Publication : 25/08/2016
Nombre de pages : 112
ISBN : 979-10-226-0455-0
Prix : 9 €

33 révolutions

Canek SÁNCHEZ GUEVARA

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Titre original : 33 revoluciones
Traduit par : René Solis

Un trentenaire désabusé traîne son spleen à La Havane, entre son bureau et le Malecón… L’espoir se fait rare, la vie est un disque rayé. Rhum, salsa, tabac, et parfois un détour chez la Russe du neuvième étage. Il fait une chaleur criminelle et la révolution semble s’être oubliée au milieu du gué.
Seule la mer, au loin, promet encore quelque chose…

Canek Sánchez Guevara, petit-fils du Che, fait vibrer Cuba comme jamais : le désenchantement s’écrit dans une langue intense, hypnotique, et la crise des balsas est prétexte à un formidable hymne à la liberté.

  • "Il est perdu dans la masse. Celle, désabusée, qui a perdu la révolution. Et qui vit comme un "disque rayé", avant d'essayer de s'échapper. Mais quelles issues trouver ? Quand tout est morne, cassé, abîmé."

  • « Ce court roman en forme de journal halluciné distille la lassitude d'un jeune fonctionnaire cubain qui n'attend plus rien de son pays. Les discours révolutionnaires ne font pas le poids face aux petites crises quotidiennes qui touchent l'approvisionnement en nourriture, en eau et en alcool, sans compter les suspicions d'une dictature en mal d'ennemis. Si le narrateur se meurt d'ennui, il en va tout autrement du lecteur puisque le roman est écrit avec rythme et véhémence, faisant la part belle à la résistance intellectuelle, au refus du conformisme morbide. Et il y a cette langueur tropicale qu'incarne au mieux le ressac des corps abandonnés aux caresses de la nuit, loin des injonctions bureaucratiques et des abus policiers. Parti trop tôt, le petit-fils du Che nous laisse un objet littéraire incorruptible qui n'a aucune chance de finir à l'étal d'un marchand de souvenirs. »
    Sébastien (Librairie Gallimard de Montréal)
  • « Tel un disque rayé, la vie de ce trentenaire mélancolique se déroule toujours de la même façon ; travail, rhum, salsa et, parfois, des filles. Dans cette Havane cloisonnée par les Américains dont le passé ne se limiterait presque qu’au Che, la plupart acceptent leur routine alors qu’une poignée se prend à rêver de fuite vers la liberté... Mais à quel prix ? Une ambiance étouffante, un rythme qui ancre le lecteur dans cette perpétuelle interrogation : « Pourquoi tout semble immuable en dépit de la violence de chaque mutation » ? »

     

    Adèle Ferry
  • "j'ai adoré 33 révolutions. Un petit bout de livre mais si intense... L'écriture est addictive, poétique et si réaliste que le lecteur a l'impression d'être le personnage principal et de vivre aux couleurs de Cuba. Un réel coup de coeur."

    Noéllie
  • "c'est fort, poétique, intense, une intensité liée à l'économie et au procédé. Il décrit en peu de mots des impressions et sait saisir incroyablement bien la société qui l'entoure, son engluement, son immobilisme, il y a la chaleur qui pèse sur tous mais aussi quelque chose d'une peur ou d'un abandon, d'un désarroi voire d'un désespoir qui empêche d'avancer, et lorsque la tentative d'un horizon meilleur point, c'est pour mieux échouer, comme une fatalité."  

    Aurélie Janssens
  • "Le roman file jusqu'au bout, implacablement, la métaphore du disque rayé, avec des soubresauts qui font avancer l'aiguille, mais la replacent sur un sillon où elle se bloque à nouveau. 33 chapitres qui avancent vers la tragédie finale, 33 révolutions d'un disque rayé." Lire l'article ici

    Dominique Chryssoulis
    Revue Le Jardin d'Essai
  • "C'est fort, c'est brut, superbe, glauque, sublime, bref c'est plein de choses qu'il faut lire" Lire l'article ici

    Site La Dictature des livres
  • "Le roman de Canek est plein d’une profonde mélancolie ; son rythme est d’une lenteur douce, lancinante, désabusée..." Lire l'article ici

    Alain Joubert
    En attendant Nadeau
  • "33 révolutions est le premier et dernier roman d'un écrivain qu'on aurait aimé entendre chanter plus longtemps." Lire l'article ici

    Line Papin
    Transfuge
  • "33 révolutions est une lecture indispensable." Lire l'article ici

    Dominique Conil
    Mediapart
  • "Dans 33 révolutions, on entend les télévisions qui diffusent les telenovelas et l'on sent l'humidité poisseuse de La Havane. Quant à la politique, elle est morte depuis longtemps, et ne survit que dans le disque rayé d'une lointaine et historique révolution cubaine..." Lire l'article ici

