Publication : 07/10/2005
Pages : 216
Grand Format
ISBN : 2-86424-554-X

Cette Vie mensongère

Giuseppe MONTESANO

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18 €
Titre original : Viquesta vita menzognera
Langue originale : Italien
Traduit par : Serge Quadruppani

Dégoûté par la mesquinerie et la vulgarité de sa famille petite-bourgeoise, Roberto se met au service de Cardano, un artiste bohème marié à l'une des filles d'une grande famille de Naples. Tandis que "l'artiste" l'abreuve de discours nourris de la littérature décadente de la fin du XIXe siècle, il découvre les projets monstrueux des Negromonte, un clan d'entrepreneurs rapaces transformer Naples tout entière en parc de loisir, s'approprier musées et monuments, faire de tout Napolitain un comédien jouant les Napolitains pour le plus grand plaisir des touristes et le plus grand bénéfice du clan. Mais avec l'aide d'une fillette en guenilles, Andrea, le cadet de la famille, fomente une révolte.

Banquets gargantuesques, délires mêlant culture populaire et raffinement littéraire, résurgence du passé d'une ville-monde, carnaval des gueux : ce livre-maelström, entre fantastique et réalisme social, tend un miroir à notre époque. Les lecteurs l'y reconnaîtront, à peine déformée, avec ses grimaces les plus dangereuses et les plus effrayantes.

  • « Une grande famille napolitaine nourrit le projet, mégalomane et cupide, de transformer la ville en parc d'attractions «culturel» et de l'étendre à tout le sud de l'Italie. [...] Ne laissez pas passer cette prose corrosive, ne serait-ce que pour ses savoureux et désopilants dialogues, mêlant dialecte napolitain et italien. »
    Christine Barbacci
    ROUGE
  • "[...] Le roman de Montesano est diablement farfelu, mais son humour noir ne sert qu'à dénoncer le cynisme de ces " bâtisseurs ", d'un genre nouveau, qui n'hésitent pas à affirmer : " Les gens s'en foutent, de la démocratie ; ils ne la supportent pas. La liberté exige des efforts, et les gens ne veulent pas en faire ; tout continue seulement par habitude, par inertie. " Cette effrayante dystopie est menée avec beaucoup d'esprit, dans une langue aussi colorée que raffinée. Faisant preuve d'une remarquable érudition, l'écrivain excelle dans l'art des dialogues et des joutes verbales, un talent devenu trop rare dans les romans pour qu'on ne le souligne pas."
    Cédric Fabre
    LA PENSEE DU MIDI

Quand je commençai à lire l'annonce de Cardano, j'avais encore les doigts qui tremblaient de colère, j'étais trempé jusqu'à l'os de pluie glacée et la voix de ma mère me martelait la tête comme un orchestre de cuivres.

- Encore? Seigneur! Mais d'où je les sors, les sous? Moi, j'ai juste une petite retraite merdique et qu'est-ce que je peux te donner? Si tu n'avais pas craché sur la veste du directeur, mo', maintenant tu l'aurais, une place! Oui, va bbuo', d'accord, recteur, directeur, c'est quand même tout pareil!… Il a dit que les pays pauvres, c'est leur faute qu'ils meurent de faim? Et il a bien raison! Et puis combien de fois je t'ai dit que tu devais t'occuper de tes oignons? Mais pourquoi, toi, t'es dans un pays pauvre? Ah, tu veux être le sous-fifre à personne, et faire le chercheur lèche-cul ça te fait vomir? Ah sûr, si t'avais fait toi aussi économie et commerce, c'était autre chose. T'as voulu te prendre un diplôme inutile et maintenant, qu'est-ce tu veux? Et puis Eduardo t'avait offert de travailler dans son agence, qu'est-ce qu'y avait de mal à ça? Celui-là, il a dix filiales, t'allais diriger la Edotravel à Sorrento et t'étais sorti d'affaires!… Ah, à toi le tourisme et les pourcentages TVA, ça te dégoûte? Ton frère Eduardo est un con et tu lui demanderais pas pardon même mort écrasé? Et alors, ta dignité, bouffe-toi-la!

