Publication : 02/10/2014
Pages : 256
Grand Format
ISBN : 979-10-226-0131-3
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0134-4
Couverture HD

La fille dans l’escalier

Louise WELSH

ACHETER GRAND FORMAT
18 €
ACHETER NUMÉRIQUE
13,99 €
Titre original : The Girl on the stairs
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Céline Schwaller

Jane arrive à Berlin par une triste nuit de novembre. Sa compagne Petra l’a installée dans un bel appartement du quartier branché de Mitte. Pour Jane tout est nouveau : la langue, les rues, les gens, sa situation. Elle est isolée, enceinte, et voudrait s’intégrer. Alors que Petra est occupée à travailler, elle reste seule à la maison et se demande encore si elle fait bien d’avoir cet enfant.

Elle explore le voisinage. Dans le bâtiment abandonné qui surplombe leur cour, une lumière vacille : une ombre passe dans l’escalier. Des cris dans la nuit, une voix d’homme, des pleurs d’enfant. Au matin Jane voit par la fenêtre une jeune fille habillée d’un manteau à capuche rouge traverser la cour. Son visage, très jeune, est outrageusement maquillé.

Très vite, Jane devient obsédée par la cour et par ses voisins, la pensée de sa maternité imminente se transforme en visions, en délire. Le lecteur, troublé, suit Jane dans cette ville hantée, et il a sans doute moins peur pour elle que pour le mal qu’elle peut faire autour d’elle, ou en elle.

Dans ce thriller magistral, Louise Welsh subvertit et rajeunit les conventions du genre. Le résultat est puissant, impressionnant, et très noir.

  • "Jane, enceinte de six mois, s’installe à Berlin avec sa compagne Petra. Jane parle à peine allemand et se retrouve seule toute la journée. Elle fait connaissance avec ses voisins : le docteur Mann et sa fille Anna, ainsi que les Becker, un couple âgé. Il fait froid, Jane est seule. Son quotidien est fait d’ennui, d’angoisses et d’interrogations liées à son bébé. La nuit, elle est souvent réveillée par des bruits étranges. Elle entend des pas, des cris, et même des pleurs. Depuis qu’elle a croisé Anna, sa voisine, elle sent que la jeune fille est en danger et que son père la maltraite. Dès lors, ce problème devient son obsession. Elle mène sa propre enquête, suit Anna, dont elle constate le comportement ambigu, et cherche à savoir ce qui se passe dans le curieux bâtiment qui se situe en face de son appartement, abandonné mais dans lequel elle perçoit d’inquiétants mouvements la nuit. L’immeuble dans lequel vivent Jane et Petra est chargé d’un lourd passé. Il a servi de prison pendant la guerre et est face à un cimetière. Autant d’éléments qui concourent au climat angoissant de ce roman, dans lequel le lecteur se sent de moins en moins à l’aise. La Fille dans l’escalier est un thriller captivant, à l’ambiance terriblement noire."
    Frédérique Franco (Librairie Le goût des mots)
  • "Coup de coeur", Article à lire ici
    Brigitte Kernel
    Cosmopolitan
  • Article à lire ici
    Claire Devarrieux
    Libération
  • "Noir et inquiétant, La Fille dans l'escalier est tout en tension. On pense à l'univers de Patricia Highsmith, à son art du malaise." Article à lire ici
    Alexandre Fillon
    Livres hebdo

1

C’était le genre de journée qui rappelait à Jane son enfance, un morne dimanche de novembre qui emmitouflait les gens dans leur manteau et poussait les pieds à presser l’allure. Der­rière la vitre du taxi, un homme corpulent vêtu d’un blouson de ski bleu glacier s’arrêta pendant que le yorkshire dont il tenait la laisse s’accroupissait dans l’herbe du bas-côté de la route. Jane supposait que, quelque part, une femme était restée au chaud, attendant le retour de son gros bonhomme et de son petit chien. Elle pariait que le yorkshire serait dans les bras de sa maîtresse avant que l’homme se soit seulement débarrassé de son anorak.

Il faisait bon dans le taxi, mais Jane remonta son écharpe autour de son visage comme si elle compatissait avec l’homme et sa corvée d’amour. Le feu passa au vert et le taxi redémarra, faisant osciller le chapelet accroché au rétroviseur. Petra tendit la main pour prendre la sienne.

« À quoi tu penses ?

