Publication : 23/08/2012
Pages : 240
Grand Format
ISBN : 978 2 86424 877 4
Couverture HD

Pigeon, vole

Melinda NADJ ABONJI

ACHETER GRAND FORMAT
20 €
Titre original : Tauben fliegen auf
Langue originale : Allemand
Traduit par : Françoise Toraille

Née en 1968 en Voïvodine (alors yougoslave, aujourd'hui en Serbie), Melinda Nadj Abonji a d'abord été élevée en hongrois par sa grand-mère. Elle a rejoint à six ans ses parents à Küsnacht, en Suisse. Deux patries, deux langues, deux libertés.
C'est sur cette expérience que repose Pigeon, vole.

La narratrice Ildikó Kocsis y raconte alternativement des histoires d'émigration et des anecdotes de Voïvodine. La famille Kocsis a trouvé son bonheur en Suisse. En 1993, elle ouvre son propre restaurant au village. Mais pour en arriver là, il aura fallu aux parents, Rosza et Miklós, de la force, de la patience et de l'humilité. Les deux filles, Nomi et Ildikó, donnent un coup de main mais aspirent à conquérir leur liberté. Elles ne veulent plus se laisser humilier et insulter parce que étrangères. Sur un ton vivace, coloré et plein d'esprit, Melinda Nadj Abonji raconte ces deux aspects d'une émigration et d'une intégration réussies. L'auteur démontre une grande virtuosité stylistique, capable de construire une forme musicale et un style extrêmement souple tout en conservant la limpidité de sa narration. Elle maîtrise ses différentes langues et en utilise musique et images pour élaborer ainsi une structure rythmique subtile, et pourtant facile à lire, elle nous conduit entre humour et tendresse à la fois à la recherche du secret du grand-père et à la poursuite des aspirations des deux sœurs. Le lecteur est aussi fasciné par la vitalité et la modernité de ces jeunes femmes que par le rythme de l’écriture.

  • « Melinda Nadj Abonji narre avec truculence et tendresse le quotidien de deux sœurs, émigrées en Suisse après l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et leur départ de Voïvodine. »

    Béatrice Putegnat
  • « Comment réussir son intégration dans un pays étranger sans pour autant rompre avec ses racines ? C'est ce que raconte ce merveilleux récit sur l'exil. La vitalité des personnages, la musicalité du texte et de la composition apportent un souffle nouveau et une grande fraicheur à la littérature germanophone »

    Marlène Papai
    Fnac Saint-Lazare (Paris)
  • « Livre intéressant, fort, de beaux personnages de femmes, une belle relation fille-grand mère et un ton particulier...bref, des ingrédients qui font un beau roman. D'habitude je n'aime pas l'absence de ponctuation pour les dialogues mais ici cela se prêtait vraiment bien, le ton particulier y était : une belle découverte. De plus, des livres qui se passent en Suisse j'en lis vraiment peu et traitant de thèmes de l'intégration, des générations immigrées, de la guerre,...c'est rare et important ! »

    Cécile Lafontaine
  • « L’auteur s’emploie avec brio à dépeindre la génération de l’immigration, souvent tiraillée entre ses origines encore vivaces et cette nouvelle patrie qu’elle s’est déjà appropriée. »
    SOCIETE DE LECTURE DE GENEVE
  • « Ce sont souvent les immigrants qui vivifient la littérature, ce qu’a sans doute voulu saluer le jury du Deutscher Buchpreis en attribuant à Melinda Nadj Abonji son prestigieux prix en 2010. »
    Pierre Deshusses
    LE MONDE DES LIVRES
  • « Un roman poignant sur l’exil et l’angoisse identitaire qui constitue aussi un témoignage au quotidien sur les conflits que l’on sait en Europe balkanique. »
    Marie Goudot
    ETUDES
  • « Ildiko et sa sœur Nomi aident leurs parents à tenir un petit restaurant au bord du lac de Zurich. Un vrai symbole d’intégration pour cette famille hungarophone qui a quitté la Yougoslavie. Entre là-bas et ici, hier et aujourd’hui, la narratrice décrit, dans une très belle langue, la souffrance de l’exil et la quête de la liberté. »
    en sélection du Prix 2013
    COURRIER INTERNATIONAL
  • « Un roman poignant sur l’exil et l’angoisse identitaire qui constitue aussi un témoignage au quotidien sur les conflits que l’on sait en Europe balkanique. »
    Marie Goudot
    REVUE DES LIVRES
  • « Melinda Nadj Abonji narre avec truculence et tendresse le quotidien de deux sœurs, émigrées en Suisse après l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et leur départ de Voïvodine. ». Lire l'article entier ici.
    Béatrice Putégnat
    PAGE DES LIBRAIRES
  • « C’est un témoignage prenant, bien construit et écrit de manière originale. »
    Véronique d’Aubarède
    NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
  • « Son roman, qui met en scène trois générations d’une famille qui pourrait être la sienne, est une réflexion sur la difficulté d’appartenir à plusieurs pays, plusieurs peuples à la fois. « Ce douloureux équilibre devient insupportable, lorsque, au début des années 1990, la Yougoslavie se déchire et que la famille assiste impuissante à son éclatement », note le Tageszeitung, qui salue, comme la plupart des journaux allemands, la langue virtuose de l’auteure. »
    Baptiste Touverey
    BOOKS
  • « L’évocation de l’exil, de la terre perdue et de l’arrachement à une langue dans un style où le merveilleux côtoie la nostalgie. Melinda Nadj Abonji a su faire de sa narratrice la porte-parole de tous les exilés en quête d’une terre promise. Son chant est un bonheur. ». Lire l'article entier ici.
    André Clavel
    LIRE
  • « Une langue virtuose »
    Baptiste Touverey
    BOOKS
  • « Le langage à la fois léger et consistant, toujours poétique, vous emporte au gré des aller-retour dans la jeune vie de la narratrice »
    Rosie Westerveld
    ALTERMONDES
  • « TRADUCTION sur quel texte travaillez-vous ? ». Lire l'article entier ici.
    Françoise Toraille
    LE MATRICULE DES ANGES
  • Les bonne feuilles à lire ici.
    Delphine Peras
    LIRE
  • Plus d'infos ici.
    UNWALKERS
  • Plus d'infos ici.
    BRICABOOK
  • Plus d'infos ici.
    LA CAUSE LITTERAIRE
  • Plus d'infos ici.
    LECHOIXDESLIBRAIRES.COM

