Publication : 19/03/2003
Nombre de pages : 312
ISBN : 2-86424-461-6
Prix : 20 €

Ces foutus tropiques

Paco Ignacio TAIBO II

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Titre original : Primavera pospuesta. Una version personal de México en los 90
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

Qu'il est difficile de classer ce livre! Ni roman, ni recueil de nouvelles, ni essai. Plutôt, comme le suggère le titre, un texte à la fois séduisant et incontrôlable, impossible à étiqueter. Une vision non exotique des tropiques. Il comprend trois petits romans, à déguster; des reportages sur la vie à Mexico; des essais sur la vie politique au Mexique; des mémoires, chroniques personnelles ou familiales, notes, fragments d'interviews L'auteur, dont on sait qu'il a fait exploser les frontières dans le reste de son œuvre, définit ce livre comme "sa version personnelle du Mexique de la fin du xxe siècle" et déclare qu'il se situe au-delà des genres mais qu'ici, il a essayé de raconter des histoires en se servant du reportage, de la fiction, de la chronique, de l'essai historique et politique pour essayer de comprendre le Mexique et son destin incertain. Que les lecteurs qui aiment l'aventure le suivent, ils ne s'ennuieront pas!

  • « Le génie tropical de Taibo réside dans ce détonnant mélange d'humour, de désinvolture, d'agacements, de révoltes, de profond désespoir. [...] Foutus tropiques, bien sûr. Mais l'allumage est garanti. »
    Jacques Sterchi
    LA LIBERTE

NOTES DE L'AUTEUR

Ce livre comprend des nouvelles, des contes, des lettres, des descriptions, des poèmes, des notes biographiques, des reportages, des chroniques, des entretiens et deux ou trois choses inclassables.

C'est la mission du lecteur de distinguer les genres, du moins si cela a quelque importance. Et de séparer la fiction de la réalité, s'il le peut.

L'ensemble de ces textes forme mon théâtre personnel de cette fin de millénaire ainsi qu'une chronique romanesque et journalistique des années 90. Je leur ai donné un ordre apparemment arbitraire pour contraindre à une lecture de danseur de danzón(rythme, espace limité, fesses en mouvement, sueur tropicale, écart et feinte). Pourtant, à mesure que je procédais au montage et que je récrivais, puis plus tard en rédigeant de nouveaux chapitres, je découvrais que cette chronique n'avait pas l'incohérence espérée et que, d'une certaine manière, il y avait là une version littéraire et journalistique d'une époque du Mexique - parfois hors frontières, mais qui opérait comme un reflet - qu'il m'avait été donnée de vivre pendant la dernière décennie.

Certains de ces textes ont été écrits à l'origine pour des revues étrangères. Relus, ils me paraissaient "surexpliquer" au lecteur mexicain des misères plus que connues, j'ai donc procédé à un nettoyage, mais j'ai parfois succombé à la tentation de ne pas toucher à ce qui était déjà raconté, peut-être au bénéfice de nos courtes mémoires ou des lecteurs de ces dix dernières années.

Deux petits livres précédents ont été cannibalisés : un recueil de contes, Seuls les morts sont bien contents, et une nouvelle, Masque aztèque et le Docteur Brouillard qui s'est allongée de deux chapitres dans cette version.

Enfin, je voudrais dédier ce livre à mes amis Eduardo Monteverde et Paolo Soraci et à ma fille Marina Taibo III.

Mexico, DF, 1999.

NOUS ÉCRIVONS

Nous écrivons avec la sensation mouvante que rien de ce qui se trace sur le papier ne viendra bouleverser l'histoire, ni même notre histoire personnelle, et cependant avec la claire perception que parmi la forêt urbaine d'antennes de télévision quelqu'un nous écoute, ce qui change tout.

Nous écrivons avec les passions usées, et non moins passionnelles pour autant, de ceux qui se savent propriétaires de la lettre dans des pays dominés par les ondes et l'analphabétisme fonctionnel ; dans les foires du livre, nous blaguons en racontant que soixante de nos signatures, livres inclus, s'échangent contre une seule de Maradona et deux de Ronaldo.

Nous écrivons à l'appel de la volonté, de la légende, de l'utopie, de l'humour noir, de la satire, du mélodrame involontaire, du réalisme accidentel. Nous écrivons comme si nous allions crever de ne pas pouvoir raconter un conte de fées, les cauchemars d'un dictateur, un terrain de basket après la partie, et en effet nous crevons si nous cessons de le faire.

