Publication : 30/03/2016
Nombre de pages : 299
ISBN : 2-86424-252-4
Prix : 20.58 €

Sunset song

Lewis GRASSIC GIBBON

ACHETER
Titre original : Sunset Song
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : E. Lavault-Olléon

Ce chant du crépuscule est celui de la fin de la petite paysannerie écossaise après le traumatisme provoqué par la guerre de 1914. Chris Gutherie, l’indomptable, partagée entre son émerveillement devant la nature tout à la fois nourricière, magnifique et hostile et sa découverte de la vie intellectuelle à travers la lecture, affronte cette fin d’un monde.

 

 » Un des grands romans anglais de la première moitié du siècle.  »

Le Point

Cliquez ici pour voir la bande annonce du film

ACTEURS ET ACTRICES
Agyness Deyn
Agyness Deyn

Rôle : Chris Guthrie
Peter Mullan
Peter Mullan

Rôle : John Guthrie
Kevin Guthrie
Kevin Guthrie

Rôle : Ewan Tavendale
Jack Greenlees
Jack Greenlees

Rôle : Will Guthrie
Daniela Nardini
Daniela Nardini

Rôle : Jean Guthrie
Ian Pirie
Ian Pirie

Rôle : Chae Strachan
Douglas Rankin
Douglas Rankin

Rôle : Long Rob
Niall Greig Fulton
Niall Greig Fulton

Rôle : John Brigson
 
Maîtresse Melon Trish Mullin
Peter Semple Julian Nest
M. Kinloch Jamie Michie
McIvor Tom Duncan
Alec Guthrie Callum Adams
Un inspecteur Hugh Ross
SCÉNARIO
D’après l’oeuvre de Lewis Grassic Gibbon
 

 

 

 

Le champ en friche

Les terres de Kinraddie avaient été gagnées par un chevalier normand, Cospatric de Gondeshil, à l’époque de Guillaume le Lion, lorsque la campagne d’Écosse était encore parcourue de griffons et d’autres bêtes du même genre et que les gens s’éveillaient la nuit aux cris des enfants que le grand loup, passant par la fenêtre tendue de peau de bête, venait égorger. Dans la Combe de Kinraddie, l’une de ces bêtes avait sa tanière, elle restait tapie dans les bois pendant le jour et son odeur empestait tout le voisinage; au crépuscule un berger l’apercevait parfois, elle avait de grandes ailes à demi repliées sur son gros ventre et une énorme tête de coq aux oreilles de lion qui surgissait sans prévenir au-dessus d’un sapin, aux aguets. Elle dévorait moutons, hommes et femmes et semait la terreur, et le roi avait fait annoncer qu’une récompense serait offerte à tout chevalier qui irait mettre fin aux méfaits de la bête. C’est ainsi que le chevalier normand, Cospatric, qui était jeune et sans terre, hardi et bien armé, partit à cheval de la ville d’Édimbourg et monta vers le nord, quitta les terres étrangères du Sud, traversa la forêt de Fife puis les pâturages de Forfar et passa devant la Grande Pierre d’Aberlemno qui fut érigée lorsque les Pictes vainquirent les Danois; il s’y arrêta pour regarder les gravures, encore bien marquées alors, à peine effacées même aujourd’hui, des chevaux, de la charge et de la déroute de ces rudes hommes venus de terres étrangères. Peut-être murmura-t-il une prière devant la Pierre, puis il entra dans le pays du Mearns, et l’histoire n’en dit pas plus de son voyage, sauf qu’il finit par arriver dans cet endroit tourmenté qui s’appelait Kinraddie, où on lui indiqua à quel endroit le griffon dormait, en bas dans la Combe de Kinraddie.

Mais la journée, celui-ci se cachait dans les bois et c’était seulement la nuit, par un sentier qui s’enfonçait dans les charmes, qu’il pourrait le trouver, accroupi sur un lit d’os, dans son antre. Alors Cospatric attendit que la nuit vienne pour se rendre à l’entrée de la Combe de Kinraddie et il recommanda son âme à Dieu, descendit de cheval, sa lance à sanglier à la main, s’enfonça dans la combe et tua le griffon. Il fit porter la nouvelle à Guillaume le Lion qui passait ses journées à boire du vin et à caresser ses mignonnes dans sa bonne ville d’Édimbourg, et Guillaume le fit Chevalier de Kinraddie et lui donna toute la paroisse comme domaine, ainsi que le droit d’y construire un château, de porter comme armoiries une tête de griffon et d’imposer sa loi à toutes les bêtes et à tous ses habitants frustes et entêtés, lui et sa descendance, à tout jamais.

