Publication : 09/09/2005
Nombre de pages : 224
ISBN : 2-86424-545-0
Prix : 10.5 €

Soif de champagne

Montero GLEZ

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Titre original : Sed de champán
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jean-François Carcelen

Pour Charolito, gitan, "fils de la colère" et petit voleur de grosses cylindrées, les jours sont comptés dans le bidonville de la Rosilla, rempart du crime et puits de pauvreté oublié aux abords de Madrid, tío Paciencias l'a condamné à mort pour avoir touché à la douce Carmelilla. Il n'est pas le seul: Flaco Pimienta, un narcotrafiquant argentin veut aussi sa peau, mais Charolito affronte la mort comme le torero affronte le taureau. Et parmi ces mâles primaires et rancuniers rôde Dolores Laredo, la sirène aux longues jambes et aux instincts sauvages...

Avec ce texte noir à la prose exigeante, au rythme vertigineux, Montero Glez joue des codes du roman trash et des clichés pour dépasser toutes les conventions du genre et construire une histoire pleine de rebondissements, dans laquelle les bas-fonds constituent la scène d'une véritable tragédie originelle.

  • « Corrida, bidonville et flamenco obligent, l'univers de l'Espagnol Montero-Glez est aussi violent que celui du Chilien Jodorowsky. Son style est aussi généreux qu'implacable. [...] Chacune de ses pages retentit comme le plus violent des manifestes, chacun de ses coups porte. Le lecteur est toréé de bout en bout. »
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1

Charolito ne faisait confiance qu'à sa bite. C'était bien la seule chose au monde qui ne l'enculerait jamais. On peut donc aisément l'imaginer, la nuit de son écart de conduite, s'enfonçant dans la résidence: les fesses serrées, sur ses gardes, la paupière aux aguets. Sa démarche narquoise, toute pleine de grâce et de gouaille, possède ce quelque chose qui arrache tant de soupirs et que l'on appelle la beauté arrogante. Ses chaussures rutilantes font une petite musique qui emplit d'échos l'obscurité et annonce sa sauvage proximité. Son origine trouble aussi.

C'est un fils de l'autre rive, disons de la partie basse du toboggan de la vie; progéniture de naissance obscure et d'ascendance énigmatique; teint délateur et pas endiablé, le sien, qui martèle les rues encore brûlantes du soleil du soir. Mine de rien et d'après sa montre, il est minuit passé de dix minutes. Le profil de la lune pointe déjà entre deux maisons et, au loin, des aboiements viennent lui rappeler qu'ici, c'est un étranger. Cependant, porté par cette indifférence familière dont font preuve les solitaires, Charolito poursuit son chemin sur des trottoirs tout propres. Il le fait avec la classe d'un torero de faubourg gominé, rompu à la nuit à la force de sa cape, prêt à passer à l'action.

Il a l'impression de poser le pied sur du marbre, de la nacre et du verre de Venise; le tout baigné de la lumière crémeuse de l'argent. Il avance dans des avenues qui exhalent un lourd parfum de jasmin, d'opulence, de vol consenti. Il tourne, retourne et coupe les angles de rues. Ses pas le mènent jusqu'à un rond-point tracé au fond de la rue où il s'arrête un instant, planté au centre de l'arène. Taille de jonc, allure distinguée et visage renfrogné, il fait une parenthèse dans le temps et jette un coup d'œil hautain autour de lui. Il lui semble que le rond-point a des airs de cortijo sévillan, je ne sais pas, de capea nocturne pour señoritos, d'élégantes flûtes à Xérès moelleux et de gomina de luxe. Son cœur a beau abriter une certaine attirance des contraires, son regard ne peut occulter son antipathie. Et c'est derrière un masque de rancœur qu'il fait un tour complet sur lui-même et tourne à gauche, et là, il tombe sur une rue interdite à la circulation. De son pas nerveux, sanguin et avide, il traverse furtivement la voie piétonne. Il se perd dans des labyrinthes doux et lointains; des chaussées qui jamais ne méritèrent, et ne mériteront jamais, un pas comme le sien: d'une pureté comme on n'en trouve pas dans le commerce.

