Publication : 11/03/2005
Pages : 346
Poche
ISBN : 979-2-86424-531-0

Des Nouvelles d’Algérie

Christiane CHAULET ACHOUR

ACHETER POCHE
14 €

Mouloud MAMMERI - Mohammed DIB
Jamel Eddine BENCHEIKH - Leila SEBBAR
Nourredine SAADI - Rachid MIMOUNI
Rabah BELAMRI - Habib TENGOUR - Habib AYYOUB
Boualem SANSAL - Hawa DIABALI - Maissa BEY
Mourad YELLES - Aziz CHOUAKI - Karima BERGER
Arezki METREF - Lazahri LABTER - Tahar DJAOUT
Waciny LAREDJ - Soumya AMMAR KHODJA
Anouar BENMALEK - Mohamed SARI
Amar MEZDAD - Sofiane HADJADJ - Salim BACHI.

Toutes les nouvelles retenues ont été écrites entre 1974 et 2004, trois décennies de changements opérés plus au niveau de la société civile que du pouvoir. De ces longues années, le lecteur trouvera chez les 25 auteurs de ce recueil toute une gamme de lecture allant de l'humour au sarcasme, de la dérision au tragique, de la complicité affectueuse à l'apparente indifférence. Il verra revenir le journaliste, l'émigré, le jeune chômeur le fonctionnaire au destin obscur, des conflits de générations de toutes sortes. Mais ce qui est notable, c'est la forte présence des femmes écrivains, loin des stéréotypes et des clichés attendus.

  • « Vingt-cinq auteurs, écrivant en français, mais aussi en arabe et en kabyle, témoignent avec éclat de la qualité de la littérature qu'a engendrée et engendre leur pays. [...] Il y a dans ces vingt-cinq nouvelles une aspiration à dire. A hisser la langue jusque-là. A l'aimer. A la partager pour ce qu'elle est, lien irremplaçable, façon de penser le monde. A s'y laisser surprendre aussi. »
    Dominique Sigaud
    LE MONDE

Mouloud MAMMERI

La Meute

 

Ils étaient malhabiles à la joie. Ils la hurlaient de peur qu'on ne la leur emporte à la dérobée, comme ils avaient vu faire tant de fois auparavant. Les dernières années les avaient crispés sur l'héroïsme désespéré. Ils manipulaient les mots comme des jouets que l'on casse : la dignité, la liberté, l'indépendance, avec la gaucherie (la fureur) des mains qui ne savent plus ou pas encore.

Pendant sept ans, ils avaient joué avec les prisons, la mort, les larmes, les paras, les séries noires, les nuits blanches, la terreur, l'espoir enfoncé comme une vrille, tenace comme le chiendent, étouffé comme la voix de quelqu'un qui se noie dans la nuit.

Brusquement, un soir de juillet, on leur avait dit : "A partir de l'aube de demain, vous êtes libres ! De tous les points de l'Algérie, par processions folles, par caravanes lentes, ils s'étaient portés vers Alger. Certains quittaient pour la première fois la montagne ou les sables où ils étaient nés. Ils savaient les itinéraires comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie.

Pendant trois jours et trois nuits, la grand-ville devint caravansérail. C'était plus beau qu'au théâtre : il avait suffi d'une nuit pour changer le décor dur, rouge sang, en paravent vert flottant, de qui les figures suivaient le tour des heures et leur ton : dans les rues, la joie était bleue. Les jours précédents, les gerfauts avaient fui le charnier natal par vols compacts. Ils avaient laissé derrière eux des murs figés dans la stupeur, grève délavée d'après la tempête. En général, les caravanes restaient groupées : elles élisaient chacune une place, une rue, les plus nomades un quartier. Seuls les responsables du FLN allaient d'un bout à l'autre de la ville : ils avaient l'air affairé et se mêlaient rarement aux danses, quelques-uns portaient, comme hier encore, leur mitraillette en bandoulière.