l’été de tito

Quand enfin nous arrivons dans notre voiture américaine, une Chevrolet marron foncé, chocolat pour ainsi dire, le soleil impitoyable embrase la petite ville, il a presque entièrement dévoré les ombres des maisons, des arbres, c’est à l’heure de midi que donc nous arrivons, nous tendons le cou pour essayer de voir si tout est encore là, si tout est resté comme l’été dernier et comme toutes les années précédentes.
Nous approchons, suivant comme en glissant l’allée de peu­pliers majestueux qui annonce la petite ville, et je n’ai jamais dit à personne que ces peupliers me mettent en transe, me lient en un éclair à Matteo (le vertige qui me saisit quand nous tournoyons sans fin, Matteo et moi, dans la plus belle clairière près du village, enlacés, son front touche le mien, puis la langue de Matteo, étrangement froide, ses poils noirs, caressant sa peau comme s’ils étaient subjugués par sa beauté rayonnante).
En longeant les peupliers, quand leur scintillement me fait perdre la raison, quand notre nef couleur chocolat glisse sans bruit d’un arbre à l’autre, l’air de la plaine dans les intervalles, visible maintenant, je le vois cet air désormais immobile sous le soleil impitoyable, mon père, s’adressant à la climatisation, affirme que tout est exactement comme la dernière fois, il dit doucement rien n’a changé, rien du tout.
Je me demande si mon père voudrait qu’une brigade de jardiniers élague au moins les branches – au foisonnement sauvage, opposer la civilisation! – ou qu’à l’aide de machines appropriées ils abattent une fois pour toutes ces peupliers qui annoncent la ville! (Nous serions alors assis sur l’une de ces souches, dominant du regard cette plaine repue de la chaleur de midi, et mon père, qui se sentirait même obligé de grimper sur l’une de ces souches, tournerait sur lui-même et proclamerait avec l’amertume de celui qui a longtemps attendu pour enfin avoir raison, mieux vaut tard que jamais! Enfin, ces maudits arbres couverts de poussière ont disparu.)
Personne ne sait ce que représentent pour moi ces arbres, l’air entre eux, que l’on peut nettement voir, nulle part ailleurs les arbres ne semblent tant promettre, je n’ai qu’un désir, cette fois encore, m’arrêter, m’adosser à l’un de ces troncs, lever les yeux, succomber au charme frémissant des feuilles, et cette fois encore, je ne demande pas à mon père de s’arrêter, parce qu’à la question “pourquoi” je ne saurais que répondre, parce qu’il faudrait alors raconter beaucoup de choses, et sûrement me faudrait-il parler de Matteo, expliquer pourquoi je veux qu’on s’arrête en cet endroit même, alors qu’on touche au but.
Notre voiture, comme sous l’effet d’une force secrète qui la libérerait des inégalités de la chaussée, poursuit donc sur sa lancée, et avant d’arriver pour de bon nous devons franchir une dernière étape du “rien n’a changé”, la civilisation subit un nouveau revers, ou plutôt doit marquer une pause, et nous autres, les enfants, écrasons nos joues sur la vitre gauche étonnamment fraîche, considérons, incrédules, des gens qui vivent sur une montagne d’immondices, rien n’a changé, dit mon père, des cahutes en tôle ondulée, des bouts de caout­chouc, des enfants dépenaillés jouant au milieu des carcasses de voitures et des ordures ménagères comme s’il n’y avait rien de plus normal, c’est quoi, ces débris, voilà ce que je voudrais demander alors que la nuit descend, que tous les objets épars dans un désordre extrême prennent vie. Et l’espace d’un instant infime, j’oublie les peupliers, Matteo, le scintillement, la Chevrolet, la nuit de la plaine obscure m’entoure de toute sa force destructrice, je ne les entends pas, les chants des tziganes, si souvent évoqués, tant admirés, je ne vois que les ombres avides dans l’obscurité, aucun réverbère ne les chasse.
Mon père lorgne par la vitre, il hoche la tête, toussote, sa toux sèche, il roule si lentement, on croirait qu’il va dans quelques instants arrêter complètement notre voiture, regardez donc tout ça, dit-il en tapant de l’index contre la vitre de la portière (je me souviens d’un feu dont la fumée s’évanouit) et moi, recueillant les visages figés sous la crasse, les regards acérés, les haillons, les guenilles, la lumière qui tremble au-dessus de ces montagnes d’immondices, regard qui s’agrandit comme pour comprendre tout cela, ces images de gens qui n’ont pas de matelas, encore moins de lits, et qui pour cette raison peut-être s’enterrent la nuit dans le sol, dans cette plaine d’un noir profond, qui maintenant, en été, rayonne de la splendeur des tournesols et s’abandonne, l’hiver venu, au point qu’on la prend en pitié, la terre, rien que la terre, qu’écrase alors un ciel pesant une tonne, qui, quand il la laisse en paix, devient mer, sans un souffle de vent.
Je ne l’ai jamais dit à personne, mais j’aime cette plaine quand elle se réduit à un simple trait, étendue désolée, elle n’offre rien?; solitude complète dans cette plaine dont on ne peut rien espérer, sur laquelle on peut tout au plus s’étendre, bras écartés, c’est la seule protection qu’elle accorde.
Si j’avais dit que j’aimais Matteo (un Sicilien qui avait débarqué dans notre classe juste avant les grandes vacances, ciao, sono Matteo de Rosa!, et que tout le monde avait tout de suite aimé, sauf le prof), il est probable que la plupart des gens m’auraient comprise, mais comment dit-on qu’on aime une plaine, les peupliers dans la poussière, indifférents, fiers, et l’air tout alentour?? L’été, quand la plaine a grandi d’un étage, champs de tournesols, de maïs, de blé où que l’on tourne les regards, on raconte qu’il arrive régulièrement que des gens disparaissent dans ces champs qui s’étendent à perte de vue, si on n’y prend garde, la plaine nous empoigne, nous dévore, c’est ce qui se raconte, mais je n’y crois pas, je crois que la plaine est une mer, qu’elle a ses propres lois.
Les pauvres types, dit ma mère comme devant la télé, mais au lieu de changer de chaîne, nous passons notre chemin, nous poursuivons notre route dans notre boîte réfrigérée qui a coûté une fortune et nous rend si imposants qu’on dirait que la route est à nous, mon père met la radio pour que la musique transforme cette trivialité en un rythme de danse et guérisse en un clin d’œil le pied bot du réel?: Viens ici, ne t’en va pas au loin, viens ici, mon petit cœur, donne-moi un baiser…
Nous traversons les rails avec un bruit qu’on remarque à peine, nous dépassons le panneau rouillé et planté de travers qui porte sans doute depuis des lustres le nom de la petite ville, on est arrivés, dit Nomi, ma sœur, elle montre du doigt le cimetière où l’injustice est de toute évidence la règle, des tombes dont personne ne se soucie, envahies par les mauvaises herbes, simples croix de bois, on distingue à peine les années, caractères presque indéchiffrables, on est arrivés, dit Nomi, et dans ses yeux se lit la peur de l’inévitable visite au cimetière dans les prochains jours, se tenir debout, désemparées, devant des tombes, avoir honte des larmes de nos parents, vouloir pleu­rer soi-même, imaginer là-dessous dans son cercueil notre grand-père paternel, notre grand-mère maternelle, que nous n’avons pas connus, Nomi et moi, des grands-oncles, des grands-tantes, nos mains, qui ne savent jamais quoi faire dans de tels moments, le temps qui n’est jamais celui qui conviendrait, si on pleurait, on saurait au moins quoi faire de ces mains?; des glaïeuls et des roses à peine écloses devant des tombes recouvertes d’une dalle, les morts dont les noms sont gravés dans la pierre, lisibles pour leur postérité, ces dalles que je n’aime pas parce qu’elles écrasent la terre de la plaine, empêchent les âmes qui reposent dessous de prendre leur envol.
Notre famille, maternelle et paternelle, gisant sous des dalles, au pire, cela manque de fleurs, les roses jaunes et roses, les glaïeuls, mais ces tombes recouvertes de dalles ne sont jamais à l’abandon même si personne ne vient dessus, pas même à la Toussaint, pas même à la Toussaint commente ma mère quand une quelconque cousine lui téléphone pour lui dire d’une voix oppressée qu’en dehors d’elle, personne n’est allé au cimetière allumer une petite bougie pour les morts, au moins, les tombes ne sont jamais à l’abandon, dit alors ma mère, et cette phrase renferme toute la tristesse d’une vie qui n’a même pas le temps de s’occuper des morts parce qu’ils sont trop loin pour qu’on aille déposer des fleurs sur leur tombe au moins une fois par an, pour la Toussaint.
La mort s’annonce rarement, aussi ne sommes-nous presque jamais présents quand quelqu’un meurt dans notre famille de Voïvodine, et quand tante Manci ou oncle Móric nous appellent, car ils sont les seuls à avoir le téléphone, pour nous dire que la journée apporte hélas de mauvaises nouvelles, un silence étrange s’installe dans notre séjour, il y aurait sans doute à dire sur cette mort si nous étions là où vit toute notre famille, au moins nous écouterions ce qui se dit du défunt, et nous serions sans doute émus quand Mamika, dont la voix pénètre chacun jusqu’au tréfonds de l’âme, chanterait mais nous ne sommes pas là, en ce lieu où l’adieu se déroule trois jours durant avant que la dépouille mortelle, comme on dit, soit confiée à la terre, et parce que nous n’avons que le télé­phone, une voix lointaine qui atteste qu’il s’est produit quelque chose d’irrévocable, en ce jour de mauvaise nouvelle, nous nous déplaçons comme des ombres, évitant même de nous frôler du regard, et je me souviens de mon père jetant à la poubelle d’un geste violent les chrysanthèmes jaunes que maman avait posés sur la table du séjour, en ce jour d’octobre 1979 où nous apprenons la mort de sa grand-tante bien-aimée. Pas de fleurs mortuaires, dit notre père, la télécommande à la main, sa nuque rouge, et Nomi et moi, qui depuis nommons les chrysanthèmes les fleurs défendues, parce que nous n’avons plus le droit d’en mettre sur la table, et quand par la suite nous allons au cimetière, dans notre pays, et fleurissons les tombes de nos proches, ce ne sont en tout cas jamais des chry­­santhèmes, même en automne, je me dis alors que nous sommes venus trop tard, nous sommes une deuxième fois seuls avec notre deuil.

À ce moment-là nous ne pressentions pas que quelques années plus tard, ces monuments funéraires seraient renversés, ces dalles de granit brisées à coups de pic, les fleurs décapitées, parce que quand c’est la guerre, tuer les vivants ne suffit pas, et si nous l’avions pressenti, nous nous serions sans doute tenus tête baissée devant la tombe de nos défunts, priant que notre mélopée sourde ait la densité d’un rempart magique pour que les morts ne soient pas dérangés dans ce que l’on appelle leur repos éternel, mais nous aurions tout aussi bien pu prier pour que les vers de terre, les vers blancs, les collemboles, les mille-pattes et coléoptères de toutes sortes ne se mettent pas soudain, surpris par le brutal changement d’éclairage, à grouiller et ramper en tous sens, avant de se réfugier enfin, après avoir été ainsi dérangés, dans l’obscurité protectrice.

