Publication : 04/04/2003
Nombre de pages : 276
ISBN : 2-86424-464-0
Prix : 18 €

La Ville disjonktée

José Angel MAÑAS

ACHETER
Titre original : Ciudad Rayada
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jean-François Carcelen et Jean Vila

A 16 ans Kaiser a une vision très claire de ce qu'il doit faire : des affaires, il deale des amphét et de la coke. De ce qu'il aime : la musique électronique, à l'exclusion de toute autre, et Tula, qui a 15 ans et va au lycée. Kaiser, lui, a tout laissé tomber et sur sa Vespa il sillonne Madrid et ses bars de nuit pour ses affaires. tout se complique le jour où Gonzalo, le fils d'un homme d'influence , décide de vendre lui aussi de la coke sur le territoire de Kaiser. A partir de ce moment, poursuites, assassinats et fuite font l'ordinaire de Kaiser.

A mi-chemin entre thriller et road movie sous amphétamines, Mañas bouscule tous les styles et dans une écriture aux pulsations en accord avec ses personnages, il nous promène dans un milieu où l'on est un vieux à 22 ans, où seul le présent existe et où la génération des parents est exotique. Sa vision du monde de la drogue est dérangeante, sans indulgence, d'un humour féroce, la drogue n'y est pas un problème mais un mode de vie.

Les références sont musicales et, au-delà de l'intrigue, le style est remarquable et le lecteur enchaîné à la phrase balance entre l'hilarité et la pitié.

Un livre à lire à haute voix.