Comme eux, mais presque toujours seul, allait aussi un homme grand et brun. Sa barbe noire cachait l'échancrure de sa gandoura bleue, mais visiblement il était jeune : il n'avait pas plus de trente ans. Il allait dans le soleil comme on nage dans la mer. Il disait des choses folles où il était question de fête, de rire, de soleil et de sources, il les scandait comme des vers et à peu près personne ne comprenait. Il disait : "Prenez garde ! Maintenant, danseurs de l'aube, vos jointures sont mobiles. Au soir, si vous n'y veillez pas, l'arthrose les durcira. Ou bien vous danserez les figures de la fête, ou bien vous bâtirez à chaux les prisons. Ou bien le rire au cœur ou bien le rictus aux lèvres. Vous n'avez pas le choix. Ça n'avait pas de sens, mais qui disait des choses sensées en ces jours ? Les enfants l'appelaient "Prends garde, les femmes "la fête.

Il ne se mêlait à aucun groupe, comme s'il était de tous. Quand on l'invitait à danser, il souriait et échappait doucement aux mains qui déjà l'agrippaient pour le joindre à l'essaim. Il dit en s'éloignant : "N'oubliez pas la fête. Sans cela, on vous la ravira. Celui qui l'avait invité le regarda partir. Quelqu'un près de lui dit : "C'est un prophète de malheur ! Ou un provocateur patenté, payé ! Mais un groupe de danseurs les happa au passage : ils recommencèrent à hurler avec les autres.

Au soir du troisième jour, il n'y avait plus de pain dans les boulangeries. Les nomades se mirent à grignoter les dattes qu'ils avaient gardées pour le retour, les paysans des villages s'égaillèrent dans la ville à la recherche de vivres. Les responsables du parti allèrent de groupe en groupe inviter les danseurs à rentrer chez eux :

- Le temps de la danse est passé ! Maintenant, nous allons bâtir l'Algérie nouvelle.

- Celle des hommes libres, dit le Prophète.

- Organisés, dit le responsable.

Le responsable leur donna rendez-vous dans un an à la même date.

Un maître d'école ayant demandé si les Algériens pouvaient être à la fois libres et organisés, le responsable répondit que la question était hors de sujet, hors de saison, hors de sens. Puis il se tourna vers la foule :

- Soyez vigilants ! Méfiez-vous des provocateurs ! Dépistez-les et dénoncez-les à l'organisation ! Elle s'en occupera.

Tous cherchèrent des yeux le Prophète, mais il avait disparu.

Le lendemain, dès l'aube, les processions commencèrent de se détacher de la ville en coulées lentes, dans la stupeur des lendemains d'orgie. Ils se sentaient vides. Des jeunes gens hurlaient encore des syllabes enrouées. Des femmes défaites portaient sur le dos, ou pendus à leur sein, des bébés endormis. Dans les camions, derrière les ridelles tordues sous le poids des corps agglutinés derrière elles, les regards absents voyaient se précipiter en sens inverse des rangées d'arbres inclinés qui faisaient un bruit d'arrachement quand le camion les doublait.

Les jours suivants, dans les villages, à travers les pistes du désert, dans les sentiers perdus de la montagne, ils prolongèrent dans les mots l'ivresse de ces trois nuits. Ils mirent longtemps à sortir de l'hébétude. D'abord ils ne trouvaient plus les gestes ; l'armée pendant des mois les leur avait ou mesurés ou interdits : le couvre-feu, les laissez-passer, les papiers, les gardes, les perquisitions. Il fallait réapprendre aux membres engourdis le mouvement.

Puis, les souvenirs étaient allés s'estompant et il avait fallu de nouveau se remettre à la routine des jours. L'exaltation est comme l'incendie : elle se nourrit d'elle-même mais à la fin meurt épuisée. Puis de nouveau des bruits, d'abord sourds (comme avant), puis de plus en plus éclatants, coururent les marchés, les villes, les gourbis. Maintenant que l'ennemi n'était plus, les grands chefs s'étaient mis à continuer entre eux les grandes manœuvres, ils étaient "Tlemcen, "Tizi-Ouzou, "Zone autonome, "Fédération de France. Le peuple ne comprenait plus. Le jeu était absurde. Comme il ne savait pas le dire avec des mots, le peuple imagina de le dire avec son corps. Il se coucha par nappes sur les routes : les tanks de tous les points cardinaux ne pouvaient plus passer sur l'asphalte sans d'abord leur passer sur le corps. Le jeu cessa.

