Publication : 17/03/2011
Nombre de pages : 208
ISBN : 978-2-86424-769-2
Prix : 18 €

Les Ames noires

Gioacchino CRIACO

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Titre original : Anime nere
Langue originale : Italien (Italie)
Traduit par : Leila Pailhes
Prix
  • Prix David di Donatello 2015 pour le cinéma - 2015

Natifs des âpres montagnes calabraises de la Locride, trois adolescents, bons élèves et bons fils, choisissent la voie du crime pour échapper à la misère. Mais ils auront beau refuser l’embrigadement de la ‘Ndranghetta ­– la mafia calabraise – pour partir à la conquête du monde, devenant braqueurs à Milan puis
trafiquants de cocaïne aux contacts des réseaux planétaires, islamistes compris, ils reviendront toujours sur ces hauteurs d’où l’on aperçoit deux mers mais où les porcheries cachent parfois des victimes d’enlèvement crapuleux, où les forêts sont hantés d’âmes noires, fugitifs recherchés par la justice étatique ou la vengeance mafieuse.

C’est là, dans la grandiose cruauté des parties de chasse, dans les prodigieux banquets paysans et les beautés violentes de la nature, que les trois amis trouveront leur destin, comme ce taureau sauvage qui
continue à galoper vers son tueur parce qu’il ne sait pas encore qu’il est mort.

  • « Mystères calabrais ». Lire l'article entier ici.
    Serge Quadruppani
    LE MONDE DIPLOMATIQUE
  • « Le Royaume noir de la Mafia » à lire ici.
    Alain Léauthier
    MARIANNE
  • « Un roman âpre et poignant, photographie lucide d’un monde régi par la violence. »
    Patrick Beaumont
    LA GAZETTE DU NORD-PAS-DE-CALAIS
  • « … ce texte à la première personne accroche tout de suite le lecteur. »
    Stéphanie Morelli
    SORTIR LILLE EUROREGION
  • « Ce livre à l’écriture acérée trouve sa force dans la description de ces codes inouïs. »
    François Montpezat
    DERNIERES NOUVELLES D’ALSACE
  • plus d'infos ici.
    UNWALKERS.COM

I. LES ENFANTS DES BOIS

Nous marchions vite, je glissais derrière lui comme un traî-neau tiré par des chiens, c’était comme ça depuis des heures.

Le rendez-vous était nocturne, et nocturne, logiquement, devait être la traversée. C’était de cela qu’il s’agissait, parcourir la région en abandonnant la vue d’une mer pour une autre.

Il bruinait depuis des jours comme souvent à cette période de l’année. L’eau ne parvenait pas à passer à travers la veste imperméable du lourd uniforme de l’ejército español pour mouiller ma chemise et mon pantalon.

Des nuées de vapeur produites par la chaleur de mon corps s’échappaient du blouson et je vérifiais sans cesse, par des poches ouvertes de l’intérieur, que l’AK-47 était encore sec. Le contact du métal froid faisait monter l’adrénaline déjà abon-dante dans mon sang. Je touchais le levier disgracieux du sélecteur de tir pour m’assurer qu’il n’était pas sur R ou J, mais bien sur U, sécurité.
Nous avions trait les bêtes, puis après les avoir rentrées et après avoir rangé le lait, nous étions partis dans les premières ombres du soir. La livraison du porc devait s’effectuer à de nombreux kilomètres d’ici. Lui, il arrivait toujours très en avance aux rendez-vous.

Nous traversâmes, dans l’ordre, des bois de chênes verts, bas et touffus, pleins de buissons épineux qui parfois trans-perçaient l’épaisseur de nos vêtements et marquaient nos chairs; des rangs serrés de pins ordinaires, dont le principal danger était ces branches basses et sèches qui cherchaient inexorablement nos yeux, il fallait incliner la tête et laisser à la visière d’une casquette le soin de repousser les attaques; des bois de pins très hauts et majestueux, à l’écorce épaisse, dont les aiguilles souples cachaient de profonds trous creusés par les sangliers, dans lesquels se mesuraient l’élasticité et la solidité des chevilles (une entrée intrépide et vous finissiez, s’il y en avait, sur les fortes épaules de quelqu’un qui vous transportait jusqu’à un refuge), pour qui sait regarder, les aiguilles de pin sont une étendue immaculée de neige sur laquelle les traces durent des jours entiers; d’immenses superficies planes recou-vertes de hêtraies, dans lesquelles le bruit des feuilles piétinées, assourdissant dans le bois silencieux, donne l’impression de marcher sur des crackers croustillants.

