Publication : 14/03/2013
Nombre de pages : 240
ISBN : 978-2-86424-913-9
Prix : 18 €
Disponible

Traduire Hannah

Ronaldo WROBEL

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Titre original : Traduzindo Hannah
Langue originale : Brésilien
Traduit par : Sébastien Roy

Max arrive de Pologne dans les années 30, il est cordonnier dans le quartier du port à Rio de Janeiro. Quand la dictature décide de surveiller les “subversifs” étrangers, la police oblige Max à traduire tout le courrier échangé en yiddish. Et traduire Hannah, les lettres si sages, si édifiantes qu’elle écrit à sa sœur Guita à Buenos Aires, bouleverse la vie du cordonnier. Il part à sa recherche.
Entraîné dans une avalanche de péripéties cocasses, Max va recevoir une étrange éducation sentimentale, au centre d’un monde où personne n’est ce qu’il dit être. La traduction des lettres d’Hannah va devenir un défi plus incontrôlable que les sentiments du cordonnier.
Pris dans un imbroglio politique et familial, entre flics et prostituées, entre désespoir et humour, tous les héros de cette histoire vont laisser tomber les masques et nous découvrir une réalité absurde et complexe.
L’un des charmes du roman réside dans le contraste entre la vie des Juifs arrivant de shtetls glacés de Pologne et d’Ukraine et le brouhaha joyeux du pays d’accueil, où le plus grand danger pour le peuple du Livre serait l’assimilation, car “les Brésiliens ne savent pas haïr” et “la religion y ressemble plutôt à un caprice, à une prédication fortuite”.
Un délice de lecture hautement recommandable !

  • « Voici un vrai petit bonheur de lecture qui mêle subtilement sagesse juive et exubérance latino-américaine. C’est un premier roman traduit du brésilien. J’espère que l’auteur en a écrit beaucoup d’autres ! »

    Catherine Mugnier
  • « Très belle et originale histoire d'amour. Max est cordonnier à Rio en 1936, réfugié de Pologne et habitant le très bouillonnant quartier juif de la capitale brésilienne. La dictature, qui craint les attentats, décide de surveiller les étrangers et met en place une censure du courrier. Max, comme d'autres, est réquisitionné pour traduire les lettres écrites en yiddish. C'est en accomplissant sa "mission obligatoire" que Max découvre Hannah. Il aime immédiatement la beauté des lettres qu'elle écrit à sa sœur. Il veut à tous prix rencontrer Hannah, c'est la femme de sa vie. Commence alors une quête fébrile et cocasse à travers le quartier du Port. Max va finir par trouver Hannah mais il est loin d'être au bout de ses surprises. Nous aussi, car Hannah n'est pas tout à fait celle qu'elle paraît être dans ses écrits. Mais rien ne va altérer l'amour du naïf Max pour la belle Hannah, même pas ses rebuffades. Une intrigue politico-familiale pleine de péripéties, d'humour et de finesse. Le récit fait alterner la vie glacée et rude en Pologne avec celle, lumineuse et joyeuse, sous le soleil du Brésil. Et pourtant l'assimilation est perçue comme un danger permanent contre lequel il faut lutter. La dictature brésilienne fait écho à celles qui se mettent en place en Europe à la même époque et rend dérisoire les efforts des émigrés. L'absurde de la vie y est souligné avec subtilité. Une page d'histoire du Brésil méconnue. J'ai adoré l'ambiance loufoque, l'amour fou de Max et puis la fin inattendue et très belle. »

    Brigitte Namour
    Librairie Salon de Thé Lilly in the Vallée (Cormeilles en pays d’Auge)
  • Chroniqué par Anita Fernandes dans l’émission « Lusitania » sur Radio Libertaire
  • « Entre récit d’espionnage, histoire d’amour et roman épistolaire, ce premier ouvrage de Ronaldo Wrobel, qui a remporté un grand succès au Brésil, nous dévoile avec subtilité une trame originale et subtilement construite, qui nous tient en haleine du début du récit jusqu’à sa toute fin. »
    Que tal Paris ?
  • « Savoureux, tendre, le récit nous présente un Max – tel un Don Quichotte juif – dans une série de tableaux et de facettes coloriées où illusion et désillusion sont toujours porteurs d’espoir et de dérisions… » Plus d'infos ici.
    Micheline Weinstock
    Blog Sefarad.org

