Publication : 03/10/2013
Nombre de pages : 204
ISBN : 978-2-86424-933-7
Prix : 18 €

American taste

Gioacchino CRIACO

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Titre original : American taste
Langue originale : Italien
Traduit par : Serge Quadruppani

Tandis que don Gino, vieux parrain d’un clan calabrais, chemine à l’aube vers son jardin de montagne, ses petits-fils traversent la France vers Fleury-Mérogis. Ils vont réaliser la spectaculaire évasion d’un groupe hétéroclite : Mister B., ancien marine au Viêtnam, Andreï, ex-tueur russe, Hakim, trafiquant druze, Kismi Urruela, terroriste basque.

Le même jour, Jeremy Biren maquille en suicide le meurtre de son amant. Il travaille pour son père Bobby, qui dirige American Taste, holding internationale de produits de luxe et paravent d’un très puissant réseau de narcotrafic.

Les évadés, qui ont tous un compte personnel à régler avec Bobby Biren, vont lui livrer une guerre sans merci.

L’affrontement se déroule dans cette zone grise entre pouvoirs officiels et crime organisé, où nul ne peut se prétendre innocent. De la Crète à la Nouvelle Angleterre en passant par la Colombie, dans les coulisses ensanglantées de la haute couture ou sur les sentiers de l’Aspromonte, dans les bateaux qui irriguent l’économie noire, c’est à une véritable épopée du crime contemporain que nous convie un de ses plus fins connaisseurs. Il arrive, avec son talent de conteur et la sobriété de son style, à nous faire sentir que, même au plus noir des activités humaines, l’amour et l’amitié peuvent encore frayer leur chemin, et parfois l’emporter.

  • « American taste offre un plaisir de lecture immédiat. Du noir qui cogne et qui offre vraiment l’extase à qui veut lire une bonne histoire de méchants, avec de belles ordures, de l’action mais aussi des vérités bien senties […] Criaco est passionnant, a un talent de conteur hors pair, est vraiment un auteur à suivre. À lire d’urgence ! » Plus d'infos ici.
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Le même soleil

Avec le début du jour nouveau, la vie se mit à animer les jeunes pins et les sveltes silhouettes des cyprès. La colline dominait le paysage, un décor sauvage qui, sur une distance de deux kilomètres, descendait vers la mer, immobile en cette aube estivale.

Une armée de fourmis rouges commença à arpenter la terre, courant amasser des provisions pour un hiver encore impossible à imaginer. Quelques mouches bourdonnaient.

Un lointain bêlement annonça l’effort du berger en mouvement.

Des deux hommes qui avaient passé la nuit sous les arbres, l’un d’eux se secoua. Il ouvrit le sac de couchage. Se mit sur son séant, pointant le regard sur la nature en éveil. Ses yeux suivirent le cours sinueux de la piste, jusqu’à arriver en bas, sur la nationale qui courait parallèlement à la côte.

Il connaissait chaque mètre de cette route de terre battue. Il pouvait compter mentalement chaque amandier sauvage, chaque laurier rose ou eucalyptus qui en délimitait la voie. Dans sa jeunesse, il l’avait parcourue des centaines de fois, en montée ou en descente.

Ses yeux s’arrêtèrent sur l’étendue d’eau salée. Une barque apparut, frêle, ouvrant une inutile blessure sur la surface veloutée de la mer.

Le soleil se leva, illuminant ce recoin du monde. La lumière de la mer se répandit sur les monts abrupts.

– Espérons qu’il ne vienne pas, dit-il à mi-voix en remon- tant du regard le parcours de la route.

Le bruit de sonnaille annonça l’approche d’un troupeau.

Le deuxième homme aussi se secoua. Il regarda son compagnon avec deux yeux très noirs affectés d’un léger strabisme.

– Allons-y, dit-il.

– On est sur le point de commettre un péché mortel.

– Ce n’est qu’un de plus dans le compte que nous avons ouvert auprès de Notre Seigneur, lui répondit le louchon.