Une fois le plus haut sommet atteint et la descente entamée, le spectacle de la végétation se répétait en sens inverse.

Une traversée comme celle-là, même de jour, serait pour des yeux inexperts une folie, voire un suicide; bois labyrin-thiques, roches glissantes, torrents furieux, pentes diaboliques, enclos de fils de fer barbelé.

Lui entrait en symbiose avec cette nature qui pouvait paraître hostile, il s’y abandonnait complètement, il en faisait partie et en était un élément essentiel: la montagne qui repousse les hostilités l’acceptait lui, et lui l’aimait plus que tout au monde.

La montagne et lui, il en était convaincu, ne haïssaient que deux choses, les chênes et les porcs, deux espèces détruisant le milieu naturel.

Le chêne rendait le terrain sur lequel il poussait aride
et désertique, et son fruit engraissait le porc qui détruisait les bois, les berges, les champignonnières, les cultures et les pâturages.

Lui, il connaissait chaque col, chaque arbre, ruisseau, falaise, refuge ou piège, comme seul le pouvait un natif des lieux. C’est ici qu’il était né et qu’il avait grandi. Un jour il s’en était éloigné, mais, inexorablement, la montagne l’avait rappelé à elle. Qui naissait ici mourait ici. Et la mort était en général causée par deux choses auxquelles il était difficile d’échapper, le labeur et le plomb.

Lui, c’était mon père.

Il représentait le produit typique de cette terre, trapu, fort et résistant, endurci et fragile à la fois. Par-dessus tout, déter-miné à résister, à n’importe quel coût ou prix, règle légale ou morale.

Nous dévorions la route qui menait au porc, nourriture empoisonnée, peut-être, pour notre terre.

À notre arrivée, il faisait encore nuit noire. Nous avons exploré la zone en décrivant une série de cercles concentriques de plus en plus petits. Seuls quelques animaux nocturnes nous tenaient compagnie. On s’est assis sur deux grosses pierres derrière la barrière de sécurité qui délimitait l’aire de station-nement d’autoroute, et on a commencé à attendre.
De temps en temps, le bruit d’un moteur secouait la nuit silencieuse, des phares brisaient l’obscurité… et l’attente reprenait.

Deux heures plus tard environ, on a entendu un vrombisse-ment différent. Un camion a ralenti, s’est arrêté. Une portière a été ouverte et deux ombres rapides ont sauté par-dessus la balustrade et se sont couchées à terre. Le poids lourd est reparti. Après quelques secondes, le silence et l’obscurité avaient repris leurs droits.

Je sentais leurs odeurs, leurs pensées, ils n’avaient pas peur, ils étaient certains d’être attendus. Le sifflement bref et sec de mon père a mis fin à l’angoisse qui les tenaillait; c’était bon, ils étaient en sécurité, le fardeau des responsabilités passait à présent sur les fortes épaules de mon père.
J’étais le seul craintif, cette fois c’était différent, le porc était descendu agile, tranquille et droit; j’espérais qu’il arriverait courbé et implorant, pour n’éprouver ni respect ni pitié. Au contraire, il était arrivé tête haute, méprisant. Il n’avait pas peur de nous. La chose la plus importante, sa famille, était maintenant loin et en sécurité.

Les ennuis, malheureusement, étaient assurés.

Nous nous sommes approchés sans parler. Mon père a pris la main de Luciano, l’a posée sur son épaule et l’a conduit à distance de la route, en sécurité. Il a répété l’opération avec Luigi. Puis on a pris le porc entre nous deux et on l’a porté là où étaient les autres; on repartirait aux premières lueurs du jour, eux n’étaient pas capables de marcher en pleine nuit.

