Publication : 08/04/2005
Nombre de pages : 312
ISBN : 2-86424-537-X
Prix : 20 €
Disponible

Fricassée de maris

Betty MINDLIN

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Titre original : Moqueca de maridos
Langue originale : Brésilien (Brésil)
Traduit par : Jacques Thieriot

Les jeux de l’amour sont l’un des thèmes marquants des mythologies indiennes. Leur originalité tient à la liberté d’expression, aux images inhabituelles, à l’absence de censure, alliées à des dénouements violents, parfois terrifiants.

Les récits publiés ici ont été recueillis auprès de six peuples indiens de la province amazonienne du Rondonia, vivant selon des traditions différentes. Les fils conducteurs de ces histoires sont les thèmes éternels: la recherche de l’amour, la séduction, la jalousie, le plaisir, les affrontements entre les hommes et les femmes, les mères et les filles…

Les formes et les développements inespérés de ces récits, le talent des conteurs, la créativité et la liberté du langage donnent au texte une fraîcheur et un humour délectables, plus proches de la littérature que de l’anthropologie. Un authentique bonheur de lecture.

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    XXI
  • « Cet ensemble de récits érotiques amazoniens [...] montre que la rigueur ethnologique n'exclut pas, pour le lecteur, un plaisir équivalent à celui que nous prenons aux contes de notre enfance, la verdeur en plus. »
    Alain Nicolas
    L'HUMANITE
  • "Ce livre est une anthologie de mythes indigènes sur le thème de l'amour, mais qui croisent pratiquement tous les aspects de la condition humaine où les sexes se rencontrent et se font la guerre : famille, descendances, travail, fête, art, sentiments, passions, dans la transgression comme dans la conformité des us et coutumes ancestraux.[...] Autrefois, les hommes avaient les règles et les femmes s'en moquaient cruellement, jusqu'au jour où les uns réussirent à les refiler aux autres. Il fut même un temps où les hommes et les femmes n'avaient ni quique ni zouzoune et ils sourouquaient et enfantaient par le gros orteil. C'était le temps, celui du mythe, où l'amour lui-même était mythique, et il l'est resté.
    Jean-Baptiste Marongiu
    LIBERATION

 

LES BOTCHATONIA, LES FEMMES DE L’ARC-EN-CIEL

Les femmes se sont amourachées d’un être qui vivait au fond des eaux. Homme ou animal, il s’appelait Amatchoutché et elles 1’ont trouvé très beau. Elles sont devenues folles de lui et du coup elles ont tourné le dos à leurs maris et ont oublié de s’occuper de leurs enfants. Elles ne faisaient que penser à leur nouvel amour.

Délaissés, tout tristes, les hommes ont passé leur temps à chasser. Désormais ils vivaient comme des célibataires. Et celles qui avaient été leurs femmes vivaient comme des vieilles filles, elles ne couchaient plus dans leurs hamacs, elles ne les regardaient plus, elles ne venaient plus folâtrer. Pauvres guerriers, il ne leur restait plus qu’à passer leurs jours à la chasse. Et ils devaient aussi s’occuper des enfants, laissés à l’abandon par leurs mères. En chassant, ils essayaient de distraire leur chagrin, d’oublier l’épine plantée dans leur tête. Les jeunes enfants grillaient le gibier pour les hommes, vagabondaient dans la forêt, n’arrêtaient pas de se baigner.

Un jour, ils s’amusaient à tirer à l’arc au bord de la rivière quand ils ont vu un petit jacaré.

-On le tue, on le tue! ils ont crié en chœur, tout contents.

Leurs flèches étaient si petites que le jacaré n’a pas bougé, lui, mourir, vous n’y pensez pas! La marmaille a décidé de pousser l’animal, ils ont poussé, poussé et à force, il est tombé dans l’eau. Et les enfants aussi sont tombés au fond de la rivière.

Quelle surprise au fond des eaux! Il y avait là des tas de gens, des femmes qui ressemblaient à leurs mères – ils ont même cru que c’étaient elles – et qui les ont très bien traités, les ont cajolés et leur ont donné à manger et à boire, de la bouillie de maïs, du poisson, du caouîm.

Ces femmes appartenaient au peuple de l’Arc-en-ciel – Botchatoniã. Des femmes ensorcelées. Après avoir bien choyé les enfants, elles les ont renvoyés chez les hommes, chargés de nourriture et de marmites de terre débordant de caouim.

– Ce caouim, c’est pour vos pères! Expliquez-leur bien qu’il a été préparé par de vrais gens, pas par un animal ou un mauvais génie comme Tchopokod.

