Publication : 26/08/2022
Pages : 304
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1216-6
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022612289

Supermarché

José Falero

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21 €
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9,99 €
Titre original : Os supridores
Langue originale : Brésilien
Traduit par : Hubert Tézenas

« Tout le monde imagine une vie meilleure, mon pote. C’est ce qui maintient les gens en vie, avec l’envie de vivre, en vrai », déclare Pedro révolté.
Peut-on devenir dealer d’herbe en restant fidèle à ses principes ? Peut-on utiliser les théories de Marx pour conquérir sa dignité ?

Dans les favelas de Porto Alegre, deux rayonnistes de supermarché, aux allures d’un Don Quichotte lettré et d’un Sancho Panza révolté, vont se lancer dans une aventure trépidante pour échapper à leur exploitation dans un travail mal payé et dénué de sens. Entre trafiquants, gangsters et vieux manuels d’économie lus dans les transports publics bondés, entre Marx et Tarantino, un premier roman plein d’humour, provocateur et stimulant.

  • "C’est un roman réjouissant et agréable que nous livre José Falero, avec en prime une autre vision des favelas. Il faut noter le parcours de l’auteur, lui-même issu de cette favela, qui a abandonné l’école à 14 ans; ce roman montre l’étendue de son talent et la pro messe d’une riche carrière littéraire !"
    Ophélie Drezet
    Page des libraires - Librairie du Tramway
  • "Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !" Lire la chronique ici
    Site America Nostra / Nos Amériques
  • "Un premier roman du Brésilien José Falero, dont la verve et l’insolence ne masquent rien des réalités dans sa ville symbole de Porto Alegre."
    Stéphane Bugat
    Le Télégramme
  • "Premier roman d’un jeune auteur né dans une favela de Porto Alegre, Supermarché séduit par le picaresque des situations, sa galerie de personnages, la drôlerie des dialogues, le rythme du récit. José Falero ne trempe pas sa plume dans le misérabilisme et sa peinture sociale est sans illusions : les pauvres veulent "devenir eux aussi des bourgeois" et s’enrichir sur le dos des autres. Cette comédie brésilienne sans folklore, aux accents de comédie italienne, vire au noir, mais il n’est jamais trop tard pour racheter ses fautes par la littérature."
    Christian Authier
    Le Figaro Magazine
  • "La lecture de ce roman nous ouvre des univers peu ou mal connus, caricaturés par des films à sensation. Mais dans ces quartiers où la misère est endémique, pour en sortir, l’illégal devient légitime. La personnalité de Pedro est un joyau, une perle rare, un homme qui peut arrêter les guerres entre bandes rivales par sa présence d’esprit et son calme, qui peut se sortir des pires situations. Une belle leçon de diplomatie et d’intelligence. On comprend aussi que la solidarité n’est pas un vain mot mais peut aller jusqu’au sacrifice ultime."
    Site Encres vagabondes
  • "José Falero insuffle une belle énergie à cette comédie sociale survoltée, sorte de Clerks du Rio Grande do Sul, qui recycle la vieille tradition du roman picaresque."
    Bernard Quiriny
    Trois couleurs
  • "José Falero connaît parfaitement les favelas, d'où il vient. Il en tire un roman picaresque, drôle et enlevé mais aussi noir et critique, aux personnages attachants, truculents et révolutionnaires."
    Laure de Hesselle
    Imagine demain le monde
  • "Il y a un plaisir indéniable à se faufiler dans les favelas de Porto Alegre, au Brésil, en suivant le guide érudit José Falero, né dans l’une d’elles en 1987. L’argot, les figures du quartier, les citations des films de Tarantino, les paroles de samba érigées en dictons populaires : tout fait de Supermarché un documentaire vivant en plus d’un roman picaresque porté par un tandem inoubliable. […] C’est compter sans le talent fou de l’auteur, bien décidé à renverser les règles du genre et du fatalisme social."
    Gladys Marivat
    Le Monde des Livres
  • "José Falero signe avec Supermarché un premier roman bluffant, dont le picaresque moderne, l’énergie électrique et l’humour bien senti entraînent inévitablement."
    Juliette Savard
    Lire Magazine Littéraire
  • "Bâti sur un sérieux propos sociologique, Supermarché est dopé par un argot et un humour hyper stimulants, avec une sacrée ruse et beaucoup de tendresse. Un plan parfait."
    Hubert Artus
    Causette
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    Radio Zinzine

 

1

sujet désagréable

– Ah ben ça, c’est vrai, tchê[1] ? Incroyable !