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Rio de Janeiro, 1936
Encadré sur le mur du commissariat, le président Vargas ne quittait pas Max des yeux. “Que me voulez-vous ?” implorait le malheureux. Des problèmes de papiers, de tampons, de timbres ? Lui pourtant si ordonné et si discret. “Un entretien urgent”, telle avait été l’explication du soldat qui était venu le prendre chez lui. Un entretien avec qui, pour quoi ? On l’avait enfermé depuis plus d’une heure dans cette horrible petite pièce, sans même un pauvre verre d’eau.
L’expulsion menaçait des milliers d’immigrants qui avaient fui des guerres, des tyrannies, des pénuries auxquelles ils pou­vaient être renvoyés s’ils ne se tenaient pas à carreau. Et le paradoxe?: des foules de gens arrivaient chaque année à la place Mauá, certains ignorant ce qu’était cet endroit, dont d’autres n’avaient même jamais entendu parler. Pour la majo­rité, le Brésil n’était qu’un marécage où poussaient des bananes, et où des serpents s’enroulaient autour des jambes imprudentes.
Derrière la porte, des pas et des voix diffuses. La routine suivait son cours au commissariat?: emprisonnements, arres­­ta­tions, interrogatoires. En 1935, la tentative de coup d’État commu­niste avait précipité le pays dans un enfer sans pré­cédent. Les matraques saccageaient maisons, ate­liers, magasins et tout ce qui sentait la subversion pour les molosses du major Filinto Müller, chef de police. Un tribunal d’excep­tion complé­tait le service par des rituels sommaires, condamnant la moitié des gens sans les retards de la justice ordinaire. Du nord au sud, les prisons étaient pleines. Même les navires servaient de pénitenciers, dérivant sur l’Atlantique avec leur cargaison nocive. Max se voyait déjà en haute mer, traité de gringo et mangeant du riz froid. Mais, enfin, qu’avait-il fait de mal ?
Dans la rue Visconde de Itaúna, c’est à peine si l’on remar­quait le petit comptoir qu’il ouvrait à sept heures pile pour réparer les chaussures de la place Onze avec l’application de ses ancêtres. Son grand-père attribuait cette vocation au sort errant de la famille?: de bonnes chaussures venaient à bout du froid et des distances. Et qu’avait donc fait le peuple juif au long des derniers millénaires, si ce n’est errer à travers le monde ou ajourner la prochaine expulsion ? À combien d’“entre­tiens urgents” ses ancêtres n’avaient-ils pas dû faire face en Russie, en Espagne ou au pays de Vargas ?
Non, Max n’arrivait pas à l’accuser des tensions natio­nales. Comment désigner des causes où tout n’était que consé­quences ? C’était le monde qui tournait mal, emportant le Brésil dans son sillage. Pour le cordonnier, Getúlio n’était rien d’autre qu’un laquais, moins commandant que commandé, tampon d’un canon forgé au long des siècles.
Personne, pris isolément, ne pouvait être tenu pour responsable, ni chargé de résoudre un imbroglio qui avait commencé bien avant qu’Hitler ne proclame ses folies et que Staline n’extermine ses propres alliés. Moins pardonnables en revanche étaient les projets urbains du président. L’autre jour, on parlait encore de construire une grande avenue entre l’Arsenal de la Marine et la Cidade Nova, sonnant le glas de sa chère place Onze. Oï veï? , il ne manquait plus que ça?: finir rasé?!
