Publication : 27/02/2003
Nombre de pages : 192
ISBN : 2-86424-456-X
Prix : 15 €

Le Bandit aux yeux transparents

Miguel LITTIN

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Titre original : El bandito de los ojos transparentes
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

Ceci est l’histoire d’une poursuite implacable ainsi que d’une obsession: les aventures d’Abraham Diaz, El Torito, un célèbre bandit chilien, poursuivi toute sa vie par un policier qui le rata régulièrement. El Torito était un petit malfrat qui, devenu cordonnier en prison, partit s’installer en Argentine. Pourtant la rumeur, peu à peu, en fit un héros et lui attribua tous les exploits relevant de sa condition de bandit pendant des années.

Ce récit polyphonique mêle réel et imaginaire, voire vivants et morts, hommes et animaux, documents, dossiers et plaidoiries recueillis par un auteur à l’imagination foisonnante et cocasse. Jusqu’au dénouement final qui démêle le nœud de la relation entre El Torito et son poursuivant.
Miguel Littin met son regard et son sens du rythme au service d’un récit épique et d’un apologue moral plein de rebon­dissements.

  • « Un livre profond et déroutant. »
    Gérard de Cortanze
    LE FIGARO LITTERAIRE

Aventures et mésaventures d'Abraham Díaz, alias El Torito, célèbre bandit chilien, et de l'homme qui le poursuivait, le lieutenant Ramírez Fuenzalida, racontées à plusieurs voix par des interlocuteurs vivants et morts, hommes et animaux, et rapportées à l'auteur de ce manuscrit en des lieux divers et éparpillés tels que la prison de Rancagua au Chili, la ville de Santa Fe en Argentine, la province d'Extremadure en Espagne, El Chilenito, restaurant populaire de la ville de Rancagua, les rues, les bourgades et les hameaux perdus de la lointaine république du Chili. L'auteur a eu accès à de nombreux dossiers judiciaires, lettres et plaidoiries en sa qualité de maire et de juge de paix de la commune de Palmilla, charge exercée par lui pendant la période de transition entre une dictature féroce et une possible démocratie

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EL TORITO

Un homme du nom de Pedro Párramo me raconta que son père avait été une " rancune vivante ". Le mien fut une absence, lui répondis-je. Tu es une absence, me rétorqua-t-il. Et, faisant demi-tour, il me laissa seul dans la cour de la prison de Rancagua…

LE LIEUTENANT

LE MAL POUR LE BIEN

Piétiné, en sueur, conspué par la foule, je criais indigné : laissez passer l'autorité, merde, laissez passer, écartez-vous, bande de pédés, fils de putes, laissez passer le sous-lieutenant Ramírez Fuenzalida. Sinon, je dégaine mon pistolet d'ordonnance et je vous liquide tous, un par un, œil pour œil, dent cariée pour dent saine. Laissez passer que j'vous dis. Tais-toi, vieux crapaud, me criaient-ils. Tais-toi connard déplumé, crâne d'œuf ! Et un type m'a filé un coup de coude et une grosse vieille m'a percuté avec son poitrail.

Emporté par la foule, je suis tombé au milieu de la rue et j'ai pu à grand-peine lever les yeux dans la poussière, au milieu des jambes de ces fumiers et des ombres diffuses qui me poussaient dans tous les sens; alors je l'ai vu, debout, flottant dans la foule : grand, bel homme, écharpe de soie blanche autour du cou, feutre noir incliné à la Gardel sur l'œil droit, costume bleu à fines rayures. On aurait dit un champion de boxe, un élu politique, un évêque ou un président plus qu'un voleur de grands chemins. Lui en haut, tout là-bas, et moi à quatre pattes au milieu des gens pour l'entrevoir un court instant, et lui pareil à la statue d'Arturo Prat ou au Sacré Cœur de Jésus.