– À rien. »

Petra défit un bouton du manteau de Jane, glissa la main sous ses plis et caressa le globe ferme de son ventre, mais le bébé avait cessé la gymnastique à laquelle il s’était livré dans l’avion.

« Comment est-il possible de ne penser à rien aujourd’hui ? » Petra retira sa main. « Je suis tellement contente que tu sois enfin ici. J’ai le cerveau en ébullition.

– C’est parce que tout repose sur toi.

Je suis parfaitement sereine.

– Comme la Madone. » Petra désigna du menton le tableau de bord où était adossée une carte religieuse. Une Vierge parée de bijoux portait un enfant Jésus plein de vie entièrement nu hormis une couronne dorée surmontée d’un halo.

« J’ai plus de chance que la Madone, je sais qu’un lit m’attend.

– Fatiguée ?

– Un peu. »

Elle était crevée. Les files d’attente à Heathrow et Schönefeld avaient été longues, et cela lui avait rappelé les premières semaines, quand elle avait l’impression que l’embryon lui pom­pait toute son énergie.

« On y sera bientôt. »

Les banlieues berlinoises défilaient, des immeubles aux lignes franches et des jardins bien entretenus, tous déserts, comme si un nettoyage gigantesque avait précédé le Ravissement. Jane se demanda si le fait de se méfier de la respectabilité était propre aux Écossais. L’ordre n’était pas toujours un masque.

Petra se pencha pour l’embrasser, en haut de la joue, juste au-dessus de la pommette. Jane vit le chauffeur de taxi leur lancer un regard dans le rétroviseur. Il détourna les yeux, puis les regarda à nouveau, mais il ne dit rien, pas même quand elle prit le visage de Petra dans ses mains pour l’embrasser sur les lèvres.

L’appartement avait cet air déformé que semblent acquérir les endroits trop regardés sur Internet lorsqu’on les voit en vrai. Plantée dans le salon, Jane reconnaissait le canapé blanc et le lampadaire incliné qu’elle avait vus sur les photos que Petra lui avait envoyées par e-mail. La table de la salle à manger était blanche elle aussi, posée sur un tapis crème et flanquée de chaque côté par quatre chaises Ghost signées Starck. Il était difficile d’imaginer un enfant ici. Difficile d’imaginer un enfant.

Jane se débarrassa de son écharpe d’un mouvement d’épaules et commença à déboutonner son manteau.

« Ne l’enlève pas tout de suite, bébé. » Petra la prit par la main et lui fit traverser la salle parquetée pour sortir sur le bal­con. Jane sentit la peau de son visage se contracter comme l’air nocturne l’effleurait.

« Regarde. »

En bas, un réverbère brillait d’une lumière vive, illuminant les arbres du cimetière d’en face. La modeste Kirche paraissait trop petite pour supporter sa flèche qui, toute de fer et élancée, se détachait indistinctement dans la nuit. Derrière, des fenêtres luisaient depuis des immeubles lointains, et légèrement en contrebas la Fernsehturm rougeoyait dans le noir. Petra était essoufflée par le froid et l’excitation.

« J’ai hâte que tu voies convenablement la vue. Je sais qu’un cimetière ne paraît pas très gai, mais celui de Saint-Sébastien res­semble beaucoup à un petit cimetière anglais, plein de feuilles et envahi par la végétation, tout à fait charmant.

– L’église accueille peut-être des groupes mères-enfants.

– Le jour où j’ai visité l’appartement, j’ai vu une bande de petits gamins se courir après au milieu des tombes, alors j’ima­gine que oui. »

Jane releva la capuche de son manteau, et Petra passa un bras autour de ses épaules, lui donnant un peu de sa chaleur.

« On a le soleil jusqu’à midi, et à nouveau en début de soirée.

– Cet appart semble sortir d’un magazine de décoration.

– Il te plaît ?

– C’est magnifique. »

Petra l’embrassa, les lèvres chaudes et heureuses.

– J’ai demandé à l’agent immobilier : le balcon est sans danger pour les enfants. »

Une table raffinée en fer forgé et deux chaises peu robustes étaient installées à droite de la porte ouverte. Jane resserra son manteau et s’assit. Elle sentit le paquet de cigarettes neuf dans sa poche. Tout ce qu’il fallait, c’était de la volonté.

« Il n’y a rien qui soit sans danger pour les enfants.

