Publication : 11/10/2007
Nombre de pages : 464
ISBN : 978-2-86424-629-9
Prix : 24.5 €

Psychoraag

Suhayl SAADI

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Langue originale : Anglais
Traduit par : Jean-Charles Perquin et Samuel Baudry

Il est minuit à Glasgow et DJ Zaf présente la dernière émission avant la fermeture définitive de Radio Chandni. Il programme des musiques romantiques de vieux films indiens, des standards des Beatles et des Stranglers, des groupes comme Kula Shaker et ADF.
À mesure que la nuit avance, Zaf nous parle de ses souvenirs et de ses réflexions : le dur voyage en Ford Popular de Lahore jusqu’à l’Angleterre, la Kawasaki bleue sur laquelle il traverse l’Écosse comme un éclair, l’ex-maîtresse qui lui fait porter la faute de tout ce qui lui arrive, le billet de rupture de sa blonde fiancée, la mère qui a abandonné tout ce qui faisait sa sécurité et sa famille pour l’homme qu’elle aime, le père qui ne reconnaît pas son fils, la vision naguère exotique d’un sari se faufilant dans les rues froides de la ville, une culture définie par la banalité des étuis en plastique décorés de roses pour les mouchoirs en papier, un miroir de cuivre…
Traversant générations, continents et cultures, en un tourbillon Psychoraag entraîne le lecteur dans une cosmologie ou le réel et l’onirique se confondent, où passé et présent se mêlent. Le tout dans une écriture sèche et rapide taillée dans une langue anglaise pimentée de l’écossais le plus urbain et d’ourdou, pour explorer ce que signifie au XXIe siècle être d’origine pakistanaise en Grande-Bretagne. Une expérience unique et exotique.


  • « Son premier roman, Psychoraag entraîne le lecteur dans une aventure où le rêve et la réalité se confondent. Une manière de dire ce que signifie être d’origine pakistanaise en Grande-Bretagne ou XXIe siècle. »

    Robert Solé
    LE MONDE DES LIVRES

  • « L’auteur, longtemps disc-jockey dans sa ville natale de Glasgow, compta au nombre des premiers à mêler l’influence des raga à la musique celtique. Son roman se présente comme un long monologue […] tenu tantôt devant le micro, tantôt en voix-off, par le DJ d’une radio communautaire. »

    Eric Phalippou
    LA QUINZAINE LITTERAIRE

  • « Sur fond des titres de Kula Shaker ou The Colour Of Memory, Saadi nous offre un livre touchant qui nous rappelle que le métissage est une affaire de mix. »

    Baptiste Liger
    TECHNIKART

  • « Entre passé et présent, musique et pensées, onirisme et réalité, ses remémorations transforment le texte en vague déferlante, chargée d'émotions, de regrets et de désirs. Avec Psychoraag, Suhayl Saadi confirme la force de frappe des écrivains contemporains issus d'une double culture. »

    Isabelle Potel
    AIR FRANCE MADAME

  • « Traversant générations, continents et cultures, en un tourbillon, le conteur entraîne le lecteur dans une cosmologie où le réel et l'onirique se confondent, où passé et présent se mêlent. Le tout dans une écriture sèche et rapide, taillée dans une langue anglaise pimentée de l'écossais le plus urbain et d'ourdou, pour expliquer ce que signifie au XXIe siècle être un asiatique en Grande-Bretagne. Une expérience unique et exotique. »

    Robert Quiriconi
    ASSOCIATED PRESS

  • « L'auteur trimbale son lecteur dans l'univers intérieur d'un immigré pakistanais à Glasgow, un peu comme sous l'effet d'hallucinogènes, confondant réel et imaginaire, passé et présent, ombres et présences. »
    Sandrine Leturcq
    LES PETITS CARNETS D’ESSEL

