Publication : 04/09/2008
Nombre de pages : 224
ISBN : 978-2-86424-662-6
Prix : 10 €

L’Affaire Karen

José Angel MAÑAS

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Titre original : El caso Karen
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jean-François Carcelen et Jean Vila

Avant de partir écrire à Miami, Karen organise une grande fête chez elle, mais au petit matin on découvre son corps désarticulé sur le trottoir sous son balcon.
Romancière à succès, Karen gérait soigneusement son image. Deux inspecteurs de police mènent l’enquête en interrogeant les invités. Peu à peu, comme un kaléidoscope, ils recueillent des fragments de la vie de Karen. Avec une remarquable habileté narrative J. A. Mañas nous dévoile ses personnages prisonniers des apparences et révèle les faiblesses et le manque d’assurance qui se cachent derrière les images publiques de l’hédonisme sans limite et du bonheur.
De la comédie des apparences et des perfidies du monde des lettres et de l’édition à la violence du trafic de drogue, José Angel Mañas marie avec virtuosité le raffinement du style à une intrigue et un rythme narratif trépidants.

  • « Plus qu’un polar, un roman survolté, subtilement construit. Paris-Madrid, même combat ? »
    Alexis Liebaert
    MARIANNE

  • « Un autre tout petit monde »
    Samia Hammami
    LE MAGAZINE DES LIVRES
  • « Crime ou accident ? L’intrigue est d’une rare acuité. »
    Alfred Eibel
    VALEURS ACTUELLES
  • L’ironie paraît légère, elle est gravement acide. Le sens de l’imposture et de la révélation fait de ce récit un polar hors des sentiers battus. Brillant ! »
    Luc Monge
    LA SAVOIE
  • « José Angel Mañas signe un polar ibérique surexcité. »
    Etienne Dumont
    TRIBUNE DE GENEVE

UNE CIGALE DANS LA FOURMILIÈRE

Cela fait quarante minutes que j’attends dans ce bistrot. Et juste quand je jette un énième coup d’œil à ma montre, la porte s’ouvre et sa silhouette si particulière apparaît dans l’embrya sure : elle me rappelle ces cow-boys des westerns d’autrefois, quand ils font irruption à la John Wayne dans les saloons. Elle est en jean, avec des Reebok toutes neuves et un sweat-shirt orange portant le nom d’un célèbre groupe londonien. Tout est très casual, comme on dit de l’autre côté de la Manche, sauf ses extravagantes lunettes de soleil qui feraient pâlir d’envie Elton John en personne.
Lorsqu’elle les enlève, des yeux noisette des plus expressifs se tournent vers moi. Mais auparavant, elle fait la bise, par-dessus le comptoir, à Julia, la propriétaire du bar. On les croirait les meilleures amies du monde alors que je suis prêt à parier qu’elles ont dû se voir tout au plus trois fois dans leur vie.
Elle vient enfin s’asseoir à côté de moi et, sans dire un mot, s’empare de ma bière. Cet écrivain est ainsi : désordre, exubé - rance et culot à l’état pur. Rien de surprenant donc à ce que, après avoir fait irruption comme une tornade dans le monde des lettres, elle en soit devenue une des personnalités les plus controversées. Mais quand on a vendu cent mille exemplaires, on peut se permettre toutes sortes d’extravagances. Sinon, allez donc poser la question à son éditeur. Je signale qu’un jeune critique l’a récemment décrite comme “une cigale dans la fourmilière de la littérature”. Je lui demande de commenter la formule, mais elle me précise qu’elle ne porte pas de jugement sur elle-même, puisque presque tout Madrid le fait déjà, et on passe donc au questionnaire.
Si tu étais une couleur, tu serais ?
Le fuchsia.
Un fruit ?
Le fruit de la passion, même si je dois t’avouer que je n’y ai jamais goûté.
Un animal ?
Moi-même, comment tu me trouves ?
Un oiseau ?
N’importe lequel, pourvu qu’il ait des ailes.
Une plante ?
Une plante carnivore. Pour dévorer les curieux…
Une pierre précieuse ?
Le rubis, avec ses présages inconstants.
Un élément ?
Le feu, même si je me brûle.
Une épice ?
La cannelle.
Un parfum?
Je suis très infidèle en la matière…
Une boisson ?
N’importe laquelle, pourvu qu’il y ait de la tequila dedans.
Une invention ?
Tu crois qu’on pourrait se passer de téléphone portable aujourd’hui…?
Un moyen de locomotion ?
(Avec un sourire facétieux :) Une fusée… Droit vers l’infini.
Un instrument, un outil… ?
Je suis accro à l’ordinateur.
Un meuble ?
Un lit : parfois j’aimerais ne pas avoir à me lever.
Un style architectural ?
Celui de Gaudí. Je lui ai consacré quelques articles. Je suis une inconditionnelle.
Une langue ?
L’italien, musicalité à l’état brut…
Un endroit où passer l’été ?
Goa. Ou n’importe quel autre endroit de l’Inde, je suis absolument fascinée par toute cette spiritualité…
Une époque de la vie ?
Le présent. Je ne regarde jamais en arrière.
[…]