Ils replièrent rapidement les sacs de couchage et les glis- sèrent dans leurs sacs à dos militaires. Décrochèrent les fusils suspendus à une branche d’arbre. Abaissèrent sur leur visage le passe-montagne et sortirent du bois.

Ils parcoururent un bref espace découvert et s’arrêtèrent à l’abri de figuiers de barbarie au bord de la route. De cet endroit, ils pouvaient voir l’entrée et la sortie du virage à angle droit.

Les bêlements se firent plus forts, et, dans un nuage dense de poudre jaunâtre apparurent les premières brebis.

Le troupeau descendait vers la vallée. Les brebis avan- çaient, regroupées au centre de la chaussée. Derrière, quelqu’un les éperonnait avec des sifflets, des hurlements et quelques jurons. De la nuée émergea le berger.

Les bêtes s’arrêtèrent d’un coup au milieu du virage, insen- sibles aux incitations. Elles cessèrent de bêler. Les clochettes se turent. Le pasteur lui aussi garda sa voix dans sa gorge. Un silence irréel descendit sur la campagne.

Le berger tourna son regard vers les raquettes des figuiers de barbarie, découvrant les hommes en position. Tous deux levèrent le canon de leurs fusils.

C’était un gamin. Il avait les cheveux et le visage encroûtés de poussière. Inexpressif, il regardait les fusils automatiques, deux yeux noirs pointés sur lui.
Le deuxième berger, plus vieux, apparut en silence dans son dos. Il suivit son regard jusqu’aux figuiers de barbarie. Il leva la houlette de poirier sauvage, hérissée d’épines, qu’il tenait en main et la fit bruisser en l’air, frappant avec force les épaules du garçon. Il se mit à siffler et à jurer en faisant avancer brebis et pastoureau, rendant ses bruits à la campagne.

Les deux hommes baissèrent les armes et suivirent des yeux le troupeau qui descendait vers la mer.

Un véhicule utilitaire, vieux, rouge, remontait la route. Dans un des virages plus bas, les brebis s’écoulèrent sur ses flancs. Le berger le plus vieux s’arrêta quelques secondes à côté de la voiture tandis que le pastoureau continuait à courir derrière les bêtes.

Derrière les figuiers de barbarie, les deux hommes échan- gèrent un regard.

Le berger vit repartir la voiture et resta à l’observer, immobile. Il entendit le moteur peiner dans les tournants raides. Il regarda vers le haut, entendit les détonations. Se retourna et se dépêcha de rejoindre son troupeau.

L’auto rouge était arrêtée à l’entrée du virage, devant les profils surréels des figuiers de barbarie. Le pare-brise était perforé d’une rosace d’impacts de balles.

L’homme qui en cette aube s’était éveillé le premier, sortit de sa cachette. Il courut vivement sur la route poussiéreuse et rejoignit la victime. Deux balles avaient pénétré dans le torse. Le sang sortait en abondance du nez plus que de la poitrine. La respiration était haletante, le plomb avait troué les poumons. Des blessures mortelles, mais l’agonie durerait de longues minutes.

Le bourreau fixa les petites bulles de sang qui gargouil- laient sur les blessures et les yeux liquides du moribond. Il vit sa main tâtonner en l’air en quête d’un appui inexistant. Il la lui agrippa et la serra. Il comprit. Et la pitié tira le coup de grâce qui mit fin à la souffrance.

Puis il inspira fortement. Tout guet-apens avait une odeur. Il en avait tellement tendu, et il se rappelait le désespoir de chaque victime. Et la puanteur.
L’air était envahi par les relents âcres de l’urine des brebis et les remugles sauvages des moutons en chaleur. À ce mort, il associerait cette pestilence.

Gioacchino CRIACO a 47 ans. Après avoir été avocat à Milan, il est revenu dans son village d’Africo, Aspromonte, travailler sa terre, au contact des réalités qu’il décrit. Il est l’auteur des Âmes noires.

Bibliographie