Publication : 07/03/2003
Nombre de pages : 264
ISBN : 2-86424-458-6
Prix : 10 €

Le Voyageur byzantin

Miguel LITTIN

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Titre original : El Viajero de las cuatro estaciones
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

Kristos a quitté la Grèce en direction de l'Eldorado américain, pour éviter d'être enrôlé dans l'armée turque pendant la guerre de 1914. Il voyage sur le même navire que trente-neuf fiancées palestiniennes en route pour le mariage auquel les ont destinées leurs familles. Kristos devient leur protecteur et les accompagne au Chili où il mourra en ayant accumulé dettes et malentendus, malheurs et honte. Il laisse un cahier contenant toutes les lettres qu'il n'a jamais envoyées à sa mère.

Émouvant, d'une facture romanesque classique, ce roman doit une grande partie de son charme à son érotisme tropical. Sa prose est un tourbillon de décolletés exubérants, un carnaval d'oranges à saveur acide, de dattes couvertes de mouches.

J. L. Douin, Le Monde

Une générosité de ton jointe à celle du regard et de la plume confère à ce roman, qui nous révèle tout un pan d'histoire ignorée de l'Europe, une beauté allègre et persistante.

C.Argand, Lire

  • « Un roman qui nous révèle tout un pan d'histoire ignorée de l'Europe, d'une beauté allègre et persistante. »
    Catherine Argand
    LIRE

1

- C'est ça, mourir ? se demanda le vieux.

Et il regarda ses mains tandis qu'il sentait son corps l'abandonner, sa mémoire se brouiller et que des images confuses tournaient dans l'espace blanc de la pièce.

- Si au moins c'était dans mon lit, pensa-t-il.

Il évoqua sa chambre obscure bourrée de livres et de papiers indéchiffrables, ses rideaux violets, la fenêtre qu'on n'avait jamais pu ouvrir, la carpette noire, le lit de bronze étroit et long comme son corps, le morceau de bois déteint avec saint Georges tuant le serpent tandis qu'au-dessus la Vierge avec l'Enfant regardait, effrayée ; et le cheval cabré de saint Georges ruait avec ses pattes de devant pour mieux écraser le serpent qui se tortillait désespérément sur le sol. Il pensa au revolver à crosse blanche prolongeant le long canon qu'il nettoyait tous les samedis après-midi et surtout au vieux gramophone au bras doré. Et à tant d'autres choses inutiles accumulées depuis si longtemps : les monnaies anciennes, les lettres sans réponse, les timbres lointains, la photographie du moine si gros, souriant sous les grands cèdres dans le monastère de Constantinople.

- Merde ! pensa-t-il. Merde ! Ce serait aussi simple que ça ?

Hier encore il se sentait tellement vivant en sortant dans le vestibule. Il s'était assis dans le fauteuil en rotin rouge et était resté à écouter les oiseaux nichant dans les palmiers du patio, entouré de fleurs et d'orangers.

Soudain il leva une main et parut sourire. Il dit quelque chose en grec, quelque chose qui résonna comme une chanson lointaine puis il sourit de nouveau, avec plus de force cette fois. Il rejeta la tête en arrière et, fermant les yeux, rêva de trains arrêtés, de gares blanches. Il vit des ports pluvieux, de petites maisons ensoleillées, de grosses grappes de raisin sur des plateaux d'argent. Peur-être entrevit-il la neige couvrant doucement les toits tandis que, bien emmitouflé par sa mère, il courait près d'une rivière aux eaux gelées, brillantes comme un gigantesque miroir.

Beaucoup crurent que l'homme s'était endormi, que c 'était un après-midi à dormir au milieu des essaims d'abeilles et du chant des oiseaux. Cependant il souriait et sa mémoire se perdait dans des souvenirs à peine prisonniers du temps : il sentit la tiédeur de l'eau quand sa mère lui lavait les genoux, quand elle l'embrassait sur le front ou quand, lui prenant la main, elle murmurait des phrases qu'il a maintenant oubliées.

On était en février et les géraniums éclataient aux fenêtres. Le chemin des roses était couvert de pétales et d'odeurs qui imprégnaient la maison, mêlant les animaux et les gens.