Un ventilateur sur pied grinçait nerveusement et l’horloge indiquait 4?h?30. Pour la première fois, Max avait fermé son atelier plus tôt. Qu’allaient dire les clients, les commères, les clientelshiks, les dames qui venaient le saluer ou les idéa­listes avec leurs causes perdues ? Qui pouvait imaginer le cor­donnier bouclé au commissariat, convoqué pour un “entretien urgent” ? Tout le monde savait que Max n’avait pas de cause plus noble que ses chaussures, toujours hostile aux controverses de la colo­nie. Communisme ou capitalisme ? Israël ou diaspora ? Yiddish ou hébreu ? Peu lui importait. Un jour, il avait insulté un communiste en casquette et salopette qui essayait de l’embri­gader à son comptoir de la Visconde de Itaúna. Un doigt dressé?:
- Si tu veux réparer le monde, apprends tout d’abord à faire tes lacets?!
Et il lui rappela la parabole de Rebe Zussia qui, dans sa jeunesse, avait voulu lui aussi réparer le monde, mais qui, en voyant qu’il était si grand et si complexe, se résigna à réparer son pays. Cependant, comme son pays aussi était grand et complexe, Zussia décida de réparer sa ville. À l’âge mûr, il batailla pour réparer sa famille, et ce n’est que sur son lit de mort qu’il confessa à un ami?: “Aujourd’hui, tout ce que je souhaite, c’est me réparer moi-même.”
- C’est une histoire triste, dédaigna le communiste. D’après ce que j’ai compris, Rebe Zussia a fini par devenir égoïste.
- Détrompe-toi?! Il voulait encore réparer le monde, sauf qu’il avait changé de tactique.
Cinq heures de l’après-midi, le soleil qui se déversait par la fenêtre ne rehaussait déjà plus le président Vargas. Max ruminait une prière quand un officier entra dans la petite salle. Corpulent, il lui tendit la main?:
- Comment ça va, Kutner ?
C’était le capitaine Avelar, un client sporadique mais cordial du cordonnier. Il portait un képi rouge, un uniforme kaki et des bottes noires. Il avait la peau brune et le ventre gros. Il tourna autour de la table d’un pas rigide, tout en extirpant un petit papier de sa poche?:
- Trouvé sur la place Onze. Qu’est-ce que c’est ?
Max lut un court texte en lettres hébraïques.
- Les Juifs, grogna le militaire. Qu’est-ce qu’ils ont inventé cette fois-ci ?
Le cordonnier tenait une innocente liste d’ingrédients.
- Quel genre d’ingrédients ? – Avelar alluma une cigarette.
Et Max, avec un accent prononcé?:
- Quatre betteraves, deux patates, un kilo de viande…
- Des betteraves ?
- … de la crème fraîche. C’est une recette de bortsch, capi­taine. Une soupe rouge.
- Rouge ? Communiste ?
- Parce qu’elle contient des betteraves.
Avelar ôta son képi et se lissa longuement les cheveux. Il était hors de lui, prêt à étrangler ce petit Juif insolent. Ou bien le vaillant capitaine de la police, illustre patriote, décoré pour tant d’héroïsmes, fin connaisseur de tous les hymnes et de tous les drapeaux, serait-il devenu un chasseur de betteraves ?
Pour contourner la crise, le cordonnier improvisa?:
- Vraiment délicieuse. Elle peut être salée ou sucrée, chaude ou froide…
Un coup de poing sur la table trancha la discussion?:
- Une soupe de merde?! Qu’elle soit chaude, froide, sucrée, salée…
Le cordonnier hasardait déjà un soupir de soulagement quand le capitaine s’éclaircit la voix?:
- Je t’ai envoyé chercher pour une autre raison, Max Kutner. – Raclements préliminaires. – Rien de grave, tu es un bon Juif. D’ailleurs, c’est pour ça que nous avons besoin de toi. Tu vois cet homme ?
Il désignait Getúlio Vargas.

Ronaldo WROBEL est né en 1968, il est avocat et vit à Rio de Janeiro. Il est l’auteur de plusieurs romans, Traduire Hannah est son premier roman traduit en français

Bibliographie