Publication : 05/02/2004
Nombre de pages : 302
ISBN : 2-86424-494-2
Prix : 10 €

Demi-teinte

Danzy SENNA

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Titre original : Caucasia
Langue originale : Anglais
Traduit par : Simone Manceau

Birdie tient de sa mère, elle a la peau claire et les cheveux raides. Cole, sa sœur, tient de son père, elle est noire. La politique du Black Power divise les parents et les sépare: Cole part avec son père et Birdie suit sa mère qui se croit recherchée par le FBI

Prise dans les feux croisés du racisme, des racismes, Birdie ne veut pas vivre sans sa sœur et son père, elle veut construire son identité avec eux.

Sur un rythme de thriller, avec une écriture directe et une grande sensibilité, Danzy Senna nous livre ses propres contradictions: l’apparence d’une blanche et des sentiments de noire, à travers une enfance et une adolescence qui échappent à une vision du monde en noir et blanc.

  • « D. Senna dépeint de manière très sensible la solitude d'être différent dans une société multiraciale et raciste. »
    Sean James Rose
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Visages

Avant de me voir, j’ai vu ma sœur. Trop petite encore pour les miroirs, je la voyais comme le reflet de ma propre existence. À l’époque, il me suffisait de voir Cole, mon aînée de trois ans, pour imaginer que son visage peau cannelle, cheveux frisés et l’air sérieux c’était le mien. Son visage au-dessus du mien toujours, elle agitait des jouets, elle gazouillait, elle me pinçait quand elle était en colère. J’étais la cible idéale. Son visage c’était le mien, moi j’étais ce visage, et c’était bien comme ça.

À l’époque, Cole était le centre de ma vie. Tout tournait autour d’elle. Je lui obéissais, je l’imitais, je la suivais, je l’étudiais comme le font les petites sœurs. Nous étions rarement éloignées l’une de l’autre. Et nous avions même notre propre langue. D’après Cole, cela avait commencé avant ma naissance, quand je n’étais qu’une boule translucide dans l’utérus de ma mère. Alors Cole posait son grand front sur le ballon pâle le ventre de notre mère me confiait des secrets dans le charabia magique de ses trois ans, et traçait du doigt des hiéroglyphes invisibles sur la chair gonflée. Cole pensait que je me sentais seule là-dedans, effrayée par l’obscurité. Que sa voix comme ses gribouillages allaient m’apaiser.

Plus tard, on perfectionna cette langue dans notre chambre sous les combles de la maison en meulière de Colombus Avenue. Dans la poussière et les peluches, pour m’endormir Cole me chuchotait des histoires, des comptines et des devinettes. C’était une langue compliquée, hermétique aux non-initiés, sans conjugaison et sans pronom. Juste des mots suspendus, hors du temps et de l’espace, sans nom ni adresse. Comprendre nos bavardages, disait ma mère, c’était aussi impossible qu’un discours de somnambule, des mots à l’état de rêve, familiers mais inintelligibles.

Pour mon pères c’était du “baragouin à grande vitesse”. Pour Cole et moi, c’était simplement du El-em-en-o, nos lettres préférées de l’alphabet.

Ma grand-mère souhaitait qu’on nous emmène consulter un psychiatre pour enfants. Pour elle, c’était la faute de ma mère, qui nous gardait à la maison et nous faisait la classe avec ces gosses dyslexiques dont elle s’occupait. Pour ma grand-mère, on avait passé trop de temps avec ces “attardés”, voilà pourquoi on parlait comme ça. Mon père aussi accusait ma mère de nous avoir élevées dans cette anomalie. Selon lui, on étaient atteintes “d’une indifférence profonde” à autrui. Ma mère répondait que ces deux-là, c’était des chieurs, et à Cole et moi, elle nous laissait une paix royale, dans notre petit monde.

Je ne sais pas exactement quand cela commença à se détériorer. Sans doute peu à peu, comme tout ce qui déraille. L’été d’avant mes huit ans, le monde extérieur nous tomba dessus, de plein fouet. On était en 1975 et Boston ressemblait à un champ de bataille. Ma mère et ses copains passaient des heures à discuter des événements autour de la table de la cuisine. Intégration forcée. Roxbury. South Boston. Certains plus égaux que les autres. Dieu a élu les Irlandais. Debout, Luttons, Camarades, les Nègres et les Blancs...