À l’évidence, le téléphone portable auquel s’adressait M. Geraldo n’avait pas été conçu pour des mains aussi énormes que les siennes. Il lui avait fallu rien moins que cinq tentatives pour composer correctement le numéro de son chef, M. Amauri, tellement il avait de difficultés pour appuyer sur une seule de ces touches minuscules à la fois. Et maintenant, enfin en contact avec ledit chef, il semblait incapable de croire que cet appareil lui permettait vraiment de se faire entendre, car il s’appliquait à hurler chaque mot de ce qu’il disait.

– Bon, de toute façon, c’est pas pour entendre parler de ces potins que je t’appelais, expliqua-t-il en pouffant de rire. En fait, je voulais te demander si on pourrait déjeuner ensemble aujourd’hui, pour discuter d’un sujet… euh… d’un sujet désagréable, on va dire.

Tout, de son ton de voix décontracté à la forme indirecte de sa question, tout avait été choisi au préalable avec le plus grand soin par M. Geraldo, qui était allé jusqu’à se répéter la phrase trois ou quatre fois pour se faire une idée de la manière dont elle sonnerait aux oreilles de son chef. Il savait mieux que personne que M. Amauri, en sa qualité de directeur de la chaîne de supermarchés Fênix, croulait sous les sacs de nœuds à démêler et n’avait jamais le temps de rien, raison pour laquelle il n’appréciait pas les invitations inopinées comme celle-là, même quand elles venaient du gérant le plus dévoué et le plus compétent qu’il dirigeait, ce que de fait M. Geraldo était, et même s’il y avait entre eux une grande amitié.

En effet, le directeur montra de l’agacement. Sans détour, il répondit aussitôt :

– Dis donc, Geraldo, quel que soit le problème que tu rencontres là-bas, dans ton magasin, tu as l’autonomie qu’il faut pour essayer de le résoudre seul. Et même tu n’as pas seulement l’autonomie, tu as aussi le devoir d’essayer de le résoudre seul. Après tout, c’est toi le gérant. Oui ou non ?

– Oui, bien sûr que oui, mais…

  1. Geraldo se racla la gorge, hésitant et déçu. Même s’il avait prévu la mauvaise volonté de son chef, il ne s’attendait pas à une objection aussi crue.

– … Tchê, si tu veux tout savoir, je ne suis pas fier, vraiment pas fier du tout de ce que je vais te dire, mais je pense, ajouta-t-il en improvisant, je pense que tu vas me comprendre. Ou, en tout cas, j’espère que tu vas me comprendre. Ce qu’il y a, c’est que je ne sais simplement pas quoi faire pour me débarrasser de ce problème que j’ai sur les bras. Voilà. C’est tout.

Et, dans un éclair d’inspiration, il risqua :

– Ah, toi aussi tu as été gérant dans le temps, Amauri, et je me demande si par hasard, à cette époque-là, tu ne t’es jamais, jamais-jamais, retrouvé comme moi en ce moment, à ne pas savoir quoi faire.

– Si… quelquefois… ça m’est arrivé quelquefois, oui… admit à contrecœur M. Amauri, ne voyant pas comment nier l’insinuation sans paraître présomptueux. Mais bon, tu ne peux vraiment pas le résoudre seul, ton problème ? Il est vraiment indispensable qu’on se voie pour débattre de cette question ?

– Bon sang, tchê, si je ne pensais pas que oui, c’est évident que je ne t’aurais même pas appelé.

Le directeur fit claquer ses lèvres à l’autre bout de la ligne.

– Entendu, alors. Puisqu’il le faut. Au même restaurant que l’autre fois, ça te va ? D’ici une demi-heure, d’accord ?