    Gilles Heuré
    Télérama
  • "Complainte triste et mélodieuse, 33 révolutions esquisse la possibilité d'une nouvelle odyssée, non moins dangereuse que les voies déjà tracées." Lire l'article ici

    Ariane Singer
    Le Monde des Livres
  • "Sauvage, enchanteresse, rebelle et soumise, sublime et décatie, La Havane méritait bien ce regard si profond, si particulier, et que l'on n'oubliera pas de sitôt." Lire l'article ici

    Thierry Clermont
    Le Figaro littéraire
  • " (...) Une prose magistralement désillusionnée, qui suinte la désespérance cubaine dans la nation nationaliste du Lider Maximo." Lire l'article ici

    Valérie Marin la Meslée
    Le Point
  • "Poétique et désespéré, rempli de nostalgie et de spleen" Lire l'article ici

    Site Addict Culture
  • "À lire absolument." Lire l'article ici

    Gérard Guégan
    Sud-ouest dimanche
  • Ecouter l'entretien de René Solis ici

    Entretien de René Solis par Olivier Barrot
    France 3 "Un livre un jour"
  • "On aime la pudeur de ce petit livre écrit au scalpel." Lire l'article ici

    Thierry Dussard
    L'Amateur de cigares
  • "Sous sa plume, Cuba craque, se délite, s'effrite mais ne sombre jamais totalement, contrairement aux balsems embarqués sur des coquilles de noix avec la bénédiction du pouvoir en place."  Lire l'article ici

    L'Alsace
  • "Complété par une passionnante interview, ce court roman poignant et poétique est à lire d'urgence." Lire l'article ici

    Philippe Chevilley
    Les Echos week-end
  • "33 révolutions, 33 saynètes intenses, 33 flashes saisissants, 33 photos poétiques, pour rendre un hommage éloquent à Cuba." Lire l'article ici

    Blog Voyages au fil des pages
  • "Si on veut piger Cuba au XX° siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara: 33 révolutions. 33 tours par minute. 33 révolutions." Lire l'article ici

    Didier Bazy
    La Cause Littéraire

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1
Tout bouge de l’autre côté de la fenêtre : arbres en papier, machines jouets, maisons de brindilles, chiens de paille. Une tache d’écume envahit les rues, laissant au passage de l’eau, des algues, des objets cassés, jusqu’à la vague suivante qui balaye tout. La marée arrache ce que le vent ne parvient pas à abattre. L’immeuble résiste à l’assaut de la mer. À l’intérieur, les coursives sont remplies de visages effrayés et de gens qui récitent des instructions et des évidences (“restez calmes, camarades, ça ne va pas durer”). Tous s’expriment à la fois (vingt disques rayés tournant en même temps) : tous disent la même chose avec des mots différents, comme dans la file d’attente ou au meeting – manie de parler : douze millions de disques rayés qui piaillent sans cesse. Le pays entier est un disque rayé (tout se répète : chaque jour est la répétition du précédent, chaque semaine, chaque mois, chaque année ; et, de répétition en répétition, le son se dégrade jusqu’à n’être plus qu’une vague évocation méconnaissable de l’enregistrement original – la musique disparaît, remplacée par un incompréhensible murmure sableux). Un transformateur explose au loin et la ville est plongée dans l’obscurité. L’immeuble est un trou noir au milieu de cet univers qui n’en finit pas de s’effondrer avec fracas. Plus rien ne fonctionne, mais on s’en fiche. On s’en fiche toujours. Comme un disque rayé, qui se répète sans cesse…

2
Le vent s’infiltre à travers les fentes, les tuyauteries sifflent, l’immeuble est un organe commun aux familles qui l’habitent. Rien ne ressemble à la musique d’un cyclone : elle est unique, reconnaissable entre toutes, d’une qualité sans égale. Dans le petit appartement, les murs peints d’une couleur indéfinissable, sans ornements ni images, s’accordent avec les quelques meubles, le téléviseur en bois, le tourne-disque russe, la vieille radio, l’appareil photo pendu à un clou. Le téléphone décroché et les livres par terre. L’eau se glisse par les fenêtres, les murs dégoulinent et des flaques d’eau se forment sur le plancher. De la boue. De la crasse, encore de la crasse. Un disque rayé et crasseux. Des millions de disques rayés et crasseux. La vie tout entière n’est qu’un disque rayé et crasseux. Répétition sur répétition du disque rayé du temps et de la crasse.
Dans la cuisine, deux boîtes de lait concentré, de la semoule de maïs, un paquet de biscuits. À côté un œuf, un morceau de pain, un flacon de rhum. Deux ou trois légumes flétris et moisis. Le mixeur sur le rebord de l’évier ; la poêle sur le feu (la graisse sur le mur) et le frigidaire des années 50, vide et éteint, la porte ouverte. Dans la chambre, le lit est au centre. La salle de bain est minuscule, sombre, sans eau. La douche ne sert pratiquement pas : la cuvette et la cruche la remplacent. Le tube de pâte dentifrice, le déodorant, le rasoir : une cicatrice se dessine dans le reflet du miroir cassé.
Il sort sur le balcon où une rafale de vent le fouette. Anonyme dans l’immensité de la tempête, abandonné à son sort, répétant le disque rayé de la vie et de la mort, il allume une cigarette face à cette carte postale de fin du monde. Encore et encore, comme un disque rayé, il se demande pourquoi tout semble immuable en dépit de la violence de chaque mutation. L’immeuble résiste, oui, mais tout le reste s’enfonce dans les algues et les choses mortes laissées par la marée. Il finit par sourire : au fil des jours, la mer guérira de sa fièvre tropicale et le cycle répétitif du quotidien retrouvera, comme un disque rayé, le chemin de la normalité.

