Publication : 23/04/2015
Nombre de pages : 176
ISBN : 979-10-226-0138-2
Prix : 17,50 €

Tout ce qui m’est arrivé après ma mort

Ricardo ADOLFO

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Titre original : Depois de morrer aconteceram-me muitas coisas
Langue originale : Portugais (Portugal)
Traduit par : Elodie Dupau

« Et je n’arrivais pas à m’habituer à vivre mort. »

Brito a émigré clandestinement dans une ville qu’il ne connaît pas et dont il ignore la langue. Un dimanche après-midi, à la suite d’un incident dans le métro, après avoir fait du lèche-vitrine avec sa femme et son fils, il se perd et ne retrouve plus le chemin de sa maison. Le retour chez lui s’avère impossible. Après une nuit d’errance dans la ville, où il ne rencontre que des étrangers qui ne parlent pas sa langue, il se rend compte que s’il ne demande pas de l’aide il se perdra pour toujours, mais que s’il le fait il détruit tout son rêve d’une vie nouvelle.

En moins de 24 heures l’auteur explore ce que signifie vivre en ayant l’impression d’être immigré à l’intérieur de soi-même, ce qui s’avère plus difficile que l’exil.

 

« Une lecture sublime ; un Portugais qui écrit des livres comme Almodóvar fait des films. »

Néon (Allemagne)

  • "Un récit qui fait mouche, juste et sans faux airs..." Lire l'article ici

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1.

La vie lui réussissait plutôt bien

on peut y aller non ? j’ai dit à Carla

minute, j’arrive, elle m’a répondu en s’enfilant dans une ruelle qui s’enfuyait de la rue haute, attirée par les aubaines. On faisait du lèche-vitrine depuis plus de trois heures déjà, et tout était vu et revu. C’est pas qu’il y avait grand-chose à voir. Les rues hautes étaient de plus en plus pauvres en offre et la dernière mode était de fermer des boutiques plutôt que d’en ouvrir. Au lieu de vitrines luxueuses capables de faire fondre le portefeuille des plus radins, elles offraient des devantures condamnées, des façades aveugles, clouées à coups de marteau pour cacher ce qu’il n’y avait pas à vendre.

De l’autre côté de la rue, deux échoppes à la légalité douteuse vendaient des babioles diverses. La première, plus spontanée, misait sur la variété, sur des produits qui tombaient la nuit de camions endormis ; elle proposait du poisson séché, des seaux, des cabas, des piles, des os en plastique pour le chien, des lentilles, que des trucs dont on avait un besoin fou. La seconde, plus cohérente, pariait sur les valises et sacs de voyage avec ou sans roulettes, mais son offre était quand même un peu bordélique, on aurait dit que les restes mortels de plusieurs boutiques de bagages s’étaient réunis ici pour un dernier soupir.

Je suis resté en arrière avec le gosse qui donnait des coups de pied dans un caillou. Depuis qu’il ne portait plus de couches je l’entraînais à centrer du pied gauche. C’est pas que je tenais à en faire un multimillionnaire, collectionneur de voitures, maisons, bateaux et top-modèles, mais s’il se dirigeait vers cette voie-là ça ne m’embêterait pas non plus. Et s’il avait deux pieds droits, encore mieux.

Sous prétexte que je lui abîmais les chaussures, sa mère nous a ordonné d’arrêter l’entraînement et de venir près d’elle. Elle voulait savoir ce que je pensais de la valise rouge géante que le cousin de l’échoppe essayait de lui vendre. Moi je n’en pensais rien. Le seul voyage au programme était celui en métro pour rentrer à la maison, et si un autre était prévu je n’étais pas au courant et on avait une valise à la maison. Elle était cassée, disait-elle. Et puis celle-là était assez grande pour servir de mini garde-robe. Sans compter les poches intérieures et extérieures, les sangles supplémentaires, les roulettes qui tournaient dans tous les sens, le tout pour presque rien, comme le cousin tenait à l’écrire sur son carnet. À moi elle me paraissait très chère mais, comme elle disait, je n’avais pas la moindre idée du prix d’une bonne valise. (Un commentaire qui rendait sa question inutile, mais bon, j’avais l’habitude.) J’ai essayé de repousser la chose, de dire qu’on y penserait mieux plus tard. Pas maintenant, là, comme ça, à la va-vite, sans avoir le temps ; il fallait vraiment qu’on y aille. Je voulais encore passer au café pour parler avec un des cousins d’un travail qui pouvait tomber bientôt. Elle a demandé quel travail. Je lui ai répondu que je ne savais pas trop et que c’était justement pour ça que je devais y passer. Sans un regard, elle a rétorqué que ce que je voulais, c’était aller voir le match et elle a continué à évaluer la penderie naine. Je me suis tu, ce n’était pas complètement faux. Puisque j’y allais, j’en profitais pour voir le match. Il n’y avait aucun mal à ça et puis ce n’était pas tous les jours qu’une équipe de chez nous venait sur l’île avec des chances de se distinguer.

