Publication : 13/04/2006
Nombre de pages : 210
ISBN : 2-86424-578-7
Prix : 11 €

Quo Vadis, Baby ?

Grazia VERASANI

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Titre original : Quo Vadis, Baby ?
Langue originale : Italien
Traduit par : Serge Quadruppani

Giorgia, « détective privée en surcharge pondérale », adepte des bars et des musiques des années 80, vient de recevoir un paquet de vieilles lettres de sa sœur, suicidée quelques années auparavant. Avec l’aide de Tim, son jeune assistant fumeur de joints, et de l’informaticien Spasimo, confident qui aurait
tant de choses à confier, elle va mener l’enquête jusque dans son propre passé, remontant à la mort de sa mère pour éclairer celle de sa cadette brillante et adorée, jusqu’à soupçonner son père, jusqu’aux secrets d’un homme qu’elle vient de rencontrer et qu’elle commence à aimer… En contrepoint à sa quête s’entremêlent ses enquêtes sur les misères d’autrui, entre épouses trompées et tueur amoureux qui la poursuit…

Dans une Bologne aux splendeurs délavées et bluesy, les grands thèmes classiques du roman noir sont revisités par l’humour désespéré et l’énergie vitale de Grazia Verasani, musicienne rock et écrivain reconnue.

Ce roman a été adapté au cinéma avec un grand succès par Gabriele Salvatores.

  • « Giorgia, narratrice de ce loufoque et foudroyant petit roman noir, a de la ressource. Elle s'oublie en brûlant sa vie par les deux bouts [...], fait le détective privé. G. Verasani, rockeuse et écrivaine, fait une entrée fracassante dans le monde du polar. [...] Elle a l'écriture chantante, du bel canto revisité blues. »
    Martine Laval
    TELERAMA

RADIO PFM – Émission Noir c Noir, Guy Lesniewski

 

Assise sur le tabouret d’un bar via Goito, je tiens entre mes mains le quatrième gin lemon de la soirée; la barmaid, une trentenaire aux traits marqués avec un petit casque de cheveux rouge incendie, est en train de servir un homme en tricot de corps aux biceps gonflés d’haltérophile. J’ai la vue embuée par l’alcool et je n’arrive pas à faire un panoramique complet du bistrot ni de ceux qui s’y trouvent; je vois d’une manière très floue des reproductions de tableaux impressionnistes accrochées aux murs et un homme au front bas et aux orbites enfoncées qui esquisse un sourire dans ma direction. Je hausse les épaules et tourne le dos au ralenti; la barmaid me demande d’une voix neutre si tout va bien. Mon cœur bat vite, le sang m’afflue au visage, je m’agrippe au comptoir de bois. Et elle, sans émotion:

– Peut-être que vous avez trop bu.

Je ne sais pas comment je réussis à sortir du bar. Je m’appuie à la portière de la vieille Citroën et m’allume une Camel.

Dans une poche de la veste coupe-vent, il y a encore le billet d’Aldo: « Chère Giorgia, en faisant mon énième déménagement, j’ai trouvé dans une malle les lettres qu’Ada m’envoyait de Rome…

Je respire l’air froid de l’hiver et rejette la fumée. Je ne sais pas si je suis en état de conduire, peut-être qu’il vaudrait mieux marcher jusqu’à la prochaine station de taxi.

Je reste immobile.

Il est une heure du matin, mais je suis trop bourrée pour m’apercevoir du temps qui passe; j’ai envie de rire quand je pense à tous ces gens morts après avoir pris une biture colossale ou un mélange d’alcool et de médicaments. Jimi Hendrix, John Belushi…

Je bloque un type.

– T’as déjà vu La Fièvre dans le sang?

Il me regarde en plissant le front, les mains enfoncées dans son bomber orange.

– Allez, j’insiste, ce film avec Natalie Wood et Warren Beatty.

Le type secoue sa tête rasée et entre dans le bar d’un pas décidé.

Je le suis et le tire par la manche:

– Elle, elle lui demande: « Tu es heureux? Et lui, Warren, il répond: « Je me pose jamais cette question.

Le type me repousse brutalement et je tombe par terre en ricanant, la tête entre les mains. Un videur gentil m’aide à me relever.