Nous écrivons comme si nous allions rendre l'âme, comme si nous allions laisser notre peau dans le dernier tramway de nuit quand nous ne mettons pas un accent a sa place, ne trouvons pas le personnage secondaire, ou le mot juste pour décrire le smog de la nuit que nous ne voyons pas.

Nous écrivons parce que nous croyons au pouvoir des mots, à leur insinuante capacité transformatrice. Nous savons que la littérature est un grand instrument de destruction des neurones avariés, le grand vaisseau étrange qui navigue dans nos têtes ; nous savons que personne ne peut rester le même après avoir lu le journal d'Anne Frank, qu'on ne peut pas être raciste à quarante ans si on a été sandoko-salgarien adolescent, que Lénine échouait là où Robin des Bois était infaillible, qu'on drague mieux avec les poèmes de Neruda et que le comte de Monte-Christo est porteur de quelque chose d'aussi sacré que l'appel de la vengeance, le meilleur des instruments politiques dans ces terres.

Nous écrivons d'un lieu qui nous a choisi et que nous avons fait nôtre, dans une Amérique latine, dernier réduit des passions d'une planète décaféinée et light. Même en état de folie terminale nous n'échangerions pas notre condition de narrateurs latino-américains contre le compte en banque d'un auteur américain de best-sellers ou d'un styliste moderne européen.

Nous n'avons pas besoin d'un supplément d'exotisme pour que nos lecteurs nous aiment, nous partageons avec eux l'amour des choses réelles ou inventées, comme le Río de la Plata au crépuscule, la pluie à Managua, la couleur écarlate, la coiffure de plumes de Moctezuma, les marathons de quartier, les personnages qui s'ouvrent les veines par amour, les gargotes ambulantes à la sortie de l'Hôpital Général, les manifestations politiques qui s'emparent des rues de Caracas, la sensation qu'un livre est aussi utile qu'un hamac dans la forêt amazonienne du Pérou, l'idée que le sexe est une fête dangereuse.

Nous n'avons pas l'intention de devenir des provinciaux. Nous ne voyons pas de raison valable pour renoncer, dans notre coin de planète, à l'astrophysique, aux derniers jeux vidéo, aux nouveautés de l'Off Broadway, à la solidarité avec les affamés de la corne de l'Afrique, ou aux informations sur la nouvelle conquête de l'Everest en Himalaya.

Nous ne demandons pas plus que ce que nous avons : la possibilité d'écrire et d'être lus. Aussi écrivons-nous avec la rage féroce et drôle de qui a raté si souvent l'avion dans tant d'aéroports, qu'il commence à retrouver le sens du voyage.

SI PAR HASARD TU VOIS LE NAIN…

I

Quand tu as vu le nain à l'aéroport, tu l'as trouvé touchant, avec un sacré charme et la délicatesse d'une poupée de porcelaine. Tu as dû faire un effort pour te rappeler qu'on t'avait dit que c'était un redoutable salaud et un monstrueux fils de pute.

En vérité, il n'en avait pas l'air, avec sa fine moustache, son visage enfantin, son costume d'un gris électrique bleuté et ses santiags noires.

Il fumait assis sur sa grosse valise verte.

Il t'a regardé et t'a forcé à replonger le nez dans le journal froissé que tu avais déjà lu une douzaine de fois.

A l'extérieur de l'aéroport des Asturies il pleuvait, tandis qu'à l'intérieur il faisait une chaleur de four, saturée d'humidité.

Le nain a sauté de sa valise, il a fait quelques pas de danse jusqu'à toi et, en tirant sur ta jambe de pantalon pour t'obliger à le regarder, il t'a demandé :

- C'est vous l'abruti de journaliste mexicain qui veut une interview ?

Tu as baissé les yeux vers lui. Il avait un sourire sardonique.

- Non. Je suis mexicain et journaliste, mais je n'ai demandé une interview à personne, je suis en vacances, mon vieux, avec juste une petite mission spéciale.

- Vaut mieux pas t'approcher, connard, sinon je bouffe ta mère jusqu'aux tripes, je te crève les yeux et je balance tes couilles aux chiens, a dit le nain avec un sourire angélique.