Et puis ce qu’elle oubliait c’était qu’autour d’une table ou d’une autre il était toujours plus facile d’engager la conversation, de voir si quelque chose tombait. Une proximité se créait. La confiance se gagnait. Un cousin de bonne compagnie pour voir le match devenait plus facilement apte à faire quelques livraisons, nettoyer quelques entrepôts, abattre quelques murs. N’importe quoi payé à l’heure. Du temps contre de l’argent, propre. Sans bavardages inutiles.

Le cousin de l’échoppe a dû flairer mon impatience ou mon manque d’intérêt. Il s’est approché de Carla et lui a montré comment la valise pouvait se plier par la moitié et en accueillir une autre par-dessus. Une plus petite, comme celles des hôtesses de l’air ou des cadres supérieurs. Alors qu’on n’avait besoin d’aucune valise, on allait repartir avec deux. Et comme il était vraiment très gentil, il nous offrait un cadenas à code avec. Un peu plus et on sort d’ici avec tout son bazar sous le bras, j’ai lâché tout bas pour ne pas qu’elle m’entende ni rester sans rien dire. En réalité je n’avais pas la moindre idée de tout ce qu’elle avait à emporter, et encore moins où.

Apparemment même les valises ça s’essayait. Comme si elle testait des chaussures neuves, Carla s’est mise à déambuler avec le bagage à la main. Elle a descendu le trottoir, l’a remonté, a roulé, tenté de zigzaguer. Le petit a voulu se glisser dedans mais elle l’en a empêché, sous prétexte qu’il n’y rentrait pas, ce qui était faux, il y avait de la place pour deux comme lui. Et elle a continué, comme une vraie star. D’ailleurs elle en devenait même jolie. Elle paraissait plus jeune, plus vive. Mais pas la peine de me regarder, tout cela ne m’impressionnait pas assez pour lui dire que oui, la valise lui donnait un air distingué, l’air de quelqu’un vivant confortablement à l’étranger.

Moi si j’allais quelque part, je glissais les affaires dans mes poches. Et puis les trucs en plus je les mettais dans le sac à dos. Mais elle s’entêtait, elle la prenait, à ce prix-là il fallait vraiment en profiter, un jour ou l’autre la crise allait arriver et emporter cette occasion unique. Et puis quand on rentrerait au pays ça ferait son effet. Je lui ai dit que oui. Et encore plus si on y mettait un cochon à l’intérieur. Elle n’a pas apprécié la plaisanterie et s’est avancée pour payer, tandis que j’essayais de lui expliquer que justement, à cause de la crise, on ne pouvait pas se permettre de telles bêtises. Mais pour elle non. Ça faisait un moment qu’elle économisait pour une chose valable et ce coffre roulant était l’investissement parfait. Non seulement elle réglait son problème d’économies, mais en plus elle m’apprenait à ne pas la contrarier quand il s’agissait de son argent. J’ai encore tenté de lui faire remarquer qu’une valise de si bonne qualité, de marque et tout, attirait beaucoup l’attention et que si par hasard on rentrait au pays en avion elle se la ferait sûrement voler. Elle a rétorqué que je ne faisais que psychoter et elle a sorti de son porte-monnaie les billets pliés en quatre.