– Oui, oui, formidable, c’est parfait, acquiesça le gérant en savourant ce petit triomphe. Merci et à tout de suite, donc. Salut.

Il balança le téléphone dans un coin, se carra dans son fauteuil à roulettes, alluma une cigarette et se mit à contempler la petite pièce. L’endroit, encombré de choses auxquelles on ne trouvait jamais de place, ressemblait plus à un débarras improvisé qu’au bureau du gérant d’un supermarché. Tellement d’années coincé dans ce cagibi… Il était arrivé à la conclusion qu’il détestait cette pièce, mais cette fois il ressentait quelque chose de spécial à la contempler. Non pas qu’elle ait cessé d’être détestable ; au contraire. Il savait qu’il lui serait facile de raviver sa colère de toujours, car il suffisait, pour cela, de se concentrer sur les inconvénients de ce placard à balais. Toutefois, son inquiétude lui permit de se rendre compte, ce jour-là, de tout ce que cette pièce représentait, malgré sa petitesse et ses allures de débarras : un bon emploi, une vie stable, une position durement conquise… Il se demanda si ce bureau minuscule serait encore le sien longtemps, et, sur ce, il soupira. Il soupirait pas mal ces derniers temps.

C’était un homme trapu, avec une tendance à l’embonpoint, aux yeux protubérants toujours écarquillés, au nez épaté. Il y avait quelque chose de rude et de vulgaire dans son aspect : ses cheveux gris impeccablement coiffés et son visage lisse, sans barbe, ne parvenaient pas à lui conférer un air totalement civilisé. Il avait une voix grave et sonore, et un côté bonne pâte un brin ironique et intimidant, ce qui rendait dangereusement difficile de distinguer les moments où il plaisantait de ceux où il était sérieux. Ceux qui le voyaient ne pouvaient pas imaginer qu’il soit autre chose que ce qu’il avait l’air d’être : un type un peu brut de décoffrage, sans aucun glamour, malgré ses vêtements qui se voulaient élégants, un ex-pauvre ayant réussi dans la vie avec la plus pénible honnêteté. Ses subordonnés l’adoraient, car il ne s’énervait pas à la moindre erreur, n’était pas trop exigeant et ne jouait pas les tyrans, entre autres qualités également capables de séduire tout employé à peu près sensé. En revanche, il avait une vraie horreur des feignants, de ceux qui font tout pour ne rien faire. Il détestait qu’on se tourne les pouces. Lui-même, comme pour donner l’exemple, participait souvent aux travaux pénibles du supermarché, versant des litres et des litres de sueur, sans avoir à rougir devant ses subalternes les plus appliqués, même s’il occupait le poste de gérant et n’avait, à ce titre, aucune obligation de s’adonner à ce genre de tâche.

Après avoir fumé, il laissa le supermarché aux bons soins de Paulo, son chef de magasin et bras droit, pour se diriger vers le rendez-vous tout juste convenu avec M. Amauri. Il arriva au restaurant avant le directeur ; ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que celui-ci entra dans l’établissement, à grands pas, avec ses belles chaussures vernies à bout pointu – chaussures offertes par M. Geraldo lui-même, pour son dernier anniversaire, et qu’il avait regretté de lui avoir offertes dès qu’il l’avait vu les essayer, en se disant, mais un peu tard, qu’elles lui seraient mieux allées à lui. Ils se serrèrent la main avec enthousiasme et échangèrent de brèves salutations, en souriant largement ; puis ils appelèrent un serveur, et chacun passa sa commande. Les plats ne tardèrent pas à être servis et, quand cela arriva, on vit que tous deux étaient affamés.

– Au fait, et ton mal de dos, Geraldo ? demanda à brûle-pourpoint M. Amauri, après avoir bruyamment avalé un morceau de bifteck à peine mastiqué.

Il y avait de la curiosité et de la préoccupation sur son visage rougeaud et chevalin.