Voilà l'ingratitude humaine, je l'ai dit mille et une fois. En haut le bandit, le brigand de grands chemins, le pistolero, le voleur de bétail, le violeur de femmes; et ici, mordant la poussière, la terre foulée par des hommes crasseux, des femmes répugnantes, noires et moches comme des croque-mitaines, le sous-lieutenant en retraite Edigio Ramírez Fuenzalida tête basse, ô ma patrie, lui qui a passé presque toute sa vie à poursuivre le délinquant au nom de la loi, pour tenir le serment fait en tant qu'aspirant aux fonctions d'officier des forces de police : "Sur Dieu et ma patrie je jure de respecter et de faire respecter les lois de la sainte et sacro-sainte République." Et le voilà maintenant qui salue, mains levées et tendues vers la foule qui rugit, l'applaudit et lui crie : bravo champion ! Vive El Torito, bordel !... Ensuite, quand j'ai réussi à sortir des pattes des chevaux et à m'arrêter au coin d'une rue pour respirer, épuisé et asthmatique, j'ai entendu avec surprise et pour ma plus grande rage l'hymne national, qu'est-ce que vous dites de ça ? Et le pur Chili azuré, et les brises qui le traversent, et l'asile contre l'oppression… elasileucontrepression, plusieurs fois, comme si ces maudits ploucs pouvaient comprendre ce qu'ils chantaient. Que dis-je chanter ? Baragouiner, Seigneur Dieu. Et dire, putain de merde, sauf votre respect, que toute ma vie je l'ai poursuivi, j'ai rasé des maisons, enfoncé des portes, sauté par-dessus les toits, blessé des innocents stupides, tiré au mauser et tué par erreur plus d'un type, diton, trompé par le tuyau bidon d'un voisin car ici, à Requequén, ils veulent toujours être en bons termes avec l'autorité; il suffit de leur serrer un peu la vis et ils crachent le morceau avec tout un luxe de détails et vous chantent toute la chanson… oui, il est passé par ici chef, il a fait la java chez les filles González, il les a toutes sautées, l'une après l'autre; toutes les demi-heures il en sautait une et l'autre arrivait après en jupons, d'accord pour que le coq lui saute dessus, lui suce les seins et, à poil, que j'te l'enfile dans les règles de l'art.

- Dites, comment vous l'avez su ? demandais-je en rédigeant scrupuleusement mon rapport de police.

- Comme si j'avais pas des oreilles pour entendre les González beugler de plaisir quand le gaillard les embrochait. Comme si j'avais pas des yeux pour regarder par les trous du toit, des portes et des fenêtres cassées, des murs lézardés. Ici, à Requequén, dans cette ville, dans ce village, la terre et le ciel sont des trous pour voir et entendre, mon capitaine, mon sous-lieutenant, et et cetera, et cetera, et cetera...

Et comment ne pas savoir ce qui se passait par ici ? J'étais venu me charger du district il y a bien des années, peu après que ce scélérat de hors-la-loi se fut évadé des prisons de l'État pour la deuxième fois. Mes ordres étaient stricts : l'arrêter mort ou vif mais il n'y a rien de pire que de poursuivre l'absence.

Les premiers jours, je les avais passés à étudier de manière exhaustive le dossier judiciaire contenant les faits et à lire les journaux de l'époque; j'avais pu ainsi avoir une vision plus claire du personnage que je recherchais et, - c'était pour moi le plus contradictoire - à en juger par les photographies et les notes existantes, le type devait avoir à l'époque entre quinze et seize ans et était déjà accusé d'avoir commis, tenez-vous bien : six assassinats, quarante-cinq attaques à main armée, quatorze agressions à l'arme blanche, un nombre incalculable de viols, des centaines de vols de bovins, vingt-quatre poules, douze oies, deux paons et autres volatiles, sans compter les forfaits mineurs.

Tous les crimes de la région semblaient concentrés sur une même et diabolique personne. Je dois ajouter que je ne suis pas originaire de cette région, je suis né et j'ai grandi au fin fond du sud du Chili, plus précisément à Toltén, au cœur de l'Araucanie, mais j ai été nommé ici il y a quinze ans pour exercer la charge de sous-lieutenant dans la police rurale. De ces temps lointains, j'ai gardé ici le goût des vins âpres qui vous râpent la gorge mais deviennent doux et tendres comme du velours à partir de la deuxième ou troisième bouteille, des chichas de raisin noir, des chichas de raisin blanc, des chichas de raisin rose, de la goutte et du muscat, de l'eau-de-vie forte et parfumée, pressée par des mains délicates pour être bue par des hommes durs et forts comme moi. Mais plus que toutes les bonnes et les mauvaises choses qui ont réjoui ou assombri mon cœur, je suis revenu ici à cause d'un souvenir qui me poursuit en rêve, toutes les nuits de ma vie :

l'image d'une douce femme-enfant aux cheveux couleur de cuivre, aux fines mèches entrelacées tombant mollement sur la peau brune de son épaule qui brillait comme de l'or au crépuscule le jour où, quand j'étais sous-lieutenant, j'avais connu pour la première fois le doux nectar de ce que l'on n'oublie jamais... le premier amour, comme a dit le poète.

Raison de plus pour que ma haine envers le bandit soit plus grande encore car j'ai non seulement été vaincu, humilié, dégradé et mis à la retraite sans les honneurs pour ne pas l'avoir arrêté mais cet impudent a violé ce qu'un homme peut avoir de plus pur : ses rêves d'amour.

HISTOIRES ET CLAMEURS AU CHILENITO DE RANCAGUA

Je le vis de loin qui entrait dans un restaurant. Je me frayai difficilement un chemin dans la foule et m'assis à une petite table au fond de la salle à manger principale. De là je pouvais le voir debout, levant les bras et saluant les gens qui l'applaudissaient encore et je pouvais même entendre les bribes de phrases où il racontait des épisodes de sa vie.