J’ai renoncé, je lui ai demandé de se dépêcher, encore une fois sans résultat, et j’ai attendu collé au petit. Si elle voulait la prendre qu’elle la prenne, mais au moins qu’elle arrête ses manières. C’était juste une valise, pas besoin de sourire davantage à ce type, il ne lui faisait aucune faveur, et il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle lui racontait. À la sortie de l’usine on pouvait en avoir au moins dix pareilles pour le même prix, j’en étais sûr. Avec un peu de temps je pouvais même lui en trouver l’adresse.

Pour éviter d’envenimer les choses et tenter de m’échapper au café sans trop batailler, je lui ai passé le petit et me suis offert de prendre la valise. Elle a compris et accepté la proposition de paix. La volonté accomplie de madame me donnait un crédit à utiliser comme bon me semblait.

Avec la valise, dans la rue, je me suis senti tout de suite plus distingué moi aussi, plus voyageur, plus grand, ayant plus d’allure – comme si je venais d’un endroit très intéressant et me rendais dans un autre meilleur encore. Je ne lui ai pas dit, c’était inutile de lui faire ce plaisir passé cinq minutes. J’ai continué la tête haute et regretté pour la première fois qu’il n’y ait pas davantage de monde dans la rue. Cette valise était vraiment bien conçue. Un braquage parfait, une poignée sûre, si ça se trouve elle pouvait même faire des dérapages. Mine de rien, elle avait fait un super achat. Il lui arrivait de ces trucs, la vie lui réussissait plutôt bien. Finalement j’aurais dû encourager l’achat de l’autre plus petite. Pour aller au supermarché, au parc, y mettre le goûter du petit, le journal, les boîtes de haricots et les briques de lait. J’aurais peut-être l’air d’un cadre supérieur en revenant de la boulangerie.

t’en penses quoi ? m’a demandé Carla

de quoi ?

de ce qu’on aurait dû faire ?

pour la valise ?

non, pour ta connerie

elle pourrait être plus conne

ça oui

tes remarques on peut s’en passer

pour la valise, en fait ça coûte pas si cher avec des roulettes

ben non, mais un poil plus léger ça serait mieux

mieux pour quoi ?

pour courir par exemple

pourquoi tu veux courir avec ?

le jour où tu seras à la bourre pour prendre l’avion tu verras

c’est une valise de soute

Cette discussion n’aidait pas. Parler et conduire la valise en même temps, c’était trop. J’ai utilisé mon crédit, je lui ai demandé de se dépêcher et j’en suis resté là. J’ai pensé que même sans la valise de cadre supérieur je pouvais aller au café avec celle-là. Je laisserais Carla et le petit en chemin, elle n’avait pas assez de mains pour tout, et en me grouillant je pourrais y être pour la deuxième mi-temps. Si on m’interrogeait sur le bagage je dirais que j’étais parti quelques jours et que j’arrivais tout droit de l’aéroport. Je pouvais être allé au pays comme ailleurs, où on allait aussi en avion. Tout de suite ça avait une autre allure.

Grâce à mon crédit d’avance on n’est pas revenus aux quelques vitrines pas encore bouchées. On est allés direct à la station de métro à trois arrêts de là. On aurait pu le prendre plus près pour descendre à notre station, mais c’était risqué. Les couleurs des lignes se multipliaient et les correspondances à l’intérieur des stations étaient pleines de pièges pour les moins initiés, comme nous. La promenade était aussi une excuse de Carla pour se balader un peu plus et repérer un autre parcours, de façon à éviter les rues pleines de boutiques fermées la prochaine fois.

Avant de franchir la barrière j’ai fait passer la valise au-dessus (j’avais raison, trois ou quatre cents grammes en moins auraient rendu la chose beaucoup plus agréable), puis donné la carte au petit. S’il y avait une chose qui le rendait heureux c’était bien d’ouvrir la barrière grâce à ce tour de magie. Comme s’il avait une carte toute-puissante. Seulement il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la même carte n’ouvrait pas la porte de la maison. Il insistait, essayait toutes les portes du couloir jusqu’à trouver les restes d’un vélo ou d’une télévision et la jeter par terre, oubliant aussitôt la mission commencée cinq minutes plus tôt. Je devais lui faire travailler son attention, son engagement à mener une tâche à bien. Toute cette distraction était bien trop enfantine.

