Publication : 12/03/2015
Grand Format
ISBN : 979-10-226-0161-0
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0357-7
Couverture HD

Hanoï

Adriana LISBOA

ACHETER GRAND FORMAT
18 €
ACHETER NUMÉRIQUE
12,99 €
Titre original : Hanoï
Langue originale : Portugais (Brésil)
Traduit par : Geneviève Leibrich

Alex est mère célibataire, elle essaie de concilier les études et le travail dans une épicerie asiatique. Elle vient d’une lignée de femmes vietnamiennes qui ont aimé des Américains, d’abord pendant la guerre du Viêtnam puis aujourd’hui à Chicago, où Alex a toujours vécu sans jamais avoir mis les pieds à Hanoï.

Fils d’une mère mexicaine et d’un père brésilien, David est passionné de jazz, il joue de la trompette et le futur devrait s’ouvrir à lui sans cette nouvelle inattendue : il est atteint d’une maladie au stade terminal. Mais il est aussi amoureux d’Alex qu’il regarde de loin. Ces enfants d’émigrants vivent dans un mélange de cultures et de coutumes, une véritable mosaïque d’identités.

L’urgence de sa situation décide David à liquider toute sa vie et à partir mourir ailleurs. Il demande à Alex où elle aimerait aller, elle répond Hanoï. Il lui propose de l’accompagner.

En entrelaçant des vies aussi différentes, Adriana Lisboa construit, avec profondeur et légèreté, autour de personnages fragiles et attachants, une histoire d’amour et de détermination, mais aussi d’acceptation et de renoncement, dans laquelle les choix des personnes peuvent changer le destin de ceux qui les entourent.

  • "Doux et âpre à la fois, sans tomber dans le pathos, tendre ...une écriture formidable."    
    Anne Herduin
  • Merci d'avoir publié "Hanoï" : ma journée sera différente...encore un peu dans le livre, comme lorsqu'on se retrouve à la lumière vive après une séance de cinéma en milieu d'après-midi. Commencé hier soir, je l'ai achevé ce matin : dès la première page, les délicieuses parenthèses m'ont conquise. je fus embarquée, ravie d'entamer le voyage avec David et Alex. Quel beau moment. Quels beaux personnages. Quelle belle écriture. Tout n'y est que douceur. J'ai vraiment beaucoup BEAUCOUP aimé.
    Cécile Coulette
  • "Entre ces deux êtres fragilisés (mais pas fragiles), naît une histoire d'amour intense, urgente, faite de compréhension et de renoncement. Un magnifique roman." Lire l'article ici
    Isabelle Bourgeois
    Avantages
  • "J'aime imaginer des personnages fragilisés, qui trouvent des forces nouvelles pour créer leur propre vie." Lire l'entretien ici
    Entretien de Laureline Amanieux
    Muze
  • "S'y joue le mélange des cultures, des exils, où chacun doit se frayer un chemin." Lire l'article ici
    François Montpezat
    Dernières Nouvelles d'Alsace
  • "Entre balade sentimentale et roman sur le mouvement, un roman vibrant comme un air de jazz." Lire l'article ici
    Anne Smith
    Télé 7 jours
  • "Voyez la délicieuse Adriana Lisboa, prouvant livre après livre qu'elle possède le sens du drame et sait raconter une histoire. Plein de jazz, de paysages urbains et de héros cabossés, Hanoï met en scène une suite de personnages à l'état civil un peu incertain." Lire l'article ici.  
    Sébastien Lapaque
    Le Figaro littéraire
  • " Adriana Lisboa nous guide souplement dans le territoire de ce roman philosophique, nourri de jazz, de réflexions métaphysiques, où l'acceptation et le renoncement ouvrent paradoxalement de nouvelles voies." Lire l'article ici.
    Muriel Steinmetz
    L'Humanité
  • "Adriana Lisboa signe un roman sur l'acceptation, le renoncement, l'amour et la détermination." Lire l'article ici
    Martine Freneuil
    Le Quotidien du médecin

Quelqu’un avait raconté à David l’histoire du type à qui on avait diagnostiqué une maladie grave et à qui le médecin n’avait donné qu’une année à vivre : le malade avait quitté son emploi, vendu tout ce qu’il possédait et dépensé le produit de la vente dans une orgie de dimensions épiques. Peu après on découvrit que le diagnostic était erroné. Il semble que le médecin ait dû affronter un procès, mais ensuite l’histoire perdait tout intérêt pour David.