- Ce n'est pas un temps pour mourir, pensait le vieux. C'est peut-être bien en juin ou sous la pluie d'août mais, en ce mois de février plein de soleil, avec tous ces lys…

« Pendant ce temps je te cherchais à tâtons, trébuchant dans l'obscurité, tremblant, jusqu'au moment où je trouvais ta main qui sentait la fumée, la cuisine to juste terminée, l'odeur du bois, le limon des rivières, le sel des mers, les mûres encore vertes. J'aspirais ton odeur, je m'en imprégnais en me fondant en toi, transparent et petit, éperdu dans l'infini, dans l'humidité de ta chambre.

Je trouvais la vie tandis que toi, grand-père, tu agonisais dans la chambre illuminée entouré de visages étranges et lointains, de voix confuses et de sanglots étouffés, de corps brisés par la surprise et l'épouvante de ce que nul n'accepte avant que son heure soit venue. Comme lui en cette nuit où il perd peu à peu la couleur et la forme des choses.

Je sortis en courant de la chambre en proie à une étrange sensation. Je courus, effrayé et nerveux, prenant la fuite. Soudain je tombai sur des visages sombres et des gens qui fumaient

- Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? demandai-je.

- Votre grand-père est mort, me dirent-ils. Il vient de mourir.

Les cris et les sanglots se firent lointains. Je distinguai celui de ma mère parmi les autres et je courus vers elle. Je la serrai sur ma poitrine elle qui tremblait comme un oiseau tout juste tombé du nid. Les corps brisés s'écroulaient comme des drapeaux noirs. Grand-père, très raide et rasé, avait un visage d'une pâleur étrange, à jamais lointain. Je ne voulus pas le regarder car ce n'était plus lui mais un autre homme avec un autre visage et un autre costume sombre. Puis ce furent le cercueil, les cierges et les répons du curé qu'on avait amenés à l'aube.

Cependant il n'appartenait plus qu'aux autres. Pour la première fois chacun prenait sa part de propriété, ils se partageaient son corps et l'espace où loger tant de prières et de sanglots. J'entendis ensuite parler de lui, de sa vie qui n'était pas sa vie mais la vie d'une autre personne, étrangère. Quelqu'un qui n'avait jamais insulté personne, ne s'était jamais saoulé dans les rues de Palmilla. qui n'allait jamais aux putes, n'avait pas blasphémé aux portes des églises ni craché sur le crucifix. Lui, qui débouchait bouteilles et tonneaux pour que le vin coure dans les rues comme un fleuve violet et que le village embaume pendant des jours et des mois, surtout au crépuscule et ressemble à la respiration de la terre. » .

PREMIÈRE STATION

1

Kristos n'oublierait jamais l'odeur des roses et leur douceur amère car cette sensation serait toujours associée à son désarroi le plus secret. Il n'avait pas quinze ans et la vie devant lui quand sa mère le laissa seul à la porte du monastère, lui évitant ainsi d'être enrôlé comme chair à canon dans l'armée turque.

Ils étaient arrivés au crépuscule après trois jours de voyage hasardeux. Elle le regarda longuement, émue par son aspect dégingandé, son pâle visage marqué par le doux duvet de l'adolescence, le regard qui se fit soudain infini et lointain. Elle le grava profondément dans sa mémoire et, quand elle sentit que ses souvenirs étaient désormais inoubliables, elle le poussa brusquement à l'intérieur du couvent. Kristos vacilla, mais il s'arrêta devant la grande porte, tout près des anges gardiens et essaya de regarder en arrière. Elle lui ordonna de ne pas le faire.

- Je ne veux pas te voir, mon fils, je ne veux pas revoir ton visage, je ne veux pas que tu voies mes larmes. Elle couvrit son visage d'un mouchoir blanc et s'éloigna, résolue, se perdant sur le vaste chemin, au-delà du lit à sec de la rivière.