Un an plus tard, beaucoup reprirent vers Alger le même chemin, qui leur parut plus long parce qu'ils l'avaient déjà parcouru. Pas tous cependant : beaucoup restèrent, les plus fatigués parce qu'ils ne se sentaient plus la force maintenant qu'ils avaient perdu la foi neuve, les plus malins parce qu'ils attendaient de voir où le vent tournait, quel point allait être vraiment cardinal.

Les groupes essayaient de rire encore quand ils se retrouvaient, mais quelque chose quelque part s'était fêlé dans la machine : leur rire sonnait le fer blanc. Pourtant, cette fois, on avait mieux préparé les choses : on avait mis des policiers partout et des responsables qui venaient dire chaque fois ce qu'il fallait faire ou crier, on avait approvisionné les boulangeries pour plusieurs jours, installé des tentes sur les places, où les danseurs fatigués allaient se reposer. Il est vrai que tout le monde ne dansait pas ; beaucoup de gens se contentaient de regarder du trottoir, comme au théâtre ; quelques-uns passaient sans les voir : ils regardaient le bout de leurs souliers sur l'asphalte. Mais c'était mieux ainsi : le romantisme était mort quelque part entre Tizi-Ouzou et Tlemcen, il restait les exécutants sérieux. Car on savait que cette année la fête était programmée, avec des règles pour les gestes et des limites dans le temps. Les instants ni les têtes n'étaient échevelés comme l'an d'avant : on avait échappé au branle ; tout était prévisible… enfin !

L'apogée, ç'avait été au soir du troisième jour quand, cédant à la suggestion de quelques-uns, ils s'étaient mis tous ensemble à manœuvrer et à hurler à l'unisson, comme à la caserne.

C'est cet instant que choisit pour reparaître le Prophète. On reconnut tout de suite à l'horizon d'un ciel pâle son anguleuse silhouette. Parce qu'elle était hors du rang. Ensuite parce qu'elle dominait, tout en os et en cheveux fous. Quelques-uns applaudirent. Ils furent rabroués : cet homme hors du rang brouillait l'ordonnancement des corps… De là à brouiller l'unisson des voix ! A mesure qu'il approchait ses paroles s'entendaient mieux. Il disait : "Voici un an que vous ne vous êtes vus, danseurs. Avez-vous dansé pendant cet an ? On ne savait si c'était une question : personne ne répondit. "Vos veines charrient la servitude sédimentée. C'était clair : cet homme était un revenant. Il retardait d'un an. Si on le laissait faire, il allait ramener le mouvement, les fantasmes, l'imprévisibilité, la chaleur qui brûle pour brûler. "L'arthrose a gagné vos os depuis un an. Essorez l'esclave de vous. Brisez les panneaux sur la route. Faites la fête.

Il fut interrompu par l'échanson de service qui allait d'un groupe à l'autre offrir des boissons gratuites.

- Si une main jette un os à votre faim, ne mordez pas l'os, mordez la main.

Le Prophète voyait s'allumer le feu de la haine dans les yeux, il ne savait pas si c'était contre le jeteur d'os ou contre lui. Quelqu'un dit :

- Et si tu as des enfants ?

- Apprends-leur la fête.

- Qui leur donnera à manger ?

- La terre !

- Il faut la piocher.

- Oui, la piocher en dansant.

L'éclat de rire qui suivit couvrit la voix du Prophète, puis on l'entendit psalmodier :

- Près de la pâtée du mépris, crevez plutôt de faim.

Sa voix se perdit dans les hurlements de la foule :

- Affameur d'enfants !

- Assassin !

- Traître !

- Fasciste !