On peut aisément l'imaginer, la nuit de son écart de conduite, marchant sous les saules fraîchement peignés de la résidence, les mains dans les poches et une poésie au goût amer dans la bouche; on peut aussi imaginer l'étincelle dans son regard de voyou, promesse de joyeuse aventure, dès qu'il aperçoit une décapotable garée devant une des maisons. Un coupé Ferrari flambant neuf, rouge carmin, six vitesses et tout l'air de négocier les virages sans une grimace. "Il n'attend que vous, compadre, lui dit cette voix intérieure qui tombe toujours à pic.

On dirait que la nuit a été recrutée pour l'occasion, insouciante, tranquille, favorable à ses intentions. Sans réfléchir à deux fois, Charolito s'approche de l'objet tant convoité; beaucoup de discrétion dans ses mouvements, un couteau suisse dans la main droite et une pulsation secrète dans les tempes. Clic. Avec une féroce délicatesse, il réussit à forcer la serrure. De sa main gauche, la main du fric, il ouvre la portière, tandis que de la droite, il empoigne le couteau et le plaque contre sa hanche. Dans son lin impeccable, armé d'un couteau suisse et au beau milieu d'un silence violent, il opère avec lucidité, sobriété et élégance, comme s'il accomplissait une passe naturelle. Il s'installe sur le siège et, du premier coup, ses doigts burinés tombent sur les câbles qui dépassent sous le volant. Charolito, avec l'habileté élastique propre aux garnements, disparaît en deux temps, trois mouvements, comme il dit, sous la roue du volant. Dès qu'il établit le pont, le moteur rugit et c'est dans ses couilles que Charolito le ressent. Une érection d'âne lance des ruades dans son pantalon en lin et il démarre sur les chapeaux de roues, dévalant la nuit à fond, s'effaçant au loin. C'est l'été et tout son corps exsude une combustion intérieure qui consume ses entrailles. Malgré cet incendie intime, il conduit avec désinvolture, assurance et un brin de sophistication. C'est un profanateur d'honneurs, de voitures et de silences qui n'aime pas semer des indices ou laisser des traces qui pourraient le trahir. Il fait partie de la vieille école, celle qui fait dans la dentelle et, à sa connaissance, il en est le seul représentant.

Un point de fuite, de plus en plus petit, circule à perdre haleine sur des labyrinthes de bitume, artères urbaines qui le mènent prestement jusqu'au périph. Les insectes nocturnes s'écrasent contre son pare-brise. "On est bien peu d'choses, se dit-il avec cruauté, et il appuie sur le bouton qui permet de relever la capote. La nuit s'ouvre et sème avec indifférence l'alphabet du ciel au-dessus de sa route. Mais il n'en a rien à branler, c'est un détail, il continue à conduire comme si l'influence des astres n'avait rien à voir avec un mec comme lui; les mèches noires de ses cheveux retombent en désordre sur son front. Il appuie à fond. Il sent dans sa bouche l'âcre arrière-goût du défi. Ses entrailles, creusées par la vitesse, battent au rythme d'un enthousiasme indescriptible; les yeux grands ouverts, et l'air vif de l'autoroute qui cingle dans ses oreilles et semble vouloir lui parler, lui dire quelque chose, comme s'il s'agissait d'une gigantesque conque sonore. Ses poils se dressent comme des pieux: il réduit sa vitesse. Mais juste un peu, juste ce qu'il faut pour pouvoir bifurquer vers un chemin de terre. Il esquive avec dextérité les nids-de-poule, "au cas où les flics viendraient nous arrêter, compadre, lui explique sa voix intérieure. Il arrive au quartier gitan. Et c'est là, sous un ciel saupoudré d'étoiles, qu'une odeur de vieille friture et de sueur remonte à sa mémoire. Il n'en connaît pas de plus ancienne. C'est un parfum rance, une fragrance qui bouche son nez de platine, agite son appareil digestif et le ramène à des nuits de lune diffuse, constellées de l'acné du péché. "Je triompherai, je serai une ombre prestigieuse, fanfaronnait-il à l'époque, au milieu des décombres parfumés par la pisse. "Je triompherai, tout en montrant ses dents couleur de lait sale, juché au sommet d'une tour de pneus en flammes. "Je triompherai, nous disait-il alors, assis sur un canapé défoncé, le sourire provocateur, agressif, déjà vieux pour son âge et nous, nous restions bouche bée.