- Veille sur tes mains, Kristos - fut la dernière chose qu'il entendit avant d'être pris dans le bourdonnement incessant d'un millier d'abeilles et les résonances lointaines de la mer battant contre les pierres de la falaise, comme il l'avait vue quand, enfant, il était resté subjugué pendant des heures par le va-et-vient des eaux écumeuses, des eaux de ce port si lointain, dont il avait même oublié le nom, mais dont l'image lui revenait en mémoire chaque fois que la solitude l'enveloppait. Il passa lentement la grande porte et pénétra dans la cour. Soudain le jour tomba ; les couloirs se déroulaient, incolores, projetant les ombres longues des innombrables piliers soutenant les trois étages de l'édifice, entouré de balustrades en bois. Debout près de la petite église, au milieu de la cour, Kristos chercha une présence humaine mais ne trouva que son ombre. Il ferma les yeux, sentit ses genoux trembler, essaya de penser à quelque chose, tenta de saisir une image, un vestige peut-être, mais ne trouva que le vide et l'incertitude.

- Eh, jeune homme ! il entendit qu'on l'appelait. Il chercha dans l'obscurité. Presque caché sous la terre, la barbe collée aux barreaux de fer d'une cave, il découvrit le visage d'un vieux moine aux yeux égarés. - Tu ne trouveras personne, ils sont tous cachés dans leurs cellules, maudits froussards ! marmotta le vieux. Kristos l'écouta sans oser s'approcher.

- Viens, descends. Ne reste pas planté là, jeune homme. A tâtons il se dirigea vers le petit escalier. Il le descendit avec précaution, essayant de deviner dans l'obscurité. Collés au mur, les gros tonneaux où on conservait le vin étalent alignés.

Titubant face à lui, le moine lui offrit le vin du récipient qu'il tenait dans ses mains.

- Il est bon, s'exclama-t-il en riant malicieusement.

L'endroit sentait le vin renversé. Kristos ne but pas, le moine se laissa alors tomber en appuyant son dos contre l'un des tonneaux.

- Ils disent que cette nuit ce sera la fin du monde, murmura-t-il, et le jeune Kukumidès ne put retenir un tressaillement. - Regarde le ciel, il y est écrit que, ce soir, se produiront de grandes choses, des événements imprévus. Tu vois ces constellations ? La conjonction des étoiles indique que cette nuit est la dernière du siècle, jeune homme. Et il but longuement, tachant de vin sa soutane élimée.

- Demain, quand le jour se lèvera, s'il se lève, car il est écrit que tout finit cette nuit, ce sera le XXe siècle de l'Ere…

Ils restèrent alors tous deux silencieux, plongés dans la terreur et le mystère. Kristos s'assit dans un coin. Au loin le son persistant de l'essaim d'abeilles l'inonda. Il regarda le ciel avec curiosité, la nuit indéchiffrable, il ne sut jamais combien de temps il était resté les yeux ouverts, perdus dans la nuit.

Les ronflements du vieux le firent sursauter et ensuite sa voix, parlant dans son sommeil.

- Des chars de feu traverseront le ciel, de feu se couvrira la terre, des nuages pareils à de gros champignons s'étendront sur toute vie…

Puis ce fut le silence. Tous deux plongés dans leur petite épouvante, dans la terreur de la fuite du temps. Kristos mit ses bras autour de lui, enserrant fortement ses genoux comme s'il attachait son corps. L'aube le surprit ainsi, la lumière pénétrant durement à l'intérieur de la cave, découvrant les gros tonneaux de bois et la terre violette de tant de vin répandu. Ils se réveillèrent quand les cloches sonnèrent.

- Ce n'est pas ta place, ta place est là-haut, ordonna le Supérieur, péremptoire, en indiquant les ruines du vieux monastère au-dessus d'eux.

Le petit moine, hâve comme un oiseau engourdi, baissa trois fois la tète sans oser murmurer le moindre mot.

- Ton travail commence dès aujourd'hui. Comment t'appelles-tu ?

- Kristos Kukumidès, s'écria le jeune homme.

- Accompagne-le, Janos, ordonna le Supérieur. Montre-lui le chemin des roses.

- Dieu n'existe pas.

- Mon seul dieu c'est cette maudite confiture, répétait furieusement le moine en remuant la confiture bouillonnante qui projetait d'étranges phosphorescences sur son visage barbu et dans la pièce inondée par les rayons de lumière filtrant à travers les multiples orifices du toit. Il existe pour eux, disait-il, montrant les supérieurs qui, à cette heure, faisaient la sieste ou parlaient sans hâte avec les visiteurs dans les jardins, sous les arbres du monastère automnal. Les longues rangées de récipients étaient alignées dans la pièce sombre pleine de fumée.