1. Le jour de la mort de Karen

– Allez, entre.
Ils le poussèrent à l’intérieur aussi brutalement que lorsqu’ils l’avaient coincé à sa sortie du Racha, dans les galeries marchandes souterraines de la rue Orense. Ça s’était passé en plein jour, à l’heure où le Corte Inglés et les autres commerces de la rue ouvraient leurs portes. Mais Velasco, que la lumière faisait cligner des yeux, était tellement défoncé qu’il s’était à peine rendu compte de ce qui lui arrivait : il avait dû croire que cela faisait partie du même flash de couleurs, de la même hallucination kaléidoscopique des sens. Les témoins de la scène affirment qu’il souriait en ouvrant des yeux comme des soucoupes et qu’il n’opposait aucune résistance pendant qu’on le traînait vers la Mitsui - bushi gris métallisé.
Fouciño, qui avait les clés, fit le tour de la voiture et se mit au volant. L’Indien au tee-shirt rouge s’installa à l’arrière, à côté de Velasco. C’est à ce moment-là que ce dernier dut prendre conscience de la situation, parce que, dans un dernier sursaut de taureau vaincu, il essaya d’ouvrir la portière. Malheureusement, un violent coup de coude en plein visage calma ses ardeurs.
– Où est le reste de l’argent ? demanda le Colombien au moment où ils entraient dans l’appartement.Velasco lui jura qu’il n’y avait que ça, que ce qu’ils avaient trouvé dans le sac à dos était tout ce qu’il avait.
– Arrête tes conneries, trou du cul.
Les yeux sombres du mafieux le fixaient d’un regard torve. Et la fête commença. D’abord, ils le piquèrent à la cuisse à travers le pantalon. Velasco lâcha un gémissement et se précipita dans le couloir en titubant. Il poussa une des portes en les exhortant à tout fouiller, ils n’allaient rien
trouver, disait-il. Il avait du mal à articuler avec sa bouche tuméfiée et sèche.
– Moi, à ta place, je ferais pas le mariolle, marmonna Fouciño, qui ne pouvait lui pardonner la trempe que lui avait collée Hugo.
On lui avait rasé le crâne par endroits, pour faire les points de suture, et ces trous – on aurait dit qu’il avait la pelade – ne seyaient en rien à son visage anguleux et déjà bien amoché d’ancien pêcheur. La haine transformait ses petits yeux en deux braises virulentes. Malgré la chaleur, il portait la même canadienne en cuir usé, les mêmes pantalons en velours, les mêmes Docksides avachies qu’il avait déjà lorsqu’ils s’étaient rencontrés dans le vieux centre de Vigo.
Le Colombien poussa Velasco sur une chaise et l’attacha, mains dans le dos, avec une corde. – Restez là pendant que je jette un coup d’œil. Quelques instants après, ils l’entendirent traîner un lit dans la chambre d’à côté et donner des petits coups sur le parquet avec le manche de son couteau. Pendant qu’il était en tête-à-tête avec son beau-frère, Velasco lui assura à nouveau qu’il n’y avait rien de plus.
– Je te le jure sur la tête de ma mère ! Ce sont les prix qui se pratiquent ici… dit-il en commençant à s’angoisser. Tu le sais bien, mec.