Il pensait à ça en regardant l’oncologue prendre un petit éléphant en pierre verte sur son étagère et le tourner et retourner entre ses mains tout en parlant. Comme s’ils étaient en train de discuter le cas du petit éléphant en pierre et non celui de David. Des traitements disponibles. Des mois en plus, des mois en moins, en fonction de ceci ou cela.

Le médecin examina la trompe de l’éléphant, les pattes. Il tourna l’animal d’un côté, puis de l’autre. Il parla de chimiothérapie (qu’en l’occurrence il ne recommandait pas, et pourquoi) et de radiothérapie (qu’en l’occurrence il recommandait, et pourquoi).

Du fond de l’océan de silence où David était plongé, il eut l’impression, l’espace d’un instant, que l’éléphant allait répondre. Son nouveau porte-parole en pierre verte, qui parlerait d’une petite voix minérale et mesurée. Puisque les paroles de David semblaient enfouies au fin fond d’un tiroir, dans un recoin de son cerveau malade, qu’au milieu de la précipitation et du désordre il ne réussissait pas à retrouver.

David avait lu dans une revue, bien des années auparavant, que les éléphants abandonnent leur troupeau en sentant la mort approcher et s’en vont chercher seuls un endroit où il ne leur soit pas difficile de trouver de l’eau et un abri. Leurs dents se fragilisent, perdent leur efficacité d’antan, et les bêtes partent en quête de zones marécageuses, par exemple, où elles trouvent de la nourriture déjà ramollie. Ce qui semble être à l’origine du mythe du cimetière des éléphants. Une simple coïncidence géographique causée par les difficultés de la dernière étape de la vie. Et c’était là que ces animaux vivaient leurs derniers jours et poussaient leur dernier soupir, dans ce corps colossal qui semblait naguère presque indestructible. Les éléphants ne devraient pas mourir, n’est-ce pas ? Les éléphants devraient vivre éternellement. Mais ils mouraient et survivaient sous forme de carcasse, puis d’ossements, puis de ce qui subsistait de ces ossements. Des vestiges. Des petites traces sur le sol.

La consultation terminée, il serra de sa main froide la main tiède et assurée du médecin. Il accompagna l’infirmière et s’acquitta de toutes les formalités qui continuaient à exister, le même ordonnancement bien structuré, le même aller de l’avant.

Il y avait des papiers à signer, de brefs remerciements à énoncer avec des sourires qui n’étaient pas des sourires, mais seulement des contractions des muscles du visage. Il pensa à l’embouchure de la trompette. Placez vos muscles de cette façon, appliquez-leur la pression requise, ni trop, ni pas assez, et soufflez.

Il n’arracha pas ses vêtements et ne se précipita pas en hurlant dans les rues, comme s’il appartenait à une catégorie de personnes à laquelle finalement une certaine absence de jugement était permise. Il ne pinça pas les fesses de l’infirmière qui faisait de son mieux pour faire semblant de ne pas être jolie dans une blouse parsemée de Mickey. Il n’escalada pas le toit de la clinique. Il se borna à chercher un café dans les environs, surpris de constater que rien n’avait changé. Le ciel n’était pas devenu couleur de citrouille, la terre ne tremblait pas, aucun Godzilla n’écrabouillait les voitures.

Il était clair en cet instant que le monde restait à l’écart du drame. Ce sont les gens qui attribuent des adjectifs aux choses, lesquelles se borneraient sinon à rester des choses, ni simples, ni compliquées, ni faciles, ni difficiles, ni justes, ni injustes.

La liste donnée par l’oncologue, par exemple, ne serait qu’une liste. Et ce qui en résultait, rien de plus que ce qui avait déjà commencé, peu à peu, tranquillement et comme un souffle, à être la nouvelle configuration du corps de David.

Puisque finalement, si l’on prenait l’univers pour référence, sur lequel il aimait lire des articles dans le supplément scientifique du journal, il passait aussi vite qu’une étoile filante. Fermez les yeux et plouf, c’est fini. Ses trente-deux ans n’étaient que la billionième partie de la billionième partie d’une seconde, durée de vie des particules subatomiques décrites dans le dernier numéro. Placées dans leur juste perspective, dans celle de billions d’années, les particules subatomiques et lui étaient des cousins. Ils existaient le temps d’un sanglot.