Descendre les escalators avec une valise de ce type, c’était tenter le diable, pour renforcer mon avis sur la chose. Avec les marches trop étroites et les roulettes qui partaient dans tous les sens faute de frein, impossible de s’en tirer sans employer les grands moyens. J’ai renoncé. Je l’ai prise dans mes bras et suis resté raide, la vue bloquée, à attendre que Carla m’annonce la fin pour pouvoir sauter en aveugle vers l’inconnu.

Sur le siège du métro je me suis rapproché d’elle pour ne pas frotter mes jambes à celles de la cousine du siège d’à côté. Le métro a pris une grande inspiration, fermé ses portes, est parti puis s’est arrêté aussitôt. Le mouvement vers l’avant a changé de sens d’un coup, renversant le gobelet de café au lait de la cousine dans son cou. Sans gêne, la nana a exprimé haut et fort sa mauvaise humeur. Les fils de pute, ils savent même pas faire marcher cette merde, j’imagine qu’elle a dit, en oubliant que la caféine délavée descendait lentement vers son décolleté, avant d’y mourir en une tache.

J’ai regardé autour. Rien. Il n’était pas coincé. Et c’était sûrement pas un plongeon suicide, vu que se jeter sur la ligne ça se faisait d’habitude à l’arrivée. Personne d’autre ne semblait s’inquiéter de cette absence de mouvement. J’ai pensé que ça venait de moi, peu habitué aux manies du métro. Je me déplaçais presque toujours à pied et si j’avais besoin d’aller plus loin je prenais le bus : plus lent, plus commode, moins cher. En vérité j’étais allé plus loin une seule fois, mais je connaissais une ou deux personnes qui le prenaient souvent et autant d’autres qui, même sans l’utiliser, étaient unanimes sur leur préférence pour ce moyen de transport au-dessus de la ligne d’eau.

Carla n’a pas bronché. Elle voulait juste rentrer à la maison. Elle a refermé ses yeux maquillés de noir et ramené la tête du petit contre sa poitrine. Sa chaleur à lui l’aidait à s’endormir, elle. Il s’est frotté le nez sur la poitrine de sa mère et a continué à baver sur les leggings gris qu’elle portait sous une microjupe rose. Il n’y avait plus d’espace entre ses cuisses et elle avait pris du ventre, mais elle avait encore des jambes. Elle restait grosse. Et quand elle mettait son soutien-gorge renforcé, ça lui faisait une poitrine bien remontée, bien haute, comme si elle ne croyait pas à la force de la gravité et encore moins à celle de l’âge.

Perdu dans la contemplation du petit, qui se frottait toujours sur la poitrine de ma femme, je n’ai pas remarqué que le haut-parleur commençait à parler au-dessus de ma tête. Il a répété plusieurs trucs sur un ton peu aimable. La cousine à la tache s’est levée l’air irrité avant de sortir lentement en fixant son café au lait. Vu sa tronche ce n’était pas des bonnes nouvelles. J’ai porté la main à ma calvitie, senti qu’il était temps de demander à Carla de couper les touffes restantes, et commencé à me masser le côté gauche de la nuque, boycotté par mon pull rouge qui portait des inscriptions dans une langue étrangère et avait rétréci dans le séchoir de la laverie du bout de la rue.

Petit à petit on est restés presque seuls dans notre ignorance, jusqu’à ce que la voix revienne et emporte ceux qui attendaient avec nous un nouveau départ qui rattraperait le premier, faux. Sans savoir ce que la voix cherchait à communiquer j’ai pris la valise et nous sommes sortis sur le quai, où les îliens parlaient en des termes mystérieux. Ils semblaient calmes, habitués à ce type de discussion. Carla m’a suivi en tirant sur sa microjupe pour cacher la tache de bave, ainsi que ses fesses qui s’obstinaient à en sortir. Tellement, que je lui avais déjà dit d’arrêter les frites. C’est que même en travaillant douze heures par jour, elle n’arriverait jamais à brûler autant de graisse. Tout le lard qu’on avale doit bien atterrir quelque part.

elle te serre un peu cette jupe on dirait, je lui ai dit

tu veux dire que chuis grosse ?

je parlais juste de la jupe

la jupe a pas bougé

alors oublie, mais doit y avoir un problème de métro

change pas de sujet

je change pas de sujet, c’est eux qui nous disaient de sortir

ils ont dit ça ?

chais pas mais y a un autre qui va arriver c’est sûr, je lui ai dit, sans comprendre moi-même comment un autre métro pouvait débarquer si celui-là ne réussissait même pas à passer la première. De toute façon, il devrait reprendre son chemin, alors j’ai essayé de convaincre Carla d’y entrer à nouveau.