Avec le temps, ce gamin condamné au triomphe allait réussir à se forger une légende, une carrière illusoire d'ombres et de lumières que les molaires plombées de la putain de morale ne réussiraient pas à broyer tout à fait. Trop dure. Alors, très vite, ses exploits volent de bouche en bouche dans tout le bidonville. Et la bouche suivante, qui pousse un soupir, a les lèvres peintes. Toutes les femmes le veulent. Un aboiement de chienne blessée traverse La Rosilla, entre par La Celsa et parvient jusqu'à une blonde qui travaille dans les bureaux de Mercamadrid; elle aussi le désire, murmurent des langues fourchues et vipérines. Médisantes, elles racontent qu'il offre des parfums, des boucles d'oreilles en corail et des roses bistres. Elles marmonnent, et c'est en marmonnant qu'elles laissent échapper qu'il aime leur briser le cœur, qu'il éprouve un vif plaisir à écouter comme il crisse. Elles le dénigrent ainsi depuis Vallecas jusqu'à Atocha. Et elles vont jusqu'à dire que, du côté de la place Santa Ana, il a une fiancée qui vit avec sa petite sœur, elle aussi est sous le charme. D'une voix sifflante, elles prononcent son nom aux éclats marécageux: Charolito. Dès qu'il apparaît, même les chiens le saluent. Lui aussi est un fils de la colère.

Il gare la voiture sur le terrain vague, devant un immeuble à la façade lépreuse, criblée d'emplâtres, de graffitis tracés à la bombe, de cœurs gravés au couteau. Il pénètre dans le hall où une obscurité étouffante l'enveloppe complètement. Il sort son briquet et s'éclaire jusqu'au premier palier, où il se refait une silhouette: il tire sur les pans de sa veste, arrange son revers et, les paumes ouvertes, se plaque les cheveux à pleines mains. Face à lui, une porte blindée et absurde à laquelle il frappe.

Des yeux pleins de fraîcheur, des yeux d'enfant, viennent lui ouvrir. Ce sont ceux de Carmelilla, qui est en certificat d'études, mais qui ne va pas souvent à l'école.

- On t'a laissée toute seule? demande-t-il.

- Oui, lui répond-elle, oui. Ils sont tous partis chez Suavecito, à la veillée funèbre. Entre. Assieds-toi et attends ici, tío Paciencias va pas tarder à revenir.