Notre Chevrolet flambant neuve prend à gauche, s’engage dans la Hajduk Stankova, elle dessine une courbe élégante avant que mon père ne soit obligé de freiner parce que la rue n’est pas goudronnée, boue séchée recouverte d’une mince couche de poussière qui transforme notre Chevrolet en une monstrueuse masse poussiéreuse, ici aussi, la civilisation est contrainte de s’arrêter.
Nous sommes arrivés, dis-je, notre voiture est devant le portail d’entrée, muraille de planches séchées et tordues, peut-être deux mètres de haut sur trois de large, qui offre aux regards curieux mainte fente prometteuse, mon père coupe le contact, nous clignons de l’œil vers la petite maison blanche derrière ce portail, qu’éclaire d’une lumière crue le soleil, la maison de Mamika, la mère de mon père, l’exemple même pour moi d’une maison renfermant les secrets primitifs, les secrets les plus profonds, nous restons assises un long moment avant que notre père ouvre le portail, que notre Chevrolet pénètre lentement dans la cour intérieure, et qu’un petit coup de klaxon effarouche poules et canards.
C’est Dieu qui vous a conduits jusqu’ici, notre Mamika, sans un sourire, sans une larme, elle prononce cette phrase de sa voix douce, nous caresse la joue, à l’une puis à l’autre, caresse aussi la joue de mon père, son enfant, c’est la bonté de Dieu, qui nous conduit dans son séjour qui est aussi sa chambre à coucher, c’est sa grâce, elle nous offre du Traubisoda, du tonic, de l’Apa Cola et entre les deux un petit schnaps, le pape Jean-Paul ii, sous la forme d’une petite photo en couleur, nous sourit comme toujours, et moi, inspectant avec une attention inquiète la pièce, cherchant du regard la crédence, le tableau sur lequel on lit des formules de bénédiction de la maison, les tapis en lirette, j’espère que tout est resté comme avant parce que, quand je retourne sur les lieux de ma petite enfance, je ne redoute rien tant que le changement?: retrouver toujours les mêmes objets, cela me protège contre la peur de me sentir étrangère dans ce monde, d’être exclue de la vie de Mamika, je dois regagner aussi vite que possible la cour intérieure pour poursuivre mon examen inquiet?: tout est à sa place?? Les deux silos grillagés où l’on stocke le maïs et où les souris insolentes folâtrent, le puits tout bleu qui a toujours été pour moi un être vivant (un nain?? un animal indéfinissable??), les roses et les giroflées mauves qu’adore ma mère et dont le parfum nocturne fait tourner la tête, les pavés sur lesquels en été l’urine s’évapore, qu’éclabousse le sang des poulets dont Mamika tranche d’une main preste le cou, ces pavés où l’instant d’avant ils picoraient les grains de maïs. Tout est à sa place?? C’est la question que je me pose en moi-même, et je me demande aussi pourquoi en ces premiers instants de l’arrivée cette inquiétude particulière m’étreint, je me dis aussi que je ne suis pas seule avec ce sentiment désagréable, qu’il étreint Nomi tout autant que moi, mais elle s’en sort autrement, je ne l’ai compris que beaucoup plus tard.
Après avoir inspecté la cour intérieure, le poulailler, les cabinets au fond du jardin, le fumier, le jardin et bien entendu le grenier – qui livre les secrets les plus beaux –, je dois dégringoler à nouveau l’échelle vermoulue en veillant à n’écraser aucune de ces éclatantes fleurettes de midi qui poussent dans les interstices des pavés, je dois retourner aussi vite que je le peux vers le portail, abaisser la poignée et sortir la tête pour voir si elle est encore là, la folle aux cheveux hirsutes, aux yeux qui croient tout et oublient tout, qui interrogent avant la bouche, as-tu quelque chose pour moi, une petite douceur??, pour mon cœur, une petite sucrerie?? Il faut que je voie si Juli est toujours là, elle qui a gardé une tête d’enfant, comme on dit, alors qu’elle a depuis longtemps de la poitrine et des poils frisés sous les bras, Juli, adossée à quelques jets de pierre contre le mur d’une maison ou assise sur un pliant, sans demander plus au jour que de le contempler, Juli, tu es là?? La folle, qui nous fait peur, à nous les enfants, dont nous nous moquons sans arrêt, Juli que nous aimons parce qu’elle nous croit toujours et qui raconte des choses au parfum de l’ailleurs (hé, Nomi et Ildikó, dit Juli, vous avez une sœur, oui oui oui, je le sais, elle est merveilleusement belle, oui oui oui, et Juli glousse, je le sais, regardez donc par ici, et Juli nous montre les grosses fleurs orange de sa robe, voilà mes yeux, oui oui…).


Du Traubi! Nomi et moi nous écrions en chœur, nos mains lavées, installées à la table de Mamika sur laquelle les bouteilles nous attendent sur un plateau en plastique, du Traubi! C’est le nom de cette boisson magique de notre pays, mince flacon vert sans étiquette sur lequel resplendissent les lettres blanches, Mamika qui a acheté toute une réserve de limonade Traubi, c’est rien que pour vous! dit-elle, et bien sûr, nous sommes, Nomi et moi, des gosses de l’Ouest pourries gâtées et nous moquons des gens de l’Est qui s’échinent à imiter le Coca-Cola sans réussir à concocter autre chose qu’une espèce de breu­vage d’un vilain marron appelé Apa Cola (Apa Cola, quel nom débile!), mais le Traubi, nous aimons, nous l’aimons tant que nous aurions envie d’en rapporter quelques bouteilles à la maison, en Suisse, pour montrer à nos copines que chez nous, dans notre pays, il y a quelque chose qui est vraiment incroyablement bon – jusqu’à présent nous ne l’avons pas encore fait.
Notre Mamika, qui pose sur la table du goulasch au poulet avec des quenelles de semoule, de la viande de porc panée, des frites, du potiron, des cornichons aigre-doux suris au soleil et de la salade de tomates aux oignons rouges, Mamika, qui nous a permis de boire autant de Traubi qu’il nous chante, et exceptionnellement nous avons le droit de nous lever pen­dant le repas pour venir embrasser à satiété les joues douces de Mamika, nous nous serrons contre elle, blotties dans la chaleur de sa robe, Mamika est la seule personne qui ne nous énerve pas quand elle affirme que nous avons toutes deux grandi d’au moins deux doigts, mes grandes filles, dit-elle, bientôt, vous serez des demoiselles! Nomi et moi, nous posons l’une après l’autre nos doigts sur le chignon de Mamika, c’est tellement doux et agréable, ces cheveux tressés dans la paume de la main, et moi, avec déjà cet été-là l’impression que mes jambes sont trop longues, mes mains trop grandes, il y a toujours dans mon corps quelque chose qui ne va pas, j’ai sûrement grandi de plus de deux doigts et suis pourtant encore très loin du monde des adultes, je le remarque surtout quand papa et maman se mettent à parler de notre vie en Suisse, du travail dans notre magasin, Blanchisserie, Teinturerie, c’est écrit en blanc sur un panneau noir, et papa dessine en l’air devant les yeux de Mamika des lettres et des chiffres, le prix d’une chemise lavée et repassée, d’une nappe, d’un maillot de corps, la réduction pour le repassage de dix chemises, maman explique les étoffes compliquées des riches, les doigts doivent d’abord apprendre comment faire glisser dessus le fer, pour un tel prix, pas question de laisser le moindre faux pli, dit-elle, tandis que moi, écoutant d’une oreille mes parents, je discute à voix basse avec Nomi, est-ce que nos copines aimeraient notre Traubisoda, Betty dirait certainement pas mal, sans doute que Claudia tournerait et retournerait la petite bouteille en silence ou hausserait les épaules, pas évident de reconnaître la supériorité du Traubi, dit Nomi, elle a raison, c’est de la triche si nous obligeons nos copines à nous mentir, voilà notre conclusion, nous préférons continuer à vanter les mérites du Traubisoda en attendant le jour où il sera bien plus célèbre que toutes les autres boissons, même le Coca-Cola, sûr et certain, Nomi remplit nos verres, pendant que papa et maman expliquent que maintenant nous faisons aussi des livraisons, nous rapportons à nos clients le linge repassé dans de grands paniers, il y a bien entendu un supplément, ça nous fait prendre les lacets qui conduisent aux collines, ils préfèrent habiter sur les hauteurs, les riches, dit notre père en riant et alors qu’il évoque les chiens qui l’ont attaqué ou presque pendant ses livraisons, je pense à la cave, il y a là deux machines à laver, de l’adoucissant, de la lessive et du savon spécial, une quantité de corbeilles en plastique de toutes tailles et de toutes couleurs, des sacs en tissu remplis de pinces à linge, un buffet plein de vaisselle, des épices, une plaque de cuisson, nous nous asseyons autour de la petite table en bois que papa a trouvée dans la rue pour déjeuner en cet endroit où il fait toujours froid et où le linge tout frais lavé est étendu sur des cordes, ça se passe en silence parce que papa n’aime pas que nous parlions en mangeant. Nomi et moi, quand personne ne nous voit, nous mesurons avec nos doigts les culottes les plus invraisemblables, en imaginant combien de fois nos cuisses et nos derrières y tiendraient, dans ces parachutes, les riches eux aussi vont aux cabinets, et parfois ils sont vraiment gros, ça nous fait rigoler, mais j’ai honte quand la personne en question vient récupérer son paquet de linge et que je dois la regarder dans les yeux tandis que j’encaisse, et ça, personne ne le sait, pas même Nomi.
Ça a l’air dur, comme travail, dit Mamika, elle coupe du pain, une tranche épaisse comme le doigt qu’elle tend à papa. Mais nous gagnons notre vie, et personne ne me dit ce que je dois faire, répond-il, on voit ses dents, il remplit à nouveau son petit verre, continuez à nous raconter, Mamika, vous devez toujours faire la queue pour ce pain grossier, en pleine nuit, alors que le roi des Partisans est enfin mort?? Ou bien pouvez-vous maintenant acheter du pain l’après-midi, ou n’importe quand…??
Papa ne va pas tarder à parler des différences fondamentales entre l’Est et l’Ouest, les différences les plus extrêmes qu’il puisse y avoir dans l’univers tout entier et, en disant cela, il s’enverra derrière la cravate un petit verre après l’autre, l’alcool de poire distillé par oncle Móric, maintenant, en cette année qui a vu mourir le camarade Josip Broz Tito et où va s’accomplir ce que tous, au moins les gens sensés, savent depuis belle lurette, et qu’il va falloir des générations entières avant que la déplorable économie socialiste se remette sur pied, si tant est qu’elle y parvienne jamais! Tout ça, et bien plus encore, nous l’avons entendu au long de notre voyage, mais au moment où papa est au meilleur de sa forme, Nomi, quand personne ne s’y attend, lance de la voix suraiguë et inexorable qu’elle prend d’habitude pour mendier des sucreries, maintenant, je veux que Mamika parle avec moi, je veux que Mamika raconte, tout de suite. Et elle demande à grand-mère combien de petits les cochons ont eus, demande des nouvelles des oies, des poules, demande si nous pourrons aller tout à l’heure ramasser les œufs, elle veut savoir si Mamika gave toujours les canards, si Juli va toujours lui faire ses courses au marché, et le jardin de M. Szalma, il ressemble à quoi?? Nomi se pend au cou de Mamika, elle parle et parle encore, maman finit par caresser de la main son visage enflammé en disant nous venons juste d’arriver, tu as encore quelques jours devant toi pour poser toutes tes questions à Mamika.
Mais je veux tout savoir tout de suite, dit Nomi, je veux tous les détails, répète-t-elle, en pressant sa joue contre celle de Mamika, elle pleure presque, sa voix se brise, maman hoche la tête d’un air d’incompréhension, papa dit après un tel voyage je n’ai aucune envie d’écouter ces jérémiades, sa main balaye la table, mais comme aucune mouche ne se promène dessus, nous sursautons tous, sauf grand-mère qui dit d’une voix tranquille?: Bienvenue chez moi! Bienvenue avec tout ce que vous apportez avec vous, mon cher Miklós! Bon, je vais faire un petit tour avec Nomi et Ildikó, toi, repose-toi un peu pendant ce temps-là, ensuite, ce sera le dessert!