Et penser qu’en un endroit quelconque du monde, un touriste imbécile était en train de demander si le jus offert par le petit homme basané, dans le pays étranger, était préparé avec de l’eau minérale, comme dans l’histoire que sa camarade de travail, rentrée récemment de voyage, avait racontée quelques jours auparavant – le guide avait répondu oui, bien sûr, encore qu’il fût évident que ce n’était pas le cas, bien sûr, mais le sujet était absurde et ne méritait rien de plus que cette petite représentation théâtrale de la part d’un acteur semi-professionnel.

Et penser que la veille – la veille ! – David aidait une cliente, avec beaucoup de sollicitude, à choisir la meilleure cuvette de W-C pour le réaménagement de sa salle de bains. Une cuvette de W-C n’est qu’un objet en porcelaine, avec des fonctions éminemment pratiques, qu’on installe dans une salle de bains, rien de plus. Prenez n’importe laquelle, pour l’amour du ciel. N’importe laquelle fera l’affaire.

Tout cela faisait partie du pays des rêves : voyages, touristes, eau minérale, cuvettes de W-C. Un nuage de poussière les ternissait.

En même temps, pour la première fois, tout était normal. Tout revêtait la forme de substantifs. Rien de tel qu’un médecin tournant un petit éléphant en pierre entre ses mains et énumérant des chiffres et des symptômes.

La réaction d’autodéfense du mollusque devant son invasion par un corps étranger est connue sous le nom de perle. Quand on te dit que c’est la dernière gorgée, pensa David, tu t’arrêtes, tu aiguises tes sens et tu sens le goût de la boisson pour la première fois.

Ce même jour, quelques heures plus tard, le propriétaire d’une petite supérette asiatique, dans le quartier appelé Little Vietnam, réprimandait la jeune fille qui tenait la caisse, lui reprochant d’être de mauvaise humeur et lui disant que sa mauvaise humeur n’était pas bonne pour les affaires.

Dans le grand supermarché sur Broadway (dont il évitait de dire le nom, peut-être par superstition inavouée), les employés sont toujours aimables et toujours souriants, ajouta-t-il.

La jeune fille qui tenait la caisse regarda les gâteaux de la Mai’s Bakery et de la Yen Huong Bakery. Les innombrables paquets de nouilles de riz et de thé au ginseng pour perdre du poids. Les petits sachets de graines d’urucum, hột điều màu, en promotion. Les petites montagnes de bánh da lợn, les gâteaux de tapioca frais, disposés derrière la vitre. Elle soupira.

Elle s’appelait Alex. Un nom occidental pour un visage qui ne l’était qu’à cinquante pour cent. Comme ça, tout de go, il était difficile de savoir d’où elle venait. Si on lui avait posé la question, elle aurait dit, je viens d’ici même, je suis née et j’ai grandi à Chicago, et d’ailleurs j’ai rarement mis les pieds ailleurs.

Son patron, qu’en cet instant elle avait envie d’envoyer au diable, venait de l’étranger, de même qu’une grande partie des produits empilés sur les étagères de la supérette. De même que les conserves de jaque et de goyave.

Il s’appelait Trung. Il s’était exporté lui-même il y avait trente ans, avec certains des sceaux officiels (seulement certains).

La journée d’Alex ne s’avérait pas facile. Son fils avait pris froid et, au lieu de l’accompagner à l’école, elle avait dû le déposer chez l’amie à qui elle recourait toujours dans ces cas-là – Rita, une ancienne camarade de classe, qui gagnait maintenant sa vie en s’occupant d’enfants, en promenant les chiens de personnes trop occupées pour se balader avec leurs chiens et en donnant des leçons de maths à des adolescents qui détestaient les maths.

Elle était fatiguée. Son fils s’était réveillé plusieurs fois pendant la nuit et, quand l’aube commença à poindre, un cauchemar l’avait arrachée de son lit, le cœur battant, comme si elle devait prendre une décision (mais laquelle ?) au sujet de quelque chose (mais de quoi ?) très rapidement. C’était le pire genre de cauchemar. Celui où la peur flotte dans l’air comme un parfum, sans qu’on sache d’où elle vient ou à quoi elle renvoie. Sans qu’on sache ce qu’il faut craindre exactement.

Il faisait chaud à l’intérieur de la supérette asiatique. Trung pouvait aller au diable, le salaire qu’il lui versait n’incluait pas les sourires de politesse. Elle souriait si elle en avait envie.