Les phrases de l'annonce dansaient devant mes yeux et je ne réussissais pas à tenir le journal immobile. "Y a-t-il encore quelqu'un qui aime le suaire de la Beauté? Un jeune homme qui n'a plus rien à demander à ce monde décrépit? J'ai quarante-trois ans, dix de plus que le Christ quand il fut crucifié, et comme lui, je ne promets pas la richesse matérielle. Moi, je n'offre pas la stupidité de la connaissance, mais l'ardeur de l'oubli. Mais qui pouvait encore écrire beauté avec une majuscule?

- Quoi, comment? D'après toi, moi je pourrais t'arnaquer, à toi qui es de mon sang? Les appartements aux Camaldoli? Seigneur, vous vous rendez compte ce qu'il va chercher! Tu penses qu'aux sous, alors! Mais tu disais pas que la propriété te dégoûte, que les mains servent à donner? Tu es devenu matérialiste, mon chéri… Et mo', pourquoi tu fais ça? Tu te mets à te vexer, maintenant! Tu veux pas faire la paix avec la fiancée d'Eduardo? Écoute ta maman, fais pas l'orgueilleux, vaux mieux pas. Quoi? Matilda, une crétine? Mais elle, à vingt-trois ans, elle a déjà une étude de notaire à Posillipe! Et qu'est-ce ça veut dire que c'est son père qui la lui a laissée… Matilda, c'est quoi? Une fasciste biologique? Seigneur! Et maintenant, c'est quoi ces gros mots? Mais cette Matilda est tellement bien de sa personne, elle a plein de sous, elle a même o' loft, un loft à New York… Moi? Et qu'est-ce que je viens faire, moi, là-dedans? J'ai fait mourir ton père de colère? Moi qui l'ai soigné comme un roi? Écoute ta maman, Roberto, écoute ceux qui t'aiment! Alors, d'après toi, je suis une menteuse? Moi, je ferais du mal à mon propre sang?

L'annonce demandait quelqu'un disposé à laisser derrière soi le monde de la vulgarité, la fange conformiste du présent. "Fermer les yeux sur le monde infâme de la laideur veut dire s'ouvrir grand sur la vraie vie. Jouir des jours qui passent est une science, l'armée des cinq sens exige sa propre initiation particulière et ce qui nous sert est le songe infini de l'art. Y a-t-il encore quelqu'un qui ne se soit pas rendu à la répugnante imbécillité du bon sens et de la maturité? Bien, que celui-là sache qu'être immature veut dire être parfait.

J'essayais de me concentrer sur la lecture, je voulais comprendre ce qu'aurait dû faire exactement le secrétaire de ce Cardano, mais je n'y arrivais pas.

- Non, non et non! Il n'en est pas question! Mais quel argent tu veux? Toi, après, tu te les dépenses en un mois, je te connais, Robe', tu es un panier percé, toi t'aimes faire le Grand d'Espagne… Non? Tu m'as mis le pastis dans une chambre, Roberto! Qui a écrit à la peinture rouge "l'art doit être fait par tous, pas par un seul sur le mur?… Ah, ça c'est une phase dépassée, bien sûr, maintenant tu es bouddhiste! Tu parles d'un bouddhiste! T'es rien qu'un asocial! T'as plus un ami, ta copine t'a quitté, évidemment! C'est elle qui devait te conduire en voiture, où t'as déjà vu ça? Mais de qui t'as pris, ça, je voudrais le savoir… Ah, tu vas voir l'avocat! Et qu'est-ce que tu te crois de faire? Je me les suis vendus, les appartements, et la terre aussi, je l'ai vendue! Et j'y ai dit, à Eduardo, de faire un investissement, comme ça, ces sous, ils profitent… Pour la famille, c'est logique, pour la famille! Oui, les sous je les ai mis dans la société d'Eduardo, et alors? Le tourisme, c'est une affaire d'avenir, je l'ai fait pour toi… Et qu'est-ce tu te croyais, que t'allais dépenser les sous de la famille à faire le raffiné? Fais-moi un procès, mo', va voir l'avocat! Avec cette tête, à toi, l'huissier, il t'ouvre même pas la porte!