MINUIT

Salaam alaikum, sat sri akaal, namaste ji*. Bonsoir et bienvenue à tous. Merci de nous rejoindre par cette nuit d’été chaude, chaude, chaude ! Depuis les sommets de Kirkintilloch jusqu’aux vallées de Cambuslang, depuis les galeries de mines d’Easterhoose jusqu’aux marécages de Clydebank, bienvenue à tous, bienvenue Glasgow, bienvenue à toute l’Écosse, bienvenue au Junnune Show. Six heures, eh ouais, six heures de bon son, de rock, de filmi, de délires de l’au-delà, en compagnie de ma voix chaude et suave. Pas mal comme programme, hein ? Cherche pas à résister : quand on est branché sur ma fréquence, y’a pas moyen de se déconnecter. Eh ouais, j’ai pris le contrôle de ton poste de radio – c’est moi qui choisis ta zique. T’es sur ma longueur d’ondes et je te préviens, c’est un endroit plutôt zarb ! Vous êtes sur quatre-vingt-dix-neuf-point-neuf FM Radio Chaandni. La lune, la lune, la lune ! Arey à toi, la lune, reste dehors – c’est mon émission, d’accord ?
Bon, là, c’est l’été, ok, y fait chaud comme dans un four à tandoori, et cette nuit, c’est ma dernière nuit, c’est la dernière nuit dans cet immeuble, c’est la dernière nuit de notre radio. Il est minuit ou zéro heure, ou les deux, ou aucun des deux. Est-ce qu’il pleut dehors ? Qui sait ? C’est pas monsieur météo qui vous le dira. C’est moi, monsieur météo. Il est minuit, la lune est presque pleine. Mon nom, c’est Zaf – zèd-a-èfe – et vous écoutez le Show Folie. Junnune. Chaud et suave. Vingt-neuf degrés. Viens faire un tour avec moi. Et comment vas-tu ? Et où es-tu ? Et qui es-tu ? Est-ce que t’es en train de conduire ou de travailler ou de glander dans ta khanas de séjour, espèce de louzeur ? Non, non, je plaisante, c’est moi, le plus gros louzeur. Ça le fait pour vous, ça le fait pour tout le monde, non ? C’est la béatitude. Cherchez le mot dans le dico. On est Junnune ! Non, non, pas le groupe, pas le film, mais l’émission de radio. Haa ji ! Je vais coller mon oreille au micro. Parlez pas tous à la fois. Mais cette nuit, c’est différent. Je prendrai pas d’appels téléphoniques, cette nuit. Je ferai peut-être des blagues nulles. C’est à tous mes vieux, très vieux potes, que je parle. Theen Maheenay, waow ! Ça fait vraiment si longtemps ? Ça fait combien d’heures, tout ça ? Vous êtes bons en maths, vous ? Mujhe Bathao. Quatre-vingt-dix nuits, six heures par nuit. Ça fait cinq cent quarante heures, ou bien trente-deux mille quatre cents minutes, ou encore un million neuf cent quarante-quatre mille secondes, ou encore… S’il vous plaît, arrêtez-moi ! Aaah ! En fait, je viens de calculer tout ça maintenant, de tête. T’as vu ? Je suis un génie. Je parie qu’il y en a pas un parmi vous, les intellos à lunettes premiers de la classe, qui a réussi à calculer ne serait-ce que le nombre d’heures. Ah-ah ! Vous allez vous planter, vous allez couler. Tremblez, la fin est… C’est pas grave. Si vous gobez tout ça, c’est que vous êtes prêts à gober n’importe quoi. Vous savez, les filles et les bundhay, on gagne pas à tous les coups. On se détend. Ok, alors, avant de commencer à m’appeler au téléphone pour me dire que vous aviez la réponse avant même que je vous la donne ou que vous aviez réussi à convertir trois mois en micro-nano-giga-secondes jusqu’à la treizième décimale, ou avant que les parents de tous les petits intellos, eux-mêmes ex-petits intellos, se mettent à m’appeler pour me dire à quel point je suis un danger pour l’intégrité morale de la jeunesse indo-pakistanaise d’aujourd’hui, d’hier et de demain, laissez-moi vous dire que je ne prendrai aucun appel téléphonique ce soir. C’est moi qui décide. Je sais, je sais, vous avez les doigts crispés sur les touches en plastique translucide de votre portable, vous avez trop envie de passer un coup de fil à Tonton Zaf. Mais cette nuit est pas comme les autres. Peut-être que vous entendrez plus jamais ma voix. Qui sait ? La vie est trop raisonnable, hai ke nahii ? C’est pour ça qu’on a la radio, la télé, le cinéma, les salles des fêtes, la musique, les livres et les mariages. Eh ouais. Pensez-y. Mais pas d’appels ce soir. Laissez votre esprit se détendre, laissez-vous emporter par le courant. Cette nuit, vos doigts et vos cordes vocales ont droit à un peu de repos. Cette nuit, on écoute, on rêve, on délire. Junnune. Je vous adore ! Sumhje ?
“Naxalite” !