Mais évidemment son envie de le voir aller au diable n’était pas sérieuse. Trung était un homme gentil et travailleur. Alex se demandait combien d’heures il dormait la nuit. Il avait des cernes si profonds qu’il avait l’air d’avoir été maquillé pour une pièce de théâtre. Comme s’il avait voulu les accentuer pour être sûr que le public les remarquerait.

Un jour, il avait raconté qu’il dormait dans le métro en rentrant chez lui et que jamais, pas une seule fois en dix-sept ans – depuis le jour où il avait ouvert les portes de la supérette pour la première fois, avec des échantillons gratuits et des offres spéciales pour l’inauguration –, il n’avait raté sa station. Il pensait qu’une partie de lui-même restait attentive, qu’elle savait combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait embarqué jusqu’au moment où il devait se lever et sortir. Un petit réveil intérieur, réglé en fonction des besoins, comme tant d’autres choses.

Trung avait employé Alex par amitié pour la mère de celle-ci. Plus que par amitié. Il devait trouver qu’Alex ne comprenait pas la délicatesse avec laquelle il traitait sa mère quand son père n’était pas là, depuis le début, quand ils étaient voisins et qu’Alex était encore une enfant.

Quand le père d’Alex mourut, très tôt, elle pensa (tout le monde le pensa) que sa mère et Trung se marieraient, à la manière d’une chose qui s’ajuste, d’un côté, de l’autre, s’enfonçant un peu et ne bougeant plus de là, occupant de façon encore plus silencieuse une place dans le monde par définition silencieuse : rien qui vienne causer un séisme ni même une impression, quelque chose de la nature du petit caillou qui roule de quelques centimètres à cause de la pluie et c’est tout. Et qui reste là sans plus bouger, sans penser à rien, sans avoir besoin de rien.

Mais ils ne se marièrent pas et, peu de temps après, Alex eut Bruno et les choses se compliquèrent.

Quand il sembla enfin qu’Alex se débrouillerait toute seule, Huong, sa mère, et Linh, sa grand-mère, quittèrent Chicago et s’en furent habiter à cinq heures de là, dans une petite ville de quinze mille habitants. C’était plus raisonnable. Elles n’étaient pas faites pour les millions. Elles étaient désorientées dans une grande ville, avec sa cadence, son vacarme, son absence d’espace, et deux décennies ne les avaient pas fait fléchir.

Trung disait mais c’est évident, elles sont venues d’un pays rural. Elles travaillaient dans les champs dans un pays rural dévasté par la guerre.

Tu es venu toi aussi du même pays rural, lui répondait Alex.

C’est vrai, moi aussi, disait-il. Mais mon cas était différent.

Le cas de Trung était différent. Pire, peut-être. Mais il n’y avait pas de balance pour évaluer ce genre de choses. Comment se faisait-il que les cœurs – et les estomacs, et les pieds, et les autres parties du corps – étaient douloureux chez tout le monde ? Quel était le degré de tolérance de chacun ?

Résilience, pensait Alex. En physique, depuis toujours une de ses matières préférées, résilience signifiait la capacité qu’a un corps de retrouver sa forme originelle après un choc ou une déformation.

Mais alors il ne s’agissait pas exactement de résilience, n’est-ce pas ? Les corps, ces corps-là avaient-ils vraiment retrouvé leur forme originelle ?

Huong décrocha un emploi dans le centre de loisirs de la petite ville de quinze mille habitants où elle gagnait huit dollars de l’heure. Parmi toutes les choses possibles, probables et improbables, sa nouvelle voisine était la veuve d’un vétéran de la guerre du Viêtnam (la guerre américaine).

La voisine avait des photos de son mari sur les murs de sa maison, et Alex imaginait sa mère et sa grand-mère – surtout sa grand-mère – entrant là comme on entre dans un musée de souvenirs collectifs. On ne peut pas dire que nous partageons les mêmes expériences, non. Mais nous connaissons la valeur des fleurs séchées, des lettres et des photos que nous conservons (pendant un certain temps seulement, dans notre cas : pendant que ce n’était pas trop dangereux) et des lettres que nous n’avons jamais reçues et des photos que nous n’avons jamais prises. Nous connaissons même le poids de nos erreurs et le poids que celles d’autrui ont exercé sur nous sans que nous puissions faire grand-chose à cet égard. Aller de l’avant était notre seul choix : voilà, votre chemin est celui-ci, suivez-le.