Un soir après dîner, Cole et moi, on était allongées côte à côte, sur notre grand lit en cuivre. Le ventre rempli, la chaleur de la journée collant au corps. La tête au pied du lit, les jambes en l’air, on frottait nos orteils contre le mur blanc, rafraîchissant, ou s inscrivait la trace de nos pieds. Par le conduit de chauffage, montaient les voix exaspérées de nos parents. Obscénités feutrées. Connard prétentieux. Pouffiasse blanche. Pour ne pas entendre, on parlait Elemeno. Cole expliquait que ce n’était pas seulement une langue, mais un pays et des gens aussi. Elle me l’avait déjà dit, mais ça m’amusait, sa façon de décrire un endroit où j’irais un jour. On se chuchotait des questions et des réponses, comme des invocations. Shimbala matamba caressi. nicolta fo mo capsala. Les Elemenos, expliquait-elle, pouvaient non seulement passer du noir au blanc, mais du brun au jaune, au violet ou au vert et recommencer.

Ces gens changeaient constamment, non seulement de forme mais aussi de couleur et d’habitudes. Ils recherchaient l’invisibilité. D’après elle, changer d’apparence, c’était essentiel. Moins un jeu qu’une question de survie. Les Elemenos pouvaient virer au vert dans les buissons, au beige dans le sable, et au blanc total dans la neige. Leur force consistait justement à se fondre dans n’importe quel milieu. Pendant qu’elle parlait, une nouvelle question, un doute, me traversa l’esprit. Quelque chose ne collait pas. Pourquoi survivre si on finissait par disparaître ? Je le formulai à voix haute peta makika vandersa? À cet instant, la porte s’ouvrit toute grande.

C’était notre mère. Elle portait un boubou zaïrois et les cheveux roulés en chignon. Depuis quelque temps, elle était bizarre. Elle passait des heures au sous-sol. Je ne comprenais pas trop ce qui se passait là-dedans. Le dimanche, ma mère et ses copains organisaient leurs réunions secrètes. Du midi au soir, ils disparaissaient, et pour Cole et moi, c’était zone interdite. Selon Cole, ils fumaient de l’herbe. Selon moi, elle cachait là nos cadeaux de Noël. En tout cas, la porte était verrouillée, point final.

Notre mère resta un instant plantée sur le seuil, les bras croisés sur la poitrine:

Debout, les filles! Enfilez quelque chose de joli. Votre père vous emmène chez Tante Dot.

Pourquoi? demanda Cole, en fonçant vers le placard.

Ma mère s’avança. C’était une femme imposante, dans tous les sens du terme. Une géante qui enjambait nos jouets, et se pliait en deux pour éviter le plafond. Son regard se perdit par-delà la fenêtre. Elle avait l’air sinistre.

Dot s’en va, très loin. Elle veut vous dire au revoir.

D’un bond, je me relevai, saisie de panique. Dot était la sœur cadette de mon père et mon adulte préférée. Elle avait la peau deux tons plus sombre que mon père, d’un brun riche et frais, presque noir. Elle n’avait pratiquement pas de seins, de longues jambes et les dents de devant écartées. Elle s’habillait comme un homme, en salopette ou en jeans à taille basse, et portait les cheveux courts, coupés à la diable.

Dot était la seule parente que nous connaissions du côté de notre père. Sa mère à lui devait rester un mystère pour moi. Ce fut toujours Nana, pour la différencier de Grandma, notre grand-mère blanche. Nana était morte quand j’étais encore bébé. Cole prétend s’en souvenir. Nana lui aurait appris, à trois ans, à aimer le café (avec une goutte de lait concentré sucré, ça faisait comme un Parfait). Moi j’étais jalouse de ces souvenirs. Je n’avais que Dot, et voilà qu’elle s’en allait.

Elle part en Inde, expliquait ma mère, les sourcils toujours froncés vers la rue. Dans la montagne, chez un de ces gourous. Sans doute une bande de cinglés. Je ne pense pas que ça durera, mais j’en sais rien. Elle dit que c’est pour de bon. En tout cas, pressez-vous. Votre père est déjà devant la porte.