Zaf appuya sur le bouton et coupa son micro. Platine A : Asian Dub Foundation – il n’y a pas mieux pour démarrer un set ou une émission de radio. Pied au plancher. Le feu à la piste de danse. Il y avait deux platines CD dans la console – platine A et platine B – et, au cours de ces trois mois d’émissions, Zaf s’arrangeait en général pour passer de l’une à l’autre afin qu’il n’y ait pas de blanc entre les morceaux. Ce qui impliquait des manips compliquées entre les CD, les boîtiers, les bouts de papier griffonnés… Zaf n’était jamais bien sûr de ce qu’il allait passer trois morceaux plus tard, mais c’est justement ce qu’il aimait – chaque nuit, son émission se construisait à partir de rien. En règle générale, il empilait les CD contre le mur, et il n’avait plus qu’à piocher dans le tas. Et, d’habitude, tout au long de la nuit, les auditeurs appelaient pour demander des morceaux ; c’était un moyen de les garder à l’écoute, de les fidéliser. Cette nuit, sans coups de fil, il laisserait faire le hasard, les caprices, ou la nécessité. Cette nuit, il n’y voyait pas plus clair que ses auditeurs. En fait, il n’avait pas vraiment de scrupule à l’égard des chansons qu’il passait, il ne suivait aucune règle à la lettre et, de temps en temps, il intervenait avant la fin d’un morceau, ou au début d’un autre. C’est à ça qu’on reconnaît un vrai DJ : il est au-dessus des artistes, il sait s’imposer, il se prend pour Dieu.
Il se laissa aller en arrière dans son siège réglable et croisa les mains derrière la nuque. Il ferma les yeux, puis les rouvrit. Que la lumière du néon l’inonde ! Que son esprit suive la ligne de basse ! Des accords aussi profonds que le métro de Londres, des guitares aussi discordantes que la mousson, des percussions speedées à la cocaïne, les paroles hurlées, les années quatre-vingt-dix nous racontent les années soixante-dix et la révolution du Bengale occidental, le pays des daryaon bien-aimés, les dieux-fleuves, la chanson d’un homme en colère, aux intonations sanglantes, à la fois londoniennes et jamaïcaines. Bang-bang-boum-boum ! Asian Dub Foundation. Ténèbres, barbes, sueur, boules à zéro. Engagement politique, regards exaltés. Une sorte de règlement de comptes.
N-A-X-A-L-I-T-E : S-E-X-E & P-O-L-I-T-I-Q-U-E.

Le studio faisait six mètres sur six. Deux de ses murs étaient presque totalement recouverts d’isolant acoustique gris mais, sur celui à droite de Zaf, une cloison vitrée s’étendait depuis le plafond et jusqu’à un mètre du sol. Au-dessus de Zaf, fixé à un faux plafond, un néon faisait surgir toute une architecture d’ombres dans sa lumière froide. Il tournait le dos à une porte et en face, à peu près trois mètres plus loin, derrière la console en forme de demi-cercle, derrière les câbles divers, les boîtes, les amplis, les bouteilles en plastique à moitié vides et toutes sortes d’objets hétéroclites, se trouvait une grande fenêtre à guillotine aux immenses carreaux. Et, derrière, la nuit. À l’origine, le studio et la pièce attenante ne formaient qu’une seule et même pièce ; peut-être même faisaient-ils partie d’une galerie élevée ou d’un cloître. Zaf s’imaginait des moines, des prêtres ou des pasteurs protestants, il ne savait pas vraiment, qui feuilletaient des bibles volumineuses et qui peut-être s’agenouillaient dans la lumière de la lune et suppliaient leur dieu sombre et méditatif d’extirper chirurgicalement de leur corps l’effroyable racine de la tentation. La présence physique des muscles sur la pierre. Mais tout cela avait disparu depuis longtemps, si cela avait un jour existé, et, maintenant, il n’en restait plus que Zaf et ses rêveries, la folle danse de ses amours, le poids de son corps contre la mousse et le polyvinyle-machin-chose du fauteuil, la vibration du néon qui s’infiltrait au plus profond de son crâne, sa vie qui jusqu’alors n’avait formé qu’un chœur dissonant.
Pendant la journée, le rez-de-chaussée servait de centre communautaire. Avant, c’était une église. Radio Chaandni avait été casée à l’étage, là où auparavant se trouvait une des longues galeries élevées. Parce qu’ils avaient obtenu une autorisation d’émettre pour trois mois, on les avait autorisés à recouvrir les murs des deux studios avec un isolant acoustique. L’isolation était loin d’être parfaite, mais c’était toujours mieux que ce qu’ils avaient à l’ori­gine, les murs nus et la table en formica. C’était une pièce à l’acoustique dure et sans relief, un peu comme… en fait, un peu comme un studio de radio. Ce qui ne voulait pas dire pour autant que c’était une vraie station de radio.
Au plus profond de la nuit, il n’y avait pas grand-chose à faire entre les morceaux, surtout que certains de ceux qu’il sélectionnait, des vieilles chansons en particulier, pouvaient dépasser les cinq minutes. Les plats à emporter et les boissons gazeuses avaient leurs limites en termes de stimulation intellectuelle. Pendant les longues périodes d’ennui, Zaf avait essayé, tout au long de ces trois mois, de retrouver des traces du passé humide qui stagnait dans l’édifice. Il avait arpenté les longs couloirs et avait promené la paume de ses mains sur le papier peint jaune à la recherche de fissures insoupçonnées et de creux imperceptibles. Tel Sherlock Holmes, il avait tapoté le plâtre des murs comme on frappe à une porte, jusqu’à en avoir mal aux doigts, mais il n’avait jamais rien trouvé. L’édifice ne recelait aucun secret, aucune pièce dérobée, aucun cœur momifié. Il ne restait plus aucune trace des vieilles pierres, de la psalmodie des chœurs ou du formol. C’était comme si tout le passé de l’édifice avait été effacé. Et pourtant, de plus en plus, au fil des semaines, Zaf s’était surpris à passer ces vieilles chansons, et ce qu’il faisait écouter à ses auditeurs était devenu un patchwork musical qui s’étendait sur une centaine d’années. Toute l’histoire de la musique enregistrée. Parfois même avant la naissance de la radio. En tout cas, avant le centre communautaire.