– Bien sûr que si. » Petra s’assit sur l’autre chaise et lui prit la main. « On est au xxie siècle. »

Dans l’obscurité, les lumières d’un avion clignotaient en direc­tion de la Fernsehturm, à des kilomètres de la collision mais évoquant une trajectoire vers la catastrophe sur le ciel noc­turne sans relief. Les lumières disparurent un instant derrière le bulbe du poste d’observation de la tour, qui rappelait la forme d’un oignon au vinaigre, avant de réapparaître. Jane relâcha sa respiration, qu’elle n’avait pas eu conscience de retenir.

« Tu as fermé la porte à clé ?

– Bien sûr. » Petra pressa la main de Jane. « Ne t’en fais pas, on ne craint rien. On est aussi en sécurité qu’un bébé. »

Jane faillit rétorquer que rien ne pouvait être plus incertain que le sort d’un enfant, mais elle se contenta de presser à son tour la main de Petra.

« Les bébés font seulement semblant d’être impuissants. Tu n’as jamais vu la façon dont ils nous regardent ? Ils savent tout. Ils pourraient marcher et parler sitôt sortis du ventre de leur mère s’ils le voulaient. »

Petra se leva, aida Jane à se mettre debout et l’attira contre elle. Jane sentit son haleine, chaude et mentholée dans la nuit glaciale. Elle leva son visage pour recevoir le baiser de Petra et l’entendit murmurer.

« Notre petit génie a beaucoup de chance que tu sois une de ses mamans. J’ai hâte d’entendre les histoires que tu vas lui raconter. » Elle rit et elles se séparèrent. « Mais essaie de faire en sorte qu’elles ne fassent pas trop peur. »

 

La plus grande des chambres d’amis se trouvait en face du salon. Elles se tenaient sur le seuil, contemplant le lit deux places, le plancher en bois dur ciré et les armoires intégrées.

Petra haussa les épaules.

« On peut mettre tout ça au garde-meuble et acheter au petit une chambre d’enfant. »

Jane remarqua le passage au masculin mais ne releva pas. L’avenir le dirait. Elle écarta les rideaux. Dehors, la cour était mal éclairée, mais elle distinguait le bâtiment qui s’élevait derrière, une version délabrée de leur propre immeuble, ses fenêtres vides enfoncées dans l’obscurité comme des orbites dans un crâne.

« Pas très inspirant, comme vue.

– C’est normal, une dépendance derrière la maison ! Et comme cet immeuble est vide, on n’aura pas de vis-à-vis. » Petra tourna les talons. « Tu vas adorer la cuisine. »

Jane se rendit compte que son amante quittait la pièce, mais elle s’attarda près de la fenêtre. En bas, un vieil homme tra­versa la cour mal éclairée, guère plus qu’une ombre dans le noir, puis disparut dans l’obscurité de l’immeuble d’en face. Jane se demanda ce qu’on pouvait bien aller faire dans ce bâti­ment en ruine. Elle aurait détesté devoir pénétrer dans ces ténèbres.

L’enfant bougea. Jane pressa une main sur son ventre, sentit ses coups et se demanda s’il sentait la pression de sa paume de l’autre côté de cette barrière opaque. Elle était son univers, et sa geôlière. Pour la première fois, elle comprenait presque pour­quoi les croyants concevaient la naissance comme la fin de l’état de grâce.

« Profites-en tant que ça dure, bout d’chou, murmura-t-elle. Après, ça va en se dégradant. »

Elle laissa retomber les rideaux et suivit Petra dans la cui­sine, se préparant à s’exclamer devant tant d’originalité.

 

Elle se réveilla comme d’habitude pendant la nuit, et se coula hors du lit. Petra remua et Jane murmura :

« Tout va bien. » Elle ignora le cabinet de toilette de la suite parentale et se glissa hors de la chambre pieds nus, refermant dou­cement la porte derrière elle. Elle alluma la lumière de l’entrée et attendit que l’ampoule basse consommation s’éclaire complètement. La salle de bains attendait telle une desti­na­tion finale au bout du long couloir.