Alors Cospatric se fit construire une forteresse par les Pictes là à l’abri des collines, au pied des monts Grampians désolés et sombres, et il fit drainer la combe, épousa une femme picte, lui fit des enfants et vécut là jusqu’à sa mort. Son fils prit le nom de Kinraddie et vit un jour par-dessus les remparts le grand maréchal des armées du roi arriver du sud pour rencontrer les hommes des Hautes Terres et livrer la bataille de Mondynes, à l’endroit où se tient aujourd’hui le moulin; alors il emmena ses hommes se battre, mais on ne sait plus pour quel bord, c’était peut-être bien ceux qui ont gagné, c’était des sacrés gars et des malins, les Kinraddie. L’arrière-petit-fils de Cosparric, lui, s’allia avec les Anglais contre Wallace le rebelle, et quand Wallace arriva avec sa bande depuis les terres du Sud, Kinraddie et d’autres nobles de l’époque se retirèrent dans le château de Dunnottar de l’autre côté de Kinneff, une forteresse solidement bâtie sur un promontoire qui s’avançait dans la mer, battue par les vagues à marée haute, dans le vacarme incessant des mouettes qui piaillaient nuit et jour. Ils emportèrent avec eux assez de farine d’avoine, de viande et de biens et s’y retranchèrent

avec leurs hommes, après avoir saccagé tout le pays du Mearns pour que le brigand qui osait se rebeller contre le bon roi anglais ne trouve pas de provisions pour son armée d’hommes grossiers et sans terres. Mais Wallace traversa promptement la vallée du Howe, entendit parler de Dunnottar et vint y mettre le siège; c’était une formidable forteresse et il n’avait pas beaucoup de patience pour les forteresses. Alors, au plus noir de la nuit, alors que le tumulte des flots couvrait sa ruse, il escalada les falaises de Dunnottar et franchit les remparts, lui et ses Écossais errants, et ils prirent Dunnottar et massacrèrent tous les nobles qui s’y trouvaient ainsi que tous les Anglais, s’emparèrent de leurs provisions et de leurs biens et s’en retournèrent.

On raconte qu’au château de Kinraddie cette année-là, il n’y avait plus qu’une jeune épouse arrivée depuis peu et qui n’avait pas d’enfant, et, comme les mois passaient, elle s’en fut à l’abbaye d’Aberbrothock où le bon père abbé Jean était son cousin. Elle lui conta ses malheurs et lui dit que la lignée de Kinraddie risquait de s’éteindre. Alors il coucha avec elle, c’était en septembre, et l’année suivante, elle mit au monde un garçon, et après cela, les Kinraddie ne s’occupèrent plus de guerres ni de querelles ; ils se tinrent tranquilles dans leur château à l’abri des collines, avec leurs affaires, leurs jolies favorites et leurs domestiques castrés pour mieux les servir.

Et lorsque la première vague de la Réforme arriva, puis les autres, et qu’on criait par-ci vive la Reforme, par-là Vive Rome et ailleurs Vive le Roi, les Kinraddie demeurèrent calmes, sages et pacifiques dans leur château, sans prêter la moindre attention aux disputes car les guerres leur portaient malheur. Mais quand Guillaume le Hollandais arriva, et il s’incrusta si bien que rien ne pouvait le bouger, les Kinraddie s’engagèrent à fond pour le Covenant, la ligue protestante, leur cœur avait toujours été pour la Ligue de Dieu, qu’ils disaient. Alors ils bâtirent une nouvelle église en bas, là où se trouvait la chapelle et ils y adjoignirent un Presbytère, au milieu du bosquet d’ifs où Wallace le rebelle s’était caché quand les Anglais l’avaient finalement mis en déroute. Un des Kinraddie, John Kinraddie, partit dans le Sud et devint une figure respectable de la Cour à Londres, il s’acoquina avec le fameux Johnson et James Boswell, et un jour, il revint au Mearns, lui John Kinraddie avec James Boswell, pour se payer du bon temps, et ils passèrent des heures à boire du vin et à parler cru jusqu’au petit matin nuit après nuit jusqu’à ce que le vieux châtelain en ait assez; alors ils s’éclipsaient et comme James Boswell l’inscrivit dans son journal, ils montaient au grenier où se trouvaient les servantes et l’une d’entre elles,(…).