Mais dans la pénombre, Fouciño restait crispé, sur le qui-vive. Au bout d’un moment, le Colombien revint en tripotant un rouleau de ruban adhésif large et une serviette de table crasseuse. En le voyant, Velasco comprit immédiat -te ment. Il voulut crier, mais deux paires de mains sales le bâillonnèrent sans ménagement. Il se débattit encore comme il put avant de rester hypnotisé par le couteau qui tailladait une jambe de son pantalon et coupait le lacet de sa chaussure. Par moments, il ratait des mouvements intermédiaires et la lame d’acier passait d’une position à l’autre : on aurait dit un film auquel on aurait supprimé trop de photogrammes. Bourré de cachetons comme il l’était, plus rien ne lui semblait réel. C’était un cauchemar. Ça n’avait pas vraiment lieu. Triste ironie du sort : après avoir imaginé tant de scènes de torture dans ses films délirants, c’était maintenant à son tour d’en être un personnage !
– Tu vas tout nous dire et tout de suite, mon coco.
La voix de l’Indien se faisait de plus en plus menaçante. Dans son dos, le fameux beau-frère venait de sortir une barre de fer de l’intérieur de sa canadienne. C’était l’ex-mari de son unique sœur, le père de ses adorables nièces. Ils en avaient fait des bringues ensemble ! Mais il le frappa sans sourciller, cette sale brute. Sur les genoux ; puis, plus fort, sur le sternum.
– Tu ne peux pas t’imaginer à quel point j’avais envie de te flanquer une raclée. Les yeux de Velasco étaient voilés par le sang. Il venait d’apercevoir les tenailles rouillées dans les mains du Colombien. En devinant ses intentions, il commença à balancer des coups de pied en l’air. En vain, car Fouciño, à cheval sur ses cuisses, le maintenait immobile, comme un chien enragé. Puis, voyant que l’Indien tirait à deux mains, il ferma les yeux. Le speedball qu’on lui avait refilé au Racha l’anesthésiait à moitié. Mais même comme ça, il dut souffrir le martyre. Ils étaient en train de le mettre dans un de ces états ! Pauvre Velasco. Et juste au moment où il allait arriver à ses fins. Parce que, lorsqu’il s’était fait coincer dans la rue Orense, rappelle-toi, il partait pour l’aéroport.
– Tu vas nous le dire où tu planques le reste du pognon, connard? (On entendait des bruits sur le palier. L’Indien baissa la voix.) Au moindre soupir, je t’arrache les dents, enfoiré.
Velasco se sentit mourir. Son visage suait le sang. Lors - qu’ils enlevèrent le ruban adhésif qui l’empêchait d’ouvrir la bouche, il réussit à peine à articuler un pleurnichement pitoyable : l’extrémité de la barre de fer venait de lui faire sauter les incisives.

José Angel Mañas est né en 1971 à Madrid où il vit actuellement. Il a fait des études d’Histoire contemporaine à l’Université autonome de Madrid, mais également dans le Sussex en Angleterre et en France à Grenoble.
Après des débuts fulgurants dans le monde des lettres à 20 ans, il a écrit six romans, dont deux ont été adaptés au cinéma en Espagne et un en France par Patrick Bouchitey sous le titre Imposture.
En 1994, il est finaliste du Prix Nadal pour son premier roman Historias del Kronen qui a été traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma.

Bibliographie