Publication : 16/09/2010
Pages : 350
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-720-3
Couverture HD

Kaltenburg

Marcel BEYER

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23 €
Titre original : Kaltenburg
Langue originale : Allemand
Traduit par : Cécile Wajsbrot
Prix
  • Prix Georg Büchner - 2016

Un vieil ornithologue – le narrateur – rencontre une jeune interprète qui lui rend visite pour apprendre les termes techniques de cette discipline, car elle doit interpréter dans un congrès international d’ornithologie. Leur conversation est prétexte à des retours en arrière du narrateur qui, au fur et à mesure qu’il transmet à la jeune femme les différents aspects de son savoir scientifique et leur langage, jette un regard rétrospectif sur sa vie : il se souvient de son enfance, de ses études et de son travail auprès du célèbre professeur Ludwig Kaltenburg, avant que ce dernier quitte la RDA pour l’Autriche. Ludwig Kaltenburg né en 1903 à Vienne, biologiste de réputation internationale que le narrateur avait connu dans son enfance. Il était même un familier de la maison paternelle avant de se brouiller avec le père du narrateur. Celui-ci, un gamin d’une dizaine d’années à l’époque, avait épié la conversation véhémente entre les deux hommes et compris que le sujet de la discorde était politique. Il suppose, plus tard, que ce sont les implications de Kaltenburg avec les nazis qui ont provoqué la rupture entre son père et l’ornithologue.
Devant l’imminence de l’effondrement de l’Allemagne nazie et l’avancée de l’Armée rouge, la famille du narrateur quitte précipitamment Posen pour s’installer à Dresde quelques jours avant le sinistre bombardement au phosphore de la ville en février 1945. Lorsque le narrateur revient à lui, il ne voit autour de lui que des silhouettes recouvertes de cendres, figées dans la rigidité de la mort. Parmi elles, ses parents.
Quelques années plus tard, le narrateur entreprend à Dresde des études d’ornithologie et devient l’assistant de Kaltenburg, de retour de captivité en URSS, "rééduqué" et accueilli comme un héros en RDA. Il devient une autorité scientifique, s’arrange, voire se compromet avec le régime qui le traite avec la bienveillance réservée aux élites politiques, sans toutefois lui épargner mesquineries et bassesses. Fatigué du climat de suspicion et de répression de la RDA, Kaltenburg, invité à faire une conférence à Vienne, reste dans sa ville natale.

Marcel Beyer s’est largement inspiré de la biographie de Konrad Lorenz pour donner chair et vie au personnage de Kaltenburg. Lorenz, né lui aussi en 1903 à Vienne où il meurt en 1989, a enseigné à l’université de Königsberg .Très impliqué dans le régime nazi, il a été prisonnier en Union soviétique après la fin de la guerre. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Le personnage de Kaltenburg est un vrai personnage de fiction.

Les oiseaux, leurs comportements, leur sociabilité ou leur insociabilité jouent un rôle important dans le roman. Leur vie dans l’institut d’ornithologie rappelle, suggère les événements qui servent de cadre au roman.

  • « … il brosse un portrait sensible de l’Allemagne des quatre-vingts dernières années, à travers l’histoire d’un célèbre ornithologue racontée par son élève. Dans ce roman, la vie des oiseaux et leur comportement jouent un rôle essentiel et font écho aux évènements historiques qui servent de cadre au récit. »
    LE MONDE DES LIVRES
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    Mathieu Lindon
    LIBERATION
  • « Avec Kaltenburg, son troisième roman, Marcel Beyer revient sur la blessure que le nazisme a infligée à l’Allemagne. »
    François Eychart
    LES LETTRES FRANÇAISES
  • « La vie d’un ornithologue aux théories fumeuses comme prétexte à une exploration de l’Allemagne, des prémices de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Une fresque acide. » Lire l'article entier ici.
    Baptiste Liger
    LIRE
  • « [...] biographie romancée et à peine voilée du biologiste controversé Konrad Lorenz. Nous voici donc aux côtés de ce prix Nobel autrichien, ornithologue peu ordinaire, préférant souvent la compagnie de ses oiseux à celle des hommes. On y découvre surtout un homme ambigu et obsessionnel qui, derrière une bonhomie de façade et une étude unique du comportement animal, cache un cœur sec [...]. L’écriture sensible et l’habile structure remplissent le contrat : Beyer dézingue une légende et éparpille Lorenz façon puzzle. »
    Etienne Ducroc
    TECHNIKART
  • « Ce roman méticuleux, où les comportements des volatiles servent de miroir névrotique au texte, épouille magistralement l’histoire allemande des années 1930 jusqu’à la fin du XXe siècle. »
    Michel Bessaguet
    GEO
  • « Le portrait captivant d’un scientifique allemand, dans la traduction excellente de l’écrivaine française Cécile Wajsbrot. »
    PARISBERLIN
  • « Marcel Beyer termine en virtuose son beau récit. Ce dernier se base sur la vie du savant viennois Konrad Lorenz. L’écrivain a même donné à Kaltenburg ses dates de naissance et de mort. Lorenz fut lui aussi lié au nazisme. La science excuse-t-elle vraiment tout ? »
    Etienne Dumont
    LA TRIBUNE DE GENEVE
  • mercredi 10 novembre 2010 à 14 heures
    RADIO FREQUENCE PROTESTANTE
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    Adeline Bronner
    TOURNEZLESPAGES.COM
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    Christine Jeanney
    PAGESAPAGES.COM
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    David Assolen
    ECOLESJUIVES.COM