Tout était prêt, il s’en assurait toujours à l’avance. Dans le monde de la radio, trois mois, c’était une longue période et elle avait donné l’occasion à Zaf de se faire la main. Pas de place pour cet amateurisme qu’il avait constaté chez la plupart de ceux qui essayaient de faire tourner la station. Non. La position du micro était parfaite et il avait tiré sa chaise pour avoir les jambes en dessous de la console afin de pouvoir sentir la pression du métal contre les muscles de ses cuisses. L’électricité statique faisait grésiller le micro. Zaf le tapota de l’index pour arrêter le grésillement. Tap. Son siège pouvait monter et descendre lorsqu’on le faisait tourner et parfois, au plus profond de la nuit, il se mettait à tourner, encore et encore, pour finir un peu plus haut ou un peu plus bas que lorsqu’il avait commencé. C’était le moment de se mettre à tourner. Il donna une impulsion et releva les jambes pour éviter de se cogner les genoux contre la console. Il fit deux rotations de suite à trois cent soixante degrés. Sept cent vingt. Il n’avait jamais été très fort en maths mais trois mois passés dans ce studio auraient fait de n’importe qui un génie du calcul mental. C’était un peu comme se retrouver dans une cellule avec un bâton de craie et passer son temps à griffonner des chiffres sur les murs. Les chiffres n’avaient rien de compliqué. Les faits, eux, c’est une autre histoire. Et les gens, sans aucun doute, étaient comme les faits.
Zaf s’arrêta de tourner. Il faisait face à la vitre de la cloison.
Il vit passer les ombres lentement, dans un sens, puis dans l’autre. Dans le studio d’à côté, la silhouette d’un homme se déplaça contre le mur et se recroquevilla. Au-dessus de lui, l’ombre plantureuse d’une femme commença à se mouvoir, d’abord lentement, puis de plus en plus vite ; elle se penchait et se recourbait sur celle de l’homme ; les deux formes semblaient se rejoindre en une seule et devenaient indistinctes. Zaf fit l’effort de détourner le regard et se concentra sur les réglages de la console. Le sexe en direct, à l’antenne, ça ne se fait pas. Les responsables des autorités radiophoniques, quel que soit le nom qu’elles se donnent aujourd’hui, n’apprécieraient certainement pas. Mais de toute façon, se dit-il, ils sont bien au chaud dans leur lit et, même s’ils écoutent la radio, c’est certainement pas mon émission qu’ils écoutent. Il n’était pas sûr que le couple savait qu’on les regardait, et si c’était le cas, s’il s’en souciait. Comme des acteurs, peut-être aimaient-ils être observés, peut-être tout ceci n’était-il qu’une mise en scène dont, nuit après nuit, pendant trois mois, il avait été le spectateur involontaire. Si ça se trouve, depuis le début, c’est lui qu’on observait. Soudain mal à l’aise, il s’efforça à grand-peine de calmer sa propre excitation. Figues trop mûres. L’astuce : penser à des trucs désagréables. S’attarder sur ce qui déplaît. Mais c’était dangereux. Ce qui déplaît, ça peut vous tomber dessus quand vous ne vous y attendez pas. Est-ce que c’était ça qui arrivait à ces types qui finissaient comme des épaves à la dérive dans les quartiers sordides de Pollokshields et de Kinning Park ? Ces types dont on ne voyait pas les yeux, une casquette vissée sur la tête. Parfois, leur dérive les conduisait vers les gangs, avec leur cortège de bastonnades et de grosses bagnoles blanches. De petites pétasses blondes européennes. Ouais, minijupes et chair avariée, jambes galbées comme une mélodie au clair de lune. Les joies terre à terre de la déchéance. Il avait connu ça et pendant un temps il s’était tenu, chancelant, au bord du gouffre – les pieds bien à plat sur la roche, les bras et les jambes écartés, une inspiration profonde et puis…
Il se demandait si, un jour, les gangs atteindraient un autre niveau de maturité et se partageraient la ville comme on se coupe des petites parts de halva. Il avait entendu dire que les gangs contrôlaient déjà tout. La drogue, le racket, le porno, les courses de lévriers… les stations de radio. Mais il avait aussi entendu dire que tout ça, c’était une légende que les gangs eux-mêmes faisaient courir. La vérité se trouvait peut-être à mi-chemin, là où on ne pourrait jamais la saisir.
Il n’avait pas prévu l’ordre dans lequel il passerait les CD ce soir. En fait, c’était un peu risqué, un peu irresponsable, mais c’était ça qu’il avait voulu. Il avait griffonné une liste approximative des morceaux mais là, alors que l’émission commençait, rien n’allait plus. Il y avait un stylo et un morceau de papier qui se promenaient quelque part sur la console. Il se contenterait de choisir la musique comme elle viendrait, il laisserait faire le hasard. Ça marcherait peut-être pas, c’était peut-être la nuit où il allait se planter. La risée de toute la ville pour les siècles des siècles, ameyn. Mais il savait ce qu’il aimait, il savait ce qu’il voulait, et cette toute dernière émission serait différente. “Naxalite”. C’est comme ça qu’on prend son pied.
Zaf se dirigea vers la fenêtre pour regarder la rue plongée dans les ténèbres. La pluie venait de cesser et les murs étaient luisants. La nuit semble toujours plus noire après la pluie. Il entendait le goutte-à-goutte de l’eau qui tombait des gouttières. Trois étages. C’était une longue chute. Une mort atroce. En haut, dans son studio, il se sentait à l’abri des gangs et de ses petites amies, celles du passé et celles à venir, à l’abri des coups, des hommes et des femmes qu’il avait aimés. Là, il n’entendait plus que le bourdonnement incessant de l’électricité statique, la musique et le son de sa voix qui s’enfonçait au plus profond de la nuit. L’éclairage du studio était tellement violent qu’il ne pouvait distinguer, au-dehors, que les étoiles les plus brillantes, et encore, seulement lorsqu’il les regardait de biais. Voir sans voir. Projeter sa voix, sur les ondes, pour qu’elle tourbillonne dans l’espace et la nuit.