- Aide-moi à porter la marmite. Alors le vieux et lui ôtèrent la marmite du feu et, après beaucoup d'efforts, l'installèrent dans un coin de l'appentis.

Derrière eux, en sueur, trois jeunes femmes les observaient puis elles commencèrent à remplir de nouveau les marmites et les récipients empilés sur les étagères de bois.

A l'heure de la prière les chants religieux envahirent la petite église, gagnant la grande cour et les couloirs du monastère. Dans ces recoins obscurs, les moines n'étaient plus que des ombres qu'on devinait à peine.

Près de la porte, Kristos essaya de se ressaisir mais son regard se perdit sur les murs écaillés, les portraits de la Vierge et de l'Enfant, l'imposante silhouette de saint Georges luttant éternellement contre le dragon, les images pâlies de chérubins et d'archanges guerriers dans l'ombre des drapeaux, se confondant avec les visages des moines, calmes, immobiles, comme sculptés dans leur haut siège de bois. Troublé par l'odeur d'encens qui lui donna la nausée, seul dans un coin, perdu au plus caché de sa noire détresse, le petit Kukumidès ne put retenir ses sanglots.

Cette nuit-là il se réveilla en sursaut. Collant son corps au mur, il entendit des cris lointains de femmes et d'enfants suivis de coups pressants frappés à la porte. Il sauta rapidement de sa paillasse et regarda Janos qui dormait profondément, couché sur le sol. Il entendit distinctement des galops de chevaux, des insultes et des cris menaçants en turc. Il essaya d'atteindre la porte et de sortir mais la voix de Janos le retint.

- Ne bouge pas, ce n'est pas ton affaire !

Mais il ne put se retenir. Il traversa la cour et grimpa les escaliers lézardés pour se mettre à la lucarne donnant sur l'extérieur du monastère.

Face à la grande porte, collés au mur, il parvint à distinguer un vieux paysan et deux femmes. L'une d'elles, la plus vieille, un petit enfant dans les bras, frappait désespérément à la porte. Kristos leva les yeux et vit les soldats turcs qui, sabre au clair, se précipitaient sur eux.

- Retourne dans ta cellule ! l'ordre résonna, définitif. Debout près de la porte la haute silhouette du moine métropolitain l'observait.

Kristos retourna à sa paillasse mais il ne put dormir. Dans ses oreilles retentissaient inlassablement les cris désespérés du vieillard et des femmes et, surtout, les pleurs stridents de l'enfant, le galop des chevaux puis cet horrible silence.

A l'aube il nettoya le sang qui éclaboussait la grande porte récemment vernie. Il lava soigneusement l'effigie de saint Georges et de saint Michel armé de son épée. Plus tard on l'envoya dans l'ancien monastère incrusté dans les montagnes. Ce n'était plus que les ruines de ce qu'avait été l'ancienne forteresse. Refuge malodorant des troupeaux de chèvres et de moutons, habité par Janos qui vivait, avant tout, pour chanter l'après-midi et transporter les ossements et les squelettes des anciens moines qui y avaient vécu pendant la journée, avant que le saint lieu ne fut détruit par les Turcs au cours d'un siège de neuf mois et dix jours, ou peut-être neuf ans ou encore neuf siècles, quand la terre était encore grecque et byzantine.

Lui, Janos, n'avait pas le temps de s'en souvenir. Retroussant les manches de sa soutane en loques d'un bleu délavé, il courait toute la journée, sautant parmi les pierres, mettant les saints crânes à l'abri des yeux profanes. L'après-midi il s'arrêtait tout en haut des ruines, collé aux cimes de la montagne rougeâtre. Là, tel un étrange oiseau bleu, il ouvrait les bras en chantant directement à Dieu, l'attendant, car il savait qu'il viendrait un de ces après-midi de juillet ou de février, peut-être dans les chaleurs du mois d'août ou bien encore avec la neige de janvier. Alors la voix de Janos, le Fou, s'étendrait sur le monde connu et d'autres hommes écouteraient tout ce que, lui, savait et devait leur dire à propos de ce monde et de l'autre.