À l’intérieur, l’excès de miroirs était censé exprimer une certaine idée du luxe, mais les reflets importuns l’énervèrent. Jane utilisa les toilettes, puis se lava les mains au lavabo. C’était le moment de l’enfant, l’heure où il – ou elle – était le plus actif – ou active. L’heure de la danse, comme elle disait en secret, plus semblable à du rockabilly-slam qu’à une valse. Elle se demanda si, d’ici quelques semaines maintenant, ce serait l’heure où il déciderait de s’affranchir, sans égard pour le linge délicat ou les tapis hors de prix. Elle tenait son ventre pour parer les coups, sentant sa peau tendue comme un tambour bouger sous ses paumes.

« Calmos, murmura-t-elle. Fiche-moi la paix. »

L’eau chaude coulait encore, et de la vapeur commençait à voiler les miroirs. Elle se lava le visage, puis coupa l’eau et s’observa dans la glace embuée. Prenait-elle des joues ? Elle se pinça la peau et hoqueta en voyant bouger un reflet du coin de l’œil ; c’était stupide de se faire peur toute seule. Maintenant que l’eau avait cessé de couler, Jane prenait conscience du silence. C’était le milieu de la nuit et tout le monde à part elle était couché.

Non, pas tout le monde. Des voix filtraient à travers le mur. Même si son allemand avait été meilleur, elles auraient été trop faibles pour lui permettre de distinguer les mots, mais Jane percevait de la colère dans leurs salves crépitantes. Les disputes tardives, alimentées par l’alcool, étaient toujours les pires. Elle se détourna, prête à regagner la chaleur du lit, mais le bruit d’un objet qui se fracassait dans l’appartement d’à côté l’arrêta net. Sa main chercha le bord du lavabo, la porcelaine solide un réconfort contre sa peau. La voix la plus forte s’éleva, dure et masculine, comme si le fracas avait été un prélude à son crescendo. Jane crut percevoir des sanglots sous les cris. Était-ce un enfant qui pleurait ?

Elle resta là une seconde, rassemblant son courage pour s’éloigner, puis grimpa maladroitement dans la baignoire pour coller son oreille au mur mitoyen. Le carrelage sembla brouiller les sons pour les transformer en une espèce de brouhaha sous-marin. Elle se déplaça légèrement, se pressant un peu plus contre le mur, la céramique froide sur sa hanche. Ce fut alors comme si la personne postée de l’autre côté avait senti qu’elle les écoutait et avait collé sa bouche contre le mur, car tout à coup, explosant dans son oreille, une voix cria : « Hure ! » – pute. Et une deuxième, plus aiguë, se mit à rire.

Jane ressortit de la baignoire à toute allure et se précipita dans le couloir pour regagner sa chambre, sans prendre la peine d’éteindre la lumière. Elle se glissa dans le lit et se pelo­tonna dans la chaleur de Petra, le visage blotti contre sa nuque, le ventre lové dans la courbe de son dos. Petra remua et marmonna : « Du bist kalt », mais elle ne s’éloigna pas et Jane demeura ainsi, sentant le poids de l’enfant entre elles, jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’envahir.

 

2

Jane se réveilla en sursaut en entendant le cliquetis sec de la porcelaine sur le verre comme Petra posait une tasse de thé sur la table de chevet. Les rideaux n’étaient pas complè­tement tirés et l’aube lugubre de novembre s’insinuait dans la chambre.

« Quelle heure est-il ? » Jane jeta un coup d’œil au radio-réveil et vit briller les chiffres 07:03. « Il est tôt.

– Désolée, ma puce. » Petra était déjà habillée et arborait son tailleur en tweed bleu jacinthe. Elles avaient acheté le tissu à Harris pendant leurs vacances et Petra l’avait fait couper d’après ses propres modèles de retour à Londres, deux jupes et une veste ; elle était douée pour ces choses-là. « Je ne voulais pas me sauver sans te dire au revoir.

– Te sauver où ?

– Au travail. »

C’était incroyable.

« Je pensais que tu prendrais un jour ou deux.

– Tu sais que j’adorerais. » Petra prenait son manteau dans la penderie. Elle l’enfila et se considéra dans le miroir. « Mais je dois garder mes congés pour le grand événement. On en a parlé, tu te rappelles ? » Elle sortit un foulard rose d’un tiroir et l’entor­tilla pour former un nœud compliqué. « J’essayerai de sortir tôt. On pourra aller dîner quelque part. Réfléchis à ce que tu aimerais manger. C’est moi qui offre. »

À partir de maintenant, tout serait offert par Petra, comprit Jane.