Les plus timides le traitaient de maquereau. Il pensa : ils ont l'esclavage serti dans la peau. Pour les essorer de l'esclave, il faut emporter l'épiderme. Une humanité essorée serait une humanité d'écorchés.

Il y avait un intellectuel dans la foule. Au temps du colonialisme, il avait fait ses études et obtenu ce qu'on appelait alors le certificat d'études. Il dit :

- Et les tempéraments ? Que faites-vous des tempéraments ? Il y en a qui sont inaptes à la fête.

Le Prophète sut que son interlocuteur était allé dans les écoles. Il lui en parla le langage :

- C'est un produit de conditions objectives. Il suffit de changer les conditions pour changer aussi les aptitudes.

Un vieillard ayant dit que c'était du galimatias :

- Les inaptes à la fête, on les a dressés à vivre chiche dès l'enfance, on les a frustrés. Rappelez-vous vos mères.

L'Intellectuel demanda si l'intention de l'orateur était d'insulter les mères algériennes qui avaient enfanté nos libérateurs. Le Prophète dit :

- Les mères algériennes sont comme toutes les mères : elles fustigent par amour.

- Si tu crois être original, dit l'Intellectuel. En somme, c'est la vieille sagesse des nations : qui aime bien châtie bien !

Il se tourna vers la foule pour y quêter l'admiration, dans les yeux de la foule il ne lut que la haine - et l'attente.

Le Prophète dit :

- Votre mère, au premier jour de votre naissance, vous a emmaillotés.

- Par sage prévision : le maillot de l'enfant, c'est pour le préparer aux chaînes de l'adulte.

La foule avança d'un cran en grondant. L'Intellectuel eut peur. Pour détendre l'atmosphère, il usa de l'ironie. Il demanda au Prophète s'il avait appris que, pendant plus de sept ans, des milliers d'hommes et de femmes avaient pris les armes et les bois pour justement briser les chaînes des Algériens.

- Il y a la fête, dit le Prophète, et il y a les lendemains de fête.

La foule reflua encore un peu plus vers lui. Un enfant lui lança la première pierre, un responsable le premier grief :

- Tu démobilises le peuple.

C'étaient les mots qu'ils cherchaient. Ils trouvèrent aussitôt les autres :

- La force du peuple, c'est un bloc !

- Un roc !

- Un soc qui fend la glèbe.

- Et toi, tu es un schnock.

- Un schnock en toc.

- Et toc ! dit l'enfant.

Le responsable fit un geste vers la foule :

- Assez joué ! Nous ne sommes pas ici à la… Il allait dire : à la fête. Il se retint et enchaîna : … la comédie !

- Je ne vous le fais pas dire, dit le Prophète.

Il allait s'éloigner. Mais de quelque côté qu'il portât ses pas, il rencontrait la même masse d'hommes agglutinés, avec des filets de sang dans les yeux. L'Intellectuel cherchait aussi une issue : ils étaient cernés, il ne voulait pas assister à la fin de la comédie. De nouveau, il tenta de la plaisanterie :

- Le Frère est Pro-phète (il détacha les syllabes), il est pour la fête, c'est normal.

Il fit un rictus vers la foule. Personne n'avait l'air d'avoir compris. Il chercha un dérivatif :

- Mais les moroses, les guerriers, les pisse-froid, les songe-creux, les mange-tout, les neurasthéniques, tous ceux qui sont paralysés des bronches ou du cœur…

- A chacun sa fête, dit le Prophète et il se mit à danser.

Il évoluait lentement, les yeux fermés, comme attentif à des images à lui seul visibles, seul au milieu du cercle de haine fermé (l'Intellectuel s'était fondu dans la foule et le responsable était allé rejoindre d'autres groupes). En dansant il traversait la chaussée, le trottoir, et s'approchait des maisons. La foule médusée reculait à mesure que les évolutions se déroulaient, lentes, devant elle. Même dans la fureur ils avaient gardé, enfouie mais présente, une espèce d'entrave aux pieds, quelque chose qu'en temps ordinaire ils appelaient la justice, pour laquelle tous étaient prêts à vivre, et les plus lâches à mourir.