  • « Un roman très noir, très drôle, et étonnamment émouvant. »
    Sabrina Champenois
    LIBERATION
  • Le grand écran adore ses romans José Angel Manas est ancré dans son temps. Espagnol, il parle un français impeccable avec un accent toulousain. Il a appris notre langue dans cette ville près de sa femme française. Aujourd'hui trentenaire, on l'aura vu dans Paris Dernière, déambuler dans Madrid, sa ville, dans Field dans ta chambre (Paris Première). Et son livre est le coup de cœur de Laurent Bonelli, chroniqueur dans l'émission de Pascale Clark sur France Inter. Ce jeune Européen, intéressé par le cinéma, nous entraîne dans les nuits madrilènes. Ce roman est construit comme une pièce de théâtre. Il y a trois parties (actes) et un épilogue...  Ce roman est né d'un petit récit : l'histoire d'un braquage. Et puis des suites se sont ajoutées. L'idée était de suivre le narrateur, de promener le lecteur dans des univers différents avec des atmosphères un peu dingues. J'ai l'impression d'avoir construit ce roman comme Rauschenberg pouvait le faire avec ses collages. La ville et sa folie sont le thème, la vedette de ce roman. Comme dans Je suis un écrivain frustré, on retrouvé de la cruauté chez vos personnages... Je suis cruel avec mes personnages car je mets toute ma négativité dans mes écrits. Je suis un écrivain frustré en est l'exemple type. Une bonne façon d'évacuer les tensions. Pensez-vous que la drogue fasse partie de la nuit ? Oui car elle permet aux atmosphères d'être folles. Il fallait donc l'intégrer pleinement. Pendant deux ans, j'ai eu un bar, à Madrid, avec des copains. Un Dj jouait jusqu'à 5 h du mat' et j'ai vu beaucoup de gens passer, tous étaient plus ou moins des personnages. Il y avait notamment ce jeune, avec un sac à dos qui inspirait le respect. J'ai parlé avec ces gens et, comme tous les écrivains, j'ai imaginé leur vie à partir de la question qu'est-ce qui se passerait si... Et la techno... La musique définit les gens comme leur look vestimentaire. Ce sont des langages qu'il faut savoir manier. Le jeune dont je viens de vous parler aimait beaucoup la techno. C'était un puriste, intransigeant, et j'ai aimé l'idée de ne rien comprendre à son monde. Je me suis renseigné sur cette musique en achetant des magazines spécialisés. C'est un univers incompréhensible car codé, on dirait de la science-fiction. Je voulais transmettre cette étrangeté : la techno remplit bien ce rôle. Vous avez dédié ce livre à votre mère, ça paraît antinomique... (Il éclate de rire) J'ai peu de famille et pour la forme je leur dédicace toujours mes romans. C'était au tour de ma mère, qui l'a lu, l'a trouvé loufoque mais en était très fière. Que représente l'écriture pour vous ?  C'est ma profession, elle me fait vivre. C'est ma thérapie, elle fait de moi une personne gentille. C'est aussi un refuge face aux agressions du monde extérieur. Elle me permet en effet d'être omnipotent et comme le disait Bunuel, c'est la liberté totale. Je prends cette liberté et je n'y renonce pas. L'écriture, c'est aussi de l'inspiration. Cette fois, j'ai lu beaucoup d'auteurs américains qui parlent de la jeunesse. Je viens d'écrire mon Attrape-cœur (de Salinger, ndlr). Un jour où l'autre, tous les romanciers y passent. A cette époque, j'ai aussi beaucoup lu Céline et les romanciers influencés par Joyce. Le roman est également construit sur la lettre K. Que signifie-t-elle ?  C'est une lettre agressive et un autre moyen de transmettre la tension et l'agressivité que vit le narrateur notamment quand il consomme de la cokaïne. Cette astuce de forme participe à créer l'atmosphère que je voulais. La substance contamine ainsi le texte. Je tiens beaucoup à 1'organisation textuelle car l'histoire doit aussi entrer par les yeux. Bouchitey a adapté Je suis un écrivain frustré et le tourne en ce moment. Vous êtes-vous senti dépossédé par l'adaptation ?  Non. Un film ne change pas le texte. Le texte reste. Je tenais uniquement à ce que Bouchitey reste fidèle à l'esprit du texte, même si, évidemment, il allait en faire autre chose. Quand j'ai vu Lune froide, j'ai compris que nous avions quelque chose en commun. Et j'ai été rassuré quand il a voulu tenir le rôle du prof. Mon expérience au cinéma ne s'est pas toujours aussi bien passée. Mes deux premiers romans ont été adaptés en Espagne. Pour le premier, je n'ai pas aimé le film, et pour le deuxième, le film m'a tellement plu que j'ai eu envie de retravailler le livre.
    Rachèle Bevilaqua
    BISCUIT
  • José Angel Manas a déjà fait beaucoup parler de lui. à moins de 30 ans, il est déjà l'auteur de six romans dont deux ont été adaptés au cinéma en Espagne. Son premier livre, Je suis un écrivain frustré (paru aux éditions Métailié) est d'ailleurs en cours de tournage en France. José Angel Manas est un mini phénomène de mode. Il est branché.. Il est un "cas", comme celui, phonétique, qui jalonne son dernier roman, La ville disjonktée.. Une ville sous l'emprise du K des kilos de coke que deale son jeune héros Kaiser, pour qui la drogue est une façon de vivre plus qu'un vice, une attitude plus qu'un délit. Sur fond de beats enragés de techno trance, Kaiser et sa copine lycéenne Tula affrontent les dealers du quartier, s'envoient en l'air à coup de trips. Glorieuses années 90 ! Chez Ma?as, la vie se brûle par les deux bouts et l'on est vieux à vingt-deux ans... Autant dire qu'on n'a pas de temps à perdre ! Du Sailor et Lula à l'espagnole.
    Cendrine de Susbielle
    VIRGIN MEGAPRESS