Je demandai à ma mère pourquoi elle ne venait pas. Pourquoi elle n’allait plus aux fêtes. Elle répondit qu’elle n’avait pas de temps à perdre. Qu’elle avait déjà ses manifs, ses dyslexiques, et ses comités du sous-sol. Moi, cette réunion-là me semblait différente, importante même, d’après ce qu’on avait entendu. Je savais qu’elle aimait bien Dot et qu’elle aurait voulu lui souhaiter bon voyage. Je m’approchai d’elle et je suivis son regard. La Volvo orange de mon père était dehors.

Tu devrais venir, insistai-je.

L’air tendu, elle hocha la tête:

Non, petite. J’ai déjà fait mes adieux à Dotty. Et maintenant, grouillez-vous. On vous attend.

Avant qu’on l’embrasse, elle marmonna:

Et dites à ce salaud de vous ramener avant minuit!

Mon père n’était pas seul. Sur le siège avant il y avait Ronnie Parkman, son alter ego. Un type formidablement beau, avec des pommettes saillantes et un regard profond. Nous, on s’est glissées à l’arrière. Tandis qu’on roulait vers Roxbury, mon père et Ronnie discutaient politique. La radio passait du Earth, Wind and Fire, et mon père battait le rythme sur le volant:

You're a shining star. No matter who you are, shining bright to sec, what you can truly be...

Quand il était avec Ronnie, mon père parlait toujours autrement. Genre argot. Il pimentait ses phrases avec des “mec” ou “man” ou “cool”. Quand elle l’entendait, ma mère pouffait de rire: “Tu parles d’un cinéma!” s’exclamait-elle. Lui, il venait de découvrir le Black Pride (quelques années après tout le monde) et ma mère expliquait qu’il essayait de se purger de son “blanchiment forcé”.

Comme on descendait Humbolt Avenue, mon père nous lança un regard par-dessus l’épaule et sourit:

Birdie et Cole, faites plaisir à Papa. Criez “Ngawa, Ngawa, Black, Black Powar” à ces deux mecs, là, au coin.

Il désigna deux jeunes types devant un coiffeur et grommela à Ronnie:

Vise-moi ça. Des Tègres nypiques. Complètement fichus.

Ronnie gloussa et reprit:

Des Tègres nypiques! Deck, man. T’es trop!

Cole et moi, on mit la tête à la fenêtre et on répéta le slogan, en rythme. Aussitôt, les deux types levèrent le poing, mi-figue mi-raisin. Je trouvais ça formidable, la tête caressée par le vent du dehors. “Ngawa, Ngawa, Black, Black Powar”, on répéta à l’unisson, cette fois à une petite grenouille de bénitier, aux cheveux poivre et sel. Elle s’arrêta net et nous foudroya du regard. Mon père se retint de pouffer de rire et nous ordonna de nous rasseoir.

Dot habitait à la limite de Roxbury et de Jamaica Plain, une grande maison communautaire, avec à l’arrière un jardin où poussaient leurs légumes et leur marijuana. Ils vivaient selon les préceptes de la philosophie hindoue. En principe, nul n’était autorisé à garder ses chaussures au-delà de la porte d’entrée. Mais ce soir-là, ce devait être super spécial, parce que quand Dot ouvrit la porte, elle portait des chaussures blanches à semelle compensée, avec une mini-robe moulante, jaune vif. Sur la tête, elle s’était drapé un turban africain, orange et violet, il lui donnait un air royal. Elle sentait la fumée et semblait déjà partie quand elle nous serra dans ses bras. Puis elle recula pour mieux nous regarder:

Et voilà nos deux diablesses. Vite, un bisou à votre tante! Comme vous avez grandi ! Ça alors, Cole, fais-toi voir un peu!

Elle la fit virevolter entre ses bras, puis annonça à mon père, avec un clin d’œil:

T’as intérêt à faire gaffe, le Père. Elle va en briser des cœurs!

Dot étreignit alors mon père puis son copain, et les embrassa sur les deux joues. Elle semblait incapable de cesser de sourire, totalement épanouie, et nous précéda dans la maison pleine de monde, à peine éclairée. Les gens étaient réunis dans la pièce principale, véritable tourbillon de couleurs, de conversations, de volutes de fumées. J’entendis mon père murmurer à Ronnie:

Vise-moi ça. Le monde multiracial.

