain, par cette soirée de fin d'été. C. voulait rentrer pour écouter son disque, il se le répétait sans cesse. Il ne voulait vraiment pas rester planté devant l'un des débits de bière. Il n'avait rien à faire avec tous ces gens, absolument rien, ni avec ceux qui étaient vautrés là-bas, ni avec ceux qui déambulaient et observaient l'ensemble. Cette liberté-ci ne lui convenait pas, il était beaucoup plus libre, lui. Et quand il ne se sentait pas libre, c'était à cause d'une liberté beaucoup plus grande, car sa place n'était ni de ce côté-ci du monde, où les uns se vautraient et les autres déambulaient, ni de l'autre côté, où l'on aspirait à venir se vautrer ici...

Né en 1941 dans la région minière de la Saxe, Wolfgang Hilbig est issu du milieu ouvrier est-allemand et a grandi sous la tutelle d’un grand-père analphabète.
En 1967, alors qu’il travaille dans l’industrie métallurgique, il est choisi pour participer à l’un de ces ateliers d’écriture qui, conformément au diktat de Bitterfeld, devaient créer une génération nouvelle d’écrivains.
Autodidacte, il publie en 1977 son premier recueil de poèmes. Suivront d’autres récits : Abwesenheit, 1979, Unterm Neumond, 1982, Die Territorien der Seele, 1986, Die Weiber, 1987.
Il publie son premier roman, Eine Ubertragung, en 1989.
Ses textes ne reflètent qu’en apparence le milieu ouvrier de la RDA.

Bibliographie