Publication : 03/03/2011
Pages : 240
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-736-4

Installation

Steinar BRAGI

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20 €
Titre original : Konur (Women)
Langue originale : Islandais
Traduit par : Henry Kiljan Albansso

Eva Einarsdóttir se sépare de son fiancé et rentre chez elle en Islande après avoir vécu à New York. Une vague relation lui prête un logement au centre de Reykjavík, dans une tour high-tech équipée des technologies dernier cri en matière de sécurité et de surveillance. Eva veut prendre le temps de s’installer dans ce pays qu’elle ne reconnaît plus, les pêcheurs ont disparu et cadres de banques et traders ont envahi la ville.
Peu à peu Eva change, elle sort de moins en moins de cet appartement, fait des cauchemars, rencontre des gens étranges dans l’immeuble, se laisse envahir par une voisine. Une tension s’installe. La sensation de menace s’intensifie à mesure que l’œuvre avance, et culmine dans une seconde partie au suspense insoutenable.

Dans l’Islande juste avant la crise, au moment où une Reykjavík devenue usine financière à l’écart du monde atteignait un degré de folie vertigineux, Steinar Bragi écrit un thriller implacable sur la déshumanisation du monde, mais aussi sur une femme et la manière dont, dans un monde néolibéral où tout a un prix, on peut faire des femmes des produits de consommation.

  • « Pour public averti, ce polar oscille entre huis clos démoniaque et thriller psychologique ultraviolent, faisant plonger l’Islande dans un monde glauque et irréel. »

    Noémie Rochat
    LIBRAIRIE PAYOT (Yverdon-les-Bains - Suisse)
  • « Une vision de l’Islande saisissante. »
    Marie-José Sirach
    L’HUMANITE
  • « Ce thriller parle d’un monde sans cœur, des méfaits de l’argent, de vidéosurveillance et de visions horribles. Rassurez-vous le livre ne l’est pas. »
    Jean-Noël Levavasseur
    OUEST France
  • « Dans cette ambiance embrumée d’alcool et d’hallucinations, qui va se transformer en rituel de soumission et de claustration, ce thriller fait de plus en plus glauque et angoissant. »
    Daniel Muraz
    LE COURRIER PICARD
  • « Installation est une parabole où la guerre des sexes et la perversité de certaines tendances de l’art contemporain, figures de l’aliénation et de la déshumanisation, trouvent un cadre exemplaire dans cette Islande emportée par le tourbillon de la mondialisation néo-libérale. »
    BIBLIOTHEQUE(S)
  • « C’est étouffant, dérangeant, difficile à soutenir jusqu’au bout. Faites-le pour la qualité de la réflexion et de l’anticipation. »
    Luc Monge
    LA SAVOIE
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    Elisabeth Poulet
    LA REVUE DES RESSOURCES
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    Florence Pitard
    OUESTFRANCE.FR
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    Clémentine Baron
    ACTUALITTE.COM
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    Jacqueline Mallette
    SERVICESMONTREAL.COM
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    Cassiopée
    UN POLAR

1. Le masque

– Pourquoi?? demanda-t-elle en se détournant de la fenêtre.
– Pour que ceux qui habitent là trouvent l’endroit plus sûr, je suppose. Je ne sais pas.
Il se tenait les bras croisés au milieu de la pièce et regardait par terre devant lui, souriant, une pointe d’ironie était per-ceptible dans sa voix. Pendant qu’il lui montrait l’apparte-ment, ils ne se regardèrent jamais dans les yeux, sinon par hasard, et il se dépêcha alors de détourner la tête. Autrement son regard était lourd et reposait sur elle lorsqu’il croyait qu’elle ne le remarquait pas.
– Je pense que ce n’est rien de plus, dit-il après un court silence. Si quelque chose survient, le mieux est que vous parliez avec le gardien. Et puis vous avez bien sûr mon téléphone.
Il se dirigea lentement vers l’entrée avec elle à sa suite, comme si elle habitait là et qu’elle raccompagnait son invité à la porte, ce qui était grotesque. Il appuya sur le bouton à côté des portes de l’ascenseur, qui étaient en métal mais peintes en brun clair avec des lignes sombres comme si elles étaient en bois.
– Seulement une chose encore, dit-il. Il est question d’amé-nager l’autre appartement, comme je vous l’ai dit, ici à côté. Si le bruit devient trop fort, faites-le simplement savoir.
L’ascenseur s’ouvrit. Il entra, et la dernière chose qu’elle vit avant que les portes se referment avec un léger cliquetis fut son désagréable sourire.