J’ai trouvé un emploi dans le centre de loisirs, raconta Huong à Alex lors d’un des coups de téléphone où sa fille s’efforçait de parler la langue de sa mère, qu’elle ne pouvait plus appeler sienne depuis longtemps, bien qu’elle l’eût apprise à la maison, en même temps que l’anglais de son père et des dessins animés à la télé.

Mes tâches pour l’instant consistent à aider pour le bingo, à enseigner le ping-pong au troisième âge (elle jouait au ping-pong comme un beau diable, avec technique et style, même si lors des cours dans le centre de loisirs elle devait se retenir et être plus didactique, plus médiocre) et à organiser les derniers vendredis du mois la fête des glaces, raconta Huong. On m’a dit que je dois noter sur des petits papiers les glaces qui contiennent du lait et celles qui n’en contiennent pas. Celles qui contiennent des cacahuètes, des noix et des châtaignes. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens ont tellement d’allergies ici.

Huong cultivait des fleurs dans le jardin de sa maison et elle en mettait un bouquet chaque semaine dans le vase tordu en céramique qu’Alex avait confectionné quand elle était petite. Elle reprenait ainsi, dans un arc, une relation qui avait existé entre elle et la terre, il y avait très longtemps.

Mais, en même temps, tout était tellement différent à présent. Elle cultivait des fleurs à la place du riz. C’était très simple. Il suffisait d’une paire de gants en caoutchouc et de quelques instruments de jardinage, peu nombreux, plus une connaissance minimale des besoins de chaque plante. Chaque individu dans ses plates-bandes était généreusement prévisible, dès lors qu’elle comprenait ses besoins fondamentaux de soleil, d’eau, d’engrais. Elle n’avait pas à être enterrée jusqu’aux genoux dans la plantation, le dos courbé, le corps caché sous un chapeau conique pour échapper au soleil, en pantalon long, avec des manches longues, aidant sa mère quand il devint évident que l’école aussi était un territoire ennemi. Maintenant, elle n’avait plus besoin de planter pour manger.

Huong insista pour qu’Alex finisse ses études après la naissance de Bruno. Ce fut une année difficile, mais elle en vint à bout et, le jour où Alex eut son diplôme, toutes deux partagèrent une bouteille de cidre.

Il ressemble à un ours, déclara Huong, en regardant Bruno dormir sur une courtepointe par terre.

C’était vrai, un ourson, avec cette peau brune et ses cheveux bouclés et ses jambes grassouillettes et écartées qui sortaient des couches.

Huong raconta que lorsqu’elle était petite il y avait un orphelinat bouddhiste près de chez elle. Après la guerre, les religieuses furent emprisonnées et restèrent en prison plusieurs jours, dans certains cas plusieurs semaines. Les enfants furent proposés à l’adoption.

Les gens venaient choisir, dit-elle. Comme on choisit des produits au marché. Ils emportaient d’abord les plus beaux et les plus sains parmi les purs Vietnamiens. Ensuite, les métis, enfants de soldats américains blancs. Après, les Vietnamiens laids ou malades. Et enfin les métis, enfants de soldats américains noirs.

Huong n’était pas une orpheline de guerre. Elle disait avec orgueil qu’elle n’avait pas été abandonnée par sa mère – pas elle. Pas elle.

Toutes deux restèrent à la fenêtre, avant-bras appuyés sur la balustrade, regardant le ciel qui s’assombrissait tard, buvant du cidre dans des coupes reçues gratuitement à la suite d’un achat et sur lesquelles on lisait le nom du fabricant en lettres dorées. Pendant ce temps, Linh regardait une émission de variétés à la télévision.

Cet été-là, il avait fait très chaud.

En sortant de la clinique, prêt à entrer dans le premier café qui se présenterait à lui, David s’arrêta pour écouter un jeune qui jouait du piano dans la rue. Il avait dû être compliqué d’installer un piano droit dans la rue.

Il essaya de calculer combien d’argent il y avait dans le verre en plastique sur le piano, entre les pièces de monnaie et les billets froissés. Il compta les personnes qui en plus de lui s’étaient arrêtées pour écouter.

Le garçon devait avoir dix-huit, dix-neuf ans. C’était un jeune éléphant, avec des dents saines, mordant la nourriture avec vigueur, arrachant les feuilles des arbres. David aurait pu sortir la trompette de son étui (que sans raison il avait décidé d’emporter avec lui ce jour-là : peut-être était-ce un ami pour les jours difficiles ?) et improviser un duo avec le pianiste.