Les voyages intercontinentaux provoquent parfois à l'arrivée une puissante sensation d'irréalité qui se prolonge au moins quelques heures. Pour quelqu'un comme toi, à qui l'espace réduit entre les sièges d'avion cause d'énormes souffrances, la sensation d'irréalité s'ajoute à une période d'étirement, où ton mètre quatre-vingt-douze peut de nouveau se déplier. Irréel ou non, ce désagréable retour à la vie fut si brusque que tu n'as pas eu à te forcer pour faire une grimace lugosienne en disant à ce foutu nain :

- Écoute-moi, petit bout, si c'était pas un péché de frapper les mineurs, je te réduirais en bouillie sur-le-champ. Plus professionnel maintenant : pourquoi je voudrais t'interviewer ? Je suis venu dans les Asturies pour couvrir le match d'hommage à Hugo Sánchez, boire beaucoup de cidre et écouter du folk celtique, et à vrai dire, petit merdeux, petit péteux, je te vois mal en footballeur, en marchand de cidre ou en chanteur folk.

- Je t'aurai prévenu, pays. Je suis encore plus vachard que court sur pattes.

- Chez moi, les nains on s'en sert comme presse-livres sur les étagères, connard.

Et cela dit, tu lui as tourné le dos avec une relative élégance pour aller acheter des Cohibas au bureau de tabac.

Quelques heures plus tard, tu rouvrais les yeux à la Croix-Rouge d'Avilès, où une bonne sœur - peut-être une Asturienne bouddhiste, ou une infirmière énergique, jamais tu ne pourras le préciser dans tes futurs souvenirs - t'a posé une question bizarre :

- Vous connaissez votre numéro de passeport ? Vous avez une carte d'identité ?

Tu as fermé les yeux.

En reconstituant les faits quelques jours plus tard - ce qui est le travail d'un journaliste, remettre les histoires au présent en leur donnant ordre et cohérence -, tu allais découvrir que, lorsque tu lui avais tourné le dos, le nain, adroit comme un joueur de base-ball, t'avait balancé une boîte de Pepsi-Cola en pleine nuque, avec une telle violence et une telle précision qu'il t'avait ouvert une plaie de quatre centimètres causant une commotion cérébrale et t'expédiant par terre évanoui. Puis il était sorti de l'aéroport sans être inquiété, pour grimper dans une voiture et disparaître.

Les nains ont cette chance de provoquer, à la vue de leurs actes, un temps d'arrêt dont les gens normaux sont privés.

Résultat, ce foutu fils de pute était reparti tranquillement, à la stupeur d'un couple de gardes civils, aux réflexes pas très rapides en temps ordinaire, mais qui confrontés à l'extraordinaire s'étaient montrés encore plus lents, refusant d'aggraver leur mauvaise réputation en arrêtant un gosse.

A la Croix-Rouge d'Avilès tu as été examiné par un médecin qui fumait un cigare et a laissé tomber de la cendre sur ta blessure avant de déclarer que si tu n'avais pas une nouvelle commotion dans l'après-midi, il n'y aurait plus de danger.

II

Les Asturies sont plus vertes que ne le disait ton grand-père, la mer d'un vert sombre, couverte d'écume, apparaît ici et là au pied des montagnes. A l'hôtel de Gijón tu as été accueilli avec des bourrades dans le dos, comme si le fait d'être mexicain te donnait des points supplémentaires, et quelques heures plus tard, tu avais réussi à joindre le journal et à obtenir une réponse.

Ton patron t'engueulait gentiment :

- Espèce de couillon, concentre-toi sur le match, on t'avait prévenu que ce nain était un enculé, un faux-cul et une ordure de première. Si tu tombes encore sur lui, surtout ne lui parle pas de l'argent qu'il blanchit pour l'ex-président, demande-lui seulement s'il sait quelque chose du vol de la coiffure de Moctezuma. Fais une bonne interview de Hugo et bois beaucoup d'anis.

Au bar de l'hôtel, où tu avais aussitôt été adopté, on t'a dit que l'anis était une boisson de tapettes, pas de journalistes mexicains, mais qu'en désespoir de cause, l'anis del Mono était meilleur que l'Asturienne. Au passage, on t'a informé qu'il y avait un nain mexicain au 407, "un type du tonnerre, dément, mec".

A cause de l'anis, tu n'as pas vu venir le nain qui, sous l'effet des vapeurs éthyliques, s'est matérialisé près de toi au bar et a demandé une double tequila.