Je posai le journal sur la table parce que j'avais peur que le garçon me voit trembler et je n'essayai même pas de boire le café qui était glacé maintenant. L'annonce de Cardano finissait ainsi: "Le monde est froid comme un cadavre, rien ne changera jamais, mais moi je trouverai dans l'amour du superflu la clé universelle pour ouvrir la porte de la prison. Frappez, a-t-on dit, et il vous sera ouvert. Au-dessous suivait, en plus petit, le numéro de téléphone.

- Et mo', qu'est-ce tu fais? Roberto, lâche ce couteau, rigole pas avec ça… Ah, à toi, même me crever, ça te dégoûterait? Et alors, mo', je vais te dire, dégueulasse, je vais te dire! Je veux rien te laisser! Ah, toi, tu craches sur le recteur passque t'es un homme libre? Et moi, j'y mets toute la propriété à son nom, à Eduardo! Je vais te faire arrêter! Je vais te faire pourrir à Poggioreale, au milieu de tes camarades! Tu t'en vas? Et va-t'en, va… Mais tu dois demander pardon à Eduardo, tu dois te mettre à genoux, ou bien tu reviendras pus! Et ça, c'est un qu'a étudié? Pour cracher des glaviots sur la veste d'un homme convenable qui voulait te fournir ton pain? Rien, tu dois rien avoir jusqu'à que tu te conduis comme un homme!… Ah, tu veux savoir où est passée ta statuette de Bouddha? Je l'ai jetée, moi, cette saloperie de Bouddha qu'était dessus la table de chevet. Tu dis que t'es végétarien, que Bouddha était un grand homme qui savait tout? Et alors, fais comme lui, jeûne! Nun magnà! Ne mange pas! Après, on verra, Robe', on verra si l'esprit te fait vivre!

Je fermai les yeux pour effacer cette voix. L'annonce disait d'appeler à n'importe quelle heure: "Où commence la vie, là finit le temps. Mais pourquoi est-ce que je n'avais pas appris un des boulots qu'offraient ces pages? J'aurai pu faire le vendeur de pizzas qualifié, le chef de rang avec d'excellentes références, le programmateur expert. Et au contraire, je m'étais déjà levé, j'avais soulevé le combiné et, tapant du pied dans la sciure pour me réchauffer, je composais le numéro de Carlo Cardano.

Une semaine plus tard, peut-être, je commençai à me rendre compte que j'étais en train de perdre la notion du temps. Était-ce parce que nous dormions le jour et que nous vivions la nuit? Cardano avait exigé que les fenêtres restent fermées pour "déchaîner la puissance de l'imagination, et quand la nuit ou vers l'aube, on les ouvrait parce que l'air était devenu irrespirable, au-dehors on apercevait seulement des arbres et de l'obscurité. J'avais traversé la ville dans le taxi payé par Cardano pour arriver dans la villa de Capodimonte et depuis lors nous n'étions plus sortis de la maison. Mais est-ce qu'on se trouvait vraiment à Capodimonte? Quand j'essayais de le demander, Cardano secouait la tête et de la main qui tenait la cigarette, il dessinait dans l'air une arabesque compliquée, en baissant ensuite ses paupières pour me manifester tout son dégoût. Ne m'avait-il pas encore assez expliqué qu'un artiste vrai se soustrait à l'esclavage du temps et de l'espace? S'il m'avait embauché, c'était seulement pour le contredire et le pousser "là où il n'y a plus de panneaux de signalisation, mais peut-être avait-il sous-évalué mes capacités à fuir la tyrannie des conventions. Moi aussi, je croyais, comme tous les ignorants, que donner forme à une œuvre signifiait écrire un livre?

- Un artiste ne fait rien! Tu veux le comprendre, oui ou non? C'est ça, ton vrai travail.