Kristos, le berger Manolios et un autre garçon du même âge qui s'appelait Amanatius l'observaient, amusés, étendus sous le grand arbre tout en veillant sur les troupeaux de chèvres et de boucs.

- Voilà le monde que nous connaissons toi et moi, dit soudain Manolios un de ces après-midi. Après un long silence il se leva et traça un demi-cercle sur le sol avec sa houlette.

- Si elle est ronde comme on le dit, il en manque la moitié, expliqua-t-il sérieusement puis, sûr et presque triomphant, d'un trait ferme et décidé, il compléta le cercle.

- Le Nouveau Monde, l'Amérique! dit-il en regardant vers l'infini, le regard perdu au-delà des oliviers, là où, comme une mer, s'étendait le large sillon de la rivière maintenant à sec.

- Là-bas tout est différent, affirma-t-il. Là-bas il n'y a ni Turcs ni couvents.

Amanatius l'interrogea du regard.

- L'Amérique ! répéta-t-il en ôtant ses sandales.

- Oui, oui, l'Amérique ! répondit Manolios. Je l'ai entendu dire pendant son sommeil par un voyageur que j'ai accompagné à Corinthe il y a un mois. Il paraît que là-bas il y a des villes où le printemps dure toute l'année, que les fleuves sont plus larges que la mer, que les montagnes arrivent jusqu'au ciel et qu'il y a des eaux sulfureuses qui rendent la jeunesse aux vieillards et la santé aux malades. Les fleuves sont couverts d'or, d'argent sont les montagnes et doux les fruits de la terre.

- L'Amérique, murmura de nouveau Amanatius et il regarda Kristos qui, les yeux fermés, rêvait peut-être de ce Nouveau Monde, si lointain et si mystérieux. L'Amérique.

- Aussi loin que tu ailles tu n'oublieras jamais, tu seras toujours un renégat, tu ne t'y feras qu'avec le temps, lui dit le moine à la barbe imposante, ses cheveux clairsemés noués sur la nuque, sentencieux et absent comme s'il ne s'adressait pas à lui. Il traversa plusieurs fois la cour, regarda les orangers tout juste en fleurs et s'éloigna rapidement à grandes enjambées, laissant Kristos tout seul, en proie à un trouble sans fin qui dura des jours, des mois, des années de durs hivers, aiguisés comme des couteaux, d'étés interminables, de ce temps obscur de l'oubli.

Il se revit, entouré d'un gros essaim d'abeilles, ramassant des pétales de rose dans une corbeille. Il sourit en pensant à Olga et à Mayra, à leurs regards allusifs et coquins.

- Ah ! si on me tentait encore, pensa-t-il, comme l'après-midi où Mayra, l'air de rien, colla son corps contre le sien et Olga, souriante, relevait sa robe jusqu'aux genoux en rougissant.

- Il y a une abeille qui m'a piquée, tu vois ? et elle montrait ses jambes.

Lui, mal à l'aise, ne voulait pas regarder mais ne pouvait s'empêcher de tressaillir. Il resta immobile, il s'en souvient très bien, la corbeille dans les mains avec cette chaleur qui parcourait son corps. Il entendit, agacé, le rire de Janos disparaissant parmi les rosiers.

Plus tard, dans l'appentis, il sentit l'odeur douce et forte de ses aisselles tandis qu'il regardait, impassible, les pétales de roses tomber l'un après l'autre dans les marmites noircies.

- Jamais tu n'oublieras ni cette odeur ni ton désarroi, lui dit le vieux moine en marmottant des malédictions, le visage congestionné et en sueur.

En fin d'après-midi Kristos courut sans s'arrêter jusqu'à la rivière. Il se jeta à l'eau, sentit le froid parcourir son corps et nagea jusqu'à l'épuisement.

- Il y a quelque chose qui est à moi et c'est toi qui l'as, lui dit Olga, debout sur la berge et elle le suivit dans l'eau.

Il lui effleura les seins et sentit ses genoux trembler. Elle lui prit les mains et, les posant sur ses seins, l'embrassa rapidement en lui mordant les lèvres. Pressante, elle colla son corps contre le sien le faisant tomber à l'eau, déchirant ses vêtements, cherchant ce qui lui appartenait.