C’était un choix à contre-courant, un choix visionnaire, qui a fait de nous le centre de toutes les attentions. Elle a tenté de résister à la logique de ma décision, alors que j’avais l’impression de voir le métro se mettre en marche et souffler. Et nous on restait plantés là tandis que les gens les plus rapides et sans enfant dans les bras arrivaient à se frayer un chemin parmi la foule. Ça me semblait injuste. On était arrivés ici assis. Ça faisait un droit acquis. On avait une valise et un enfant dans les bras. Ça faisait trois droits. Seulement moi je les connaissais ces gens-là. Toujours pleins de bonnes manières, mais quand ils entraient dans le wagon au moment où la sonnerie retentissait on aurait dit les poules de la cousine au village, fuyant la main qui voulait les promouvoir au rang de pot-au-feu.

On est remontés. De l’autre côté de la vitre les îliens nous observaient. On était vraiment seuls dans notre décision. Carla a accusé cette attention excessive et s’est mise à tirer sur une de ses mèches bouclées. Moi je la préférais avec les cheveux lisses, mais apparemment la nouvelle mode c’était lisse dessus et bouclé sur les côtés. L’avis de la mode était toujours le plus fort.

Je lui ai expliqué qu’il n’y avait pas de problème et, contrairement à elle, cela m’a encore plus convaincu. Elle n’était pas d’accord – c’était la spécialité de la maison. Elle s’est levée. S’est rassise. A recommencé. A insisté malgré ma conviction. Pas de chance. Elle a insisté encore, avec son autorité de mère. Encore moins de chance. Cette autorité-là faisait de moi un père et, compte tenu de la tradition de nos maisonnées d’origine, la parole du chef de famille n’était pas vraiment discutable. Elle m’a dit d’ouvrir les yeux, de regarder dans quel pays j’étais, qu’elle n’était pas ma mère, et elle est sortie avec le petit dans les bras.

Je ne l’ai même pas regardée. Je suis resté accroché à la valise. C’était du bluff. De l’intimidation pure. Je lui ai donné trois secondes pour revenir calmée. Plus même, mon esprit était clair. Il ne pouvait que l’être. Le métro a soufflé. Confirmant que j’avais raison. Les portes se sont fermées. J’ai été enfermé de mon plein gré. De l’autre côté Carla a essayé de me sauver avec l’aide d’un de ces barbus qui sortent dans la rue en chemise de nuit. La porte n’a pas cédé. Carla s’est mise à taper sur la vitre, et sur moi en même temps, en proférant des commentaires pas très corrects sur mon intelligence. Derrière elle j’ai remarqué une nana qui portait la main à sa bouche pour se retenir de rire. Pôv’ conne. C’était drôle de voir un père de famille sur le point d’être emporté à l’autre bout de la ligne ? Pas vraiment, et d’ailleurs sitôt sorti de là j’allais penser à le lui dire en pleine face – pôv’ conne.

tu me traites de pôv’ nulle là ? elle m’a crié

c’est pas pôv’ nulle, c’est pôv’ conne

et tu continues ?

c’est pas pôv’ nulle c’est pôv’ conne, et c’est pas toi c’est elle là

espèce de gros nul, t’écrases même pas en plus

Ça ne valait pas le coup. Je l’ai laissée dans son ignorance. Le métro s’est mis en marche et dans les visages sur le quai j’ai vu à quel point j’étais coincé. Au bout de la ligne j’allais être arrêté, verbalisé, emprisonné, tabassé. Le tout sans savoir pourquoi. Sans même pouvoir m’expliquer. Si j’arrivais à m’enfuir je ne connaissais pas le chemin de la maison, et si par miracle je réussissais à mettre les clés dans la serrure cette nuit-là, j’allais l’entendre, Carla – et les voisins aussi. Encore une fois ma capacité d’anticipation me trahissait. Impossible de compter sur moi, je faisais bourde sur bourde. Peu à peu Carla et les visages bouche bée se sont éloignés. Le métro a pris de la cadence. Et je me suis dirigé vers l’alarme. J’ai suspendu mes soixante-douze kilos à la poignée rouge et tiré sur la corde métallique, jusqu’à ce que la sonnerie d’urgence retentisse.