Les enfants ont pris le sentier de la cabane de chasse et au bout d’un moment, ils ont rencontré un chasseur qui portait une dépouille de cerf sur ses épaules. Il leur a demandé s’ils rapportaient des mandis et il a été très content en voyant les marmites de caouim.

Arrivés au bivouac, les enfants ont déposé les marmites et les poissons sur des souches d’arbres, pour chacun des hommes, et ils ont répété ce que leur avaient dit les femmes de l’Arc-en-ciel.

– Nos mères – c’est comme ça que ces gamins appelaient les femmes ensorcelées -, elles nous ont demandé de vous prévenir que cette boisson et cette nourriture, c’est préparé par des gens, pas par Tchopokod, elles sont bonnes!

Les hommes ont mangé à satiété, ils s’en sont mis jusque-là. Un seul, méfiant, n’a pas touché aux aliments ensorcelés et s’est contenté de la viande de cerf accommodée avec des arachides cultivées. Les autres, même pas question de se demander d’où venaient ces bonnes choses, et ils ont commandé aux enfants de retourner en réclamer d’autres aux femmes de la rivière.

Les mères – ce n’étaient pas les vraies mères, c’étaient les femmes de l’Arc-en-ciel, les femmes du fond des eaux – ont envoyé une nouvelle fois caouim, bouillie de manioc et poisson. Les hommes ont tout bâfré cette fois encore, avec la tête du cerf et des arachides.

Les jours suivants, même chose. Les hommes avaient grand-envie d’aller voir les femmes de l’Arc-en-ciel, elles n’arrêtaient pas de les inviter en disant qu’elles préparaient beaucoup de caouim.

Un beau jour, enfin, le cacique a prévenu ses hommes:

– Demain, c’est notre dernier jour de chasse. Le moment est venu d’aller au carbet des femmes de l’Arc-en-ciel. Et pendant que nous chasserons, vous les enfants, vous irez les prévenir de notre arrivée.

Le lendemain de la chasse, les hommes ont quitté le campement, les enfants n’ont pas déposé les parts de nourriture sur des souches d’arbres. Avec des fibres d’embira, les hommes ont fait des paquets de pièces de gibier qu’ils ont chargés sur leurs épaules et ils sont partis. Pas pour retourner au carbet où leurs femmes, les mères de leurs enfants, ne voulaient plus faire sourouk avec eux, non, ils allaient rendre visite aux femmes de l’Arc-en-ciel.

De loin, ils ont entendu, au fond des eaux, la rumeur de la fête et de la beuverie. Ils ont même entendu le bruissement de la paille sous les pas des danseuses. Tout au fond, les Botchatoniã recrachaient les mâchées de manioc dans le caouim qui fermentait. Les femmes dégobillaient et l’eau faisait des bulles.

Les chasseurs ont passé des jours et des jours au fond des eaux, à ne faire que danser, boire, sourouquer les belles femmes ensorcelées. Une fois fini le caouim, ils ont décidé d’aller chasser, tuer des cerfs, cueillir des noix de coco. Les femmes leur ont promis d’attendre et en attendant de préparer encore du caouim et des bonnes choses.

Pendant la fête, même très contents, les hommes se méfiaient: les femmes faisaient du caouim, mais n’en buvaient pas. Le cacique, sur ses gardes, a ordonné à Socó d’avoir l’œil et de vérifier ce qui se passait.

Pendant ce temps, les femmes qui s’étaient amourachées de la créature de l’eau, qui avaient délaissé leurs maris, faisaient des colliers et du caouim, mais apparemment Amatchoutché n’appréciait guère leur nourriture. Elles ont commencé à se
demander où se trouvaient leurs hommes, leurs enfants, ce qu’ils faisaient depuis si longtemps.

Elles ont marché, marché, ces femmes, et de loin elles ont entendu la rumeur de la fête au fond des eaux. Elles ont vu à la surface des bulles et ont compris que d’autres femmes faisaient du caouim pour leurs maris.

Elles sont revenues à leur carbet et ont conclu qu’il valait mieux se débarrasser d’Amatchoutché:

– Cet homme dont nous nous sommes amourachées, que nous avons trouvé si joli garçon, en réalité c’est un vieux affreux, tout décati! Mais il avait l’air si beau! Mieux vaut tuer ce débris.

Et c’est ce qu’elles ont fait, elles ont mis fin à leur amour.

Pendant ce temps, l’homme méfiant, celui qui n’avait pas voulu boire le caouim de l’Arc-en-ciel, était resté seul dans une paillote, tandis que les autres descendaient au fond des eaux pour danser et festoyer avec les Botchatoniã.