Le doux chantonnement de ma grand-mère, le coassement nocturne des grenouilles, les cochons qui écarquillent leurs petits yeux de cochons, le caquètement excité de la poule avant qu’on la tue, les giroflées mauves et les roses abricot, les jurons sonores, l’impitoyable soleil de l’été et par-dessus tout cela l’odeur des oignons grillés, mon grave oncle Móric qui sou­dain se lève et danse. L’atmosphère de mon enfance.
C’est ce que j’ai répondu après longue réflexion, quand des années plus tard un ami m’a demandé ce que c’était, pour moi, le pays natal, sans penser à ce moment-là à des choses essentielles, comme en tout premier la boisson relativement méconnue que l’on nomme Traubisoda, qui est en fait la meilleure au monde, sans doute a-t-elle même reçu la bénédiction du pape Jean-Paul ii, elle que je mets de manière si indiscutable en relation avec le pays natal que j’en ai oublié ce jour-là de la mentionner. Et deuxièmement quelque chose qu’il n’est pas si facile de réduire à une expression, car il s’agit du souvenir que j’ai de Nomi poussant à bout de nerfs papa et maman avec ses jérémiades, en cet été 1980, alors que nous venions d’arriver et qu’elle voulait que Mamika lui raconte tout, et pas seulement tout, mais tout tout de suite?; les jérémiades de ma sœur, c’est ce que je compris soudain, étaient comparables à l’inspection que je menais en cachette, sans attendre du tout?; nous avions l’une et l’autre peur de ne plus avoir de lien avec notre pays, nous voulions rattraper le temps pendant lequel nous n’avions pas été là, et dans cette course poursuite nous étions immensément soulagées de pouvoir nous repérer grâce à des petites choses banales et quotidiennes, le billot à fendre le bois, toujours à la place qui est la sienne, à côté de la porcherie, tout près des cabinets du jardin, Mamika, qui n’a pas acheté des vaches ou des faisans, mais vit toujours au milieu de ses cochons, de ses poules, de ses oies et de ses canards, le minuscule pigeonnier que nous retrouvons comme nous l’avions quitté dans le grenier – et nous savons par Mamika qu’elle ne garde ces pigeons que pour faire plaisir à notre mère qui apprécie par-dessus tout le bouillon au pigeon de notre grand-mère et se réjouit à l’avance tous les ans, comme un enfant, elle le dit elle-même –, pendant notre tour du propriétaire avec Mamika, nous sommes contentes de voir qu’elle n’a pas fait de son potager un jardin d’agrément et que le prunier est à la place qui était la sienne toutes ces dernières années, à côté du silo à maïs, une partie des fruits tombe dans le jardin, l’autre sur les pavés, où en moins de deux ils sont la proie des fourmis, des scarabées, des guêpes et des poules qui picorent stupidement et sans relâche. Pendant que Mamika nous montre le monde qui est le sien, s’arrêtant près de la palissade en bois qui clôt le poulailler en disant eh oui, la cour de M. Szalma est toujours complètement à l’abandon, voyez vous-même, quand alors nous lorgnons à travers un trou large d’un doigt dans la palissade et apercevons les énormes têtes de potirons, déjà éclatées par endroits, les mauvaises herbes qui l’emportent sur les jolies roses, quand nous entendons Mamika dire qu’elle n’arrive pas à comprendre cet adorable M. Szalma, qui blanchit tous les ans sa maison à la chaux mais laisse son jardin tellement à l’abandon, regardez donc, le lierre qui dévore les framboisiers!, nous sommes rassurées, Nomi et moi, parce que notre pays natal n’a pas le droit de changer, jamais, et si cela devait lui arriver, alors seulement de manière infime (et quand nous aurons dix-huit ans, quand nous serons majeures, nous reviendrons, nous nous blottirons sous la couette épaisse et chaude de Mamika et nous rêverons que nous avons été absentes quelques années, là-bas, en Suisse).
Oui, nous voici enfin arrivées, après notre tour du pro­prié­taire nous comprenons que nous sommes vraiment là, maintenant nous sommes à l’endroit où vit notre grand-mère, notre Mamika qui, par parenthèse, nous a rendu visite en Suisse, deux fois à Pâques et une fois à Noël, et n’est par ailleurs allée qu’une seule fois à l’étranger, à Rome, pour baiser l’anneau papal, Mamika riait en nous racontant les péripéties du voyage en car pour rencontrer son pape bien-aimé, en nous parlant de Rome, qui lui avait paru si grande qu’elle avait dû prendre tout le temps appui sur sa canne ou sur son amie. Mes grandes, mes petites filles, dit Mamika quand nous l’attrapons bras dessus, bras dessous, nous dirigeant lentement vers notre voiture parce que papa nous a appelées pour que nous l’aidions à la vider et ce n’est qu’au moment où nous mettons au pillage notre Chevrolet pleine à ras bord, posant sacs et valises près du puits, que je remarque que la chaleur n’a pas diminué, alors que l’après-midi est déjà bien avancé.
Quelle automobile! dit Mamika en croisant ses mains derrière son dos. Comment tu fais pour rouler avec un truc comme ça, Miklós, est-ce que tu vois au moins où ça commence et où ça finit?? En Amérique, tout le monde conduit un truc comme ça, répond notre père, vrai de vrai! ajoute-t-il en voyant Mamika hausser les sourcils. Montez dedans, prenez place, et papa ouvre la portière côté passager, passe la main sur le cuir clair du siège, c’est encore mieux que de dormir dans un lit, papa s’allume une cigarette, Mamika hésite et dit je manque de couleur pour un engin aussi moderne tandis que maman trouve que demain il fera jour, mais papa a déjà pris Mamika par les mains, il la tient avec douceur et fermeté tandis qu’elle se baisse, s’assied à l’intérieur, soulevant les jambes puis prenant place sur le large siège en cuir. Papa, qui referme avec élan et élégance la portière côté passager, Nomi et moi, nous nous sommes assises sur nos valises, nous contemplons Mamika qui regarde à travers le pare-brise en s’efforçant de sourire, papa s’est déjà installé au volant, il est sans doute en train de tout expliquer à Mamika, le changement de vitesses automatique, les vitres qui obéissent à un bouton, la climatisation, le confort, mot qu’il accentue de travers mais qu’il aime utiliser.
Nomi, maman et moi, nous savons que nous aurons souvent l’occasion d’assister à un spectacle de ce genre au cours des prochains jours, et quand après-demain nous arriverons chez oncle Móric pour le mariage de son fils Nándor, les hommes auront vite fait de se rassembler autour de notre Chevrolet comme s’ils étaient venus rendre les honneurs à la voiture et non aux jeunes mariés?; nous les voyons devant nous, ces hommes, ils font le tour de la voiture à pas lents, réfléchis, caressent le métal étincelant de sa carrosserie parce que le moindre contact doit porter chance et l’un d’eux, enfin, pas n’importe lequel, il s’agit de Nándor, le fiancé, a ensuite le droit de soulever le capot, accomplissant ainsi le geste destiné à livrer aux regards le cœur, le moteur!, papa va le faire démarrer, les hommes conti­nueront leur discussion tandis que le moteur tourne, ils vont parler, parler, parler, fumer et se montrer les éléments les plus infimes, indispensables pour constituer ce tout, ce bel assemblage qui non seulement roule et avance, mais aussi donne la sensation d’une conduite parfaite.
C’est ainsi, ou quasiment, que les choses vont se passer, et maman, Nomi et moi, et nos tantes et cousines, nous nous tiendrons un peu en retrait, montrant les hommes du doigt, et, dans les limites de ce qui est permis, nous nous amuserons de la constance, du sérieux avec lesquels ils se consacrent à la technique, dans de tels instants, nous ne sommes vraiment rien que des oies stupides qui cancanent sans relâche pour détourner notre esprit de ce qui nous fait peur à toutes?: voir cette rêverie unanime dégénérer en querelle soudaine parce que l’un des hommes aura affirmé que malgré tout le socialisme a aussi ses avantages, et les oies stupides que nous sommes savent qu’une phrase suffit pour rendre les cous des hommes sauvages et nus?: Oui, oui, le communisme, une bonne idée, sur le papier…! Et le capitalisme, l’exploitation de l’homme par l’homme…! Nous autres, qui ne sommes bonnes qu’à cancaner, nous savons qu’il n’y a qu’un pas, un tout petit pas, de la technique à la politique, d’un poing à une mâchoire – et quand les hommes basculent dans la politique, c’est comme quand on commence à faire la cuisine et qu’on a sans savoir pourquoi la certitude qu’on va rater le repas, trop de sel, pas assez de paprika, ça a attaché, n’importe quoi, les sujets politiques, c’est du poison, voilà ce que dit Mamika.
Dans la cour de la maison de Mamika, la Chevrolet a l’air venue d’un autre monde, voilà ce que je pense quand maman pose sa main sur nos épaules et que nous attendons la fin du spectacle, Nomi et moi, un petit hibou perché sur un des arbres nous accompagne de son cri discret, nous pouvons porter nos bagages à l’intérieur, dit maman, vous savez bien que ça peut durer un moment, elle empoigne deux sacs de voyage et se dirige vers la maison, mais Nomi et moi, nous restons assises sur nos valises, ôtons nos souliers, les cailloux sont si chauds que nous nous ne pouvons que les effleurer du bout des orteils, une vraie fournaise, dit Nomi, oui!, nous lorgnons en direction de la Chevrolet, nous regardons notre père du coin de l’œil, il s’affaire au volant, on aperçoit ses incisives dont l’éclat brille par instants derrière le pare-brise et ce n’est que plus tard, quand nous nous souvenons de cette scène étrange, que nous savons pourquoi ce jour-là nous sommes restées assises sur nos valises, et pourtant nous ne prenions aucun plaisir à assister à la scène?: Mamika, désemparée, tournant la tête vers notre père, vers nous, son foulard noir qui avait glissé très bas sur son front?; nous nous serions sans doute très vite levées pour ne pas trop longtemps nous laisser perturber par le désarroi de Mamika, mais papa – était-ce bien notre père?? –, en dépit de sa cigarette, de sa moustache impénétrable, de ses dents en or, des rides qui lui barraient le front et striaient ses joues, notre père, d’un seul coup, paraissait plus jeune de plusieurs années, un petit garçon qui parle avec la passion d’un enfant à sa mère de sa toute dernière acquisition et attend de manière urgente des louanges pleines de tendresse, un signe de reconnaissance (et Mamika va le lui donner, ce dont il a besoin avec tant d’urgence, tant de nécessité, même si elle a l’impression d’être complètement hors jeu, elle comprendra pourtant ce qu’il veut obtenir d’elle) – Nomi et moi, nous restons assises là, parce que nous voulons contempler le plus longtemps possible ce garçon, aussi longtemps qu’il nous faudra pour ne plus jamais l’oublier.