  1. Geraldo lâcha son couteau un instant pour faire un geste, comme s’il chassait une mouche.

– Ah, ne t’en fais pas pour ça, mon vieux. Mon médecin m’a dit que la douleur va diminuer jusqu’à disparaître, et bon, c’est ce que j’espère.

– Mais je parie qu’il t’a recommandé du repos.

– Oui. C’est vrai. Mais tu sais comment sont les médecins.

– Je sais comment tu es toi, souligna M. Amauri.

Le gérant leva les yeux au ciel, car il connaissait déjà sur le bout des doigts le sermon qui allait suivre. Il lui semblait quasiment impossible qu’une seule rencontre avec son patron ait lieu sans que ce maudit sermon refasse surface. C’était comme un rituel indispensable.

En effet, ce fut sur un ton de réprimande que le directeur continua :

– Tu ouvres le magasin le matin, tu fermes le magasin le soir… Premier arrivé, dernier parti… Tu ne te reposes jamais. Ce n’est pas vrai ? fit-il en secouant la tête. Écoute, rien ne t’oblige à ça, tu le sais bien. Tu pourrais partager les responsabilités avec le chef de magasin de ton unité, comme font tous les autres gérants. Pourquoi tu ne fais pas pareil, tchê ?

– Euh, c’est que j’aime bien garder un œil sur tout, répondit avec simplicité M. Geraldo, entre deux coups de fourchette et en haussant les épaules. On en a déjà parlé, Amauri. Et on a déjà aussi parlé de toi quand tu te pointes devant moi avec ces chaussures.

  1. Amauri n’était pas doué pour voir venir les détournements de conversation stratégiques. Mystifié, il sourit :

– Et je ne les avais même pas aux pieds, tu sais ça ? Je suis repassé à la maison et je les ai mises avant de venir ici, rien que pour te provoquer.

Il y eut ensuite un silence prolongé. Il ne faisait aucun doute que l’un et l’autre préféraient remettre à plus tard le sujet principal, après avoir mangé. Avant que les assiettes soient vides, toutefois, le directeur se rappela qu’il devait profiter de l’occasion pour annoncer :

– Je crois que bientôt, la semaine prochaine, je vais devoir réduire un peu tes effectifs, Geraldo. Apparemment, tout le monde a décidé de partir à la plage cet été. C’est l’enfer, là-bas : des queues énormes aux caisses, les clients qui râlent sur tout en permanence…

Il fronça les sourcils un moment pendant qu’il parlait, puis secoua la tête, essayant d’éloigner ce souvenir désagréable.

– Enfin. Une de ces pagailles, tu n’imagines même pas. Du coup je recrute des caissières de nos magasins d’ici, de la région métropolitaine, pour les envoyer dans ceux de Cidreira, Pinhal, Quintão, bref, partout sur la côte. Pour environ deux semaines, disons. Qu’est-ce que tu en dis ? Tu vas pouvoir m’aider là-dessus ?

– Oui, oui, j’ai une équipe de caissières au grand complet, expliqua fièrement M. Geraldo. En plus, c’est très calme par ici en ce moment, tu vois ? Ça doit être parce que, sur la côte, il y a toute cette cohue dont tu parles. Porto Alegre, c’est le désert ; on dirait que tout le monde a décidé de partir à la plage, c’est vrai. Oui, je dois pouvoir te céder jusqu’à trois caissières sans grand problème. Pour deux semaines, tu dis ?

– Peut-être plus. Toute cette affluence, ce n’est pas normal, même pour l’été, et je n’ai aucun moyen de savoir jusqu’à quand ça va durer. Pas exactement.

Ils se concentrèrent à nouveau uniquement sur le repas, les yeux rivés à leurs assiettes. Quand ils eurent fini de manger, ils rappelèrent le serveur. Non, merci, ils ne souhaitaient pas de dessert ; c’était du café qu’ils voulaient. Merci. Et l’employé débordé disparut, en emportant les assiettes sales et tout le reste et en promettant de revenir dans la minute avec le café. M. Amauri, alors, se redressa sur sa chaise, joignit les mains sur la table et croisa ses longs doigts.

