Le graffiti de chiotte ancêtre du blog

Le graffiti de chiotte ancêtre du blog


SAMEDI

Mon pingouin dans ta gueule

Début des vacances, les enfants tournent déjà en rond ; on va au cinéma. Steven, de l’autre côté de l’Atlantique a pris la même décision. Il fait monter tout son petit monde dans son énorme 4X4 pour aller voir la Marche de l’empereur, le film qui cartonne à mort. En fait, Steven s’y était déjà rendu en éclaireur au cas où il y aurait eu des scènes de nudité ou de baise entre pingouins. La critique du Christian Spotlight qui parlait de sexe suggéré ne l’avait sur ce point qu’à demi rassuré.

Mais bon, Steven a bien compris que le film, ode à la pureté et à la nature inviolée, prouve l’existence de Dieu. Et puis la congrégation de Steven organise des ateliers dans lesquels on peut entrer en communication avec l’Esprit saint pendant la projection. Car Steven croit en Dieu et au néolibéralisme, ce qui revient au même. Il sait certaines choses… Notamment que, si Jésus en avait quelque chose à battre de l’effet de serre, il aurait poussé Bush à ratifier le protocole de Kyoto. Il sait également que si les éléments (ouragans, criquets et autres plaies d’Egypte) n’arrêtent pas de se déchaîner sur les noirs, les pauvres et les Pakistanais, c’est parce qu’ils ne sont pas gentils.

DIMANCHE

Rentrée littéraire

Je me bourre de crème de marron nue dans ma baignoire vide. Je suis boulimique parce que je suis la fille cachée d’un homme politique très en vue que tout le monde reconnaîtra dans mes écrits. Je suis la seule à savoir qu’il avait des rapports contre nature avec un des welch-corgi de la reine d’Angleterre. Heureusement que j’ai investi le prix d’un appart dans une psychanalyse pour en parler ; ça m’a sauvé la vie ! La page blanche m’angoisse et mon ?me est assoiffée d’idéal, je ne peux donc être qu’un authentique auteur (pardon, auteure). Résiliente, je déballe ma salade dans mon dernier roman que je présenterai à la télé, assise entre un footballeur et un évêque et, si j’ai de la chance, on me demandera si sucer c’est tromper. Je vais enfin vivre de ma plume.

Zut, ça n’était qu’un rêve, j’ai dû m’endormir devant le poste.

LUNDI

« Don’t cry for me, Sarkozy »

Assis sur le trône des toilettes, je trompe mon ennui par un petit pipi, il y a dans la pratique des tribunaux, avec ses interminables attentes, un côté « se lever tôt pour ne rien faire » qui n’est pas sans rappeler l’armée. « Sarkozy enculé », lis-je sur la porte me faisant face. Le graffiti de chiotte a beau être l’ancêtre du blog, il se doit de rester par ses formules lapidaires et le total abandon dans lequel il cueille son lectorat, un outil de contestation de premier plan. J’aurais aimé moins flémard. Quelque chose comme « Sarkozy = Eva Per?n » ; anachronisme politique furieusement glamour. Détenteur d’une ambition sans mesure et possédant le charisme de celui qui croit fermement en ce qu’il fait, comme la belle Evita, notre ministre aime par-dessus tout être aimé. Tu n’as pas de travail ? Envoie-moi ton CV. ça n’est pas beau chez toi ? Retroussons nos manches. S’il pouvait distribuer du pain et des dentiers aux gueux, devant les caméras de télévision, il le ferait. Malheureusement, il est de droite.

Sortons nos marqueurs et peaufinons nos aphorismes de latrines.

MARDI

Le ridicule tue

Je fixe, ainsi que mes voisins, des touristes en goguette, un sac d’une taille conséquente que quelqu’un aurait oublié sous une chaise d’un café du Louvre. Les Américains sont les premiers à s’esquiver, plantant là leur consommation. Les Japonais leur emboîtent le pas, l’air de rien. Ne reste que moi sur cette terrasse vide. Moi et quelques moineaux qui en profitent pour s’attaquer à mon croissant. Un pigeon pelé les fait fuir. Il m’observe de son oeil vitreux tout en faisant de curieux mouvements avec son bec. Je crois qu’il tousse. Je ne partirai pas d’ici, je ne veux pas être ridicule. Je suis convaincue que tout ça est un coup de la caméra cachée.