Les premiers jours du XIXe siècle furent une période malheureuse pour la noblesse d’Écosse car le poison de la révolution française traversa les mers et les petits paysans ainsi que d’autres gens du peuple se révoltèrent et refusèrent haut et fort la soumission que prêchait la Vieille Église d’Écosse du haut de sa chaire. Le poison s’étendit jusqu’à Kinraddie et le jeune châtelain de l’époque, Kenneth il s’appelait, se prétendait Jacobin et se joignit au club jacobin d’Aberdeen, et là-bas à Aberdeen, il faillit se faire tuer pendant les émeutes, au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, comme il disait. On le ramena infirme à Kinraddie mais il continuait à prétendre que tous les hommes étaient libres et égaux et il entreprit de vendre le domaine pour envoyer de l’argent en France, car il avait vraiment bon cœur. Alors les fermiers marchèrent tous ensemble sur le château de Kinraddie et en brisèrent les fenêtres, ils pensaient que l’égalité devait d’abord commencer chez soi.

Plus de la moitié du domaine était partie dans cette broutille, tandis que l’infirme restait assis à lire ses vilains livres français ; mais personne ne s’en doutait avant qu’il ne meure et que sa veuve, la pauvre femme, ne se retrouve à posséder pas plus que la terre qui s’étendait entre les monts désolés des Grampians et les fermes implantées près du pont sur la Denburn, de part et d’autre de la route de l’extérieur. Cela faisait peut-être une vingtaine ou une trentaine de fermes en tout, et les fermiers étaient des gens farouches de la vieille souche picte qui n’avaient pas d’histoire, des gens communs et incultes, et les bâtiments des fermes étaient serrés et misérables au milieu des longs champs en pente. Les baux étaient d’un an ou de deux et tu travaillais dès que tu étais en âge de porter le pantalon jusqu’à ce qu’on te couche dans ton linceul, et pendant ce temps-là, ces saletés de propriétaires restaient là à manger tes loyers et pourtant tu valais autant qu’eux.

C’est donc tout ce que laissa Kenneth à sa dame et elle pleura toutes les larmes de son corps devant le tour qu’avaient pris les choses, mais celles-ci s’améliorèrent avant qu’elle n’expire à son tour et qu’on la dépose dans le caveau de Kinraddie pour qu’elle repose auprès de son époux. Trois de ses enfants se noyèrent en mer, ils pêchaient au large de Bevie Braes, mais le quatrième, Cospatric, celui qui mourut le même jour que la Vieille Reine, était bon, économe et sensé, et entreprit de remettre le domaine en état. Il se débarrassa de la moitié des paysans, qui partirent au Canada ou à Dundee ou vers d’autres endroits du même genre. Les autres, il ne put les écarter que petit à petit. Mais sur les terres qu’ils avaient laissées, il fit construire de plus grandes fermes et il les loua à un prix plus élevé et sur un bail plus long, et il disait que le temps était venu de bâtir de grandes et belles fermes. Et il fit planter des bois de sapins, de mélèzes et de pins pour couvrir les longues pentes désolées, et il aurait bien pu retrouver la bonne fortune des Kinraddie, sauf qu’il épousa une fille de Morton qui avait la folie dans les veines et qui le battit, et il se mit à boire jusqu’à en mourir, c’était ce qu’il avait de mieux à faire. Car son fils était complètement idiot et on finit par l’enfermer dans un asile, et ce fut la fin de la famille Kinraddie. La Grande Maison qui se dressait là où les Pictes avaient bâti le château de Cospatric commença à s ‘émietter comme un fromage, sauf les deux ou trois pièces que les administrateurs de tutelle gardèrent comme bureaux, le domaine ayant été entre temps hypothéqué jusqu’au dernier lopin.

Quand vint l’hiver de l’année 1911, il ne restait plus que neuf fermes sur le domaine de Kinraddie et la plus importante était la Grande Ferme, qui avait été la ferme du château au cours des siècles passés. Un Irlandais, il s’appelait Erbert Ellison, gérait l’exploitation pour les administrateurs, c’est ce qu’il prétendait, mais à en croire toutes les histoires qui couraient sur son compte, il mettait bigrement plus d’argent dans ses poches que dans les leurs. Ce n’était pas très étonnant car dans le temps il n’était rien de plus que serveur à Dublin, à ce qu’on disait. C’était avant que le dernier Lord Kinraddie, celui qui était idiot, ne perde complètement la tête. Il était allé à Dublin pour quelque voyage de poivrot, et c’est Ellison qui l’avait fourni en whisky, et certains disent qu’il lui avait aussi offert son lit. Mais les gens disent n’importe quoi. Alors l’idiot ramena Ellison avec lui à Kinraddie et en fit son domestique, et parfois, quand il était complètement saoul et que des esprits malins sortaient des bouteilles de whisky pour le tourmenter, il en lançait une sur Ellison en criant Fiche le camp, espèce de sale larbin ! si fort qu’on l’entendait jusqu’au Presbytère et que la femme du pasteur en était choquée. Et le vieux Greig, celui qui fut le dernier pasteur là-bas, il fulminait contre la Maison de Kinraddie, comme John Knox à Holyrood, en disant que l’heure de Dieu sonnerait bientôt. Et aussi sûr que la mort elle a sonné car ils finirent par traîner le fou à l’asile, il avait un bonnet d’infirmier sur le crâne et il sortit la tête par l’arrière du chariot en criant Cocorico! à de petits écoliers que la voiture dépassa sur la route et qui s’enfuirent à toutes jambes, épouvantés.