LE BRAQUAGE

Tu vois, mec, tu sais rien de moi, d'accord. Et le peu que tu sais, tu l'as lu dans un des romans de Mañas, celui qui passe son temps à raconter la vie des autres, mais je peux t'assurer qu'il en rajoute un max et qu'il sait aussi la boucler quand ça l'arrange, ce petit malin. Je vais te dire, je sais des trucs sur lui qu'il raconte jamais, et je pourrais t'en raconter. Par exemple la fois ou on était au Bombazo, vers Alonso Martinez, et qu'il s'est pointé pour que je lui vende un flingue. J'étais allé voir Josemi, qui m'avait laissé un message sur mon portable, j'arrive, je lui refile ce que j'avais à lui refiler et il me dit: Kaiser, te fâche pas mais j'ai quelque chose à te demander de la part d'un pote. Quel pote? je lui fais. Un pote qui cherche un calibre, je lui ai dit que tu pourrais lui en trouver un. Alors quand il voit la gueule que je tire, il s'empresse de me dire que je peux avoir confiance, Je te le jure Kaiser, parce que moi je voyais déjà l'écriteau au-dessus du comptoir du Bombazo:

"KAISER VEND DES FLINGUES POUR TRENTE BILLETS !"

Alors, je me calme et je lui fais: Ecoute Josemi, tu me dis qui c'est et je verrai avec lui. Et Josemi: Mañas. Donc, je le vois près du comptoir, le verre à la main, raide défoncé, et je m'approche de lui et je lui dis: Alors? Et lui, avec un sourire niais: Quoi? Josemi t'a parlé? Oui, mec, mais qu'est-ce que tu veux foutre avec un flingue? Ça, c'est le genre de truc que je dis systématiquement pour voir si les lascars se dégonflent, et après, eh bien, si je suis convaincu, peut-être que je leur trouve ce qu'ils demandent. Alors ce bouffon commence à me raconter que quelqu'un a appelé chez lui et l'a menacé de mort et moi, je vais te dire, avec tout ce qu'il balance sur les gens, ça m'étonne pas, mais je lui réponds: Oui, oui, bien sûr. Un peu plus sympa que d'habitude, parce que moi les types qui écrivent, ça m'impressionne, faut le dire; bon, d'accord, c'est vrai que n'importe qui peut écrire comme lui. Je suis sûr que le Mañas venait de sortir des chiottes où il avait dû se taper toute ma koke avec Josemi, parce que ça faisait trois fois qu'il me racontait la même chose: Je te le demande à toi, parce que t'es un mec réglo. J'aurais pu aller voir Kiko, mais va savoir ce qu'il m'aurait trouvé, un flingue d'occase complètement grippé, non, non, moi j'en veux un tout neuf. Ça fait déjà deux fois qu'on m'appelle, tu comprends? S'il y avait que moi, ce serait pas un problème, mais il y a ma famille. Moi, si un jour quelqu'un s'approche de ma famille, je le descends, je te jure... comme je te le dis. Moi, j'approuvais: Bien sûr, bien sûr, je comprends, la famille. Je vais te dire, quelqu'un touche un cheveu de Tula ou de mon vieux, et je te raconte pas, il sait ce qui l'attend.

- Bon, tu peux m'en trouver un? demande Mañas.

Moi je hausse les épaules: Ecoute mec, c'est compliqué. Il avale une gorgée et sans me regarder, parce que c'est un de ces types qui te regardent jamais dans les yeux, en qui tu peux pas avoir la moindre confiance: Bon, Kaiser, si t'en trouves un tu m'appelles.

Tu le vois, là, le Mafias, raide défoncé, cherchant à dégoter un calibre. Il a déjà raconté ça dans un de ses romans, Mafias? Non, hein? Eh bien, je vais te dire, tout ce qu'il raconte, c'est rien à côté de ce qui se passe par ici.