MERCREDI

Intime conviction

Une quarantaine de personnes installées sur les bancs du public attendent avec anxiété que le président tire leur nom au sort. Sont-ils repus d’horreurs ou trouveront-ils encore une petite place dans leur esprit pour mon affaire ? Le regard, à dessein opaque, qu’ils posent sur mon accusé ne me fournit aucune réponse. Nous sommes les derniers de cette session d’Assises. Avant nous, ils ont eu à débattre tour à tour d’un meurtre et d’un braquage, d’un inceste et d’un viol. à quelle place inscriront-ils ma cause dans cet inventaire de vilenie humaine ? Je ne le saurai que demain soir. Ma liste entre les mains, je biffe ceux que j’exclurais s’ils étaient choisis comme jurés. Je n’ai le droit qu’à cinq noms tout en sachant que, après plusieurs semaines passées à siéger et à manger ensemble, chaque récusation sera vécue par ceux qui seront appelés et qui jugeront mon client comme un acte de défiance vis-à-vis du groupe.

La première à prendre place autour du solennel pupitre qui nous fait face s’appelle Jacqueline. Jacqueline est boulangère, elle a 52 ans et elle b?ille déjà à s’en décrocher la m?choire. Fait-elle partie des huit millions de Français qui prennent des neuroleptiques ? J’adore le chemisier de la suivante. Le troisième est un flic à la retraite. Je le laisse passer sous le regard incrédule du Ministère public qui vient de me récuser, mauvais joueur, un prof et un éducateur barbu. J’épargne toujours les professionnels du crime. Peu impressionnables, ils gardent la tête froide face aux jérémiades des uns et des autres.

Défilent sans encombre : un garagiste jovial, un employé de mairie qui se prénomme Fortuné, une infirmière au charme amer des abonnés au malheur, un pédicure, un débile coiffé comme à la Star’Ac qui fait des oeillades à une fille qui visiblement a déjà siégé avec lui. Je jette un cadre supérieur. Avec ses airs de vouloir jouer au petit chef, il ne me plaît pas. J’hésite sur un maître chien. Discrètement, je demande à mon client s’il apprécie les bêtes. Oui, il a un labrador qui s’appelle Riri. J’hésite encore. Non, un maître chien qui travaille dans la sécurité, ça n’est pas raisonnable. C’est dommage, il a l’air sympa. « Récusé ! » Je croise les doigts pour que l’Avocat général n’arrête pas dans sa course une mère de famille replète et sans emploi. Ah, les mères de famille ! Après tout, on a tous une maman et l’accusé vénère la sienne qui pleure au premier rang depuis qu’elle est dans la salle. Je bénis un fonctionnaire de la RATP et un médecin généraliste qui aime le bleu, ils feront de très bons jurés suppléants.

Voilà. Il ne reste qu’à persuader ces neuf échantillons du peuple de France que le type que je défends n’a pas que des défauts et ça va pas être de la tarte.

JEUDI

Peine perdue

Un délibéré éclair, une peine conforme aux réquisitions du Parquet : les jurés qui devaient être pressés d’en finir ont répondu à l’appel du padoque. à moins que certains crimes aient un ch?timent obligé… Quoi qu’il en soit, mon client à l’air content (toutes choses égales par ailleurs) et ne fera pas appel. Quant à moi, je ne sais pas trop à quoi riment mon mal de ventre, ma nuit sans sommeil et ma sueur. Alors qu’il s’en retourne à sa maison d’arrêt, je reste avec sa mère qui pleure toujours. Heureusement que l’avocat de la victime est là pour me remonter le moral. Seul le débile de la Star’Ac a l’air vraiment heureux : il vient d’embarquer la fille qu’il reluquait. Elle est restée deux jours à assister aux débats rien que pour lui sourire. Entre-temps j’ai appris qu’elle était agent immobilier, qu’elle s’appelait Virginie et qu’elle était pour le rétablissement de la peine de mort.

VENDREDI

Fuck Halloween

La déferlante potiron a englouti la ville. Mes rejetons lorgnent en vain les cucurbitacées grimaçantes et les bidules orange fabriqués par des gamins chinois qui n’ont pas le coeur à la fête. Bientôt les farandoles de moutards cornaqués par leurs bobos régressifs de parents iront sonner aux portes comme si on était tous copains. Année après année, mon sadisme anti-Halloween s’affirme : lundi, mes enfants, leurs petits corps ployant sous d’énormes pots de chrysanthèmes, se rendront au cimetière pour gratter de leurs doigts gelés le marbre d’aïeux dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. J’ai h?te d’y être.

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