– Très bien, très bien… dit-il, en souriant avec un détachement froid et poli, les paupières plissées. Et maintenant, passons à ce fameux sujet désagréable dont tu me parlais. J’avoue que je suis curieux, ajouta-t-il en regardant sa montre. Curieux et en retard, pour tout dire. Je vais devoir filer directement d’ici au siège. Je veux voir si j’arrive à résoudre une fois pour toutes ce problème de factures non émises. Alors ? Vas-y, envoie.

  1. Geraldo, cependant, ne répondit pas immédiatement. Il regarda sur le côté d’un air pensif en jouant avec le cure-dent qu’il avait planté entre ses lèvres. Comme s’il cherchait sur les tables contiguës les mots justes avant de se lancer.
  2. Amauri plissa encore plus les paupières. Était-ce seulement une impression ou est-ce que, pour la première fois, il entrevoyait des fissures dans l’assurance de son ami ? Il attendit patiemment, de plus en plus curieux, jusqu’à ce que ces yeux protubérants et écarquillés qu’il connaissait si bien reviennent sur lui avec résolution.

– Écoute, je vais aller droit au but, parce que c’est ma manière d’être, avertit le gérant en levant la main dans un geste défensif. Le problème, c’est les vols. Des vols et encore des vols. Des produits disparaissent de mes stocks (des biscuits, des boissons, des bonbons, des déodorants, de tout), et mes investigations ne mènent nulle part ! Je ne sais plus quoi faire, Amauri. Je n’ai jamais vu un truc pareil. Sacré nom, j’ai des voleurs parmi mes employés !

  1. Amauri assimila les informations en silence. Ses traits chevalins s’adoucirent même fugacement, comme si ces nouvelles, en fin de compte, ne se révélaient pas aussi graves que prévu, mais ensuite sa mine se referma. Il était en train de calculer les dimensions de l’iceberg dont M. Geraldo lui indiquait la pointe.

– Des suspects ? finit-il par demander.

Le gérant avait eu un moment de distraction, laissant sa langue agiter son cure-dent d’un côté à l’autre.

– Hein ? Des suspects ? Euh, oui… J’ai des doutes sur deux rayonnistes : Pedro et Marques.

– Licencie-les, alors, suggéra le directeur en haussant négligemment une épaule.

Mais, au même instant, il se fit la réflexion que cet entretien n’aurait pas été sollicité si les choses avaient été aussi simples.

Et, en effet, M. Geraldo secoua la tête.

– Non, ce n’est peut-être pas le mieux à faire. Je n’ai aucune preuve contre eux. Si c’est eux qui chapardent, ils ne laissent pas de traces, tu vois ?

– Du méfait bien fait.

À ce moment-là arrivèrent les deux tasses de café. Et elles arrivèrent toutes seules, par magie, ou c’est comme cela que s’en souviendraient MM. Geraldo et Amauri, tellement absorbés qu’ils ne s’aperçurent même pas de la présence fugace de l’agile et silencieux serveur. Ils burent à petites gorgées, méditatifs. Puis le directeur dit :

– Bon, mais si tu suspectes ce Pedro et ce Marques, il ne faut pas les lâcher. Tu as déjà visionné les images du système de surveillance ?

– Oui, oui. Et rien. Dessus, ils ne font rien de louche.

– Laisse-moi te poser une question, Geraldo ; pourquoi est-ce que tu les soupçonnes, en fin de compte ?

– Une intuition, répondit le gérant, laconique, en levant sa tasse de café et en évaluant l’expression de l’autre à travers la vapeur que le liquide exhalait.

  1. Amauri tenta de se retenir, mais il finit par rire.

– Quoi, tchê, une intuition ? J’ai toujours entendu dire que c’était un don féminin, ça.