De toute façon, c'est plutôt vrai tout ce qu'il dit dans son dernier roman, mais ce qu'il sait pas, c'est que c'est moi qui ai coincé Gonzalito en tête à tête. C'était pas prémédité, mais cet enculé a voulu me baiser, et moi je sais peut-être pas grand-chose, c'est vrai, j'ai laissé tomber l'école à quinze ans - ça fait déjà presque trois ans, tu te rends compte - mais s'il y a quelque chose que je sais faire, c'est gérer ma boutique. Je fais ça sérieusement et c'est pas un petit bourge complètement schizo qui va venir me gonfler. Bon, ça et aussi parce que j'ai pris les boules quand je l'ai chopé avec l'Andrés, tous les deux dans la bagnole, en train de me pourrir, parce que moi, les potes pas réglos, j'ai jamais pu supporter. Et ce mec, il était pas clair, ça se voyait. Alors, je lui ai dit de sortir de la bagnole, qu'il fallait qu'on cause. Gonzalito arrêtait pas de me casser les couilles: Kaiser, joue pas les méchants, tu me fais pas peur, range ça. Cet enfoiré, il se marrait derrière ses lunettes de soleil. Et ne crois pas qu'il en était à sa première embrouille, non, il avait déjà fait des histoires pas possibles. Il devait toujours du fric à quelqu'un.

Bon, eh bien tout de suite après, ça a été le vrai bordel, et c'est là que l'histoire me concerne réellement, parce qu'après tout ce ramdam, Barbas - un flic, un pote à mon père, tu sais, avec qui j'étais en affaires, ces derniers temps -, eh bien, un jour que j'organisais une teuf dans mon garage et que je faisais le DJ pour les potes de Tula, ce salaud vient me chercher chez moi pour me dire qu'il avait quelque chose pour moi, et moi, dans la bagnole, je commence à me douter de quelque chose parce que je le sens tendu et que l'autre type qui était avec lui était trop silencieux (putains de flics). Alors on s'arrête et, pas plus tôt sortis de la voiture, ils m'attrapent, me mettent les menottes et me balancent sur la banquette arrière, puis Barbas s'assied à côté de moi, me chope par le cou et me fait bouffer ses pompes. Là en route, je commence à chier dans mon froc. Mais même si intérieurement j'ai la trouille, extérieurement je reste sérieux, parce que c'est pas demain la veille que quelqu'un pourra se vanter de m'avoir vu chialer. Je savais bien que tout ça pouvait arriver, mais il y avait quelque chose en moi qui refusait d'y croire. Mon vieux arrête pas de me dire: Si tu crois que tu es mort, c'est que tu es mort. Et il a raison.

Alors je reste là à bouffer le tapis, sans savoir où on va. Et quand tout d'un coup on s'arrête, Barbas ouvre la porte et me pousse: Allez, sors. Alors je vois qu'on est à côté d'une casse, sur la route de Burgos, que je connais parce que j'y passe devant toutes les semaines quand je vais voir Chalo, qui habite les immeubles avec les clochetons verts et jaunes, tu sais, ceux qui sont au bout du Pinar de Chamartin, au bord de la M40. Ensuite, quelques mètres plus loin, il m'enlève les menottes, pointe son flingue vers moi, un Star semi-automatique à neuf coups, et je me dis: Fils de pute! Mais, je me rends compte que je suis en train de commencer mon histoire par la fin, et avant de continuer il faut que je te raconte des tas d'autres choses, par exemple, il faut que je t'explique pourquoi on en est arrivés là, c'est un peu compliqué parce que Gonzalo se serait pas mis à dealer si le braquage de Mirasierra n'avait pas foiré, c'est pour ça qu'il faut que je commence par raconter toute cette embrouille, sacrément compliquée, et qui a commencé, je suppose, quand on a su que la sortie de tôle de Tijuana était pas une rumeur et qu'on l'a vu rôder au Veneciano.

À l'époque, la météo avait perdu la tête et nous avait envoyé l'Express de Sibérie. Un vent de Russie qui avait provoqué la plus grande vague de froid de ces dernières années. Il avait même neigé à Malaga, et au nord la neige avait isolé de nombreux villages et causé des dégâts chiffrés à des milliards de pesetas, je sais pas exactement, mais c'était monstrueux.