Bordel, ce qu’il faisait chaud. La pluie menaçait toujours. En même temps, on était à Glasgow, et à Glasgow la pluie menace toujours. Ou bien la neige, ou la grêle. Même l’été. Nom de Dieu, il avait même vu de la neige au mois de juin. C’était le propre de cette ville : tout y allait toujours de travers. C’était un peu comme pour Radio Pakistan : n’importe quoi pouvait arriver, n’importe quand. Comme une coupure d’électricité surprise. Ou comme Ruby & Fizz qui tirent un coup dans la pièce à côté. Ruby & Fizz c’est un peu comme Rock’n’Roll.
Enfin ! Il avait retrouvé son stylo bleu et la page hâtivement arrachée à un bloc-notes de reporter. Il se demanda si les reporters en utilisaient vraiment, ou si c’était une simple façon de parler, un peu comme “garçon de café” ou “panier à salade”.
Ruby & Fizz, ces deux-là, ils étaient comme soudés à la taille, ils passaient leur temps à glousser et ils s’en tiraient toujours parce que leurs auditeurs en savaient moins qu’eux sur la question, mais aussi parce qu’on pardonnait tout au paradis de Bollywood. Le Paradis de Bollywood : c’était le nom de leur émission. Un mélange entre “le morceau mystère”, “l’actrice mystère”, “le héros mystère” et ainsi de suite. Ils venaient de terminer leur émission cinq minutes plus tôt, et maintenant Zaf était à l’antenne, mais Ruby & Fizz n’avaient pas tout éteint, ils s’étaient contentés de couper le son. Ça avait quelque chose d’excitant. Pour eux, peut-être. Zaf était terrifié à l’idée que, soudain, au milieu de sa musique, fasse irruption une cacophonie de cris de plaisir, ce serait la fin du paradis de Bollywood et le début de l’enfer de Pollokshields.
Il y avait au moins mille pour cent d’humidité dans l’air, se dit Zaf. La douche qu’il avait prise avant de venir était déjà bien loin et une pellicule de sueur lui recouvrait la peau. En dépit de l’isolation phonique, il entendait encore vaguement quelques bruits, des frottements, parfois des craquements ; il se doutait pourtant que, à côté, tous les boutons de volume étaient à zéro. Il se demanda à quel moment ils allaient atteindre l’orgasme et s’ils allaient l’atteindre ensemble. Tout en évitant de regarder dans leur direction, il s’efforça de n’éprouver que de l’amertume pour ce jeu d’ombres, mais comme ça ne marchait pas, il essaya de les oublier totalement, comme il essayait d’oublier ses ratages radiophoniques ou sentimentaux. C’était un peu comme couper le son. Rien de plus simple – si on sait comment faire.
C’était le moment de faire ses exercices. De s’adosser au siège et de s’étirer. C’était un vrai exercice de gym et Zaf était un véritable athlète. Il prenait conscience de chaque centimètre carré de son corps, un peu comme si chaque poil, chaque parcelle de sa peau, même la plus infime, était devenue hyper sensible. Voilà ce qu’il ressentait quand la nuit se passait bien. Encore mieux que la baise. C’était comme une forme d’extase ininterrompue. Il expira lentement et sentit l’air vibrer légèrement dans le studio, avant de redevenir immobile. Il jeta un œil à la pendule. Minuit trois. L’émission va commencer. Il aurait dû mettre la cassette enregistrée contenant le flash info et la météo à minuit mais, à la dernière minute, il avait décidé de mettre Asian Dub Foundation pour débuter le set. Les infos pouvaient bien attendre. De toute façon, c’était le même flash toute la nuit, toutes les heures, à chaque début d’heure. Et puis… LA MÉTÉO. La seule certitude avec la météo, c’est qu’on pouvait être sûr de rien. Et même si, à six heures du matin, le temps avait complètement changé, si le rythme des saisons s’était inversé, les prévisions météo de la nuit en cours et de la journée à venir resteraient, elles, indéfectiblement optimistes. Bien sûr, ce n’était pas sa voix. Enfin, si, c’était sa voix, mais pas la même voix. Elle était enregistrée. Et ne pas oublier la pub. Ou plutôt, si, oublions la pub – la seule chose qui comptait, c’était la musique. S’il parvenait à ne penser qu’à ça, alors la nuit lui appartiendrait. C’était à peu près la seule chose qui lui restait maintenant. Il était un peu comme les camés : il avait vendu et volé tout ce qu’il pouvait pour cette émission. En trois mois de radio il avait probablement passé plus de temps dans ces trente-six mètres carrés qu’au lit, chez lui, avec Babs. Il rentrait en général à sept heures du matin, l’heure à laquelle Babs se levait pour aller au travail. Elle conduisait une grosse moto, une Kawasaki Vulcan 1500 Classic, un modèle de mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf acheté d’occasion, bleu métallisé, couleur de la mer en plein été. C’était bizarre de voir une femme, une infirmière, partir en trombe, à cheval sur une moto qu’on aurait plutôt imaginée entre les jambes d’un motard viril et velu, dans une combinaison en cuir, un peu comme un cow-boy au rodéo. Un charmant petit scooter rose aurait été plus approprié, se dit Zaf, avec son casque lisse, brillant, ergonomique. La bécane de Babs faisait un peu trop macho. En fait, quand il y réfléchissait, il y avait deux grandes catégories de motos à la campagne, et donc, deux catégories de motards ruraux authentiques. Les premières motos, les anciens modèles, on les trouvait principalement en Angleterre, où le climat