Parce que la maison d’oncle Móric et de tante Manci est encerclée par des caisses complètement pourries, des Trabant, des Škoda, des Lada, des Yugo, nous ne pouvons pas l’atteindre et, comme nous sommes en retard, nous devons prendre un chemin de traverse où on est secoués à hue et à dia, nos robes du dimanche qui craquent à chaque mouvement, et papa qui grogne, cette gyík utca débile, la rue des Lézards, manquerait plus qu’on se fasse faucher notre voiture, le soleil qui nous éblouit à travers les vitres, c’est un jour à nous faire fondre les mariés, dit papa, nous rions, Mamika, maman, Nomi et moi, mais papa ne rit pas, il déboutonne sa chemise, coupe le moteur et passe son mouchoir sur son front, puis sur le volant, papa transpire, pas seulement parce qu’il fait chaud mais parce qu’il s’est rendu compte hier soir que les fiancés, Nándor et Valéria, se marient trois mois jour pour jour après la mort de Tito, le 4?août 1980!, et papa n’a pas pu s’empêcher d’arroser comme il convient une telle coïncidence. Pur hasard, dit maman, nous sommes assises à la table de Mamika, Nomi et moi, nous mangeons des crêpes en écoutant ce que Mamika nous raconte, combien de volailles ont été tuées des jours et des jours à l’avance pour préparer la fête et en plus un cochon, un veau, deux agneaux, tous les seaux pour recueillir le sang, les kilos de poivrons farcis de viande hachée, elle dit que la tante Manci a dû oublier sa maudite avarice légendaire, elle a mis à sac sa réserve de provisions pour le mariage de son fils, Mamika ajoute que l’on attend deux cent cinquante convives, il en viendra au moins trois cents, selon maman, et quand les grandes personnes affirment que c’est comme ça, un mariage, ça ruine les parents des fiancés, y a rien à faire, une fête qui se respecte, ça passe par là, quand Mamika explique qu’il y aura au moins quatre plats de viande différents, plats mijotés, rôtis, que l’agneau sera mis sur le gril directement dans la cour, papa se tape le front en s’exclamant?: Seigneur Dieu, pour­quoi n’y ai-je pas pensé plus tôt?? Mon neveu se marie à une date historique, et Nomi, un morceau de crêpe dans la bouche, demande une date historique, c’est quoi?? Alors papa fait un long détour sans remarquer qu’il remplit de schnaps son verre d’eau, enfin, arrête donc, l’interrompt maman au bout d’un moment, c’est par le plus grand des hasards que le mariage a lieu à cette date précise, tu devrais tout de même savoir combien de temps à l’avance on doit prévoir ce genre de festivités. Pur hasard si tu veux, dit papa, mais joli hasard?; en tout cas, pour ma part, je vais féliciter les jeunes mariés d’avoir choisi de se marier en ce jour historique, papa s’envoie d’un geste énergique le schnaps derrière la cravate, il repose son verre sur la table, le remplit aussitôt une fois de plus, nous dévisage, sans doute contrarié par nos airs désemparés – sûr que maman l’énerve, qui affirme qu’il ferait mieux d’éviter ce genre de compliments, et Nomi et moi, nous nous partageons la dernière crêpe, au sucre et à la cannelle, c’est ce qu’il y a de mieux, dit Nomi et elle me regarde d’un air interrogateur, je réponds noix et chocolat, cannelle! dit Nomi et je réponds cas­sonade! promenade! Sans nous être concertées, nous jouons alors à l’un de nos jeux avec les mots, nous nous lançons des mots qui riment ou qui commencent par la même syllabe, prunelle, pimprenelle!, nous jouons parce que nous savons ce qui nous attend, Mamika se joint à nous, peinture! voiture! dit Nomi, mais papa s’est déjà barricadé dans son abri, comme nous disons, Nomi et moi, il fait avancer et reculer sa mâchoire inférieure, montre ses canines en or qui dans de tels moments brillent toujours d’un éclat parfaitement lisse, nous avons quelquefois réussi à détourner papa de ses pensées, bouture! confiture!, mais cette fois ça ne marche pas. Il nous ignore, brandit son verre de schnaps comme s’il tenait une torche flam­boyante, buvons au mariage de Nándor, s’exclame-t-il, vive le 4?août 1980!, et papa descend le schnaps, repose bruyamment le verre sur la table, vous ne voulez pas trinquer, demande-t-il, le mariage de mon neveu n’est pas une bonne raison de boire au moins un petit schnaps avec moi??
Nous nous sommes tues, Nomi et moi, nous nous balan­çons sur nos chaises, nous en sommes au même point, à la recherche d’une bonne raison de nous lever pour ne pas voir papa complètement barricadé en lui-même, ne laissant plus personne l’aborder, il faut que j’aille quelque part, dit Nomi, je t’accompagne, et Nomi et moi, nous nous effleurons du bout des doigts, maman nous demande d’un regard implorant de rester, mais nous ne voulons pas, nous sommes presque dehors quand nous entendons Mamika dire d’une voix tranquille, tu sais quoi, ce soir, je vais prier pour que tu ne te retrouves pas ivre mort pendant la noce de Nándor, et quand ensuite, dans le jardin de Mamika, nous lorgnons vers les cours des maisons voisines à travers les fentes de la palissade, Nomi me demande si j’ai idée du temps que tout ça va durer.
Il n’y en aura pas pour une heure, et la bouteille sera vide, la tête de papa sur la table, toutes ses rodomontades et ses jurons mêlés à l’alcool, papa aura sombré dans le sommeil le plus profond, un sommeil de plomb, béat, sans le moindre rêve, en tout cas, maman croit qu’avec ses excès d’alcool, papa se libère de ses cauchemars, mais quels cau­chemars??, c’est la question que nous avions posée, Nomi et moi, un soir de Saint-Sylvestre où papa avait bu presque jusqu’à en perdre conscience. À cause d’autrefois, a dit maman, de l’histoire. Mais quelle histoire??, maman a hésité comme si nous avions posé une de ces questions embarrassantes que posent les enfants?: Derrière le soleil, il y a quoi?? Pourquoi n’avons-nous pas de rivière dans notre jardin?? Les communistes ont détruit sa vie, a répondu maman avec une intonation que nous ne lui avions encore jamais entendue, mais votre père vous le racontera lui-même un jour, quand vous serez grandes. Grandes, c’est quand?? Un jour, quand le moment sera venu, dans quelques années, quand vous pourrez mieux comprendre tout ça.
Nous descendons de voiture, Nomi et moi, nous nous accrochons aux bras de Mamika, maman prend celui de papa, nos talons claquent sur les pavés, nos robes ne crissent plus, mais bruissent dans l’air chaud, si chaud que je dis à Nomi regarde, le ciel est blanc, mais d’un blanc sale, répond Nomi, nous nous adaptons aux pas lents et réguliers de Mamika, quand nous passons le coin de la rue, papa se retourne, nous regarde de travers et nous dit que le comité d’accueil nous attend, Juli, debout devant la maison d’oncle Móric et de tante Manci, elle nous fait de grands signes, eh oui, dit Mamika en lui répondant de la main, notre Julika veut elle aussi être de la fête. Elle est invitée, demandons-nous toutes les deux, Nomi et moi, à quoi Mamika répond en riant que Julika est toujours invitée quand il y a une fête, ou, en d’autres termes, que si elle n’était pas là pour un mariage, ce serait de mauvais augure, mais elle n’a tout de même pas le droit d’entrer, on ne veut pas d’elle sous la tente, et sans vraiment comprendre ce que Mamika veut dire, nous ne posons pas davantage de questions et Juli, qui nous fait de grands signes, agitant ses deux bras jusqu’à ce que nous ne soyons plus qu’à quelques pas d’elle, panni néni, panni néni!, elle s’adresse à Mamika, on m’a donné un œillet, regardez, un œillet rouge! Mamika lui dit bonjour avec chaleur, passe sa main sur la joue crasseuse et lui dit tu es jolie, ma Julika, grand-mère lui dit précisément tu t’es vraiment fait belle pour la fête!, tandis que Nomi et moi, nous échangeons des regards, Mamika parle vraiment sérieusement, et nous avons aussi à coup sûr mauvaise conscience parce que nous nous sommes, dans une langue que personne d’autre ne comprend, une langue que nous sommes seules à partager, gaussées de l’allure ridicule de Julika, avec sa jupe à bretelles tout de guingois, ses mèches qui viennent d’être coupées, la fleur rouge minable coincée derrière son oreille mais quand, d’un bond, Juli se retrouve plantée devant Nomi et moi, sans respecter les bonnes manières, quand elle fixe nos visages pleins d’effroi et nous lance en pleine figure je suis la fiancée cachée d’un air qui me rappelle, par son ton solennel et son sérieux les images de saints que Mamika collectionne dans sa crédence, quand Julika ôte l’œillet de son oreille et susurre vous voyez, c’est le petit témoin fatigué de mon mariage et il nous faut tout de suite manger un morceau tous les deux, à ce moment-là, je ne trouve plus Julika ridicule du tout, mais incroyablement drôle et inquiétante. Vous nous apportez vite à manger, hein??, un peu de tout! nous crie-t-elle pendant que nous nous éloignons et refermons derrière nous la porte de la maison d’oncle Móric et de tante Manci.
Nándor et Valéria, une fête qui mérite bien son nom dans une chaleur scintillante, une fête qui a en réalité démarré dès le matin, dans le séjour et la chambre à coucher de Mamika, quand nous sortons nos robes neuves, nos robes de fête, de leur emballage en papier de soie et que nous les étalons sur le lit de grand-mère?; Nomi, maman et moi, nous avons passé des heures et des heures à nous pavaner devant des glaces, à écouter tout un après-midi les conseils de charmantes personnes, nous voulions savoir si nous étions dans le ton, et nous nous sommes laissé convaincre qu’on juge d’un vêtement en le regardant sous tous les angles, nous nous sommes acheté des robes qui nous permettront, au mariage de notre cousin, d’être autant à notre avantage de dos que de face, et pour Mamika maman a choisi une belle robe noire avec un motif très sobre, Mamika, qui depuis la mort de Papuci, son mari, n’a porté que du noir, du bleu foncé, mais jamais un tissu à motifs. Vous pensez que je peux mettre ça?? demande-t-elle en caressant doucement l’étoffe, maman aide Mamika à ôter sa robe de tous les jours, faut pas toujours dépenser autant d’argent pour moi, dit Mamika alors que maman, qui a déjà remonté la fermeture Éclair de la robe et lissé son col, lui glisse l’air de rien un sac entre les mains. Je vous trouve splendide, dit Nomi, et le motif, il est vraiment tout petit.
Nándor et Valéria, souvenir d’une tente écrasée de chaleur, dressée dans la cour de tante Manci et d’oncle Móric, que nous avons, la veille de la noce, nous autres les enfants, décorée de guirlandes en papier crépon et d’œillets, Nomi et moi assises à la table, un peu empotées, embarrassées parmi les rouleaux de papier crépon, il faut que notre très sérieuse petite-cousine nous montre comment faire, rien de plus simple! Lujza, dont les doigts courtauds (dans notre allemand suisse, nous parlons de schwitzende Wurstfinger, de doigts boudinés dégoulinants de sueur) empilent les rouleaux de papier les uns sur les autres à une allure telle qu’on croirait que nous devons décorer non seulement la tente mais la cour intérieure et la maison tout entière, bizarre que vous n’arriviez pas à le faire en série, dit Lujza sans nous regarder, je croyais, je ne blague pas, que vous autres, à l’Ouest, vous saviez tout faire, et bien entendu nous continuons Nomi et moi à nous moquer d’elle en alle­mand, de ses lunettes aux verres en cul de bouteille, de la naïveté avec laquelle elle se réjouit de porter avec les autres demoiselles d’honneur la traîne de la mariée et je crie très fort nous n’avons plus de papier crépon, Nomi et moi, nous nous regardons en clignant de l’œil, nous donnons des coups de genou, eh bien, vous ne pourrez pas décorer la tente, dit Lujza en dépliant le papier plié et replié en accordéon, elle nous montre la guirlande rouge, verte et blanche en rejetant la tête en arrière, Lujza s’envole vers le haut de l’échelle, fixe en gestes rapides et prestes la guirlande à la tente, ça va être une fête éblouissante, je vous le dis, un mariage dont on par­lera longtemps, elle montre la tente dont la décoration est presque terminée, les guirlandes de papier de toutes les cou­leurs qui sillonnent l’air, les œillets rouges assemblés pour former un cœur, qui, agrémenté de quelques images de saints soigneusement choisies, est fixé à l’endroit où demain seront assis les fiancés?; j’ai presque honte pour Lujza, si fière de ces quelques décorations qui mêlent papier et fleurs naturelles, si excitée, elle ne connaît pas la véritable excitation, voilà tout, les jeans à la mode et bien coupés des garçons, les grands huit vertigineux, je la plains de n’avoir sans doute pas vu une seule vraie vitrine de sa vie.