Ils n’auraient pas besoin de connaître leurs noms respectifs, il n’aurait même pas besoin d’énoncer la moindre syllabe dans leurs langues respectives. Il n’est pas nécessaire de traduire en hongrois ou en chinois le thème de Seven Steps to Heaven, par exemple. David pourrait sortir sa trompette, et le garçon au piano et lui feraient partie de quelque chose. Et si le pianiste était, disons, chinois, et lui hongrois, ce serait encore mieux, pensa David : ils mélangeraient l’Orchidée solitaire et Szerelem, Szerelem et n’importe quel autre thème qui leur viendrait à l’esprit, avec une liberté totale. Le jeune éléphant aux dents saines, encore capable de mordre le monde, et l’éléphant qui se dirigeait précocement vers le marécage.

L’homme à côté de David secouait la tête au rythme de la musique. Il était assis dans un fauteuil roulant et ses jambes se terminaient à la hauteur des genoux. Une femme regarda David, plaça sur son visage un sourire et l’expression universelle d’admiration partagée. Elle portait des lunettes de vue décorées sur les branches de clefs de sol rouges. Elle sortit un peu d’argent de son sac et alla le mettre dans le verre en plastique. Le garçon la regarda et lui adressa un geste de remerciement de la tête.

David repensa à l’histoire du diagnostic erroné et du gars qui vendait tout ce qu’il possédait, renonçait à son emploi, et tout le reste.

C’était une histoire plausible, mais pas probable. Dans son cas à lui, la marge d’erreur était très mince. Les symptômes plaçaient déjà des panneaux de signalisation sur son corps, indiquant c’est par là. Des panneaux de signalisation réduisant la vitesse, annonçant des VOIES SANS ISSUE avec le rouge hystérique du STOP. Si bien qu’il n’y avait pas beaucoup de marge de manœuvre. Il était comme une ville envahie, hérissée de barricades et de postes d’inspection.

Ce fut ainsi que son plan d’action se présenta, déjà prêt, organisé et simple, en cet instant, au milieu de l’après-midi, en pleine rue.

Il n’exigeait ni muscles puissants ni dents aiguisées. Il n’exigeait ni élasticité ni souffle extraordinaire. Ce n’était pas un rôle pour l’acteur le mieux payé d’Hollywood ni pour le plus bel homme de l’année. C’était un rôle pour lui, David. Bien plus modeste que celui du fameux malade qui avait fini par intenter un procès au médecin pour diagnostic erroné. Mais malgré tout, il avait son charme.

Il ouvrit son portefeuille, mit un peu d’argent à part, car on ne sait jamais, et plaça le reste dans le verre en plastique sur le piano.

Ce qu’il possédait n’était pas grand-chose. Ce n’était jamais grand-chose – ce que Lisa avait essayé d’expliquer durant toutes les années où ils avaient vécu ensemble, passant immanquablement loin du but, mais ne s’en rendant jamais compte.

De toute façon, ce qu’il mit dans le verre en plastique sur le piano devait être plus que ce à quoi le pianiste s’attendait, et pour la première fois cela n’avait rien à voir avec la solidarité du pianiste anonyme, habitué à n’être personne dans un monde où peu de gens étaient quelqu’un.

Puis il tourna le dos, car son point de contact avec le jeune au piano s’arrêtait là. Un duo improvisé aurait été fantastique, mais maintenant il y avait l’argent, pour que le garçon en fasse ce qu’il voulait.

David entra dans un café et s’assit à une table près du comptoir. À la télévision, une actrice célèbre parlait avec une présentatrice à la chevelure très empesée, elle faisait oui très souvent, mais ses cheveux ne bougeaient pas. Le seul client en dehors de David était un homme assis seul à une autre table, tournant le dos au comptoir, qui ne prêtait aucune attention à l’actrice célèbre et qui notait des choses dans un petit carnet avec un moignon de crayon, humectant ses doigts sur sa langue quand il lui fallait tourner les pages.

L’analgésique fonctionnerait un certain temps, d’après le médecin. David demanda à la serveuse un café et un verre d’eau, et il sortit le médicament de sa poche.

Vous voulez manger quelque chose ? demanda la serveuse.

Je vais jeter un coup d’œil au menu.

Aujourd’hui nous ne servons pas le plat du bûcheron, l’avertit-elle. Il n’y a plus de champignons. À moins que vous ne le vouliez sans champignons.