était plus sec et où le métal des vieilles motos ne rouillait pas si vite, ces vieilles bécanes étaient toutes Made in England. Les motards (c’était généralement des hommes) manipulaient chaque pièce de leur bécane avec l’attention qu’on prodigue à une maîtresse. C’était un peu une façon de s’accrocher au passé, ou plus encore, de revenir à la grande époque, l’Age d’Or du bonheur mécanique et métallique. L’autre catégorie de motard rural était différente. Ils pilotaient les modèles les plus récents, des androïdes bourrés d’électronique et de silicone. Avec ce genre de moto, il suffisait de quelques heures pour se retrouver à Nice, à Santander ou Interlaken. Bien sûr, une infirmière comme Babs ne pouvait pas se payer ce type de bécane, mais la sienne s’en approchait autant que possible. Et puis, après tout, elle n’avait jamais été timide ou effacée. Elle avait toujours aimé le grand air. Elle avait grandi dans le sud de l’Écosse, la région de Galloway, entourée par la campagne et la mer. La campagne et la mer la suivaient partout où elle allait. Ses pensées respiraient l’air des collines et de l’océan. Parfois, il pouvait voir leurs teintes dans le bleu de ses yeux, comme une lumière aux reflets changeants.
Comme cette fois où, alors qu’il était assis derrière elle, elle l’avait conduit à fond sur une petite route de terre étroite et cahoteuse, jusqu’à cette région du Nord qu’un Viking non dénué d’humour avait baptisé Sutherland, “la terre du sud”. Ils filaient à toute allure en soulevant des nuages de poussière qui les empêchaient de voir le paysage alentour, les montagnes ancestrales, les rivières que le soleil faisait scintiller et le ciel bleu sans nuages. Il la tenait par la taille, les doigts enlacés sur son ventre et les coudes contre la partie charnue de son corps qu’on appelle les poignées d’amour, juste au-dessus de ses fesses. Son ventre était doux mais tendu et elle accélérait de plus en plus, rétrogradait, faisait hurler le moteur et fonçait sur ce chemin de terre et de pierres. Il essaya de crier pour qu’elle ralentisse. Elle avait perdu la tête ? La voix de Zaf fut emportée dans le sillage de la moto et son souffle étouffé par le nuage de poussière blanche. C’est alors, à ce moment de pure accélération et de complète invisibilité, qu’elle se retourna et l’embrassa sur la bouche, dans un long baiser, profond et violent, chaud et dur comme le métal de sa moto, parfaitement synchronisé et totalement terrifiant.
Elle partait au travail tôt le matin sur sa moto, alors qu’il rentrait péniblement à pied. Mais comme elle n’était pas habillée en cuir, ça rendait les choses encore plus bizarres. Ce serait un peu comme voir arriver Jeanne d’Arc en perfecto. Son moteur rugissait à tous les croisements et semblait dire : “Faut pas me chercher !” C’était un bruit à réveiller les morts et c’était une femme à réveiller les morts. La déesse de l’aube. La silhouette de sa moto qui se détachait, nette et précise, avec le ciel pour toile de fond, ou son reflet à la surface immobile d’un loch de montagne. “On est comme deux inconnus qui se croisent au petit matin”, avait-elle dit en plaisantant, et il avait souri. C’était tout elle – drôle et spontanée. Elle n’avait pas besoin de penser avant de ressentir, avant de parler. Les mots jaillissaient comme d’une source, clairs, rapides et sûrs d’eux. Il lui enviait cette qualité. Pourtant, sa moto la rendait éphémère. C’était comme si elle avait débarqué dans sa vie pour un court moment, un simple épisode qui à tout moment pourrait prendre fin, le matin où elle enfourcherait sa moto pour partir en trombe, avec un sac à dos rempli de vêtements pour tout bagage. Un sac sur son dos allongé, aux lignes pures et luisantes. Parfois, quand elle se sentait vraiment excitée, elle ne portait aucun sous-vêtement. Juste son jean contre le cuir de la selle. Il avait envie d’elle à ce moment précis où il se préparait pour l’émission. Les CD, les cassettes, la console et ses centaines de boutons, qui lui étaient devenus presque plus familiers que la façon dont Babs souriait, que la façon dont son corps répondait au sien. Elle était certainement en train de s’endormir, ses paupières presque translucides sur le bleu de ses yeux. Sa respiration lente et régulière. Entière.
Parfois, il n’arrivait pas à régler le micro correctement, bien en face de lui, et il devait se soulever à moitié de sa chaise et se pencher en avant, comme John Lennon dans “Imagine”, ce qui le faisait postillonner dans le micro. En y réfléchissant bien, il trouvait ça plutôt pas mal. Certaines nuits, sa voix était comme un muscle.
Zaf inspira profondément. Il arrivait à percevoir l’odeur terne du plastique, qui rappelait l’école primaire, à l’intérieur du studio, mais il savait qu’au fil de la nuit il en aurait de moins en moins conscience, non pas parce qu’elle aurait disparu ou se serait affaiblie, mais parce que, respiration après respiration, elle serait entrée en lui. À la fin de ses six heures d’émission, Zaf serait devenu le studio. D’ailleurs, au fil des semaines, il lui était devenu de plus en plus difficile d’exister en dehors de Radio Chaandni et de ses heures d’antenne. Nom de Dieu. Mais pouvait-on réellement exister dans un espace aussi confiné ? Il suffoquait. Il se sentait pris au piège. Ya Ali ! Il eut soudain l’envie irrésistible de se lever et de sortir. De laisser tomber la console, le studio, l’horloge, Ruby, Fizz, ses souvenirs… putain. Il monta le volume. Il retint sa respiration. Expira. Inspira à nouveau. Il essaya de se calmer, d’arrêter de se focaliser sur ses pensées.