– Ah, arrête tes conneries, mon vieux ! Je suis sérieux. Je ne les sens pas. Ils sont du genre rebelle, tu vois ? Ils n’aiment pas qu’on leur donne des ordres, ils se fichent de la hiérarchie. Ils ne me respectent pas. Et ils sont tout le temps fourrés ensemble dans les allées du supermarché, tout le temps à se faire des messes basses, ajouta M. Geraldo, que le seul fait de parler de ces deux employés perturbait visiblement. Mais bon, ça s’arrête là. Tu m’as demandé si j’ai des suspects, pas vrai ? Eh bien, j’ai des doutes sur eux. Il n’y a qu’eux dans mon staff que j’arrive à imaginer faisant ce genre de chose. Sauf que je n’aime pas tirer à l’aveugle, Amauri. Si je n’ai pas la certitude que Pedro et Marques sont vraiment responsables de ces vols, comment je pourrais les licencier ?

– Mais c’est quelquefois inévitable, mon ami. Pour tenter quelque chose, tu sais ? On est tous obligés, à un moment ou à un autre de la vie, de tirer quelques balles à l’aveugle. Franchement, si tes investigations, comme tu l’as dit toi-même, ne mènent nulle part, pourquoi tu ne les licencies pas tous les deux pour voir ce que ça donne ?

– Parce que Pedro et Marques… bon, si on laisse de côté l’aspect disciplinaire… Bref, bref, la vérité c’est que je n’ai pas mieux qu’eux comme rayonnistes, d’accord ?

S’apercevant que cette déclaration laissait M. Amauri un peu perplexe, M. Geraldo haussa les épaules et expliqua :

– C’est peut-être l’expérience, je ne sais pas. Les deux ont déjà travaillé pour d’autres chaînes, plus grosses que la nôtre. Ils sont rebelles ? Oui, ils sont comme ça. Mais, écoute, je dois bien reconnaître qu’ils savent travailler comme peu de gens. Tiens, ils me font même penser à moi quand j’étais rayonniste ; la seule différence, c’est que moi je n’étais pas rebelle. Je marchais droit. Crois-moi : ce serait vraiment dommage de les renvoyer tous les deux pour découvrir ensuite que je me suis trompé. On est en plein été, Amauri, et en cette saison, tu le sais, on a du mal à recruter des nouveaux. Et en recruter deux qui travaillent comme eux, je te dis pas.

À ce stade, MM. Geraldo et Amauri firent une nouvelle pause pour siroter leur café. Du bon café. Très bon. Tellement bon que le directeur tint à exprimer son approbation d’un “hmmm” prolongé.

– Dis donc, j’avais oublié qu’il était aussi bon, le café d’ici, commenta-t-il.

Puis il se pencha un peu en avant et revint à leur sujet, cette fois en parlant d’une voix légèrement plus basse qu’il ne l’avait fait jusqu’alors :

– Écoute, Geraldo, qu’aucun de nos employés n’entende jamais ça, mais la vérité c’est que nos magasins sont déjà on ne peut plus vulnérables à ce genre de problème que tu rencontres. On ne peut pas surveiller tous nos employés tout le temps, et ils connaissent les magasins mieux que personne, ils connaissent les endroits que les caméras de surveillance ne couvrent pas, ils connaissent les habitudes des vigiles… S’ils veulent vraiment voler des produits, s’ils se mettent ça en tête, qui pourrait les en empêcher ? On a peu de chances de les prendre la main dans le sac. En plus de ça, mon ami, tu as déjà entendu dire qu’il suffit d’une seule pomme pourrie dans la corbeille pour que toutes les autres pourrissent aussi, pas vrai ? Eh bien voilà. Un employé malhonnête, ça va toujours chercher à corrompre les honnêtes. Toujours, toujours. Plus il a de complices, mieux c’est pour lui, et, bien sûr, pire c’est pour nous.

Il vida sa tasse de café en deux longues gorgées et regarda à nouveau sa montre, surpris par la position avancée des aiguilles dorées.

– Ah mais dis donc, tu as vu l’heure qu’il est, tchê ! Je suis à la bourre… Bon, soyons pragmatiques. Tu crois que les vigiles de ton unité sont mêlés à cette histoire ? Est-ce qu’ils pourraient fermer les yeux sur ces vols, ou même voler aussi ?

Le gérant secoua la tête.