D'après lui, j'étais esclave de l'illusion fatale de la morale et je n'avais pas compris que seul le mensonge est créatif. Oui, j'avais eu un geste noble en crachant sur la veste de la culture vendue, mais je n'avais pas été à la hauteur de mon action. Et quand je lui répondais que je m'étais mis moi-même dans le pétrin, que j'avais sur le dos un procès pour outrage et que j'avais même perdu tout mon argent, Cardano devenait méprisant.

- Tu n'es pas digne de ton geste, tu ne comprends pas? Sa beauté consiste justement dans son inutilité! L'esthétique est supérieure à l'éthique, Roberto! Les sentiments de culpabilité n'existent pas et les remords sont des trahisons!

Mais j'étais encore trop rempli de convictions pour comprendre. Lui, en revanche, il n'avait plus aucune conviction, il était devenu un homme libre. Non, il était impossible que "tous se libèrent, cela, c'était un autre des mensonges stupides qui me retenaient prisonnier.

- Tu vois? C'est pour ça que tu es resté comme cela, tu n'as pas évolué. A vingt-quatre ans, tu as l'air d'un vieux, tu te mets à gueuler que le monde est une maison en flammes qu'il faut abandonner et tu ne sais pas vivre.

Je ne deviendrais jamais un vrai dandy comme lui, parce que j'étais trop pollué par la morale. Non, il ne s'agissait pas du tout de mon inaptitude constitutionnelle à l'élégance! Le dandysme était une condition d'esprit, une révolte contre le monde bourgeois de l'utile, et sûrement pas la stupide vanité que désormais n'importe quel nouveau riche pouvait satisfaire. Certes, lui aussi avait eu son époque coquette, les talcs très fins, les eaux de lavande anglaises, l'odeur du cuir, les gilets de cachemire et les cravates sur mesure. Mais toute cette "misérable parade était finie depuis longtemps, maintenant il avait pénétré jusqu'au fond de l'élégance spirituelle.

- Un dandy doit aspirer à être sublime sans interruption! Il doit vivre et mourir devant un miroir! Tu as compris, Roberto?

Il se relevait du tapis où il était effondré dans les coussins avec un lent mouvement sinueux, en déployant bras et jambes comme un serpent qui se déroule, et allait avec indolence se regarder dans un des miroirs ovales qui occupaient les cloisons de la pièce.

- Le miroir est comme l'artiste, Roberto, il n'a pas d'opinion.

En se mettant de côté, il occupait le miroir entier de son image haute et corpulente, et passait ses mains très soignées dans les cheveux qui lui retombaient en deux flots lisses sur les côtés du visage.

- L'élégance, à elle seule, est moins qu'une vilenie, et moi, en revanche, je pratique l'héroïsme suprême, Roberto! Tu as compris? Dans un monde où tout est étranglé par la nécessité, j'exerce l'art du superflu, je m'offre le luxe suprême, le dernier qui reste au vrai héros! L'art de l'inutile…

Avait-il raison? Ou bien avais-je été fou de répondre à cette annonce? Mais je ne retournerais pas chez ma mère, je ne présenterais pas d'excuses à Eduardo et je ne m'humilierais jamais à faire le sous-fifre lèche-cul. Enfoncé comme je l'étais dans les coussins de ce que Cardano définissait comme sa "chambre double, le fracas dans ma tête semblait presque s'endormir et le passé se couvrait d'une brume qui cachait tout.

Cardano disait s'être occupé personnellement de la chambre double, en transformant en "mobilier intérieur les rêves des hommes qui avaient écrit Eureka et Les Paradis artificiels. N'était-ce pas là le devoir de l'artiste véritable?

- Roberto, l'esthétique n'est rien d'autre qu'une physiologie appliquée! Tu comprends ça? L'art est métamorphose! Et alors, moi, je modifie et j'adapte.