Quelqu'un lança :

- Il danse seul… comme les tyrans.

Ce fut l'explosion.

D'ordinaire ils cherchaient les mots, ils étaient malhabiles à dire, si ce n'est les choses les plus éculées, celles qui vont à ras de terre. Maintenant, les plus bègues se sentaient poètes ; sur les lèvres les plus molles, les plus mortes, fleurissaient les épithètes, les images poussaient comme des orties :

- Bourreau des travailleurs !

- Chien galeux !

- Chouette enrouée !

- Dinosaure !

Il eut juste le temps de s'engouffrer dans la porte de l'immeuble le plus proche. Des jeunes se précipitèrent derrière lui. A la foule qui déjà s'était ruée vers la porte, l'un d'eux dit :

- Attendez-nous en bas. Nous allons vous le jeter par la fenêtre.

Enfoncé dans l'embrasure sombre d'une porte du troisième étage (par chance, l'électricité ne fonctionnait pas), le Prophète sentait pleuvoir sur lui la volupté amère des lendemains de fête. Il buvait leur bassesse. Ce n'était pas de leur ingratitude ni de leur aveuglement qu'il souffrait : l'une et l'autre étaient eux, comme leurs cheveux étaient noirs et leur peau brune. Ce qui lui déchirait le cœur à coups de rasoir froid c'était la misère de leur vie. Il avait envie de pleurer sur eux, puis il se ravisa : il se ressouvint que la pitié, comme la colère, ne sert de rien au bonheur des hommes. Elle broie les entrailles en pure perte.

La cage d'escalier lui ramenait l'écho des voix de ses poursuivants comme au sanglier les abois de la meute. Il les sentait se heurter dans l'ombre en aveugles. Certaines approchaient à l'effleurer.

La porte sur quoi il appuyait les os de ses épaules prostrées s'ouvrit brusquement. Une coulée de lumière projeta sur le palier sa forme allongée comme une ombre chinoise. Une petite fille cria dans le couloir :

- Farid, la soupe est servie !

La voix d'un jeune brun crissa :

- Le voilà !

Il fut extrait du cône de lumière et précipité dans l'escalier. Dehors, la foule l'accueillit, délirante…

Quand ils l'eurent tué, ils furent inondés d'une joie sauvage. Ils dansèrent autour de son corps une danse que personne ne leur avait apprise jusque-là. C'est de ce jour seulement qu'elle passa dans les mœurs et qu'en souvenir de cette mort si juste, les magistrats de la cité instituèrent une danse de la liberté. Chaque année, au jour, à l'heure où était mort l'homme (abhorré, adoré ? ils ne savaient), les jeunes gens et les jeunes filles sortaient dans les rues pour se livrer à la danse de la liberté : les magistrats tenaient le registre des absents, les figures de la danse étaient réglées, les spasmes et les enthousiasmes minutés.

Après la danse, ils allèrent se rassembler sur la place. Personne ne les y appelait, mais ils ne se hâtaient pas de rentrer : chacun savait que, sitôt dans sa maison, il allait y retrouver la liberté et rester seul en tête-à-tête avec elle ; chacun sentait qu'elle allait lui peser insupportablement dans le coin gauche de la poitrine : un point de côté qui s'enfonce en vrille, toujours plus au fond, et vous empêche de respirer, d'aller à droite, à gauche, de chanter, de danser, d'être libre enfin !

La place se trouva bientôt pleine. Ils y entraient en dansant encore et chantant. Mais, comme ceux qui y étaient déjà les regardaient en silence, ils se calmaient vite et cherchaient dans la foule des visages amis, pour se tenir chaud, aussi pour cesser d'exister, pour oublier… oublier qu'on venait de tuer l'assassin, le bourreau, le tyran… qu'on était libre enfin ! D'habitude, ils trouvaient, si bien que la place était devenue un glacis où s'étaient agglomérés de petits groupes d'hommes qui prenaient bien garde de ne pas se lâcher. Quand ils eurent épuisé les cris, les injures et les alibis, ils se mirent à se regarder d'un groupe à l'autre, pour se réconforter, mais chaque groupe lisait dans les yeux du groupe voisin l'épouvante… la même qui brouillait le regard de ses yeux.