Sur le canapé, un homme à barbe brune massait le dos d’une petite dame basanée. À côté, un Portoricain, avec une casquette Red Sox, visière vers l’arrière, se roulait un joint. Assise en tailleur, une femme rousse donnait le sein à un bébé. Installé par terre face à elle, un Indien trapu poursuivait sa conversation en agitant les bras. Mon père et Ronnie filèrent chercher des bières avant de se poser dans un coin pour observer la foule et bavarder à voix basse. Moi, je restai contre le chambranle, clouée sur place, étourdie par les fumées de marijuana.

Quand je tendis la main pour trouver celle de Cole, il n’y avait que de l’air. J’étais seule. Ça m’arrivait souvent, chez l’épicier, au cinéma, dans la foule. Je m’éloignais, fascinée par quelque bizarrerie un visage brûlé, un chien à trois pattes, un évangéliste cognant sur sa bible. Ma mère disait qu’il faudrait bientôt m’acheter une laisse. En général, c’était Cole qui me retrouvait, en larmes.

Cole et Dot avaient disparu. Elles avaient dû croire que je suivais. J’enfilai le long couloir, et partis à leur recherche.

Autrefois, la maison avait appartenu à une famille de Juifs hassidiques. Au moment où Roxbury s’était mis à changer de couleur, ils avaient plié bagage. Le bâtiment était resté inoccupé, à pourrir, jusqu’au moment où Dot et sa bande hétéroclite avaient décidé de la restaurer. Lentement, ils l’avaient remise en état, au cours de longs samedis, à coups de marteaux, de papier de verre et de peinture. Mais elle avait gardé un air baraque de foire, et sur toute la longueur du rez-de-chaussée, quelqu’un avait peint une fresque: des visages indiens rayonnants de bonheur les disciples de Ramakrishna. Des hommes et des femmes au regard brillant et au sourire mystique. La peinture n’était pas terminée et le dernier personnage, une jeune femme, n’avait pas de sourcils. Cette représentation m’avait toujours effrayée, et ce soir-là je me sentis parcourue d’un frisson, tandis que du doigt, je suivais le nez de Ramakrishna et que j’avançais dans le couloir.

Il y avait sûrement des choses à découvrir, derrière ces portes. Je me laissais tenter par la première. Elle s’ouvrit en grinçant. Des voix furieuses en jaillirent. Je glissai un coup d’œil à l’intérieur. Un couple était assis sur un lit. Blanche et frêle, avec des cheveux blond vif et des taches de rousseur, la femme pleurait. L’homme avait une coiffure afro, brun clair, vaporeuse, et un bandeau. Sans la regarder, il lui disait:

Tu ne comprends pas. J’ai simplement essayé d’aider une sœur.

La fille semblait ne pas écouter.

Tu l’as baisée, non? siffla-t-elle.

Son maquillage dégoulinait, comme celui d’un clown, et la morve lui coulait sur les lèvres.

Julie, ne pose pas de question si tu ne veux pas de réponse, lui conseilla-t-il en secouant la tête.

Bande d’enculés, vous êtes tous pareils. Tous.

Quand elle entreprit d’enfiler sa veste, son regard se posa sur le mien.

Je retins mon souffle. Mais elle se contenta de renifler et de se remettre à sangloter.

Je me demandai pourquoi elle ne me voyait pas, et soudain je sentis le plaisir de l’anonymat, de l’invisibilité. Je m’éloignai, me demandant sur quoi j’allais encore tomber.

J’explorai encore plusieurs pièces. Dans l’une, il n’y avait que des vêtements éparpillés sur un lit en bataille. Dans une autre, quatre adultes riaient comme des fous en se passant un bong. Je commençais à m’ennuyer, je me demandais où était passée Cole, quand j’arrivai à la dernière porte.

Elle était bloquée. Je poussai de toutes mes forces. Elle finit par céder.

L’intérieur était obscur, ça sentait la sueur et la fumée de cigarettes. Des livres tapissaient les murs. Au fond, il y avait un bureau. Contrairement au bric-à-brac. de la maison, cette pièce était curieusement classique. Elle était sévère, comme la bibliothèque chez Grandma. Un groupe d’hommes me tournait le dos, penchés autour du bureau. Ils discutaient avec passion. Ils chuchotaient, puis ils hurlaient de rire. Je pensais qu’il s’agissait d’une réunion privée, que je devais m’éclipser. Mais je voulais aussi m’assurer que j’étais vraiment invisible. C’était un sentiment excitant et effrayant à la fois. Je me demandais ce que ces hommes pouvaient bien regarder. Comme je poussa un peu plus la porte, elle se mit à grincer et l’un d'eux se tourna brusquement vers moi.