I

1

Jusqu’à sa mort, en février 1989, Ludwig Kaltenburg attend le retour des choucas. À ses visiteurs il affirme encore avec assurance au cours de son dernier hiver qu’un jour, un couple des oiseaux qu’il aime tant, qu’il admire, ces corneilles aux yeux blancs, viendra élire pour nid la cheminée de son bureau et, d’une couvée, donnera vie à une nouvelle colonie de choucas. “Je sais, ils commenceront à bâtir leur nid dans quelques mois seulement”, explique-t-il aux voyageurs, disciples ou journalistes qui ont roulé exactement une heure, depuis Vienne, dans le paysage enneigé de Basse-Autriche. Il pense à l’avenir. Enveloppé d’une couverture de laine, le grand zoologue Ludwig Kaltenburg est assis à la fenêtre, motif à carreaux et cheveux tout blancs, maintenant il entend mal mais sa vivacité intellectuelle n’est pas atteinte.
“Les oiseaux fuient la fumée”, dit-il, c’est pourquoi il ne croit pas qu’il soit indiqué de laisser brûler le poêle de la petite annexe du matin jusqu’au soir. Le Kaltenburg des derniers temps est entouré de divers appareils de chauffage électriques. Il est d’humeur détendue. “Les jeunes choucas devront se débrouiller sans moi, j’en suis parfaitement conscient.”
Avant que les invités ne puissent protester poliment, le très honoré professeur les enterrerait tous, Kaltenburg décrit le vol de descente du choucas qu’on appelle choucas des cheminées jusqu’à son nid, dans l’obscurité totale. Après avoir un peu hésité, fait quelques détours, l’oiseau se précipite, bec en avant, dans l’entrée de la cavité artificielle, décrit un mouvement tournant, prend appui, ailes déployées, sur la muraille âpre de la cheminée, étire les pattes et se laisse tomber toutes serres dehors. Puis il avance prudemment, pas à pas, pourrait-on dire, plus profondément, jusqu’à deux mètres ou davantage. Le bruit de la chute, métallique, le froissement. Des prises de vue instantanées d’une procédure qu’il répète plusieurs fois par jour pourraient donner l’impression que le choucas se laisse tomber, désemparé, d’une grande hauteur mais c’est l’inverse, chaque mouvement témoigne d’une action réfléchie et d’une adresse extrême.
Personne n’ose contredire le professeur. Sa dernière colonie a été anéantie il y a des années mais personne ne connaît les choucas aussi bien que Ludwig Kaltenburg. En ce mois de janvier glacé, il dépeint pour ses invités et pour lui-même l’effervescence des générations de choucas à venir, et quand il pivote sur place avec son fauteuil roulant, maint visiteur se demande s’il entend réellement le caoutchouc des pneus sur le parquet ou s’il ne perçoit pas déjà le faible cri trompeur d’un choucas sachant imiter le crissement des pneus. Kaltenburg penche la tête, comme à l’écoute. Les radiateurs bourdonnent. Et dans la cheminée, l’aile d’un choucas frôle une pierre noircie par la suie.