Le résultat de cette adaptation était quelque chose qui m'apparaissait parfois comme un désordre absolu. Dans la chambre, il régnait toujours une pénombre qui contraignait à fixer longuement chaque objet pour le reconnaître. Des piles de livres s'amassaient partout, couvertes des cendres tombées des brûle-parfums et des cigarettes de Cardano. Les rideaux qui cachaient les fenêtres étaient cramoisi et argent, et des arabesques d'or et d'argent revenaient sur le tapis et la tapisserie. Suspendue au plafond, une lampe pompéienne était remplie d'huile parfumée et, à sa lueur vacillante, la pièce entière semblait un énorme catafalque. Mais ce crépuscule continu était rendu plus obscur par une nuée d'encens et d'huiles essentielles qui selon Cardano devait aiguiser nos facultés mentales "jusqu'à une folie lucide. Et quand l'air était imprégné d'effluves étourdissants, Cardano, les yeux mi-clos, étirant les mots, se mettait à lire La Chambre double.

- Écoute, Roberto, écoute… "Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle… Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les étoffes parlent une langue muette et l'âme y prend un bain d'oisiveté… Tu la reconnais, Roberto? Tu la reconnais?

A moi, cette chambre semblait le magasin d'un brocanteur, mais pour ne pas provoquer de nouvelles discussions, je hochais la tête. Alors, je commençais à penser que l'Encyclopédie de la dissipation dont Cardano me racontait des passages n'était qu'un amas de feuillets remplis de citations et de notes incompréhensibles. D'après Cardano, son œuvre devait être une "sécrétion naturelle, comme le mucus qui se transforme en perle dans l'huître, et il fallait la laisser se développer avec la lenteur nécessaire. En fait, les jours passant, une inquiétude étrange montait en lui, il se levait pour arracher les feuilles d'un calendrier qu'il gardait sur la table mais ensuite allait les chercher pour se rendre compte de la quantité de temps passée. Il ramassait avec dégoût les boules de papier, les dépliait en les fixant longuement et les rejetait à terre. Et un soir, en se laissant tomber pesamment sur les coussins, il laissa échapper que sa femme allait bientôt rentrer.

- Ta femme? Mais tu n'avais pas dit que le mariage est le plaisir à la portée des misérables?

Il l'avait dit, et alors? Les mots servaient à mentir, sûrement pas à communiquer, et lui, il ne faisait que les y aider. Il s'était laissé séduire par un "splendide félin et l'avait épousé, mais le mariage ne le liait en rien, et puis il n'avait aucune intention de se justifier auprès de moi.

Mais le splendide félin commença à s'insinuer dans ses discours jusqu'à devenir une obsession et Amalia Negromonte semblait se transformer de jour en jour en un être mystérieux et terrible capable de tout. Si je cherchais à savoir quelque chose de plus précis, il me disait qu'il n'entendait pas répondre aux questions inquisitoriales d'un flic. Qu'est-ce qu'il avait à m'expliquer? Oui, sa femme était une Negromonte, et alors? L'érotisme n'avait rien à voir avec la morale! Certes, son père et ses frères avaient été condamnés plusieurs fois, mais après la révision des procès, ils avaient obtenu des milliards de dédommagements. Et puis, il fallait que j'arrête avec mes questions, parce qu'il n'y avait jamais rien d'important qu'on puisse expliquer, je ne l'avais pas encore compris? Et comme charmé, il commençait à réciter à haute voix:

"Je t'adore, ô ma frivole, ma terrible passion, avec la dévotion d'un prêtre pour son idole. Ah! Les filtres les plus forts ne valent pas ta paresse, et tu connais la caresse qui fait revivre les morts…

Cardano me demandait sans arrêt de le contredire, mais en réalité, il ne supportait aucune contradiction véritable. Quelle que fût mon objection, elle était toujours peu courageuse et asservie aux lieux communs. Il avait choisi pour lui-même l'opposition perpétuelle, alors comment pouvait-il être effleuré par mes critiques puériles? Il laissait sous-entendre qu'il avait vécu une infinité d'existences, mais il était difficile de comprendre si les allusions qu'il laissait échapper sur ses vies passées étaient vraies ou imaginaires. Selon lui, le passé était une illusion, et l'avenir rien d'autre qu'un piège. Peut-être était-ce seulement pour "le démon fugitif des instants heureux qu'il valait la peine de vivre et la beauté était l'unique forme d'oubli du mal accordée aux hommes. Et un soir où je lui avais demandé pourquoi il s'était enfermé chez lui sans plus vouloir sortir, Cardano éclata de rire:

- Et pour aller où? Où!