Un homme, qui se savait et que tous savaient plus sensible que les autres, commença de dire qu'enfin le tyran des esprits était mort, qu'on était libre enfin. Tous, timidement d'abord, puis avec frénésie, répétèrent : "Nous sommes libres… enfin ! Puis la foule se remit à danser. Il se forma spontanément deux demi-chœurs, dont le premier se trémoussait en rythmant : "Nous sommes libres, et le second, plus lourd ou moins doué, scandait en tombant pesamment sur le pied droit : "Enfin ! Cette figure devait être rétablie scrupuleusement chaque année lors de l'anniversaire de l'homme abhorré (adoré).

Puis, la danse cessa et ils se mêlèrent confusément. Les femmes vinrent réclamer leurs maris, certaines même leur enjoignaient de rentrer : mais aucun homme ne semblait entendre, comme si la danse et la liberté les avaient rendus sourds. Puis, le même homme dit :

- Rentrer ? Mais où ? Et pour quoi faire ? Nous sommes libres… enfin !

Il essaya avec quelques autres de reformer les deux demi-chœurs, mais personne ne l'écoutait plus ; ils étaient tous trop fatigués.

Alors l'homme dit :

- Quelle joie de se sentir libres. Ce jour est le plus grand de notre histoire, le jour de notre libération, plus belle encore que la liberté. Car il avait ses qualités et ses défauts comme chacun de nous, pauvres hommes que nous sommes, mais enfin… c'était un tyran… un tyran des esprits.

Presque tous répétèrent que c'était un tyran. Quelques-uns dirent que dans le fond il était bon, mais à quoi bon la bonté de son cœur puisqu'elle ne servait à rien, puisque jamais il n'avait subi comme nous tous la tentation de la haine et de la méchanceté. Il n'avait jamais fait de mal, bon sang, pour qu'on le sente vivre enfin ! Un saint, voilà ce qu'il était, et qu'avons-nous à faire des saints ? Ils sont seuls dans la sainteté et nous voulons être ensemble.

Une femme jeta un cri qui glaça d'épouvante les enfants ; les hommes, même les plus sensibles, étaient trop blasés par les événements de cette journée. La femme dit :

- Un saint ! C'était un saint ! Maintenant je le sens, je le sais, je le veux. Vous avez tué le saint de cette terre !

Le maître d'école, qui était près d'elle, rectifia :

- Nous avons tué…

Une jeune fille raconta comment elle l'avait vu la veille en rêve, qui gravissait les marches du ciel et bientôt était enlevé dans les airs sur les ailes d'un condor royal.

Une autre femme, levant les yeux au ciel, découvrit la lune qui était à mi-course. Elle se mit à hurler :

- Le voilà ! Je le vois ! Il est dans la lune.

Elle ne dit pas qui mais personne ne le lui demanda, parce que tous savaient que cette journée, et les suivantes, et celles qui suivraient les suivantes, et in saecula saeculorum jusqu'à la fin des temps, les pronoms ne pourraient plus ramener qu'à lui.

Il se forma un petit groupe de pleureuses, qui scandèrent son nom sur un ton de complainte. Presque toutes les femmes, et aussi quelques hommes, s'y joignirent. Ils formèrent un grand cercle en se tenant par les bras. Le cercle allait s'agrandissant, et bientôt il ne resta plus au-dehors qu'un petit groupe d'esprits lents et de cœurs endurcis, ou simplement d'hommes que trop d'émotions avaient complètement hébétés. Ils devaient plus tard donner naissance à une petite minorité d'hérésiarques, qui s'exilèrent eux-mêmes dans une île aux pauvres ressources, plus par entêtement et par manque d'agilité dans l'esprit que vraiment par conviction.