Les hommes pensaient déjà revenir à leur carbet, mais il y avait encore à boire beaucoup de caouim que leur offraient les femmes de l’Arc-en-ciel. L’homme méfiant, qui était un cacique, s’en doutait et il a décidé d’envoyer son fils au carbet pour savoir s’il était possible de réconcilier femmes et maris, quand ceux-ci reviendraient au foyer. Il était grand temps, les hommes étaient en train de se changer en individus du peuple botchatoniã. C’était le moment de revenir, sinon il serait trop tard.

Avant le départ de son fils, le père lui a recommandé de ne toucher aucune femme et de demander à sa mère de préparer du caouim pour le retour des hommes.

Le fils est donc allé voir sa mère, qui a été très contente, mais il a pris soin de s’asseoir loin d’elle, pour éviter de se toucher pendant qu’ils parlaient. C’était un garçon timide, mais il a attiré les regards de toutes les filles du village: il était beau, robuste, la poitrine large, musclée, peinte de jenipapo, de grands yeux brillants et doux, de longs cheveux noirs ornés de plumes. Une des filles du village s’est entichée de lui dès qu’elle l’a vu, elle a tout fait pour l’aguicher. Elle n’était pas la seule, elles étaient toutes folles de lui.

– Ne vous approchez pas! Mon père m’a bien recommandé de garder mes distances avec la gent féminine!

Mais quelle fille pouvait penser qu’un aussi beau guerrier allait suivre les conseils d’un père à l’heure de sourouquer? Cette fille-là était têtue et elle a fait tant et si bien que, la nuit venue, elle s’est glissée dans le hamac du garçon et voilà, il a cédé aux avances qu’il prétendait refuser.

Le lendemain, penaud, il est allé voir sa
mère:

– Mère, je m’en vais. Mon père a demandé que vous prépariez beaucoup de caouim pour les hommes qui vont revenir, mais moi, je lui ai désobéi, c’est une faute grave, kawaïmã, je me suis laissé tomber dans les bras d’une fille, j’ai tout gâché. Je dois partir.

Il a couru à la paillote de son père et lui a dit qu’il avait une fille à ses trousses. Il lui a raconté qu’il avait oublié ses conseils, il avait cédé au plaisir de toucher cette fille et de faire la chose avec elle. Et pas plus tard que tout de suite, elle est arrivée et elle est morte dès qu’elle s’est approchée du peuple de l’Arc-en-ciel. Mais son esprit est resté avec le garçon.

Depuis ce jour-là, les hommes ont été ensorcelés pour toujours, ils habitent avec les femmes botchatoniã, dans le fond des eaux, dans les parages des sources du Rio Branco. Ils ont oublié leurs femmes, les mères de leurs enfants.

Qui elles, un beau jour, sont parties ailleurs chercher de nouveaux maris.

Betty Mindlin, anthropologue, a aujourd’hui une très forte responsabilité dans la préservation des mythes des peuples indigènes brésiliens.
Reconnue à l’échelle internationale pour son engagement dans la cause indigène, elle a débuté sa carrière au début des années 70, pendant le régime militaire dictatorial , en combattant pour la démarcation de zones indigènes. Passant des campagnes au monde académique, elle obtient son diplôme en Anthropologie à la Pontifícia Universidade Católica de São Paulo, et aide à fonder l’Instituto de Antropologia y Meio Ambiente (IAMA), organisation non gouvernementale créée en 1987 et consacrée à l’étude des peuples indigènes et de leurs mythes.
Le résultat de ses recherches est présenté dans l’ensemble de ses livres qui sont devenus de grands classiques de l’Anthropologie contemporaine dans les librairies brésiliennes : parmi eux, Moqueca de Maridos –Fricassée de Maris- et Terra Grávida publiés par Editora Rosa dos Tempos (appartenant au groupe Record editora).
Moqueca de Maridos, en 1997, a remporté le prix très convoité de l’Associação Paulista de Críticos de Arte dans la catégorie Contes/Folklore, en relatant la tradition orale de cinq tribus indigènes au travers des mythes érotiques. Ce titre est depuis traduit en Anglais et en Français. Dans Terra Grávida, elle tisse ensemble des récits, organisés selon les objets de la création du monde, placés par ordre d'aspect. Claude Lévi-Strauss écrit : « Terra Grávida est un précieux complément de son travail antérieur. Dans ce livre, comme dans les autres, la mythologie riche des peuples dont nous ne connaissions rien, a été recueillie. En fait, l’ensemble constitue une impressionnante collection qui sera rangée parmi les grands classiques de la mythologie Amérindienne. Je m’en réjouis. »

Bibliographie