Il leva les yeux. Tout ce qu’il parvenait à voir de la pièce à côté, c’était un mur dreich et, flottant devant ce mur, l’ombre mêlée d’un homme et d’une femme qui faisaient l’amour sur une chaise, mais ce n’était pas vraiment ça qu’il voyait. La masse sombre qui se détachait du mur et bougeait faiblement, imperceptiblement, rappelait à Zaf un cœur qui bat lentement. “Naxalite” faisait vibrer l’air immobile. Zaf avait poussé le volume au maximum, dans l’espoir d’étouffer les bruits qui venaient d’à côté, mais les râles et les grognements parvenaient quand même à traverser l’isolant phonique pour lui arriver en pleine tête.
Il se demanda comment il avait pu survivre à ces dernières semaines sans devenir complètement fou et il éclata de rire – il devait déjà être fou avant pour avoir décidé de faire ce truc. Une radio communautaire pakistanaise à Glasgow, c’était un peu de chaos, plus quelques cairry-oots, plus un ego démesuré. Les mecs paradaient, leur portable collé à l’oreille, comme si ce bout de plastique noir était une sorte d’alien qui s’apprêtait à leur aspirer la cervelle. Chaque jour, des animateurs arrivaient en retard ou pas du tout ou bien arrivaient au beau milieu d’un programme, et on comprenait alors que le présentateur s’était consciencieusement défoncé au pétard. C’était bien la seule chose qu’on faisait soigneusement ici. En règle générale, Radio Chaandni, “quatre-ving-dix-neuf-point-neuf FM”, flirtait avec la négligence la plus grossière – dans tous les domaines, il s’agissait de faire appel au plus petit dénominateur commun. La déroute de la culture – c’est l’heure des jhankarian ! Ça aurait pu être la devise de la radio, un peu comme un slogan pour la météo : “On prévoit le temps, par tous les temps.” Et à Glasgow, tout cela se mélangeait au bruit du vent et de la pluie, au son cristallin de l’eau qui s’écoule des gouttières percées. Après trois mois là-dedans, pas étonnant que Ruby & Fizz se soient quasiment mis à baiser à l’antenne. Il n’y avait que trois manières de survivre ici : le cul, l’alcool ou le téléphone portable. Zaf savait quelle solution il aurait personnellement préférée par cette nuit d’août chaude et humide, seul dans cette pièce située juste au-dessus d’un centre communautaire minable et délabré, au beau milieu d’une banlieue ouest de la ville. Mais pour ça, il fallait du cran, et c’était justement ce qui manquait à Zaf.