Moi, sans cesse à l’affût de nouveaux détails démasquant la naïveté de Lujza, je m’assieds un peu à l’écart avec Nomi, alors que l’oncle Móric installe les guirlandes lumineuses, aidé par quelques hommes, nous les regardons accrocher, décrocher, parce que Lujza sait de nouveau de quoi il retourne, mais quand nous voyons la tente complètement décorée, éclairée, les longues tables couvertes de nappes blanches, les innombrables verres et assiettes, les serviettes pliées en éventail, nous sommes tout de même muettes de stupéfaction, cela ne fait pas du tout primitif, c’est bien un décor de fête. Et nous, à quoi ressemblons-nous donc, debout devant la tente, accueillies par le maître de cérémonie, la robe vert pré de maman, qui lui descend sur les chevilles, Nomi et sa pas­sion des années?50, en robe de tulle rose, papa, toujours très élégant et sérieux quand il est en costume, en tout cas c’est mon point de vue, costume gris clair, chemise blanche, une cravate aux reflets tricolores?; pour ma part, je porte une jupe droite moulante, qui s’arrête aux genoux, un chemisier bleu clair, épaules dégagées (si je ne savais pas que c’est vous, je ne vous aurais pas reconnues, avait dit Mamika quand nous nous étions changées), quand donc nous nous trouvons devant la tente, le maître de cérémonie marmonne une allusion au grand voyage que nous avons entrepris pour venir à ce mariage, les convives de la noce en oublient tous de manger, les cuillères à soupe restent en l’air, les mâchoires s’arrêtent de mastiquer le pain et pendant un long moment j’ai l’impression qu’il va nous falloir repartir à reculons pour que les choses puissent reprendre leur cours normal, sans nous – mais dès la minute suivante, on nous invite en riant à nous attabler, tante Manci et oncle Móric nous embrassent avec bruit, les jeunes mariés nous serrent dans leurs bras, nous prennent les mains, nous assurent de leur joie de nous voir ici, nous qui venons de si loin! “Exprès pour nous, pour ce jour qui est le nôtre!”
La soupe fumante est déjà devant nous, bouillon de poule aux étonnants yeux de graisse, pattes, cœurs, foies, et celui qui aura la cervelle aura l’intelligence d’Einstein! se lance-t-on de table en table?; soupe aux haricots beurre avec du vinaigre et de la crème aigre, soupe aux pois cassés et au pigeon, que tous trouvent excellente, tante Manci, qui ne livre pas le secret de sa petite soupe, mais je peux au moins vous dire que je n’y mets que de la chair de pigeonneau bien tendre!, et bien sûr la soupe de poisson, des têtes de carpes entières, un chaudron qui mijote à petit feu dans la cuisine extérieure dont on ne se sert qu’en été.
Ensuite, plats de viande légers?: poulet croustillant et frites, fines escalopes de porc panées et pommes persillées, les musiciens chantent, tout le monde les accompagne, et on se reverra, on se reverra, bientôt, très bientôt, dans un autre pays… Du veau aux champignons frais, de la crème aigre et des boulettes de semoule, arrêtez, s’exclame quelqu’un, on ne va pas réussir à atteindre l’église, et il va falloir décommander le mariage! Ce qui n’empêche pas que soit encore servi du fasírt, parce que tante Manci a un art irrésistible d’accommoder la viande hachée – et nous mangeons déjà tant au déjeuner que Nomi jure qu’elle ne pourra plus rien avaler de la journée, attends donc, répond Mamika en riant, la fête commence à peine!
En tout début d’après-midi, la noce se rend à l’église en titubant (tous les invités continuent à rêver de la soupe au pigeon ou de la succulente viande hachée ou se demandent tout ce qu’il y aura à manger ensuite, après la cérémonie), un gros animal paresseux s’affale dans l’église, quelques oncles que leurs épouses empêchent de s’endormir, prions, dit le prêtre au moment où il est si agréable d’être assis, sa voix lance un “amen!” tonitruant au beau milieu du laborieux processus de la digestion et enfin, enfin, c’est le moment suprême, l’échange des anneaux, la cérémonie proprement dite?: les jeunes mariés ne sont-ils pas merveilleux, presque diaphanes tant ils sont heureux, demande maman, tout émue, au moment de l’échange des consentements, la moitié de la noce fond en larmes, comme sur commande (Mamika me susurre à l’oreille, ça en fait de l’eau! Ils vont tous pouvoir picoler d’autant mieux!), et quand tout le monde a félicité les jeunes mariés, les embrassant avec bruit, le gros animal paresseux se métamorphose?: les deux violonistes et les deux chanteurs, le cymbaliste, le contrebassiste jouent sur des rythmes de croches qui font se balancer les bedaines les plus imposantes, les dents rient, elles prennent part à ce bonheur, l’oncle Móric, le père du jeune marié précède le cortège, il se dandine d’un pied sur l’autre, plaisante, ponctue ses blagues d’un mouvement d’épaules et enflamme la compagnie?: Allez, bougez-vous, ça fera de la place dans vos estomacs!, je me souviens des taches s’élargissant sous les bras des hommes, des fronts luisants, des mèches de cheveux collées sur les nuques, danser, par une telle chaleur!, des femmes imposantes, aux vastes poitrines, qui passent leur temps à se tapoter d’un mouchoir le cou et le décolleté, et surtout je me souviens que Nomi et moi, nous ne passons pas inaperçues dans nos atours, mais pas comme nous l’avions imaginé, je me souviens alors de l’expression “tache de honte” (tache de honte et robe de fête, d’un seul coup, ces deux expressions sont indissociablement liées). Une voix a-t-elle vraiment demandé comment voulez-vous qu’on sache encore qui est la mariée?? N’écoutez pas ce qu’ils racontent, dit Mamika, vous êtes très belles, c’est tout! Alors, nous n’écoutons pas – j’aimerais vraiment savoir pour­­quoi ces Suisses habillent leurs enfants comme s’ils étaient tout sauf des enfants! – et nous regagnons la tente qui abrite la noce, avec les trois cents invités riant, chantant, dansant, criant, tapant des mains, c’est là que va commencer le repas de noces à proprement parler, d’abord le plus léger pogácsa de tous les temps, une pâte levée salée, du saindoux ou du fromage blanc, accompagnée de schnaps, l’alcool de poire de l’oncle Móric et l’alcool d’abricot de M. Lajos, le plus célèbre bouilleur de cru de la région?; pour les enfants, c’est de la limonade?: Traubisoda, Apa Cola, Yupi et tonic, pour les teenagers du vin rouge coupé d’eau et, en guise d’entrée, le jeune marié demande une petite excursion, une petite pro­menade qui l’emmène en Amérique, et par chance cette Amérique, aujourd’hui, elle est à deux pas, quelques hommes se dirigent vers la Chevrolet, Nomi, maman et moi, cette fois, nous n’avons pas besoin d’y être, ça va mal finir, dit maman.
Au bout d’un moment, nous en sommes au point de ne plus savoir si ce que nous sommes justement en train de manger, nous n’en avons pas déjà eu il y a deux ou trois heures, on apporte toujours et encore des plats et des plats, tout recommence sans cesse, et Nomi et moi sommes stupéfaites de voir quelle quantité de nourriture notre délicate Mamika est capable d’ingurgiter, alors que maman a depuis longtemps renoncé à se refaire les lèvres et que la tante Manci se métamorphose en une grosse poule quand elle raconte comment il y a quelques jours sa meilleure pondeuse l’a menée en bateau?: elle s’est mise à pondre dans des endroits impossibles, cotcotcotcodet, tous rient aux larmes, parce que tante Manci, non seulement elle comprend la langue des poules, elle la parle aussi, tante Manci, qui a caqueté jusqu’à ce que sa poule la conduise vers les œufs?; le maître de cérémonie ne se lasse pas d’inventer un toast pour chaque plat, une soupe au goulasch qui nous ravigote, corps et âme!, une soupe au goulasch avec des pâtes maison servie en entrée et une deuxième fois après minuit, quand on ressert des soupes, en plus de la soupe au goulasch, un bouillon arrosé de tokay, de la viande de veau maigre, des champignons et des oignons doux, et aussi une petite soupe avec un œuf battu et beaucoup de persil pour tous ceux qui ont déjà la tête dans le sac, façon de parler de tous ceux qui sont déjà beurrés, torchés, complètement pompettes, arrêtez de bâiller à vous en faire sortir la tête par la bouche, la nuit ne fait que commencer, s’écrie le maître de cérémonie en levant le bras, il donne le signal pour qu’on apporte les soupières fumantes, mais les femmes prestes et courtes sur pattes, aux foulards et aux tabliers rouges, s’y mettent à deux pour appor­ter des plats, avant les soupes, une petite surprise!, du cochon de lait bien tendre, des foies d’oie frais cuits dans du saindoux, des courgettes farcies, des tomates farcies de filets de poisson, de la truite farcie au foie d’oie, des œufs pochés aux oignons et aux champignons, des crêpes épaisses au ragoût de veau et à la crème aigre, puis les musiciens jouent un vivat pour accompagner cette surprise, un vivat pour Nándor et Valéria!, que le bonheur répande ses mélodies pour vous et pour nous tous! s’écrie le maître de cérémonie, Nomi, que ses formules ampoulées énervent à chaque fois qu’il parle – Nomi et moi, au beau milieu des Ah! et des Oh! qui accompagnent le plat surprise, nous nous faufilons hors de la tente sans nous occu­per des hommes adossés au mur de la maison qui nous poursuivent de leurs commentaires, yeux vagues, nous nous précipitons vers la cuisine d’été de tante Manci et changeons vite de vêtements, sans commenter d’un mot le soulagement que nous éprouvons en retrouvant nos habits de tous les jours, un pantalon d’été et un t-shirt. Hé, Ildi, regarde, c’est Gyula, là devant, me lance Nomi au moment où nous refermons derrière nous la porte de la cui­sine, Gyula, un de nos cousins, le plus beau de tous, des yeux farouches, comme on dit, si Gyula n’était pas notre cousin, alors, pour sûr, nous serions amoureuses de lui nous aussi, mais où est-il donc passé, je demande, nous traversons la cour intérieure obscure, longeons la porcherie, les grognements qui s’élèvent çà et là se mêlent à la musique, il fait encore chaud, dit Nomi, oh oui!, nous nous éclaboussons mutuellement à l’eau du puits, je voudrais savoir où est passé ce Gyula, je dis, et nous nous dirigeons vers le poulailler, vaste enclos vide en ce moment, attention aux crottes de poules, s’écrie Nomi, sinon tu vas te retrouver par terre, nous avançons à petits pas prudents sur les pavés glissants, nous ouvrons la porte de la clôture à l’endroit le plus sombre, nous retrouvant au beau milieu d’un petit débarras, des pneus, des débris de meubles, des vieux joujoux, il y a même un pot d’échappement rouillé, c’est un endroit que nous connaissons bien de jour, psst! je chuchote, le voilà, et Nomi et moi, nous nous faisons toutes petites derrière une commode bancale, retenant notre souffle, parce que nous savons que ce que nous voyons là n’est pas destiné à nos yeux.
Le derrière de Gyula ressemble à la pleine lune, murmure Nomi au bout d’un moment, mais à la différence de la lune le derrière de Gyula bouge d’avant en arrière, en un mouvement plutôt rapide, son pantalon tombé sur ses pieds a l’air ridicule, c’est Nomi et moi, seules spectatrices de la scène, qui le pensons, et nous ferions mieux de regarder ailleurs!, mais puisque nous sommes là, je dis, par chance, il fait plutôt sombre et on ne voit pas grand-chose, on voit seulement Gyula faire avancer et reculer sa pleine lune, et ses mains qui tiennent des jambes serrées autour de ses hanches, la vraie lune, celle qui est au-dessus de nous, n’est pas pleine, c’est une faucille. Je demande à Nomi c’est qui, tu le sais??, et elle répond Térez, j’en suis presque sûre, ils ont passé toute la soirée à se regarder d’un air bizarre. Quoi, Térez??, mais elle est mariée! Absolument, Térez est mariée et Gyula est fiancé, et de temps en temps nous entendons, Nomi et moi, le caquètement solitaire d’une poule, les poules rêvent sans doute elles aussi, dit Nomi, mais elles ne rêvent sûrement que de grains de maïs, pour rêver d’autres choses, elles sont bien trop stupides. Nous ne pouvons nous empêcher de nous chuchoter des bêtises, pour détourner notre attention de ce que nous sommes en train de voir, les chaussures à talons qui enserrent bien fort les cuisses de Gyula, les sons étranges qu’ils échangent, comme s’ils accompagnaient un effort, et Nomi se blottit contre moi, me glisse à l’oreille en riant viens, on va réveiller les poules, Ildi!, j’ai envie qu’il se passe quelque chose.