Le gros du peuple décréta tout de suite qu'il formait l'orthodoxie. Quand les orthodoxes furent épuisés de se lamenter en cadence, ils écoutèrent un poète pleurer en phrases mélodieuses et déchirantes la mort du juste. Au dernier vers, le poète dit qu'il allait de ce pas prélever sur le cadavre un cheveu de sa tête pour le garder en souvenir à jamais et le léguer comme une relique vénérée aux enfants de ses enfants. Ce fut la ruée.

En moins de trois minutes, le corps fut dépouillé et rendu à la nudité de la mort. Aux derniers arrivés, il ne restait plus que la peau sur les os. Ils essayèrent d'enlever les ongles. Les plus zélés des fidèles se précipitèrent sur eux et il fallut pour les arrêter toute l'adresse de quelques comédiens de grand style, qui s'étaient déclarés prêtres de la religion nouvelle et déjà donnaient l'exégèse du dogme et de la loi.

On chercha les bourreaux (les vrais) pour leur crever les yeux et les livrer vivants aux fourmis rouges qui pullulaient aux abords de la ville, aux chacals, aux chiens errants : on les chercha longtemps, mais on ne les trouva pas. Il faut croire qu'ils avaient compris d'eux-mêmes.

Née à Alger en 1946, y a vécu et travaillé jusqu’en 1994 où elle a dû quitter le pays (Professeur à l’Université d’Alger de 1967 à 1994). Elle est actuellement Professeur de Littérature comparée et de Littérature francophone à l'Université de Cergy-Pontoise.

Spécialiste de la liaison enseignement du français et écriture littéraire, de l’intervention linguistique en situation coloniale puis post-coloniale, elle a publié de nombreuses études (articles et ouvrages) sur la littérature maghrébine (et plus particulièrement algérienne), sur la littérature antillaise (elle est ainsi l’auteur de : La trilogie caribéenne de Daniel Maximin. Analyse et contrepoint, Ed. Karthala, 2000, 230p).

Ses champs de recherche dominants sont : * Le féminin (Antilles, Méditerranée, XIXe et XXe siècles) ; * Les rapports Europe/Monde arabe à travers les littératures francophones (française, maghrébine et proche-orientale – XXe siècle) ; *Les Mille et une nuits et l'imaginaire littéraire contemporain ; * Les périphéries littéraires au XXe siècle (France, Afrique, Antilles).

Ses principaux travaux sur la littérature algérienne depuis 1994 :
- « Littératures de langue française au Maghreb » dans l'entrée « Maghreb-littératures » de L'Encyclopaedia Universalis (éd.1994)
- Anthologie de la littérature algérienne de langue française (co-édition Bordas-ENAP, 1990, 320p.).
- Avec le peintre Denis Martinez, une anthologie des écrivains avec portraits, Visages et Silences d'Algérie, (Marsa Editions, 1997).
- Coordination de Page des libraires, dossier spécial accompagnant les Belles Etrangères, L’Algérie et ses littératures, octobre 2003
- Revue Europe, n°spécial sur l’Algérie, novembre 2003 : une première contribution (en collaboration avec Naget Khadda), « Qu’avons-nous fait de nos quarante ans ? » et une autre sur la littérature des femmes.


Directrice du Centre de Recherche Texte/Histoire de l'Université de Cergy-Pontoise, elle est par ailleurs membre de la Société d’études camusiennes ; elle est collaboratrice permanente de la revue littéraire Algérie Littérature/Action (Marsa éditions Paris et Alger) et collabore à de jeunes maisons d’édition algériennes. En 2002, elle a publié aux Editions du Tell à Blida (Algérie), Clefs pour la lecture des récits, 173p. en collaboration avec Amina Bekkat ; en 2004, aux éditions Barzakh, Albert Camus et l’Algérie et aux éditions Chèvrefeuille étoilée, Frantz Fanon, l’importun.

Deux entretiens :
- "Algérie Plurielle" entretien avec Valérie Marin La Meslée, Le Magazine Littéraire, n°de mars 1998.
- "Ecoute les femmes…" entretien de C.Ch-Achour avec Soumya Ammar-Khodja, dans Passerelles, revue d'études interculturelles, Thionville, n°17, Hiver 1998.

Bibliographie