Mon père parla à voix basse, avec douceur. Il lui expliqua que la marche serait longue, qu’il lui enlèverait ses menottes, qu’ils s’arrêteraient chaque fois qu’il se sentirait fatigué, qu’il lui donnerait à manger et à boire chaque fois qu’il le deman-derait et qu’il le porterait sur ses épaules dans les endroits dangereux. Si au contraire il ne collaborait pas, il le traînerait de force en le faisant ramper à terre. Le porc acquiesça, l’aube éclaira à nouveau le col de la montagne, et nous partîmes, à une allure plus lente évidemment.

Après deux heures de marche, mon père s’est senti suffisam-ment hors de danger pour les faire se reposer. J’ai pu enfin, sans parler, embrasser mes amis. J’ai mis à terre mon sac à merveilles que j’emportais toujours avec moi, j’en ai sorti mon réchaud à gaz et j’ai préparé le café. J’ai distribué du chocolat et des biscuits, et dans un bois de chênes mouillés par la pluie légère d’avril, l’étrange compagnie s’assit en attendant que la cafetière réalise le miracle habituel et qu’avec ses sifflements et ses éclaboussures, elle fasse sortir le liquide parfumé. C’était une scène paisible et tranquille, l’unique fausse note était la lourde cagoule que portait sur la tête l’un de nous cinq.

À cette époque il nous semblait normal d’appeler un homme “porc”. C’était le nom inventé par les bergers de la mon-tagne, durs et cyniques, pour désigner les nombreux otages qui séjournaient dans les bois épais de l’Aspromonte.
Les bergers, pour être considérés comme tels, devaient être des gardiens de chèvres, elles seules étaient des bêtes nobles, dignes de paître sur ces hauteurs inaccessibles.

Les chèvres étaient considérées comme des compagnes et des amies. Un vrai berger haïssait ces bêtes stupides et enrégi-mentées que sont les moutons?; il craignait les vaches pour leur sensibilité presque humaine; il avait un seul porc, nocif pour la terre, qu’il tenait isolé et qu’il nourrissait presque exclusive-ment de petit-lait. Bien que détestée, cette bête était détermi-nante pour passer les hivers difficiles.

Reproduisant des pratiques ancestrales, jamais complète-ment disparues, presque tous les bergers avaient, en plus de la porcherie et de la bergerie, une seconde bâtisse secrète et soi-gneu-sement camouflée dans les profondeurs d’un bois, destinée à un cruel mais fructueux élevage, nécessaire à l’évo-lution économique qui, nous en étions convaincus, ou peut-être en avions-nous été convaincus par d’autres, devait avoir lieu. À l’époque, c’était comme ça.

C’était devenu, depuis quelques années, la réelle activité de mon père, et la mienne.

À chaque début de printemps, nous construisions une nouvelle porcherie à quelques kilomètres de la bergerie. Nous y gardions un otage pendant quatre ou cinq mois durant la saison la plus douce. Une fois la rançon payée, nous empo-chions la somme convenue et nous rendions l’otage qui était libéré dans un tout autre endroit.

Dieu avait été généreux avec mon père comme avec tous les pauvres, il lui avait donné sept enfants. D’abord moi, ensuite cinq filles, et enfin un autre garçon. À ses débuts, il était “berger accordé” ou, en termes plus simples, domestique d’un berger. Puis il émigra et il envoya chez lui chaque lire gagnée. Quand la somme nécessaire à l’achat de son troupeau fut réunie, il revint dans ses montagnes.

Mes souvenirs d’enfance sont une baignoire de zinc dans laquelle nous nous lavions une fois par semaine à tour de rôle et dans la même eau; des pâtes aux patates qui alternaient avec une imitation de bouillon, concentré de tomate allongé à l’eau; toujours les mêmes vêtements raccommodés; des san-dales trouées hiver comme été; un lit que l’on devait partager, avec une barre de fer au centre, que je sens encore aujourd’hui au milieu du dos.

Luciano avait les mêmes souvenirs, ajoutés à celui d’un père qu’il n’avait jamais connu, désintégré par des plombs de chasse avant sa naissance.

Gioacchino CRIACO a 47 ans. Après avoir été avocat à Milan, il est revenu dans son village d’Africo, Aspromonte, travailler sa terre, au contact des réalités qu’il décrit. Il est l’auteur des Âmes noires.

Bibliographie