Je l’avais déjà vu, mais je n’arrivais pas à le situer. Soudain, je me souvins. Un soir, quelques semaines plus tôt, il était venu frapper à notre porte. Mon père passait la nuit chez un ami à Roxbury, mais ma mère était là. Je les avais trouvés ensemble sur le porche. Ils fumaient et rigolaient. Je m’étais dit qu’il avait presque l’air d’un Blanc, sans autre signe noir que ces cheveux crépus, roux foncé. Il m’avait souri et avait demandé à ma mère, avec un clin d’œil:

C’est ta fille ?

Maintenant il était à genoux devant moi et m'observait de ses yeux gris bleu. J’étais comme pétrifiée. Il sourit. Je vis des dents si nombreuses et si tordues qu’elles se chevauchaient. Ses lèvres étaient couvertes d’un duvet roux.

Alors ma p’tite? Qu’est-ce qu’on regarde?

Je haussai les épaules et m’apprêtai à partir. Mais il attrapa mon bras et le serra.

Derrière lui une voix ordonna:

Redbone, Vieux, vire-moi cette gamine.

Il se retourna vers eux, sans me lâcher et dit en souriant:

Mon pote, c’est pas rien, cette gamine. C’est celle à Sandy Lee. Pas vrai?

Je pris mon air renfrogné. Il s’exprimait dans un argot lourd, déformé, qui ne lui était pas naturel. Même moi, je le sentais.

Je regardai par-dessus son épaule. Le groupe me bouchait la vue. Redbone sourit:

Tu voudrais savoir ce qu’il y a sur le bureau, hein, P’tite?

Je l’observai. J’en mourrais d’envie, mais j’hésitais.

Ouais, je veux bien, dis-je enfin, sachant que j’allais au devant des ennuis.

D’un geste leste, Redbone me souleva. Il puait la sueur. Il avait des taches jaunes sous les aisselles. Ça dégoulinait comme de la pisse sur la neige.

Il me hissa jusqu’au bureau.

Je baissai les yeux et j’aperçus deux gros pistolets noirs, brillants, délicatement posés sur des coussins. Comme des petits chiens endormis.

Redbone me chuchota à l’oreille:

Tu sais ce que c’est?

Des pistolets.

Je me penchai, mais il me retint.

Non, pas touche, Minette. D’abord faudrait que je t’apprenne à t’en servir.

Un type dit:

Redbone, pourquoi que tu lui montres ça, Vieux? Tu prends un risque, non?

Mais Redbone continuait de m’observer. Moi, je m’efforçais de retenir mon souffle, de ne pas sentir son odeur.

Cette petite, c’est pas un risque, frérot. Nos gosses, faut qu’ils apprennent à se battre. On est en guerre. On va pas élever des poules mouillées. À la Maison-Blanche, y’a des vaches, et plein d’autres qui patrouillent dans les rues. C’est pas vrai ça Birdie Lee?

Je voulais me dégager de son étreinte. Dans sa façon de prononcer mon nom, il y avait quelque chose de faussement familier.

Les autres semblaient mal à l’aise. Soudain, la porte s'ouvrit toute grande, laissant s’engouffrer le joyeux tohu-bohu de la fête. Tous les regards se tournèrent dans cette direction.

Mon père entra en compagnie de Ronnie. Ils riaient, une bière à la main. Quand il m’aperçut dans les bras de Redbone, il se figea.

Je criai “Papa! Je suis là !" les deux bras tendus vers lui.

Il ne broncha pas. Il avait le regard rivé sur Redbone, le sourire crispé. Lentement, il tendit sa bière à Ronnie, dans un silence général. Enfin il parla. Tu peux me dire ce que tu fous avec ma fille au-dessus de ces armes?

Redbone rit encore une fois, d’un rire forcé et misérable, qui se brisa. Mais il me posa à terre et je me précipitai dans les bras de mon père.

Deck, Vieux. T’énerve pas. Elle est entrée ici de son plein gré. Je lui ai juste montré ce qu’on faisait.