Donc, ça devait être en toute fin d'un après-midi glacial dans le quartier de La Elipa quand, en sortant de son immeuble, la vieille de Kiko est tombée sur un mec avec un blouson doublé laine d'agneau, fermé jusqu'au col. Comme elle est très distraite, elle l'a peut-être même pas remarqué. En tout cas, si elle l'a remarqué, je suis sûr qu'elle a dû avoir un peu les jetons, parce qu'il faut dire que Tijuana a vraiment

l'air TRÈS méchant. Je veux dire que malgré sa petite taille, c'est rien que du muscle, et la gueule complètement vérolée. Si tu ajoutes à ça ses cheveux hérissés, des petits yeux très rapprochés, un tarin crochu et une bouche si petite qu'on dirait une cicatrice, tu peux te faire une idée du personnage. Il portait aussi un tas de tatouages, et je me souviens d'un camion sur l'épaule - tu le voyais de face, bien carré, avec ses phares - que lui avait fait Tato, un des meilleurs tatoueurs de Madrid. Quand il s'est fait serrer pour avoir mis un coup de surin au videur d'une discothèque, les journalistes l'avaient traité de skinhead. Mais si Tijuana était quelque chose, à part l'une des plus grosses brutes de Madrid, c'était au pire un adepte de la nazional-techno, autrement dit, rien de plus qu'un raver.

Fermez pas, s'il vous plaît, a dit Tijuana en maintenant la porte ouverte. La vieille a poursuivi son chemin, et lui, en se frottant les mains, a monté les escaliers jusqu'au deuxième étage, où il y avait deux portes. Il s'est approché de la B et après avoir frappé avec le poing, tout en regardant autour de lui pour vérifier qu'il était seul, il a sorti de sa poche une carte plastifiée comme celles qu'utilisent les serruriers et l'a introduite dans la rainure de la porte. Je sais pas si tu as déjà vu faire ça, mais tu flippes: en deux secondes, le pêne saute.

L'appart de Kiko était minuscule, une chambre pour lui et une pour sa vieille, et une cuisine microscopique, très étroite, où entre l'évier, la cuisinière, les placards et le reste, il y avait à peine la place pour deux personnes, et il y avait même pas de buanderie, alors le linge séchait au balcon du salon, un endroit génial: ça donnait sur la M30, j'y ai passé plus d'une nuit d'été à me régaler avec le circuit Scalextrix et à me défoncer avec Kiko, à l'époque où il avait moins de dettes. Le salon aussi était minuscule. Il y avait un canapé avec un tissu à fleurs, une table ronde recouverte d'une nappe faite au crochet, et quatre chaises bon marché, des photos et une vierge avec son enfant dans les bras, posée sur une télévision préhistorique. La nuit tombait et, par les baies vitrées, la lumière des réverbères pénétrait en même temps que le boucan de l'autoroute. Tijuana s'est installé sur une chaise près du balcon, a allumé une cigarette et, pendant qu'il attendait, il s'est amusé à brûler le bord des rideaux. Il est resté là un bon moment jusqu'à ce que la porte s'ouvre et qu'un rire connu se fasse entendre. La lumière du palier a éclairé un instant le hall, puis Kiko est entré à tâtons, il arrêtait pas de se marrer, complètement défoncé, comme d'habitude.

- Merde, a-t-il grogné quand il a allumé la lumière du couloir. Puis il est apparu à la porte du salon. Il portait un blouson en jean complètement râpé, les pognes enfoncées dans des gants de cuir et une petite chaîne Harley Davidson qui reliait le portefeuille à un des passants de son jean. Comme il était loin de se douter qu'il était pas seul, il a sorti son portefeuille sur lequel, avec une carte téléphonique et sans même enlever ses gants, il s'est préparé deux lignes. Il les a sniffées à l'aide du tube métallique qu'il portait accroché au cou, le même que Josemi, et c'est qu'à ce moment-là qu'il a levé la tête.