« Je ne t’ai pas vue depuis un mois. » Elle détestait la nuance enjôleuse de sa voix. « C’est ma première matinée ici. Reste au moins pour le petit-déjeuner.

– Je ne peux pas. » Petra lui ébouriffa les cheveux. Jane leva la main et glissa ses doigts entre les siens. Petra lui pressa la main puis la retira. « Plus vite je partirai, plus vite je reviendrai. » Elle embrassa ses doigts et les appliqua sur la joue de Jane. « Tu es très mignonne couchée là. Tu sais bien que je préférerais être avec toi plutôt qu’au boulot, non ? »

Jane sortit du lit et enfila sa robe de chambre.

« Mais quelqu’un doit bien rapporter le Schinken à la maison, c’est ça ?

– Dans le mille. » Petra rassembla son sac à main et sa mal­lette. « Je suis désolée de t’avoir réveillée. Rendors-toi. Tu n’as pas besoin de te lever tout de suite. »

Jane noua sa ceinture et enfonça ses pieds nus dans ses pan­toufles.

« Qui habite à côté ?

– À côté ? » Petra haussa les épaules. Jane avait oublié à quel point les haussements d’épaules de Petra l’insupportaient. « Un homme et sa fille. Pourquoi ?

– Je me demandais s’il y avait des enfants dans l’immeuble.

– C’est une adolescente, plus vraiment une enfant. » Petra sourit, grande et mince dans l’embrasure de la porte. On aurait dit l’incarnation de la banquière sexy vue par un directeur des programmes de télévision, une femme qui connaissait sa valeur et qui l’assumait. « Retourne te coucher, bébé. »

Petra tira doucement la porte de la chambre derrière elle, et un moment plus tard Jane entendit la porte d’entrée se refermer.

 

Il était plus de neuf heures quand Jane se réveilla à nouveau, la vessie sur le point d’éclater. Cette fois-ci, elle utilisa le cabinet de toilette de la chambre, prit une douche et se lava les cheveux dans la cabine en verre dépoli. La porte s’ouvrait en accordéon vers l’intérieur et Jane se dit que bientôt elle ne pourrait plus la fermer de peur de rester coincée. Elle se sécha dans la chambre et passa les leggings et le pull ample qui étaient devenus son uniforme.

Elle crut entendre une clé dans la serrure et cria « Petra ? » Mais il n’y avait personne dans le couloir. Jane prit un vase sur la console de l’entrée et fit le tour de l’appartement trop-grand-pour-deux, élaborant déjà une anecdote sur l’absurdité de sa ronde, mais sachant qu’elle ne pourrait se détendre avant d’avoir inspecté chaque pièce. L’endroit lui évoquait une galerie d’art moderne, vaste et impersonnel, et elle se demanda soudain si Petra avait jamais vraiment aimé leur appartement sous les toits, à Londres, avec ses plafonds inclinés et ses plan­chers qui grincent. Personne ne se cachait dans aucune des pièces ou des dressings. Jane reposa le vase sur la console de l’entrée, certaine d’être totalement seule.

La cuisine était aussi propre qu’un bloc opératoire. Petra avait rempli le réfrigérateur américain d’aliments recommandés aux femmes enceintes. Jane les ignora et se prépara un œuf sur le plat, gardant le jaune bien coulant, et deux tranches de pain grillé. Le jaune tremblota un petit peu quand elle posa l’œuf dans l’assiette et Jane sentit son estomac se soulever. Elle s’assit devant malgré tout et le piqua doucement à l’aide d’une fourchette, éprouvant l’élasticité de la membrane, jusqu’à ce qu’elle finisse par en percer les défenses et laisser le fluide jaune se répandre en formant une flaque dans l’assiette.

« Comment, toi qui n’es pas sorti de ta coquille, petit frai de traître ![1] » dit-elle tout haut en prenant l’assiette et en faisant glisser le gâchis dans la poubelle.

La journée s’étirait devant elle.

Elle alla sur le balcon et alluma une cigarette défendue. Elle avait acheté une marque moins chère que d’habitude dans une tentative de faire pénitence ; le goût était âpre et familier, l’odeur celle des économies de fin de mois. C’était comme inhaler la jeune fille qu’elle avait été.