Il sentit, médusé, son corps se décomposer, morceau par morceau, tombant désarticulé dans un puits sans fond, dans ce qu'il crut être le début et la fin de son existence. Soudain il sentit qu'il pénétrait en elle et tout ne fut plus qu'une douleur suave, un inexplicable déchirement et il se sentit couler en elle.

- Pardonne-moi, pardonne-moi, murmura-t-il angoissé.

Elle se serra plus fort contre son corps et tout en l'embrassant, souriante, susurrait à son oreille.

- Non, gros bêta, ne bouge pas, reste comme ça, en moi, mon gros bêta…

- Tu as du sang sur la bouche, tu as été touché par le diable, lui dit plus tard Janos, le moine fou.

Et il monta rapidement les escaliers ne s'arrêtant qu'au plus haut de la montagne où il resta à chanter jusqu'à l'aube du jour suivant.

Cette nuit-là Kristos dormit profondément. Tard dans la matinée il fut brusquement réveillé par l'un des moines qui, sans dire un mot, lui indiqua les escaliers qui s'élançaient, imposants, vers le néant.

Penché, s'aidant d'un chiffon sale et d'un seau d'eau, Kristos nettoya marche après marche, palier par palier. Au bout, tout en haut il découvrit la silhouette corpulente d'un moine.

- Que fais-tu ? lui demanda-t-il insidieusement.

- Je nettoie, répondit Kristos.

- Ils sont sales, nettoie-les de nouveau, ordonna-t-il et, lui tournant le dos, il se perdit dans les mille interstices de la montagne.

Plongeant son chiffon dans l'eau noircie, Kristos lava alors de haut en bas, frottant les pierres à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'elles brillent comme un miroir. En arrivant en bas il soupira, soulagé. Il allait pouvoir maintenant se coucher dans l'herbe sous les oliviers.

En se redressant, il entendit un rire suivi de la voix d'un autre moine, celui qui l'épiait la nuit.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Je nettoie les escaliers.

- Ils sont sales, recommence, dit-il, sec et méprisant.

Et maintenant, de nouveau, centimètre par centimètre jusqu'à se retrouver à la première marche.

- Ils sont sales. Debout, face à lui, le moine est implacable.

Par terre, les genoux égratignés et en sang, Kristos le regarde, décontenancé.

- Ils sont sales, tu ne le vois pas ?

Kristos, désespéré, regarda les escaliers étincelants et, résigné, frotta ses mains endolories.

- Recommence.

Kristos sentit qu'il n'en pouvait plus mais il se traîna et lava les escaliers avec son corps, jusqu a en être épuisé et presque inconscient. Sur la dernière marche, face à lui, le moine claqua des doigts, impatient.

- Tu n'as rien compris, c'est toi qui les souilles, il faut que tu recommences, et il disparut brusquement.

Là-haut, sur le bord même de la montagne Janos, ouvrant les bras à la terre lointaine, chantait une chanson qui s'étendait peu à peu dans l'après-midi comme une lamentation antique.

En cet hiver 1914 les chemins se remplirent de familles errant sans but, portant leurs pauvres biens, fuyant les Turcs en toute hâte, abandonnant leur hameau et leur terre.

- La Grèce reste seule, sanglotait Janos. Ma Grèce pleure par les yeux de la Vierge, chantait, désespéré, le pauvre fou.

Une de ces nuits-là il se mit à déterrer fébrilement les ossements des anciens moines, cherchant quelque chose qu'il avait oublié depuis bien longtemps. Au matin il descendit en courant jusqu'au monastère principal. Caché dans un coin du cimetière, craignant d'être surpris et puni par le Supérieur, il attendit de longues heures avant de voir Kristos. Celui-ci portait du bois pour allumer la cheminée.

- Psstt, psstt…! l'appela-t-il en mettant le doigt sur sa bouche pour lui demander le silence. Il indiquait les hauteurs, battant des ailes comme un oiseau étrange.

- Tu dois voler haut, Kristos, et clignant de l'œil, il faisait de drôles de grimaces en montrant les ruines de la montagne.

Quand il lui sembla s'être fait comprendre, il gravit le chemin des oliviers et l'attendit à la porte des ruines.