- Putain, t'es qui, toi? Qu'est-ce que tu fous assis là? il a dit en sursautant. Et il a mis sa main dans la poche de son blouson, pour impressionner plus qu'autre chose, parce que je sais qu'il porte jamais rien sur lui.

- Salut, Kiko, fait Tijuana de sa voix rauque.

Kiko a sorti la main de sa poche. Je crois qu'il était pas très content de cette visite.

- Ça fait plus d'une heure que je t'attends, j'ai bien cru que t'arriverais jamais.

- Qu'est-ce que tu fais là?

- Eh ben, tu vois, je suis venu te dire bonjour. J'ai croisé ta vieille quand elle sortait... Je l'ai reconnue grâce à la photo...

Le rire du Tijuana était pas spécialement du goût de Kiko parce que la photo en question, il la lui avait piquée quand, à cause d'une embrouille qui n'a rien à voir avec le sujet, Tijuana l'avait surpris dans les chiottes du Lunatik, raide défoncé. Mais ça faisait un bout de temps de ça. Il a enlevé ses gants, les a posés sur la commode et a passé sa paluche sur ses cheveux gras et plutôt clairsemés, qu'il a pas lavés depuis sa naissance. À force d'avaler n'importe quoi, il avait les pupilles toujours dilatées, encore qu'avec ses yeux noirs, ça se voyait à peine. Sa mâchoire tremblait, faisant s'entrechoquer ses chicots d'un marron pétant.

- Assieds-toi, tu me rends nerveux.

- Je suis bien debout, qu'est-ce que tu veux?

- Je t'ai dit de prendre une chaise.

Kiko a pris une chaise et s'est assis, mais juste au bord, au cas où.

- C'est bien. T'as maigri, Kiko, t'as une sale gueule.

- Toi, t'as grossi.

- Depuis que je suis dehors, j'arrête pas de bouffer, tu vois.

- T'es sorti quand?

- Ça fait quelques jours. (Tijuana a souri.) Bonne conduite. Il faut quand même que je passe de temps en temps chez les juges... Qu'est-ce qu'il y a? T'as du mal à rester en place? qu'il a fait, parce que Kiko arrêtait pas de regarder vers la porte.

- Tijuana, bon, ça m'a fait plaisir de te voir, mais il faut que tu te casses. Ma vieille va pas tarder à arriver, mec. Ecoute, si tu veux, tu me dis où tu crèches, je passe te voir et on tchache. Mais là, si ma mère entre et qu'elle te voit ici, elle va piquer une crise... Tu sais pas comment elle est...

- Kiko, Kiko, me raconte pas d'histoires...

- Je te jure, elle va arriver, et en plus elle est avec son mec, et son mec...

- Ta vieille a pas de mec.

- Mais si, je te dis. Elle vient juste de s'en trouver un. Une sale brute, c'est un flic...

Cet enfoiré de Kiko, c'est un rapide, dès qu'il s'y met, il est capable de te vendre n'importe quoi. Tijuana s'est mis à rire. Tu changeras jamais, hein Kiko?

- Je te le jure, mec.

- Ta vieille est de garde à l'hôpital aujourd'hui, putain. Elle revient pas avant demain.

- Mais non, Tijuana, je te dis...

Tijuana, qui commençait à s'énerver, s'est levé et a serré les poings. Il était plus petit que Kiko, qui fait un mètre quatre-vingt-dix, mais comme j'ai déjà dit, rien que du muscle, cet enculé.

- Kiko, j'aime pas qu'on me prenne pour un con.