Il fit une pause, puis afficha un sourire minable pour ajouter:

Tu devrais p’t’être lever le nez de tes livres et mettre un peu en pratique tes grandes théories, non?

Mais mon père était déjà face à lui, tout près. Il semblait le dominer, bien qu’ils fussent de la même taille:

C’est pas toi qui vas m’apprendre la révolution, espèce d’enculé de faux jeton de métis.

Les autres firent cercle et ils essayèrent de les séparer, avec des rires nerveux. Ils disaient: “Arrêtez. C’est bon. On est tous frères. Pas de bagarre entre nous

C’est pas un frère, mugit mon père. Il sort d’où, ce mec, en tout cas? Quelqu’un peut me le dire? Il y a un mois, il se pointe et il nous raconte qu’il a toujours été révolutionnaire. Mais personne sait d’où tu viens, Red, hein?

La voix de Redbone se fit tout autre, plus nasale. Renonçant à son argot de cuisine, il annonça:

Méfie-roi, Deck. Tu vas pas me faire le numéro du Black pur et dur. C’est toi qui as fait une fille blanche, non?

Il y eut comme une bousculade, des cris. Sans réfléchir, j’agrippai la jambe la plus proche et je hurlai:

Arrêtez! Il va tuer mon père!

Mais Redbone n’eut pas le temps. Les hommes les maintinrent à distance, ils essayèrent de les calmer, de leur parler doucement. Je m aperçus que j’étais cramponnée à la jambe de Ronnie. Il se baissa vers moi, sourit en me posant la main sur la tête.

Personne ne va faire du mal à ton papa, Bird. Compte sur moi. Tu devrais aller retrouver ta sœur et tante Dot. Elles doivent être dans la cuisine.

J’acquiesçai et m’apprêtai à filer. Derrière moi, j’entendis résonner la voix de mon père:

Et si je te vois encore rôder autour de ma femme, je te préviens, t’es un mec foutu.

Je sortis en courant de la pièce et me précipitai dans le couloir, vers la lumière jaune de la cuisine. Assise à la table, Dot fumait. À côté d’elle, Cole découpait des légumes. Une femme aux cheveux blonds décolorés, sombres aux racines, se tenait devant la cuisinière. Elle chantonnait d’une voix grave, avec un accent espagnol.

T’étais où, p’tite? me demanda Dot.

Puis, se tournant vers Cole:

Ta sœur, c’est une vraie vagabonde. Tu devrais la surveiller un peu.

Elle me caressa les cheveux:

Ton père t’a cherchée. il voudrait que toi et Cole, vous fassiez cette danse qu’il vous a apprise.

Cole renchérit:

Tu te souviens, Birdie? La danse du “Tape-cul”.

Dot vit mon regard et son sourire s’effaça:

Qu’est-ce qui se passe, ma p’tite Birdie? Quelqu’un t’a fait du mal?

J’hésitai. Je regardai Cole. Le couteau en l’air, elle avait cessé de hacher les légumes.

Dot me secoua par les épaules, et ma tête se mit à dodeliner comme mes poupées Sasha.

C’est quoi cet air-là, Birdie? On t’a fait quelque chose?

Je fis non de la tête. Dot me serra contre son corps osseux et dit:

Allons, allons. Dis-moi ce qui s’est passé. Tu m’entends?

J e voulus parler, leur raconter, mais les mots restaient coincés dans ma gorge. C’était comme un secret, ce que je venais de voir. Je dis simplement:

Ça va aller. On va répéter notre numéro.

Cole et moi, on fit le “Tape-cul”, style danse des canards, devant un groupe d’adultes qui souriait et rythmait. Ils nous lancèrent des encouragements et ils firent tinter leurs verres. Mon père se tenait à l’écart, il regardait à peine notre numéro. Il avait la tête penchée sur la droite, comme alourdie par trop de savoir.

Cette nuit-là, sur le chemin du retour, Cole s’endormit, la tête contre la vitre. Moi, j’observais la succession des lampadaires et j’essayais d’entendre la conversation entre mon père et Ronnie. Mais leurs paroles étaient couvertes par la voix sirupeuse de Barry White.

Danzy Senna est née en 1970 à Boston, dans le Massachussetts. Diplômée de l’Université de Stanford, elle a travaillé comme journaliste pour plusieurs magazines, dont Newsweek et Spin.

Bibliographie