Les arbres du cimetière d’en face étaient nus, exposant une cité aérienne de nids de corbeaux. Les oiseaux sautillaient parmi les branches telle une assemblée de doyens de l’Église non conformiste en manteaux noirs, leurs cris troublant l’immo­bilité du milieu de matinée. Le temps était hivernal et morose, mais Jane voyait ce que Petra avait voulu dire en quali­fiant la vue de charmante. Le cimetière était ceint de grilles en fer qui avaient échappé aux réquisitions de la guerre ou été restaurées à l’identique. Dessous, du lierre colonisait le tour du cimetière, comme des algues sur une plage à marée basse. Des vrilles rampaient sur des tombes assez anciennes pour ne plus évoquer la douleur, certaines penchées, semblables à des marins affermissant leur équilibre pour résister au roulis d’un bateau. Un banc de bois était installé à l’ombre d’un sorbier. Jane se demanda si les Allemands aussi croyaient autrefois que ces arbres éloignaient les sorcières. Elle tenta de s’imaginer assise là en été, un livre à la main, un landau à côté d’elle, et dans le landau…

Les croassements des corbeaux furent noyés par un fort brouhaha de voix animées. Une porte qu’elle n’avait pas remar­quée, située sur le côté de l’église, s’était ouverte et un flot d’enfants en bas âge se déversa dans le cimetière. Jane les observa un moment, puis écrasa sa cigarette sur la grille du bal­con et retourna dans l’appartement, verrouillant la porte derrière elle.

Elle marcha jusqu’à la chambre qu’elle considérait déjà comme celle de l’enfant, puis contempla l’immeuble aban­donné. Un volet bougea à l’une des fenêtres du deuxième étage, battant d’avant en arrière dans le vent, aussi complice que le clin d’œil d’un vieux débauché. Un vol de pigeons entra par une fenêtre sans vitre, dans un paradis de rats et de fientes, supposa-t-elle. Les choses revenaient tellement vite à leur état naturel lorsqu’elles étaient livrées à elles-mêmes. Les gens aussi, si l’on n’y prenait pas garde.

Elle allait sortir acheter un livre ; un roman policier ou une saga sur les Tudor, ce qui lui passerait par la tête. Mitte était un quartier bobo et il y avait forcément une librairie anglaise dans le coin ; de fait, maintenant qu’elle y réfléchissait, elle se rappelait en avoir vu une près de Hackescher Markt. Elle pourrait trouver un bar, se faire servir un café et se perdre pendant une heure ou deux. Ensuite, elle pourrait se rafraîchir et passer une des robes empire que Petra n’avait pas encore vues. La grossesse avait peut-être rendu ses seins trop sensibles au toucher, mais ils s’étaient épanouis pour prendre des pro­portions dignes d’une playmate. Autant les montrer.

Elle allait se retourner quand une jeune fille en manteau rouge traversa la cour à vive allure, un sac-poubelle noir à la main. Sa capuche était relevée, mais quelque chose dans ses talons hauts et sa posture droite évoquait les films holly­woodiens d’autrefois. Jane s’écarta d’un côté de la fenêtre et observa la fille depuis l’ombre des rideaux de la chambre tandis qu’elle entrait dans l’enclos de brique qui abritait les bacs à ordures pour y déposer le sac. Le bruit d’un couvercle de pou­belle qui retombait dérangea une autre bande de pigeons qui survolèrent la cour à basse altitude, décrivant deux cercles avant de partir se réfugier dans le bâtiment abandonné. La fille jura et se retourna, la main levée comme pour parer un coup. Elle regarda en direction de la fenêtre de Jane, mais la capuche de son manteau conspirait avec les ombres du bâtiment pour dissi­muler ses traits. C’est seulement lorsqu’elle arriva au milieu de la cour qu’elle leva la tête, offrant la vue de son visage au ciel, et que Jane vit des cils effilés au mascara, des joues fardées et des lèvres rouges, et sous ce maquillage les traits doux et immatures d’une enfant.

 

[1] Macbeth, acte iv, scène 2. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

 

Louise Welsh est née en 1965 à Glasgow. Après des études d'histoire, elle dirige une librairie pendant de nombreuses années avant de se consacrer à plein temps à l'écriture.
Traduite dans plus de vingt langues, elle est l'auteur de plusieurs best-sellers et a reçu le prix du Crime Writers’Association Creasey Dagger et le Saltire First Book Award. Elle écrit également pour le théâtre, la radio et l'opéra.

Bibliographie