En gesticulant, Kiko, raide défoncé, s'est levé lui aussi. Mais je suis juste en train de dire que... Paf! une claque sur le museau. Ta gueule, bordel! Kiko a posé sa main sur sa joue et, l'espace d'un instant, l'a regardé d'un air hargneux, mais il s'est retenu parce qu'il savait que Tijuana avait complètement disjonkté. Et l'autre qui s'éloigne un peu et se met à regarder les photos à côté de la vierge, sur la télé. Dans un cadre argenté, il y en avait une, prise à la Ciudad Deportiva, d'un môme en tenue du Real Madrid, le pied sur un ballon, le sourire éclatant et le regard très vif. À côté de lui, on voit sa vieille, qui lui passe la main dans les cheveux... Quand j'ai connu Kiko, c'était encore l'époque où il arrêtait pas de nous casser les pieds avec son histoire qu'il avait joué dans les poussins du Real Madrid. Il y a que deux choses qu'il aime: se défoncer à mort et jouer au foot. Même raide défoncé, le dimanche à neuf heures du matin, il est sur le terrain de foot à cinq, avec ses potes du quartier, à courir comme un dératé. C'est un supporter acharné du Real, au point que la deuxième fois que l'équipe a perdu le championnat à Tenerife, il avait les larmes aux yeux, écœuré au point de même pas pouvoir goûter les meringues que sa vieille avait achetées pour fêter le titre.

- C'est toi, là? demande Tijuana, tout à fait calme maintenant. Parce qu'il était comme ça, tu sais. Quand il se défonçait, il pétait les plombs, il te regardait en fronçant les sourcils et en grimaçant comme s'il allait te tuer sur-le-champ, et il faut avouer qu'il faisait TRÈS peur, surtout parce que sa main partait avant qu'il ait pu retrouver ses esprits. Et après, comme s'il s'était rien passé. Kiko répondait pas, il se frottait encore le visage avec sa main, et Tijuana a attrapé la photo et a éclaté de rire. Alors ça, c'est la meilleure, Kiko au Real. Mais c'est que t'avais encore tes chailles. Et ta mère est canon sur la photo. Ah, je regrette ce que je t'ai dit il y a un moment, mais les dettes sont les dettes (il lui donne une tape sur l'épaule). Bon, sans rancune, hein?

Et Kiko, souriant à contrecœur:

- Sans rancune.

Tijuana, content, parce qu'il détestait qu'on le contrarie.

- Écoute, finalement, ce petit séjour à l'hôpital, c'était pas cher payé…

- Tu veux une mousse, Tijuana?

- Allez.

Tijuana a pris la photo et a continué à parler pendant que Kiko entrait dans la cuisine.

- Et le boulot, ça marche? Tu bosses toujours au même endroit?

- Oui, bien sûr. Presque tous les après-midi. Je suis quelqu'un de sérieux, mec.

- Et ton pote Borja… tu le vois ces derniers temps?

- Non!

- Pourtant vous étiez toujours ensemble.

- C'est du passé ça.

Kiko est revenu avec deux canettes de Mahou qu'il avait sorties du frigo; il en a ouvert une avec ses chicots, puis l'autre.

- Son vieux fait toujours de la politique?

- Oui, pourquoi?

Tijuana, s'envoyant une gorgée, continuait à tripoter la photo.

- Non, pour rien. Simple curiosité… C'est que j'ai fait la connaissance de son frère ces jours-ci.

- Quel frère?

- Machin là, comment il s'appelle …?

- Gonzalo? Un mec sympa. Pablo vient de le faire entrer au Veneciano.

Tijuana a enfin posé la photo et l'a regardé, un peu contrarié.

- Pablo, maintenant que ça marche avec ses bars, il a pris la grosse tête. Mais moi je l'ai connu quand c'était un moins que rien... À l'époque je brassais pas mal, les affaires tournaient...

- Et alors?

Tijuana disjonkte à nouveau.

- Et alors quoi?

Kiko a rapidement retrouvé son sourire. Et alors, qu'est-ce qui s'est passé... je veux dire quand Pablo... ? Et Tijuana qui le zyeutait de son regard dangereux. Brusquement, click! un sourire et une gorgée de bière, comme si de rien n'était.