- La coiffure de Moctezuma fait deux mètres et demi de long, tout en plumes de quetzal, brodée d'or avec des ornements de lapis lazuli. Elle était dans un musée de Vienne et on l'a volée il y a quelques mois… Vous ne savez rien de l'affaire, n'est-ce pas ?

- Les rois aztèques, je les déteste… Ils me donnent envie de gerber, ces merdeux… Moi, j'ai du sang bleu européen, je fréquente pas les ploucs, dommage que Hernan Cortés les ait pas tous crevés. Je m'en branle de Moctezuma, je m'en branle de Cuauhtémoc et de Nezahuacóyotl, a dit le nain en prenant un air dégoûté.

Le seizième de sang tarasque qui coulait dans tes veines s'est révolté, pas question de laisser un putain de nain insulter un roi poète.

- Au Mexique, on dit qu'à part être nain vous êtes aussi le garde du corps financier de cet ex-président qui est en fuite comme un voleur. Pardonnez-moi, mais avec votre foutue taille, vous ne pouvez pas être garde du corps, tout juste garde du cul.

Le nain s'est mis à rire, imité par les clients du bar. Et tu as éclaté d'un rire encore plus fort.

Tu n'aurais pas dû, parce que le nain en a profité pour bondir sur son tabouret et te planter une fourchette dans la main.

- Pardon, a-t-il dit, et il est parti tout tranquillement.

Le médecin de la Croix-Rouge de Gijón, qui ressemblait à celui de d'Avilès, bien qu'il ne fumât pas le cigare, a résumé sans pitié :

- Il vaut mieux que vous écriviez avec la main gauche, comme un journaliste de radio, parce que la droite, elle est bousillée pour quelques mois.

Le fax de mon chef a été encore plus destructeur :

"On t'avait dit de faire gaffe au nain, que c'était un royal connard, un enculé et un sadique satanique. Si tu le rencontres de nouveau, surtout ne lui demande rien sur les relations de notre ex-président avec la banque de Santander, et ce qu'il fuit, lui, là-dedans. Ton truc c'est le foot, mon vieux, l'assurance maladie ne traverse pas l'océan. Le papier que tu as envoyé à propos d'un nain saliniste qui agresse un journaliste à Gijón, on ne peut pas le publier, on serait ridicules.

III

Deux jours plus tard, tu as retrouvé le nain sur la jetée qui ferme le port de plaisance. Tu fredonnais des habaneras et le nain était assis sur un banc, très élégant, parfumé même, en train de jouer avec un petit bâton.

- Comment va, mon grand ? T'en as pas marre que je te baise à tous les coups.

Tu l'as regardé fixement. C'était l'incarnation de l'enfant Jésus de Prague qu'on voit sur les images, mais avec la petite moustache franquiste.

- Quels sont les comptes de la banque de Santander que vous gérez pour votre voleur de chef? tu lui as demandé, moins pour obtenir une réponse que par respect pour le métier de journaliste que tu avais dans le sang.

Le nain a sauté du banc en empoignant fermement le bâton d'où il a dégainé un stylet.

- Je vais te hacher menu, connard.

Tu as senti l'acier déchirer ta chemise et le sang jaillir. En un réflexe de joueur de basket, tu as saisi le bras armé, soulevé le nain comme une boule et tu l'as balancé à l'eau.

La blessure était superficielle, mais tu n'as pas échappé aux points de suture et à une piqûre antitétanique, en plus du rire d'une infirmière un peu pute. Tu n'as même pas informé le journal de cette dernière rencontre avec le nabot.

IV

Le match d'hommage à Hugo Sánchez a mal tourné, il tombait des cordes, Hugo a été expulsé du terrain pour avoir craché sur le gardien de but du Sporting et tu as passé la deuxième mi-temps à dire aux gens que ton grand-père était de Gijón et que les Mexicains bien n'aimaient pas ça qu'on crache sur les gardiens de but.

Heureusement, tout laissait penser que le nain, si petit qu'il soit, ne savait pas nager.

Paco Ignacio Taibo II est né en 1949 à Gijón où il dirige le Festival du roman noir ; il vit à Mexico. Il est historien et auteur de romans policiers. Ses romans sont traduits dans de nombreux pays et sa biographie de Che Guevara fait autorité du nord au sud de l’Amérique latine.

Bibliographie