- Mais au-dehors, dans la lumière! A quoi sert de rester enfermés comme des prisonniers dans cette nuit éternelle? On dirait qu'on est morts. La beauté ne doit pas servir à vivre?

Cardano me fixa d'un air tranquille et secoua la tête. Ce n'était pas du tout ça, je me trompais complètement et la beauté était seulement du côté de la nuit et de la fin. Tout ce qu'il aimait était mort, décrépit, fini? Très bien! Seules, peut-être, les ruines de la beauté survivraient dans le monde d'esclaves heureux qui se préparait.

- Mais il doit y avoir quelque chose qui ne soit pas cet égoïsme! Et le bien? Les artistes, ils l'aimaient, la vie!

Je m'étais levé d'un bond, criant presque. Mais Cardano restait immobile, un sourire ironique sur le visage. Le bien? C'était un mot complètement dépourvu de sens. Les artistes aimaient la vie? Les artistes n'étaient qu'un tas de tarés, de psychopathes, de déments. Bandits de la pensée, assassins trop faibles pour tuer dans la réalité, prêtres qui ne croyaient en rien sinon dans leurs propres manies.

- Mais alors, qu'est-ce qu'on en a à foutre de ton putain d'art! Le monde n'est pas déjà assez immoral, taré, maniaque? Ne devrions-nous pas aspirer à quelque chose de mieux? A quelque chose de différent…

Je ne savais plus quoi dire, je me sentais étouffer et je retournai m'asseoir. Je m'étais pris le visage entre les mains et murmurai:

- Et si c'était vrai qu'un jour nous serons rachetés et transformés? Vraiment libres! Dans un monde nouveau…

- Oui! Et quoi encore, Roberto? Il n'y a que ce monde de merde, et rien d'autre! Et la totalité de l'art est parfaitement inutile…

Cardano, tout à coup, s'était assombri et il continua:

- S'il y avait un autre monde où vivre! Mais il n'y en a pas, il n'y a rien. On peut juste rêver, t'as compris, Robe'? On peut seulement vivre de rêves.

Mais qu'est-ce que je voulais? La vérité! Et à quoi elle me servirait?

- Tu dois mourir, Roberto, et voilà tout. Tu vieillis, la peau se fane, tu ne désires plus rien… Tu veux juste mourir! Et alors, à quoi elle sert, la vérité?

Je le regardais, enveloppé dans la fumée de cigarettes, et ne répondis pas. Il baissa la voix, presque jusqu'au murmure.

- Si c'était vrai!… C'est écrit dans l'Apocalypse: "A celui qui restera fidèle jusqu'à la fin, je donnerai l'étoile du matin… L'étoile du nouveau monde, d'une vie transformée…

Il secoua la tête, comme pour chasser une pensée importune. Puis ses traits se durcirent et il grimaça. J'étais ridicule! On se ressemblait comme deux gouttes d'eau, Andrea, le frère de sa femme, et moi. Mais pourquoi étions-nous si bêtes? Changer était un mot à effacer de tous les dictionnaires, parce qu'il ne faisait qu'accroître le désespoir devant tout se qui se reproduit à l'identique.

- La jeunesse est tout. Mais vous ne le comprenez pas? Être immatures veut dire être parfaits.