– Franchement je ne sais pas, Amauri. Je n’ai rien de palpable, et c’est justement ça qui m’inquiète. Ça fait déjà plus de deux mois que j’ai repéré le truc et je n’ai rien réussi à découvrir jusqu’à maintenant, alors que les vols n’ont fait qu’augmenter dans le même temps. J’ai l’impression de chasser un satané fantôme ! J’inspecte régulièrement les casiers des employés : rien ; j’inspecte leurs sacs quand ils s’en vont : rien. On dirait que les produits disparaissent purement et simplement du stock !

– Très bien… fit M. Amauri, pensif mais déjà en train de se lever. Très bien, très bien… Écoute, voilà ce qu’on va faire : on va renforcer la sécurité de ton magasin. Je vais téléphoner à deux ou trois autres unités tout à l’heure pour voir s’il y aurait moyen de te prêter quelques vigiles, ça te va ? C’est une mesure provisoire, évidemment ; on verra plus tard ce qu’on fait.

L’idée sembla plaire à M. Geraldo.

– Oui, oui, formidable ! Et tu penses pouvoir me les avoir pour quand, ces vigiles, au fait ?

– Dès demain, je dirais. Mais je t’appelle dans la journée pour te confirmer ça, ajouta M. Amauri en regardant sa montre une fois de plus. Écoute, je dois y aller, Geraldo.

– Alors salut, Amauri. Et merci. J’attends ton coup de fil.

– Salut. Je te laisse régler ; la dernière fois, c’était moi. Et ne t’en fais pas, hein, on va y mettre un point final à cette histoire.

Ils se serrèrent la main, et le directeur partit en hâte vers la rue ensoleillée.

Le gérant s’autorisa une dernière tasse de ce bon café avant de retourner au supermarché. “Et ne t’en fais pas, hein, on va y mettre un point final à cette histoire.” Ces paroles de M. Amauri continuaient de résonner dans son esprit, réconfortantes. À ce qu’il semblait, son bon emploi, sa vie stable, sa position durement conquise, bref, tout était sauvé.

 

 

2

rêve de richesse

Un territoire vaste, localisé à l’extrême est de Porto Alegre : un territoire qui, tout en se traînant dans un processus d’urbanisation interminable, présentait encore de nombreux vestiges de son lointain passé rural ; un territoire où il était encore possible de voir, à l’œil nu, la forêt atlantique partir en fumée petit à petit, où il était encore possible de suivre, en temps réel, l’action corrosive des métastases civilisatrices apportées par les caravelles plus d’un demi-millénaire auparavant ; un territoire couvert de collines, parmi lesquelles montait, descendait et zigzaguait, montait, descendait et zigzaguait, comme sur des montagnes russes géantes, la route João de Oliveira Remião. Voilà comment on pouvait décrire l’un des plus grands quartiers de la capitale gaúcha : Lomba do Pinheiro.

Née de l’avenue Bento Gonçalves, près de la limite entre Porto Alegre et Viamão, la route João de Oliveira Remião proposait, d’entrée de jeu, la première de ses nombreuses côtes, en menaçant déjà d’offrir le ciel comme destination. Non pas que Lomba do Pinheiro soit un paradis. C’était plutôt le contraire, à vrai dire : à l’écart du centre, hors d’atteinte des tentacules des pouvoirs publics, abandonnée à son propre sort, elle s’était construite une effrayante réputation de terre sans loi, où les plus abominables barbaries n’étaient pas un motif de surprise ; et cette réputation, malheureusement, n’était pas si éloignée de la réalité. Des dizaines de petites favelas composaient le quartier, et toutes grandissaient, grandissaient sans aucune planification sur les bords de la route, toutes se répandaient en désordre sur des pentes abruptes, toutes avaient pour frontière une zone de broussailles. Parmi elles, il y avait Vila Viçosa et Vila Nova São Carlos, qui, recroquevillées dans leur insignifiance au cœur de Lomba do Pinheiro, tendaient à faire partie l’une de l’autre comme des sœurs siamoises.

[1] Interjection typique du Rio Grande do Sul, indiquant qu’on s’adresse à un ami, un camarade, une personne connue. (Toutes les notes sont du traducteur.)

 

José Falero

Bibliographie