Et après, après, la bâche qui referme l’arrière de la tente se détache, exactement à l’endroit où étaient assis les mariés, au point qu’on ne voit plus le cœur en œillets ni les petites images de saints, mais l’intérieur sombre de la cour. Malheur! crient les uns, un jour comme aujourd’hui, ça ne peut rien annoncer de bon! Allons donc, arrêtez vos bêtises! De l’air! Confiance! Liberté! s’écrient les autres, tante Manci en tête, elle applaudit, et voilà, la fête commence vraiment! On sert maintenant des poivrons farcis, des poivrons à la viande de veau, du ragoût de bœuf, d’agneau, de porc – et je me souviens parfaitement des quelques éclaboussures de soupe au début de la soirée, des miettes de pain qu’on balayait de la table, des verres brisés, renversés par inadvertance ou parce qu’on a dû, les yeux pleins de rêve, louer à nouveau avec de grands moulinets de bras la beauté du jeune couple, des cigarettes, que l’on n’écrase pas encore du bout du pied?; mais que le porcelet en gelée soit gluant, c’est logique, et aussi qu’il dégouline d’une fourchette tenue d’une main un peu incertaine, et ce foie, n’est-il pas merveilleux, ce que confirme la trace imposante qu’il laisse sur la nappe?? Je me souviens parfaitement que la nappe est déjà toute bariolée de taches, que les mâchoires des hommes pendent, cherchant la bière alors qu’ils ont devant eux une chope à moitié pleine, au moment où papa s’appuie à la table – les musiciens viennent de jouer les dernières mesures de J’ai quitté ma belle patrie, Nomi me pince le bras parce qu’à ce moment précis, Gyula se faufile et rentre sous la tente, quelques minutes plus tard, c’est Térez, tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit?? Papa, qui, avant cette chanson, avait expliqué à notre grand-oncle Pista l’état du monde sur une carte imaginaire mais bien visible pour ceux qui ne sont pas des taupes, et notre grand-oncle Pista, vu l’état dans lequel il se trouve en ce moment, il ne peut qu’acquiescer du chef – je vois donc papa prendre appui sur la table, se lever lentement, lâcher le plateau de la table, vaciller, puis, quand il a retrouvé son équilibre, rajuster son nœud de cravate, sa veste gris clair, il récupère une cuiller, qu’est-ce qui va se passer, murmure maman, parce qu’elle le sait aussi bien que Nomi et moi, ce qui va se passer, papa tape avec la cuiller contre deux verres, il réclame le silence, il veut parler, il veut dire quelque chose sans grandes phrases, le silence se fait sous la tente, et il y a moi, Ildi, qui regarde tout autour, voyant des tête penchées, des yeux vitreux, des chignons haut perchés qui s’affaissent, des paupières dont le fard a coulé, je murmure?: Nomi, on file de nouveau – mais c’est trop tard.
Papa qui passe vraiment à l’acte, qui lève son verre à la santé des jeunes mariés, Nándor et Valéria!, en l’honneur du 4?août 1980, et en l’honneur du moment Tito a passé l’arme à gauche, il y a trois mois jour pour jour! Et je lui sou­haite, et vous aussi, je l’espère, de rôtir dans un purgatoire puissance cent!
Nándor et Valéria qui sourient, courtois et consternés, un des convives lance?: pas un purgatoire puissance cent, un pur­gatoire couleur sang, levant son verre en direction de papa, il se met debout, mais à part lui, tous restent assis, une grosse femme crie bande de fous, sortez donc si vous voulez parler politique!, et elle indique d’un geste énergique la sor­tie de la tente, quelqu’un applaudit, musique, musique! Miklós a raison, certes, lance quelqu’un, mais les violoneux et chanteurs sont déjà en pleine action, frottant les cordes, chan­tant, Belles, qu’elles sont belles, les fillettes aux yeux bleus… Écoutez-moi, ajoute un autre, les mains en porte-voix devant sa bouche, ce n’était qu’une mauvaise farce, l’histoire de la toile de tente, écoutez-moi, c’est les deux gamins là-bas! – mais cela n’intéresse plus personne.
Tu veux tous nous envoyer dans la tombe, dit l’oncle Móric, qui est venu se camper à côté de papa dès que les musi­ciens se sont mis à jouer, il est si près qu’il le toucherait presque de son nez couperosé, tu veux nous envoyer la guerre, siffle l’oncle Móric, hein, réponds, ou bien est-ce que ça t’est seulement sorti de la bouche, comme ça?? Maman, toujours belle dans sa robe vert pré, semble désemparée, et personne ne l’écoute quand elle dit vous ne pourriez pas remettre cette discussion à un autre jour?? Papa et oncle Móric se crachent les mots à la figure, tu veux nous envoyer la guerre, n’arrête pas de répéter l’oncle Móric, papa crie arrête donc, voyons, arrête enfin, il souffle des volutes de fumée moqueuses vers le haut de la tente, t’as perdu ton humour, il s’est caché au fond de ton caleçon des dimanches?? Les guirlandes sont devenues des petites bouées colorées qui se balancent sur une mer de fumée et de jurons. Tito ne te plaisait pas, mais je m’en fiche complètement, hurle oncle Móric, et c’est la première fois que nous l’entendons dire des gros mots, je ne suis pas le seul à dire que maintenant le pays a perdu son gouvernail, et sa main tendue a l’air d’un être vivant. Qu’as-tu fait de ton sens du réel, demande papa qui doit s’y reprendre à plusieurs fois pour l’expression “sens du réel”, tu ne crois tout de même pas sérieusement qu’un Tito mort peut déclencher une guerre??