Un monsieur soigneusement coiffé, avec de petites moustaches clairsemées et une tête et des yeux de rat, leva le doigt près de moi en assurant : je l'ai connu, c'était le meilleur des frères Díaz.

Son épouse, grosse et violacée, l'éventail à la main et portant chignon, répétait : oui pardi, Zúñiga les a tous connus, il a été son meilleur ami depuis qu'il était haut comme ça, et elle levait sa main grassouillette, aux doigts couverts de bagues, à quelque cinquante centimètres du sol couvert de terre et de lattes fendues par où les rats se faufilaient subrepticement. Mais Mario partageait le même pupitre quand il était à l'école publique N°1, répliqua une dame maigre et sèche, sèche comme un coup de trique comme disent les enfants; il a été bon et généreux, soupira un homme corpulent sur le point de fondre en larmes et, le moment et la situation étant propices, il nous raconta que le bandit avait donné, à lui et à sa famille, le nécessaire pour faire un enterrement beau et solennel à madame sa mère, morte depuis plusieurs années. Mais la seule chose qui m'intéressait, vous le comprendrez, c'était de l'écouter, lui, tandis que loin, très loin de l'endroit où j'avais enfin pu m'asseoir, il prenait la parole à la demande générale semblait-il. La situation empira soudain quand l'un des garçons ferma les baies vitrées qui nous séparaient de la grande salle à manger et nous isola au point qu'il était impossible d'entendre ce qui se disait dans la pièce principale et je pouvais seulement voir les gestes dont l'orateur soulignait son récit.

Bon nombre de personnes s'étaient réunies autour de ma table, en plus de monsieur et madame Zúñiga et de ce gros dont je vous ai déjà parlé, quand un blondin s'approcha de moi et me glissa un papier où il m'expliquait qu'étant sourd et bègue, membre de l'Association officielle des sourds-muets du Chili, il savait par conséquent lire sur les lèvres et pouvait nous dire ce que le grand racontait là-bas, derrière les baies aux vitres de couleur.

- Ce blondin est le frère des filles Castro, des filles que vous avez bien connues dans votre vie de lieutenant, dit monsieur Zúñiga , et il se mit à rire aux éclats. Le blond le regarda d'un air mauvais tandis qu'une personne qui se trouvait là passait au sourd-muet des feuilles de papier jaune où il se mit à écrire ce qui nous intéressait de savoir et voilà comment j'ai appris certains détails de la vie de l'homme que j'avais vainement poursuivi pendant plus de vingt ans.

Ce que le sourd-muet ou le bègue écrivait, je ne saurai jamais avec certitude, vous le comprendrez, si cela correspondait à la vérité ou était le produit de l'imagination et des désirs de ce freluquet de blondin qui vivait dans la gare désaffectée et se coiffait en arrière comme s'il portait une perruque, ce qui présentait très peu d'intérêt pour moi. Une des choses qui me faisait le plus de mal, pour étrange que cela paraisse, c'était de n'avoir pas seulement pu m'approcher du dénommé Torito pour lui tendre la main. La main d'un honorable policier qui, même s'il n'avait pas réussi à le capturer, avait été souvent sur le point de l'arrêter, comme je le raconterai plus tard. Mais écoutons le pauvre idiot et les différents interlocuteurs réunis pour se rappeler les aventures et mésaventures d'Abraham Díaz, plus connu sous le nom d'El Torito. Je levai les yeux par-dessus l'épaule gauche du sourd-muet et me mis à lire les feuillets jaunes.

EL TORITO

ABRAHAM

Déployé dans le cercle noirâtre du néant, je tournais en rond au milieu de grandes lagunes, d'eaux profondes, d'espaces visqueux, sans commencement ni fin. Où était le commencement ? Qu'y avait-il avant la mémoire ? Quelle était la sensation première ? C'était comme si, à partir d'un centre, j'attirais à moi tout le vivant : les trous de la lumière, les points égarés de la matière, les feuilles de mauve mais aussi celles des treilles, et de longues plaintes gutturales venues d'un espace extérieur inconnu.

Couvert de vase et d'algues, navigant d'îles lointaines en mondes immergés, emporté d'un point à l'autre par la force des vents et des bourrasques, piqué par un milliard d'aiguilles, harcelant l'être égaré encore informe, perdu dans une agitation sans but, je me suis élevé pour tomber dans le vide insondable du néant; sans explication possible, j'ai tourné sur moi-même et, sans savoir comment ni en quelles circonstances, la lumière d'un monde humide et froid m'a aveuglé, j'ai senti la tension du cordon ombilical auquel j'étais relié et je suis tombé, blessé par ma propre vie, sur un sentier vert avant d'être soulevé par ces mains puissantes qui avaient coupé le fil m'unissant à ce qui, jusqu'ici, avait été ma demeure. Je l'ai vue alors, souriante, tandis que les larmes coulaient de ses yeux.