Elle s’agenouilla devant la télévision dans le salon et utilisa la télécommande pour changer de chaîne jusqu’à ce qu’elle arrive au canal 14, dont l’homme avait parlé. Une image terne, granuleuse, apparut sur l’écran, émise depuis la caméra de surveillance dans l’entrée. L’angle de vue se situait par en dessus et plongeait vers le sommet de la tête grise du gardien, qu’elle avait salué en entrant. Celui-ci était assis à son bureau et regardait un écran d’ordinateur, mais en dehors de cela, le vestibule était vide. En bas de l’image brillaient les portes de l’ascenseur qui s’ouvrirent et l’homme qui lui avait montré l’appartement en sortit, passa devant le gardien et disparut de l’écran.
Risible, pensa-t-elle en souriant – et probablement popu-laire chez les habitants de l’immeuble, comme une téléréalité. Elle laissa courir ses yeux sur le bar, contre le mur du fond dans le salon, puis alla dans la cuisine et fit du café.
L’homme, dont elle avait aussitôt oublié le nom, s’était présenté comme l’avocat d’Emil Thórsson. Il n’avait rien pu lui dire qu’elle ne savait déjà. La femme qui habitait là était partie “en voyage” pour quelques mois – elle avait oublié les détails.
Emil était un jeune loup islandais de la finance à New York qui lui avait proposé d’utiliser gratuitement son appartement pendant qu’elle était en Islande, en échange de s’occuper du chat, arroser les plantes et nettoyer. Il lui était venu à l’esprit qu’il la draguait et que cette offre était un détour possible dans quelque plus long processus, mais elle n’en était plus sûre – elle ne s’était pas attendue à cette richesse, pas à un appartement de deux cents mètres carrés au dernier étage d’un haut immeuble en bord de mer. C’était trop. Et il n’y avait là aucune fleur à arroser, aucun chat visible nulle part et bien qu’elle n’ait jamais eu de chat et ne sache rien sur ces bestioles, il lui semblait peu probable – en étant ainsi au sommet d’un immeuble – que celui-ci arrive à sortir par une baie vitrée pour aller en vadrouille.
Tandis qu’elle attendait le café, elle erra en flânant dans le salon dont le sol était recouvert de parquet grisâtre, le mobilier noir, gris et blanc, en cuir, verre, métal, les surfaces lisses et brillantes – comme s’il avait été donné depuis le début que la taille de l’appartement excluait qu’il fût possible de le rendre humain. Les seules couleurs dans la pièce se trouvaient sur les tableaux qui étaient accrochés sur un mur?: une Madone de Kristín Gunnlaugsdóttir, et un océan sous la pluie de Georg Gudni.
Sur le même mur se trouvait aussi la cheminée, rustiques et sombres briques en demi-cercle, grille en fer ornementée et dorée devant l’âtre, un peu ridicule avec le minimalisme moderne environnant.
Elle resta longtemps à considérer les tableaux. Faux, pensa-t-elle, mais ce n’était pas assez clair dans sa tête pour qu’elle puisse expliquer pourquoi, elle le savait simplement, et savait aussi qu’elle n’allait le dire à personne. Elle n’avait pas envie de s’attirer des ennuis, en avait assez avec les siens pour le moment.
Elle ouvrit une porte de la baie vitrée qui s’étirait tout le long du salon, et sortit sur la terrasse. Le verre de tout le bâti-ment était réfléchissant et on ne voyait à travers que de l’intérieur. La terrasse était habillée de bois et parsemée çà et là de pots de terre avec de petits arbres?; les feuilles avaient commencé à faner et se rassemblaient en tas dans les coins contre la plate-forme surélevée où se trouvait le jacuzzi.
Par-dessus le mur qui séparait les deux appartements avaient été tirés des fils électriques – protection antivol, disait l’homme, s’il arrivait invraisemblablement que quelqu’un réussisse à s’introduire dans l’autre appartement, et qui empê-chait ainsi que celui-ci soit le prochain?; ou bien si les résidents eux-mêmes entreprenaient d’escalader entre les deux, avait-il ajouté en riant. Par ailleurs, l’autre appartement était vide.
Elle regarda par-dessus la baie, le mont Esja et la silhouette lointaine du volcan Snæfellsnes. À son sommet le glacier luisait dans un rougeoiement, la mer était calme. De la tristesse ou quelque chose qui ressemblait à un sentiment de claustration remplit sa poitrine.
Lorsque le café fut prêt, elle s’alluma une cigarette, pensa avec perplexité à ce qui allait se passer ensuite – vider son sac de voyage, s’installer – mais ne fit rien, avala le café à grandes gorgées en continuant à aller et venir dans le salon qui était vraisemblablement cinq fois plus grand que tout l’apparte-ment qu’elle et Hrafn louaient à New York.
L’envie d’appeler Hrafn l’envahit mais elle s’en défit éner-giquement, s’assit sur un des hauts tabourets en cuir près du bar et laissa courir son regard sur les bouteilles le long de l’étagère, se versa un whisky simple qu’elle termina puis rem-plit un grand verre de vin blanc et le sirota, envisagea de commander quelque chose à manger mais trouva cela trop compliqué et faisant à vrai dire appel à une stratégie, une coordination d’innombrables facteurs?: la commande elle-même qu’elle ne pouvait pas décider, le numéro de la maison, qu’elle ne connaissait pas, le numéro de l’appar-tement qu’elle ne se rappelait plus – le livreur, le gardien, l’ascenseur, l’accès au dernier étage, la clé pour la serrure codée dans l’ascenseur. Elle eut du mal à rester assise tranquille, décida de se main-tenir alors en mouvement, erra dans l’appartement, en partie aussi pour chercher le chat des yeux, et prit son verre avec elle.
– Minou, minou, dit-elle doucement en continuant à marcher en rond.