Un attroupement s’est formé autour de papa et d’oncle Móric, impossible de savoir qui a crié quoi, qui s’est querellé avec qui, et même Juli s’est soudain retrouvée à côté de grand-mère en criant il neige, il neige, la neige est arrivée!, sa bouche barbouillée de crème fouettée, Mamika, dont Nomi et moi attendions qu’elle mette fin à la querelle, ce sont là deux frères qui se disputent, voilà ce qu’elle a dit, rien de plus, et les musi­ciens ont continué à jouer, alors que plus personne ne les écoutait ou ne dansait, il y avait tant de bruit sous la tente que les restes sur les assiettes se sont réchauffés, et Tito a sorti sa tête des flammes du purgatoire, il a tiré la langue, jusqu’à cette tente qui abrite des noces, je suis encore si célèbre que ça!, et le bout de son nez brillait d’une joie mauvaise.
Le plus difficile, ce serait de raconter qu’oncle Móric et papa ne se sont tout de même pas battus, il n’y a presque aucune insulte qu’ils ne se soient lancée à la figure, mais au bout d’un moment ils se sont avancés joyeusement l’un vers l’autre d’un pas dansant, les violonistes faisaient virevolter leurs archets, le contrebassiste pinçait énergiquement ses cordes, et tous excitaient oncle Móric et papa de leurs cris enflammés, comme si rien ne s’était passé, et nous étions alors, Nomi et moi, les seules vraiment surprises.

Née en 1968 en Serbie, elle vit actuellement en Suisse. Elle est l’auteur d’un premier roman, Im Schaufenster im Frühling, publié en 2004. En 2010 elle a reçu le Buch Price de Francfort (le Prix allemand du livre) pour Pigeon, vole.

Bibliographie