Alors que j’écrasais la poignée pour ne pas tomber sous le coup du freinage, j’ai noté que l’alarme était différente de celle du train qui passait à quelques kilomètres du village et qu’on avait l’habitude, jeunots, d’arrêter à mi-chemin, après le pont, pour ne pas avoir à marcher de la halte du village voisin jusqu’à chez nous. Ce n’était pas un arrêt très populaire, mais comme le contrôleur avait laissé une demi-jambe à la guerre, les festivités n’avaient jamais dépassé quelques insultes et des promesses de misères diverses, qui se perdaient en un instant parmi les bétonnières et le boucan des engins séparant la montagne en lots de une ou deux maisonnettes. Un paradis de possibilités qu’on explorait le week-end en sautant sur les monticules de sable, en organisant des duels avec des restes de ferraille abandonnés, en faisant des courses entre les étais de ciment, en descendant d’urgence à l’hôpital les os à l’air.

Sans la distorsion du système audio, la voix du haut-parleur s’est matérialisée en face de moi dans un corps aux épaules larges et sans cou. Énervé, le type m’a dit plein de trucs à toute vitesse – je n’en ai pas compris un seul. Il s’est entêté à répéter un ou deux sons spécifiques. Aucun ne m’a paru sympathique ou amical. À contrecœur, il a ouvert la porte et reproduit ces mêmes bruits tout en revenant vers la cabine du conducteur. Je me suis excusé plusieurs fois, j’ai répété que ça n’arriverait plus et essayé d’approcher Carla. Je n’ai pas eu droit au savon auquel je m’attendais et je lui ai présenté les excuses que le chauffeur n’avait pas comprises. Elle a fait un pas sur le côté et serré le petit dans ses bras pour ne pas me frapper. J’ai fini par ne pas traiter la pôv’ conne de pôv’ conne, pour aller contre l’instinct qui m’avait presque mené au bout de la ligne. J’ai décidé qu’à partir de maintenant je devrais systématiquement faire le contraire de ce que je trouvais sensé. J’allais mal faire les choses pour bien m’en tirer.

On a entendu une autre voix, accrochée au toit de la station trouée. Elle en a dit assez pour provoquer une débandade immédiate sur le quai, avant de disparaître dans un des nombreux trous qui ressemblaient à des vestiges de la guerre. Nous on n’en a pas compris une virgule. La vie continuait à se passer en version originale non sous-titrée.

J’ai tenté de renouer le dialogue avec Carla. Elle ne s’est pas laissé faire. Elle s’est assise sur le banc au pied du distributeur de boissons et de sucreries et elle est restée plantée là. Je lui ai demandé pardon. Plutôt deux fois qu’une d’ailleurs. Je ne me suis pas mis à genoux mais je me suis baissé. Cette conne, elle m’a regardé de haut et s’est tournée de l’autre côté. Ses jambes lui pesaient après un après-midi entier à découvrir tout ce qu’on n’avait pas, ça se voyait. J’ai garé la valise à côté du banc. Je ne savais pas vers où les gens étaient partis ni comment le découvrir. Si ça se trouve on était les seuls à aller bien. J’ai répété ce même doute pour voir s’il se transformait en certitude, ou si le métro arrivait, ou si Carla se levait et disait – allez viens on se casse.

Ricardo Adolfo est né à Luanda, en Angola, en 1974. Il a vécu à Lisbonne, Macao, Londres, Amsterdam et il réside actuellement à Tokyo. Publicitaire, il est l'auteur de romans, nouvelles, fictions courtes et livres jeunesse. Depuis l'étranger, il croque son pays, le Portugal, avec humour et ironie, souvent sans concession. Il nourrit ses écrits d'un quotidien qu'il aime à saisir au détour d'un dialogue, d'une situation, d'un événement. Ses romans ont été publiés en Hongrie, en Espagne, en Suède et au Japon.

Bibliographie