Our heads may be different
Our bodies of many colours

But look closer in the darkness
Our souls are One*

Il se mit à tourner sur sa chaise jusqu’à ce que les murs gris ne soient plus qu’une tâche floue et il se cogna le tibia contre un des pieds de la console. Putain de bordel de merde ! Il se frotta la jambe et jura encore, mais cela n’y fit pas grand-chose. Ruby & Fizz à côté avaient l’air de mieux s’en tirer. Ils présentaient un quiz sur le cinéma indien, de onze heures à minuit. C’était pas bien fatigant. Ils n’avaient pas besoin de savoir grand-chose puisque toutes les réponses étaient soigneusement écrites sur des petites fiches vertes. Et pourtant ils arrivaient parfois à se planter complètement. Ils se trompaient dans les décennies, les années soixante devenaient les années soixante-dix, on ne faisait plus bien la distinction entre les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, le temps obéissait aux caprices de la mémoire (ce qui était normal, mais pas à la radio, se dit Zaf, pas quand on est à l’antenne, quand sa voix, c’est-à-dire soi-même, pouvait être entendue par n’importe qui), mais puisque leurs auditeurs n’y voyaient probablement pas plus clair qu’eux dans le cours de l’Histoire, ça n’avait jamais vraiment eu d’importance. Alors que moi, si je fais une erreur, même une petite, se dit-il avec amertume, on reçoit des centaines de coups de téléphone (enfin, peut-être pas des centaines, plutôt des dizaines), même si c’est trois heures du mat’. Putain, mais qui peut bien écouter la radio à trois heures du mat’ ?

Cats in the jungle
Lopin round the towns
Feline fightas
Comin up from below
Burnin fire in the night
Eyes, stars, teeth

Awright !!*

Suhayl Saadi est né dans le Yorkshire mais a rapidement été adopté par Glasgow. Il a longtemps travaillé à la BBC, au British Council et au Scottish Council. Il a gagné de nombreux prix littéraires, voyage beaucoup et a le temps d'excercer comme médecin à Glasgow.

Bibliographie