Après la prière, à l'heure où les moines s'enfermaient dans leurs cellules, Kristos prit le chemin de l'ancien monastère.

- Tu as beaucoup tardé, lui reprocha Janos. Il se leva et lui fit signe de le suivre.

Au crépuscule les ossements et les squelettes luisaient au milieu des ruines. Janos s'arrêta et, pointant son index vers la terre, se mit à creuser désespérément. Parmi les tibias et les crânes dispersés, il tira soudain un pot de terre jauni et verdi par le temps.

Kristos le regarda, étonné. Janos prit le récipient dans ses mains et s'assit par terre au milieu des ossements.

- Approche-toi ! lui dit-il et il le regarda fixement de ses yeux perçants et délavés, bleus comme le ciel.

- Quand je mourrai, enterre-moi près du grand olivier, mais promets-moi de ne le dire à personne, surtout pas au Métropolitain. Je ne veux pas que mes os subissent le même sort que ceux-là, dit-il en riant. Après m'avoir enterré, tu traverseras la mer et ru t'en iras très loin, très loin... Casse-le ! lui dit-il maintenant sérieux, impatienté par le doute qu'il constatait chez le jeune homme. Il lui jeta brusquement le pot de terre qui se brisa en mille morceaux contre une pierre. Kristos ouvrit des yeux éblouis. Dans l'obscurité brillaient en s'éparpillant sans bruit d'innombrables pièces d'or. Nombreuses, beaucoup plus nombreuses que ce que Kristos, le jeune Kukumidès avait jamais imaginé.

- Elles sont à toi! s'écria Janos, satisfait. Et ne dis rien. Je suis déjà vieux et à moitié fou. Je suis arrivé ici quand j'avais ton âge, il y a plus de cinquante, soixante ou soixante-dix ans. Trop d'après-midi ont passé où j'ai attendu que Dieu vienne, mais Dieu a oublié Janos le Fou. Regarde mes mains et il tendit vers Kristos ses mains sales, couvertes de terre, de fumier et de la poussière des morts. Kristos regarda ses paumes et, pour la première fois, découvrit qu'elles étaient lisses, sans la moindre ligne.

- Je ne suis rien.., murmura Janos avec amertume et, se couchant par terre, il se recroquevilla sur lui-même et parut sangloter dans sa nouvelle incertitude. - Quand tu arriveras au port, dans ce port blanc plein de pigeon, achète un gramophone, parvint-il à dire avant de s'endormir. - Et quand tu l'écouteras l'après-midi, pense à moi et prie pour l'âme du pauvre Janos.

Miguel Littin est né au Chili à Palmilla le 9 aôut 1942.
De 1959 à 1962, il fit des études d’art dramatique et de mise en scène à l’université de Santiago de Chile. C’est de cette époque que datent également ses premières incursions dans le monde des lettres, avec notamment des pièces de théâtre comme Raiz cuadrada de tres, Y me muero por tus palancas et La mariposa debajo del zapato.
Il a travaillé en collaboration avec le réalisateur hollandais Joris Ivens.
En 1963, il dirige une chaîne de télévision chilienne.
En 1965, il réalise son premier documentaire Por la tierra ajena qui obtint une mention spéciale au 4ème Festival national du Cinéma de Vina del Mar en 1966. En 1968, il est professeur du département d’études audiovisuelles de l’université du Chili et réalise son premier long-métrage de fiction, Le Chacal de Nahueltoro.
En 1971, le gouvernement de l’Union Populaire le nomme président de Chili Films.
En 1973 le coup d’état qui l’oblige à s’exiler. La même année, il réalise un de ces films les plus célèbres, La Terre promise.
Entre 1974 et le début des années 90, il partage son temps entre le Mexique et l’Espagne.
En 1986, il fait un voyage au Chili et tourne dans la clandestinité le documentaire Acta general de Chile qu’il termine en Espagne. Puis, il revient de façon définitive au Chili.
Ses œuvres ont reçu de nombreux prix internationaux. Citons parmi elles Le Recours de la méthode (1978), Alsino et le condor (1982) et Sandino basé sur la vie du célèbre dictateur nicaraguayen.

Bibliographie