Le café était mauvais. Malgré tout, il le but jusqu’à la fin et un anneau brun resta au fond de la tasse. David le regarda, lut son avenir en un clin d’œil et sourit presque. Il porta ses doigts à ses tempes et serra. Il tourna ses pouces dans la concavité formée par ses os.

L’homme au calepin mouilla ses doigts sur sa langue et tourna une autre page.

Désireux de manger quelque chose, David prit le menu jauni et regarda, par curiosité, ce qu’était le plat du bûcheron. Des œufs brouillés, du cheddar, du bacon, du jambon, des champignons, des tomates et de la mayonnaise. La description lui donna la nausée. Il savait qu’il pouvait s’attendre aussi à ça, à la nausée. Il referma le menu. La serveuse revint quelques minutes plus tard. Que prendrez-vous ?

Seulement un peu plus de café.

Revenez demain et essayez le plat du bûcheron. C’est vraiment bon. C’est mon préféré.

Il laissa l’idée repartir d’elle-même. Le plat du bûcheron ne faisait pas partie de ses projets. Il sortit de l’étui de la trompette le livre de poche qu’il avait emporté pour le lire dans le métro et dans la salle d’attente de la clinique, et il ne l’avait même pas ouvert. Qui croyait-il donc être ? Pensait-il vraiment être capable d’enregistrer la moindre phrase d’un livre ce jour-là, être un super héros d’efficacité ? Il avait peut-être emporté le livre simplement pour occuper ses mains et aussi ses yeux, même si c’était seulement pour étudier la couverture et des caractères dépourvus de sens. Ou jeter un coup d’œil sur la biographie de l’auteur, ce qui n’avait pas de sens non plus. L’humidité de ses mains faisait onduler la couverture du livre de poche. David le remit dans l’étui de la trompette.

Quand il plaça la monnaie rendue sous le sucrier et se leva pour sortir, la serveuse lui dit prenez soin de vous ou quelque chose d’approchant, et il se demanda si des paroles aussi banales, pleines des meilleures intentions, ne rendaient pas en fait évident ce qu’il niait : il était déjà un malade explicite. Les gens avaient le don instinctif de flairer ce genre de choses. Les malades font peur, pensa David. Ils sont une inconvenance. Il faut les traiter et les guérir, et si on n’y arrive pas, il faut les maquiller, et si on n’y arrive pas, il faut les cacher et les oublier.

Dehors, pourtant, sur la porte en verre du café, son reflet était celui d’un homme normal, encore jeune et même en bonne santé. Il s’en aperçut en sortant, son image sur fond de voitures, superposée à celle de la serveuse avec de gros seins comprimés dans sa blouse, les tables vides sauf pour l’homme avec le bout de crayon, l’intérieur presque vide du café. L’actrice célèbre continuait à parler à la télé. La serveuse prit la télécommande et l’actrice et son intervieweuse furent remplacées par un orchestre pop.

David savait qu’il n’était pas indispensable : un vendeur dans un magasin de matériaux de construction dans une banlieue de Chicago ne serait pas un emploi difficile à pourvoir. Il imaginait déjà l’annonce un de ces jours prochains, après qu’il aurait présenté sa démission, et une file, une poignée d’hommes avec des histoires très différentes de la sienne, convoitant sa place. Fumant. Écoutant de la musique, une paire d’écouteurs enfoncés dans les oreilles. Somnolant debout, les bras croisés sur la poitrine et un bonnet vissé sur la tête.

Tu aurais pu décrocher un emploi plus reluisant, dit Lisa quand il commença à travailler dans le magasin de matériaux de construction. Tu as fait des études.

Peut-être, rétorqua-t-il. Mais les choses ne sont pas faciles, et en attendant de trouver une meilleure place, j’ai un salaire assuré à la fin du mois. N’était-ce pas ce que tu voulais ?

Ce n’était pas ce que voulait Lisa, sinon elle ne serait pas partie avec son ex-fiancé quelques mois plus tard, renonçant pour toujours à David.

Tu ne fais aucun effort, déclara Lisa. Tu te contentes de n’importe quoi. Tu joues n’importe où avec des musiciens ratés. Regarde-moi un peu cette étagère. Tu as lu un tas de bouquins.