Plus tard dans la soirée, lorsqu’elle entra dans la chambre pour dormir, son regard se porta par hasard sur le mur au-dessus du lit. En dépit du fait qu’elle était soûle, elle aperçut quelque chose qui ressemblait à un creux dans le mur, une légère ombre dans le blanc que la lumière du plafonnier révélait.
Elle monta sur le lit et avança sur la pointe des pieds vers le mur. Juste devant son visage, il y avait un creux ovale, comme si une coupelle avait été incrustée dans le mur?; près du milieu de l’enfoncement, il y en avait un autre qui deve-nait plus profond vers le bas, et de chaque côté de ce creux central se formaient deux autres, plus petits et de la taille d’une amande.
Plus attentivement elle scrutait le mur, plus compliqué devenait le motif et plus nombreux devenaient les creux et les lignes concaves et courbes, et tout cela se mit à tourner l’un sur l’autre jusqu’à ce que subitement elle voie?: elle était en train de regarder un visage, ou plutôt le moulage du visage de quelqu’un – un masque qui avait été sculpté en creux dans le mur.
– Œuvre d’art, marmonna-t-elle dans le silence de la chambre, comme pour essayer le mot avec ce qu’elle voyait, elle chercha des yeux la signature de l’artiste mais ne la trouva pas.
Pff, empreinte de masque, pensa-t-elle, elle descendit du lit, enleva et jeta au sol le couvre-lit puis tous ses vêtements, se pelotonna sous la couette douce qui avait été fournie avec l’appartement. L’angoisse de ne pas pouvoir trouver le sommeil à cause de ses pensées pour Hrafn céda la place à une écrasante sensation de fatigue, puis elle s’endormit.
Au-dessus d’elle le masque se détachait sur le mur, sous la lumière du plafonnier, mais peu après celle-ci s’éteignit, quelle qu’en soit la cause, et l’obscurité s’étendit sur la pièce.

Steinar BRAGI est né en 1975. Il a étudié la littérature comparée et la philosophie à l’Université d’Islande. Son premier livre est un recueil de poème, Blackhole, publié en 1998. Depuis lors, il a écrit un grand nombre de recueils de poèmes et de romans. Il est également l’auteur de Installation.

Bibliographie