- Laisse-le là et partons à toutes jambes.

- Non maman, je veux rester ici avec lui...

- Laisse-le là, je te dis. Dieu prendra soin de lui.

Alors j'ai roulé sur l'herbe mouillée jusqu'à me trouver non loin d'une pierre près de laquelle je me suis arrêté. Le temps a passé, long, interminable. Quel temps mesure la distance entre la pénombre et le soleil de midi ? La lumière qui disparaît peu à peu, les ombres qui reviennent et couvrent d'obscurité les aubépines et les rochers ?

J'ai senti sur ma peau un frôlement chaud, les coups de langue d'un animal qui réchauffaient mon corps engourdi par le froid de la nuit. Le jour venu, j'ai regardé et vu comment des bêtes à quatre pattes s'approchaient des mamelles du grand animal pour les téter. J'ai fait de même et nous nous sommes partagé les pis, et nous avons bu le lait tiède et doux sortant de ses entrailles. Un autre jour, plein d'énergie, j'ai gravi la montagne au rythme des chevaux les plus rapides, et sur des îlots qui naviguaient d'un point à l'autre, j'ai découvert peu à peu la vallée, j'ai admiré sa végétation, appris à palper les rochers et à ne pas trébucher sur les pierres. J'ai parlé aux oiseaux, henni avec les chevaux, mugi quand j'avais faim avec les veaux et les moutons, appris à distinguer l'eau claire et propre de celle des puits obscurs aux eaux turbulentes, à me défendre des reptiles et des serpents, à me méfier de tout animal rampant. J'ai également grandi en force et, un jour, j'ai pris conscience de ce que j'aimais ou n'aimais pas. J'ai alors appris à me méfier de tout animal à deux pattes, ceux qui couvrent leur propre peau avec celle des autres.

En descendant parmi les ténèbres, j'ai senti brusquement l'éclat de la lumière qui m'aveuglait et j'ai grimpé en courant jusqu'à la cime de la montagne. Arrivé là j'ai poussé un cri, un rugissement pareil à celui d'un lion, au hennissement d'un cheval. C'était un cri de douleur et d'angoisse, un cri jailli du plus profond de la douleur, un cri qui a fait tressaillir collines et montagnes, noirci les espaces et les cieux dorés en se heurtant aux murs invisibles des montagnes enneigées.

- C'est El Torito ! s'écrièrent les hommes d'en bas, ceux qui vivent dans des chaumières couvertes de plastique bleu et dorment les yeux ouverts, sans rêves et sans souvenirs.

- Pas comme nous, murmura Carvajal et il avança le pion blanc E 4 pour commencer la partie d'échecs. Et comment as-tu atterri en prison ? ajouta-t-il en attisant le feu du brasero.

- Ça, je vous le raconterai plus tard, lui répondis-je. Maintenant écoutez-moi, car je vais vous parler de ma sœur.

Miguel Littin est né au Chili à Palmilla le 9 aôut 1942.
De 1959 à 1962, il fit des études d’art dramatique et de mise en scène à l’université de Santiago de Chile. C’est de cette époque que datent également ses premières incursions dans le monde des lettres, avec notamment des pièces de théâtre comme Raiz cuadrada de tres, Y me muero por tus palancas et La mariposa debajo del zapato.
Il a travaillé en collaboration avec le réalisateur hollandais Joris Ivens.
En 1963, il dirige une chaîne de télévision chilienne.
En 1965, il réalise son premier documentaire Por la tierra ajena qui obtint une mention spéciale au 4ème Festival national du Cinéma de Vina del Mar en 1966. En 1968, il est professeur du département d’études audiovisuelles de l’université du Chili et réalise son premier long-métrage de fiction, Le Chacal de Nahueltoro.
En 1971, le gouvernement de l’Union Populaire le nomme président de Chili Films.
En 1973 le coup d’état qui l’oblige à s’exiler. La même année, il réalise un de ces films les plus célèbres, La Terre promise.
Entre 1974 et le début des années 90, il partage son temps entre le Mexique et l’Espagne.
En 1986, il fait un voyage au Chili et tourne dans la clandestinité le documentaire Acta general de Chile qu’il termine en Espagne. Puis, il revient de façon définitive au Chili.
Ses œuvres ont reçu de nombreux prix internationaux. Citons parmi elles Le Recours de la méthode (1978), Alsino et le condor (1982) et Sandino basé sur la vie du célèbre dictateur nicaraguayen.

Bibliographie