3
Le disque rayé du travail. Le bureau, la photo du dirigeant, la table métallique, la chaise aux hémorroïdes, la grosse vieille machine à écrire, le stylo-bille à côté, les papiers jaunis, les tampons, le téléphone. Le chef arrive. Double menton en avant, il défroisse d’un geste sa guayabera blanche et se racle la gorge avant de parler. Sa voix rappelle la flûte quand il reçoit des ordres et le trombone quand il en donne. Comme à présent. En sortant du bureau, il laisse l’écho d’une porte claquée et lui reste enfin seul dans son bureau, plus noir, plus maigre et plus nerveux que d’habitude. Un peu plus soumis aussi.
Le téléphone sonne et le Noir maigre et nerveux répond sans grand entrain. Il n’entend qu’un bruit de fond – vraiment de fond, comme un disque rayé – et il raccroche. Il va à la fenêtre allumer une Popular. La vie s’arrête sous ses yeux et il ne s’en étonne pas. Il pense qu’il en a finalement toujours été ainsi, une torpeur déguisée en mouvement. Il jette un coup d’œil à sa montre automatique soviétique : dix heures du matin, et il en a déjà marre du boulot. C’est vrai qu’il ne l’a jamais aimé, mais à présent il n’en peut vraiment plus (et aussitôt, entre parenthèses, il se demande quand cet à présent a commencé). Soir après soir il rentre dans son appartement solitaire qui retourne à la solitude chaque matin après son départ. Les voisins ? Un tas de disques rayés sans intérêt. Le comité ? Il suffit de faire profil bas, de lancer quelques “viva !” et on n’a pas d’ennui.
En fait, personne n’en a rien à fiche de personne.

4
Pause déjeuner. La cantine déborde de techniciens et d’employés et la queue ressemble à celle du cinéma quand un nouveau film est à l’affiche. La nourriture est aussi bon marché que peu copieuse mais c’est mieux que rien et tout le monde s’en réjouit. “Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?” demandent ceux qui attendent à ceux qui sortent : “La même chose qu’hier”, répondent-ils d’un ton fatigué. Quand c’est enfin son tour, il observe avec résignation le plateau réglementaire : le cercle de potage, le carré de riz, le rectangle de patate douce, le verre dans son support circulaire et les couverts dans la rainure. Il mange en dix minutes et sort acheter des cigarettes. Les rares ombres de midi n’atténuent pas la chaleur, et encore moins l’humidité de cette jungle de constructions décadentes à la beauté séculaire. Au loin, on devine la mer, mais aujourd’hui sa brise est pure absence. Il grogne une plainte en direction du ciel et s’arrête devant le kiosque au coin de la rue : Ni cigarettes ni café, proclame un écriteau écrit à la main.
Comme un disque rayé, grogne-t-il une fois de plus.

Canek SANCHEZ GUEVARA est né à La Havane en 1974. Fils de militants d’extrême gauche, il les a suivis dans leurs pérégrinations intercontinentales, de Mexico à Barcelone en passant par l’Italie. Écrivain, musicien, photographe, graphiste, anarchiste et fan de rock, il a publié des articles dans des revues mexicaines comme Letras Libres, Proceso et Milenio Semanal, ainsi que des chroniques de ses voyages sur les traces du Che dans Le Nouvel Observateur, sous le titre “Journal sans motocyclette”. Il a écrit avec Jorge Masetti Les Héritiers du Che (Presses de la Cité), un témoignage sur leur enfance à Cuba et leur désillusion croissante. Canek Sánchez Guevara est mort à Mexico en janvier 2015 des suites d’une opération du cœur. 33 révolutions est son premier et unique roman.

Bibliographie