- Et alors rien, il lui fallait de la thune. Tu aurais dû le voir à ce moment-là, quand il est venu me voir. Tijuana par-ci, Tijuana par-là, qu'on lui avait beaucoup parlé de moi... Il voulait récupérer un bar dont le bail était à céder pour pas cher, un troquet qui avait pas bien marché, mais situé dans un coin super... Comme il avait pas l'argent et que les banques voulaient plus lui en prêter, quelqu'un lui avait parlé de moi. "Je te jure, Tijuana, si tout va bien en deux ans je te rembourse, et avec les intérêts que tu veux." Ce pingouin était tout excité en disant ça et pour moi, à l'époque, ça roulait, et tu connais la suite...

- Et comment, mec. Je crois qu'il vient d'ouvrir un autre troquet. Je sais plus, je crois que ça en fait cinq.

- À peu près. Tijuana est resté un instant le regard fixé sur la photo, puis il a dit: Ça t'intéresse une petite affaire?

- Écoute Tijuana, c'est fini pour moi les embrouilles, mec. Maintenant, je traficote par-ci par-là, pour pas avoir à taxer ma vieille, elle en a assez bavé comme ça à cause de moi... Je te dis pas le bordel qu'elle a foutu quand elle est venue me voir à l'hosto: et qui m'avait fait ça, et qu'il fallait porter plainte. Je te raconte pas le numéro que j'ai dû faire pour qu'elle laisse tomber... Enfin, après ça, je me tiens à carreau...

Une fois de plus le visage de chien hargneux, les sourcils froncés, les mâchoires serrées.

- Bon, écoute mec, le prends pas comme ça... je vais y réfléchir.

- J'ai besoin de quelqu'un qui sache conduire. Tout est parfaitement prévu. J'en ai parlé à Mao, il marche avec moi. Et toi?

- Tijuana...

Tijuana a levé la main comme s'il allait le frapper.

- C'est bon, mec, c'est bon, a murmuré Kiko sans attendre. Mais laisse-moi deux jours, je vais réfléchir.

Tijuana a souri, encore une fois le click, et lui a pincé la joue, comme il aimait faire pour te faire chier: il te la laissait complètement rouge et te lâchait que quand tu commençais à te plaindre.

- Bon, mec, je suis content que tu aies accepté (il a remonté le col de son blouson). À plus, on fixera un rendez-vous pour régler les détails.

Il était sur le point de refermer la porte quand il a pointé à nouveau sa tronche:

- Ah, et donne le bonjour à ta vieille, elle est encore canon pour son âge. Pas besoin de te dire que ce serait embêtant que tu changes d'avis...

Kiko en chiait dans son froc, il se souvenait surtout du mois qu'il avait passé à l'hosto, plus que des coups de couteau aux fesses, parce qu'il était tellement anesthésié qu'il dit que c'était comme dans un rêve. Quand il pensait à ses cicatrices au cul, il haïssait Tijuana de toutes ses forces, mais la peur était plus forte. Maintenant que j'y pense, depuis cette histoire il traînait un peu la jambe, encore que ça se remarquait à peine, il fallait vraiment y faire attention. Enfin, il était dans un tel état qu'il s'est enfilé deux lignes bien épaisses, mais ça l'a même pas calmé.

José Angel Mañas est né en 1971 à Madrid où il vit actuellement. Il a fait des études d’Histoire contemporaine à l’Université autonome de Madrid, mais également dans le Sussex en Angleterre et en France à Grenoble.
Après des débuts fulgurants dans le monde des lettres à 20 ans, il a écrit six romans, dont deux ont été adaptés au cinéma en Espagne et un en France par Patrick Bouchitey sous le titre Imposture.
En 1994, il est finaliste du Prix Nadal pour son premier roman Historias del Kronen qui a été traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma.

Bibliographie