Il avait envie de dire à Lisa que la lecture de ces livres ne le rendait pas nécessairement plus apte, sur le plan pratique. Au contraire : il se pouvait très bien que certains de ces livres aient le pouvoir de vous convaincre que le monde était une grande duperie. Conquérir des choses. Imprimer son sceau sur une planète de sept milliards d’habitants qui continuaient à se reproduire comme si la situation était vraiment très confortable pour tout le monde et les perspectives excellentes. On avançait tant qu’on ne réfléchissait pas trop. Mais il suffisait de se creuser la cervelle un peu sérieusement et l’instant d’après on était le personnage célèbre qui était descendu acheter des cigarettes et n’était jamais revenu – il était parti habiter dans une forêt, dans un tunnel de métro, dans un bateau. Il avait décampé sans laisser de numéro de téléphone ou de boîte postale. Que le dernier à sortir ait la courtoisie d’éteindre la lumière.

Toutefois, David promit à Lisa de trouver un gagne-pain plus prestigieux. Il promit une masse de choses pour les trente-deux prochaines années de sa vie, de façon à contrebalancer les trente-deux premières qu’elle tenait pour un fiasco.

Un tel potentiel, disait Lisa. Le privilège d’avoir fait quelques études, ce qui était plus que des tas de gens pouvaient dire.

Le jour où Lisa partit, elle dit : j’ai cru que tu changerais. Quand nous nous sommes connus, j’ai cru qu’avec le temps tu changerais.

Et David dit : j’en suis venu à penser la même chose de toi.

Elle attrapa sa trompette sur la table et la lança par la fenêtre.

Il se leva, se dirigea vers la porte près de laquelle se trouvaient déjà les deux valises de Lisa et l’ouvrit. Sa pire colère était ainsi, sereine, courtoise. Lorsque les choses étaient vraiment graves.

La poignée de la porte était glissante.

Lisa prit les valises et la lampe sur la petite table dans le salon qu’elle avait achetée dans une liquidation et presque oubliée, et elle descendit l’escalier avec des exclamations dans les talons de ses chaussures, pendant que son ex-fiancé l’attendait en bas, dans sa voiture.

Un homme tenant la porte ouverte pour qu’elle sorte, un autre homme tenant la porte ouverte pour qu’elle entre.

Cette nuit-là, David but trop et composa un thème auquel il donna le titre de Lisa.

C’était un peu pervers et il le savait, car il y avait peu de choses au monde qu’elle détestât plus que les trompettes, et la sienne en particulier. Mais il était peu probable qu’elle l’apprenne. Et l’intention était ce qui comptait. N’est-ce pas ?

Il s’imagina jouant dans un bar futur, archicomble : notre prochain morceau est un thème que j’ai composé il y a quelques années pour une fille, une danseuse avec de grosses jambes et une voix haut perchée qui n’aimait pas que je joue de la trompette et qui un jour est partie. Lisa, où que tu te trouves, prends soin de toi et sois heureuse, baby. Et il compterait, un, deux, et le groupe démarrerait, huilé et léger, le piano constituant un matelas d’accords, la contrebasse présentant ses commentaires avec cette élégance discrète que seules possèdent les contrebasses. Les cymbales de la batterie oscilleraient avec une stridence rythmique presque imperceptible sous les petits balais du batteur (il pensa à Adam Nussbaum, qu’il avait vu jouer récemment avec John Abercrombie, car si on était libre de rêver, Adam Nussbaum pouvait fort bien faire partie de son groupe).

Le public, dans la pénombre, serait composé de femmes aux yeux enfumés et d’hommes mal rasés et de tout un assemblage d’êtres nocturnes qui aimaient les clubs de jazz et vivotaient comme ils pouvaient à l’extérieur. Des gens qui savaient, comme David, qu’il y avait peu de choses plus importantes dans la vie que la musique.

Un glaçon tintant dans un verre. Quelqu’un se raclant la gorge.

Lisa. Ça serait beau.

Adriana Lisboa est née en 1970 à Rio de Janeiro. Elle a vécu en France et partage aujourd’hui son temps entre le Brésil et les Etats-Unis. Après des études de musique et de littérature, elle devient enseignante puis auteur et traductrice. En 2001, elle publie Des roses rouge vif. Salué par la critique, ce roman l’élève au rang des auteurs les plus importants de la nouvelle génération littéraire brésilienne, Elle a reçu en 2003, le prestigieux prix José Saramago. En 2007, en commémoration de l'élection de l'UNESCO de Bogotá comme ville capitale mondiale du livre, le Bogotá 39 Project l'a choisie comme l'un des trente-neuf écrivains latino-américains âgés de moins de trente-neuf ans les plus importants.

Bibliographie