Mais nous ne pouvions pas encore le comprendre et peut-être était-ce justement pour ça qu'il nous enviait. Ce gamin, il lui avait consacré tout son temps, il l'avait aimé comme un fils, et pour quels résultats? Cet idiot d'Andrea s'était mis à parcourir l'Europe en se trimballant l'Évangile! Et pour qui il se prenait? Pour un nouveau Jésus-Christ? Avant de partir, ce dément lui avait même dit que peut-être nous serions jugés sur l'amour. Ah oui? Et depuis quand ça existait, l'amour? Et moi aussi, qu'est-ce que je divaguais, là? Je m'étais baisé quelques minettes empotées à l'arrière d'une bagnole, quelques quadragénaires qui s'ennuyaient, et je voulais parler de l'amour! Cardano s'arrêta, fixant d'un regard vide le miroir et, comme saisi d'une fatigue soudaine, se laissa tomber sur le divan.

Il était fatigué, désormais, des passions qui brûlent et qui mordent, le démon fugitif des instants heureux était toujours plus insaisissable et les amours qui promettent la vraie vie l'ennuyaient. Tout cela était la répétition au ralenti des gestes qui avaient été autrefois des rêves ardents, mais maintenant, il ne lui restait plus que de la cendre dans la bouche. Ce qu'il désirait aujourd'hui, c'était une volupté calme, mais où la trouver? Le monde était en proie à une frénésie de fouteries, il le lisait dans les yeux avides et pressés des hommes, dans les stupeurs et les douceurs tristes des femmes qui n'avaient pas encore perdu leur âme. Où était l'amour, l'amour bête et sublime? Il était tard, pour sa musique. N'était resté que le fouet humiliant du plaisir, peut-être encore la curiosité de regarder en face "l'empire familier des ténèbres futures, et rien d'autre.

Maintenant, Cardano s'était levé et arpentait nerveusement la pièce. Mais qu'est-ce que je croyais? La sortie du piège était impossible, et plus on essayait de la trouver, plus on était englouti par le mal. S'il y avait eu une issue, ne fût-ce qu'un trou minuscule dans le filet, il l'aurait trouvée. Non, dans ce piège, il n'y avait que les barreaux et du fromage.

- Et alors, détruisons le piège! Désobéissons au monde! C'est ça que tu veux, Roberto?

Mais oui, lui aussi, voilà très longtemps, il avait cru à la révolte, et à quoi avait servi cette espérance? Maintenant, les révolutionnaires qui envoyaient les gamins se faire casser la gueule dans les manifs prêchaient l'amour de la terre et les théoriciens de la fin du travail couraient à la télé expliquer qu'il fallait travailler plus et gagner moins. Et moi, je voulais me rebeller! Mais je le savais pas, que les rebelles, après quarante ans, ils envoyaient leurs petits-enfants à l'école des curés, leur femme travailler dans des journaux réactionnaires et leur fils ingénieur se prendre des travaux publics sous-traités au black?

- Tout est fini, mais parce que ça n'a jamais commencé. T'as compris, Roberto?

Fixant le vide, il murmura:

- Autrefois, j'eus une jeunesse fabuleuse, héroïque, amoureuse.

Puis il éclata de rire, en faisant le geste de balayer au loin quelque chose de fastidieux. Je ne l'avais quand même pas écouté? Ça, c'étaient ses romans, rien d'autre, et je ne devais pas prendre au sérieux ses fantasmagories. D'une petite boîte, il extirpa une noisette de pâte vert sombre et se mit à la mastiquer. Il s'étendit de nouveau sur les coussins et, tandis qu'il fermait lentement les yeux, il balbutia:

- Seuls les rêves sont vrais.

Giuseppe Montesano est né à Naples en 1959. Il vit à Sant’Arpino, province de Caserte et enseigne la philosophie dans un lycée. Il s’intéresse en particulier aux écrivains français entre romantisme et surréalisme, et à la constellation des “bizarres” et des dandys de la fin du siècle dernier. Il a notamment traduit et édité La Fontaine, Baudelaire, Villiers de l’Isle Adam, Flaubert et Gautier. Il écrit et collabore sous forme de reportages, de récits et de critiques aux journaux et revues : Manifesto, Il Mattino, Diaro dalla settimana, Nuovi argomenti, et Lo Straniero.

Bibliographie