Charolito passe la pointe de sa langue sur ses lèvres, accepte l'invitation et entre. Prudent et méfiant, il tire le rideau qui sépare le salon du reste de l'appartement. Dans la pénombre, il parvient à distinguer une silhouette. Il fait la mise au point. C'est une femme. Plongée dans l'ombre, elle se shoote pour essayer de se donner du courage; sous la langue, lui semble-t-il. Il actionne l'interrupteur: une ampoule chauve, fixée au plafond, confirme alors ses soupçons. Charolito se tourne vers Carmelilla et jette un regard réprobateur droit dans ses yeux d'amande amère: "Tio Paciencias t'a pas dit qu'il voulait pas qu'on vienne se piquer ici? lui fait-il. Mais elle, sur le même ton, en silence, répond du regard quelque chose comme: "Et toi, qu'est-ce que ça peut te foutre? Mais il ne s'en fiche pas, non. Il n'en aurait sans doute rien à foutre si cette femme, dans son coin, vautrée sur le canapé, ne s'appelait pas Dolores Laredo. Charolito porte sur la poitrine son nom gravé à la pointe d'une corne de taureau. Il peut la reconnaître malgré son teint cireux; malgré ses joues creuses, traversées par un sourire de junkie. La beauté éternelle de son squelette est encore intacte sous sa peau livide. La bouche, au goût de sang récemment fixé, prononce quelque chose; elle salue peut-être, peut-être sourit-elle. Ses pupilles sont deux épingles s'enfonçant en un éclair. C'est l'été et, malgré la chaleur, elle supporte un manteau de fourrure qui glisse de côté, sur l'os dénudé. Son dos est une blessure, un frisson, une secousse, un chemin qu'il parcourt de ses yeux plissés et menteurs couleur de cuir verni. Il attrape une chaise, s'assoit à l'envers, à califourchon, et continue à la regarder. Mais ce n'est pas elle qu'il regarde, non. Le regard de Charolito se perd dans un temps mort, révolu, et pourtant bien présent, qui le charge comme un taureau sur la défensive et l'entraîne à travers des ruelles sombres, les ruelles d'une mémoire en lambeaux; comme si l'apparition de cette femme surgie d'une entaille dans la nuit datait d'aujourd'hui et non d'hier; le décolleté ouvert en arc de cercle, les pointes des cornes effilées, la respiration toute proche, la taille vaporeuse et les passes de cape de sa croupe. Tout est arrivé ainsi:

La chaleur, comme d'habitude, était en avance en cet an de grâce qui, soit dit en passant, n'en eut aucune pour Charolito. C'était vers la fin mai. En 1996, si je me souviens bien. Même les thermomètres de la capitale transpiraient. "Ça y est, l'été est arrivé! était l'expression en vogue dans les ascenseurs, les cours d'immeubles, aux comptoirs des bistrots et partout où deux personnes se croisaient. "Quelle chaleur étouffante! disait Machine à Trucmuche, une pince dans la bouche. "Quelle chaleur, su primo! faisait remarquer Brasas, pour ne pas être en reste, depuis la petite salle de la cave du Candela, à côté de Charolito, su primo, à qui il n'arrêtait pas de casser les pieds. Tout ça se passe quelques heures avant sa première rencontre avec Dolores Laredo.

- Allez, accouche, Brasas, elle est où cette putain de teuf ce soir?

Brasas crache le morceau et répond que c'est dans une résidence friquée.

- Je l'ai marqué là (il sort un bout de papier qu'il a du mal à lire). C'est une maison dans la rue Torpedero Tucumán, mais je connais pas le numéro.

Charolito jette un coup d'œil au papier.

- Je dois y retrouver El Mulato; j'espère qu'y va pas oublier d'se pointer avec ses instruments, su primo. Les mecs réclament du rymthe et de la guitare. Des rumbas bien chaudes pour met' le feu, m'avez compris, su primo. C'est El Mulato qui sait où ça se passe. Alors, vous v'nez avec nous? On y va avec la fourgonnette qu'on vient d'se payer, su primo. Il y a une place pour vous. Putain qué chaleur, su primo. Un petit whisky, su primo? Qué chaleur!

- J'y vais en solo, le coupe Charolito, qui se lève de sa chaise et, le cerveau en ébullition, vole vers cette rue qui porte un nom à coucher dehors: Torpedero Tucumán.

Montero Glez, connu aussi comme Roberto del Sur, Paco Jones, Bob Hunter ou Aldo Monterini, est né à Madrid en 1965. Après plusieurs années de collaboration dans la presse écrite, il publie en 1999 Soif de champagne, son premier roman, qui a connu un grand succès de critique et de lecteurs. La parution de son deuxième roman, Cuando la noche obliga, le confirme comme une des voix les plus prometteuses de la nouvelle génération. En 2005, il écrit Manteca colorá.

Bibliographie