Ellison entre temps avait appris à tenir la ferme, à vendre le bétail et surtout à acheter des chevaux, c’est pourquoi les administrateurs de tutelle lui donnèrent la gérance de la Grande Ferme et il s’y installa et entreprit de se chercher une femme. Certaines ne voulaient pas en entendre parler, de ce pauvre bougre d’Irlandais qui ne savait pas parler l’écossais correctement et qui n’allait pas à l’église de la paroisse, mais Ella White n’était pas si difficile et elle n’avait plus vingt ans non plus. Quand Ellison s’approcha d’elle au bal de la moisson à Auchinblae et lui demanda Je peux te raccompagner ce soir, ma belle? elle répondit Que oui! Et sur le chemin du retour, ils couchèrent ensemble entre deux meules

de paille et peut-être bien qu’Ellison avait agi ainsi pour être sûr de l’avoir, car il était prêt à tout pour récupérer une femme quelle qu’elle soit. Ils se marièrent au Jour de l’An suivant, et Ellison avait commencé à penser qu’il était devenu quelqu’un à Kinraddie, et peut-être un membre de la bourgeoisie. Mais les commis, les laboureurs et les manœuvres de la Grande Ferme, ils n’aimaient pas les bourgeois sauf pour se moquer d’eux, et la veille de la noce d’Ellison, ils l’attrapèrent alors qu’il rentrait chez lui, le déculottèrent et lui passèrent le derrière et la plante des pieds au goudron et aux plumes puis ils le jetèrent dans l’abreuvoir, comme c’était la coutume. Il les traita de sacrée bande de sauvages écossais et entra dans une fureur terrible, et il les sacqua tous à la fin de leur contrat, toute la bande, tant il avait été vexé.

Mais après cela il s’entendit plutôt bien avec son épouse Ella White et ils eurent une fille, une petite gamine chétive, qu’ils estimèrent trop bonne pour l’école d’Auchinblae et qu’ils envoyèrent à l’académie de Stonehaven où on lui apprit à bien se tenir et à virevolter dans le gymnase avec un petit pantalon noir sous sa jupe. Ellison, quant à lui, commença à prendre du ventre, il avait le visage rouge, large et joufflu, des yeux verts comme un chat, et sa moustache pendait de chaque côté d’une petite bouche bourrée de fausses dents qui avaient coûté très cher et faisaient grand effet, toutes garnies d’or à l’intérieur. Et il portait bien sûr des guêtres et une culotte de cheval car il était vraiment devenu un bourgeois finalement; et quand il rencontrait une connaissance sur le marché, il s’écriait Mais c’est toi alors, mon vieux ! avec son fort accent irlandais, et l’autre rougissait de honte mais n’osait rien dire car c’était un homme qu’il valait mieux ne pas vexer. En politique, il disait qu’il était un conservateur mais tout le monde à Kinraddie savait bien ce que cela voulait dire et les gosses de Strachan, le fermier de Peesie’s Knapp, criaient

Sale noiraud t’as le nez à droite

T’es aussi moche que la vache de Turrif

chaque fois qu’il passait devant chez eux; parce qu’il avait envoyé un don au fameux bonhomme de Turrif qui avait dû vendre sa vache pour payer son assurance, et les gens d’ici disaient que tout ça, c’était rien que pour se faire valoir, lui et le bonhomme à la vache; et ils en riaient tous derrière son dos.

Lewis Grassic Gibbon est né en 1901 dans une famille de paysans pauvres du Nord-Est de l’Ecosse. A dix-sept ans, il se lance dans le journalisme sans grand succès puis il entre dans l’armée où il restera jusqu’à la fin des années 20.

Sa vie d’écrivain est très courte puisqu’il meurt d’une péritonite en 1935.
Longtemps interdit pour immoralité, Sunset Song (1932), premier volume de la trilogie A Scots Quair, est devenu un classique de la littérature anglo-saxonne.

Bibliographie