2

Les oiseaux fuient la fumée. Kaltenburg a quatre-vingts ans lorsqu’il commence à se séparer de documents anciens qu’avec l’âge, il considère comme un fatras inutile. Au lieu de faire brûler les notes prises au quotidien, les manuscrits de conférences, les agendas et les brouillons d’articles ainsi que des extraits de correspondance, il se fait un plaisir de confier progressivement ces papiers à ses protégés. L’ensemble de ses travaux préparatoires à l’étude publiée en 1964 sous le titre Les Formes premières de la peur trouvent ainsi une destination nouvelle après être restés plus de deux décennies ignorés de tous, enfermés dans un coffre de l’époque de l’impératrice Marie-Thérèse.
Au cours de belles journées de printemps, Ludwig Kaltenburg distribue aux rongeurs et aux canards habitant sa maisonnée les feuilles manuscrites de sa première version, qui leur serviront de matériau pour bâtir un nid. Il laisse une demi-douzaine de listes de mots-clés à une jeune hermine avec laquelle il se sent lié d’amitié. L’été suivant, alors qu’il est assis sur la terrasse arrière de la maison, Kaltenburg considère l’étendue du jardin, l’étang, la prairie, finit par extraire d’un carton à chaussures une poignée de notes griffonnées et les pose sur ses genoux. Lorsque les canetons et leurs parents reviennent au coucher du soleil, ils prennent de bonne grâce le papier et sa pâte de bois, au lieu d’aller chercher du fourrage.
Il a toujours considéré que Les Formes premières de la peur formaient une césure dans son œuvre. Le premier livre paru après son retour au pays d’origine, l’Autriche, après douze ans d’absence. Le premier dans lequel Kaltenburg se réfère ouvertement aux observations pratiquées lors de son séjour à Dresde, même si, dans l’introduction, il prétend que l’idée lui est venue en faisant de la plongée au large des côtes de Floride. Sa première étude d’envergure, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui ne fut pas aussitôt traduite en russe, à part un résumé lacunaire qui circulait en samizdat. Ce n’est qu’en 1995, à l’occasion du sixième anniversaire de sa mort, que paraîtra chez un petit éditeur spécialisé de Saint-Pétersbourg une édition complète, sans erreurs de traduction qui en déforment le sens, sous un titre prêtant malheureusement à confusion, qui donnerait approximativement en allemand, Moi, Ludwig Kaltenburg, et la peur. L’Union soviétique a disparu de la carte et chez les lecteurs russes il ne subsiste plus aucun intérêt pour les écrits d’un zoologue nommé Kaltenburg.
L’existence même du livre a été niée. On a passé son auteur sous silence. On l’a bruyamment condamné. On a mené de vives attaques contre lui. L’évitant ostensiblement aux conférences. Des collègues, aux États-Unis, lui reprochaient sa candeur. Des collègues en Europe, d’utiliser des procédés douteux. À l’énoncé que la peur serait simplement un merveilleux dispositif de la nature, dans la mesure où elle permettrait d’échapper à la mort, se sont opposés jusque dans les années 80 des chercheurs en pédagogie ainsi que des spécialistes des conflits. Un jour, au cours d’un débat télévisé, un ami de jeunesse, cherchant la caméra des yeux, avait même demandé avec insistance à Kaltenburg – “Ludwig, je sais que tu nous regardes” – de s’en tenir à son domaine et d’abandonner toute spéculation sur la nature humaine. Avec Les Formes premières de la peur, Ludwig Kaltenburg est devenu un personnage de renommée mondiale.

Marcel BEYER, né en 1965 en Allemagne de l’Ouest, s’est installé après la chute du Mur de Berlin à Dresde, pour connaître de l’intérieur cette partie de l’Allemagne. Il a commencé sa carrière littéraire en publiant des poèmes, puis en 1995 un premier roman, Voix de la nuit (Calman-Lévy). Kaltenburg est son troisième roman. Dans chacun d’entre eux, Marcel Beyer revient sur les conséquences actuelles de la blessure profonde et inguérissable que le nazisme a infligée à l’Allemagne. Lorsqu’on lui demande pourquoi un jeune écrivain s’intéresse si intensément à des événements qui se sont déroulés bien avant sa naissance, il répond qu’il se demande toujours avec angoisse comment il se serait comporté s’il avait vécu à cette période-là, s’il aurait su vivre dans un régime totalitaire sans se compromettre avec le pouvoir.

Bibliographie