Plus tard, au volant, alors que les lumières artificielles de la nuit m’explosent les yeux et que je peine à m’orienter,
je suis assez lucide pour sentir le poids de ce billet dans la poche gauche. Je sais qu’à l’instant où je mettrai le pied chez moi, si j’ai la chance d’y arriver, la première chose que je verrai sur la table basse vitrée du salon ce sera une boîte à chaussures pleine de lettres écrites par une personne qui, voilà seize ans, était encore en vie.

J’actionne l’essuie-glace bien qu’il ne pleuve pas et je suis flinguée par quelque chose que j’ai repoussé au fin fond de moi. Dans ce puits noir qu’on appelle refoulement et qui, à moi, n’en déplaise au psy, ne m’est jamais paru un choix erroné. Non, moi je veux pas tomber dans ce putain de piège, remonter aux dégâts d’origine, moi, je m’en moque, et pas plus comprendre pourquoi Ada s’est défilée, pourquoi j’ai eu cette famille et pas une autre.

Moi, je suis quelqu’un qui regarde en avant, vers le futur. J’enquête sur les autres, pas sur moi-même. Et ma boîte noire, je n’ai aucune envie de la trouver.

Au premier feu, j’ouvre la portière et je prends l’air. Je redémarre. La somnolence est forte, la bouche amère,
la poitrine se soulève par à-coups. Je plisse les yeux dans
le rétroviseur, enclenche la marche arrière et fais demi-
tour.

Je suis une enquêtrice en surcharge pondérale, je n’ai pas l’agilité qu’on attend de quelqu’un qui fait mon travail, mais l’alcool a d’étranges pouvoirs. Je farfouille dans un buisson de lauriers-cerises et m’ouvre un passage à grandes brassées.

Je me retrouve devant la tombe d’Ada, près de celle de grand-mère Lina. Dans un petit vase de métal, il y a des œillets de plastique: mon père aussi, ça fait un moment qu’il n’est pas passé.

Maman est d’un autre côté, dans une urne d’argent, mais ma sœur a été enterrée en robe-fourreau noir et bas fumés. Elle me sourit dans l’ovale de la photo, identique à ma mère à son âge, un peu plus de vingt ans. Mémé Lina, elle, avec son nez aquilin, ses lèvres minces et pâles et son air renfrogné, semble dire: « On est pas si mal, ici.

Je chancelle le long du chemin de gravier. Sur une tombe avec un angelot de ciment sont écrits le nom d’un enfant et une seule date: 24 février 1999, signe qu’il est né et mort le même jour. Je repense à l’enterrement de maman: Ada et moi habillées pareil, son corps mince secoué par les sanglots et le mien, lourdaud et glacé. J’étais sortie du cimetière en la regardant s’essuyer les larmes du poignet de sa veste verte.

J’avais inspiré fort.

– On joue à un jeu.

– Lequel? m’avait-elle demandé en me fixant avec des yeux rouges et durs.

Et moi:

– On serait heureuses et tout irait bien.

 

1

Deux jours auparavant

Il fait un froid de gueux mais j’ai coupé le moteur pour économiser l’essence, comme ça le froid je me le garde et le laisse attaquer les parties découvertes: visage, poignets, chevilles. Je me regarde dans le rétroviseur: j’ai l’œil droit rougi, avant de rentrer à l’agence, il faut que je m’arrête dans une pharmacie pour acheter du collyre. L’autoradio diffuse Première gymnopédie de Satie devant cet hôtel de banlieue sur fond de campagne terne. Cette année, l’automne est passé vite et a laissé place à des couleurs faiblardes, épuisées, fermées sur elles-mêmes comme des adolescents complexés. J’imagine ce qu’ils se sont dit, ces deux-là, avant de s’enfermer ici: « Sortons du monde, toi et moi, pendant deux heures.

A la fenêtre, il courbe le dos et regarde dehors, aspirant la fumée de sa cigarette; il a des cheveux et des yeux sombres et porte une chemise bleu clair aux manches roulées. Derrière, sur le lit, on l’entrevoit elle, les mains croisées sur les genoux, en soutien-gorge blanc; dans le zoom, je vois un réseau de rides autour de ses yeux clairs et un pli inquiet sur ses lèvres crevassées. J’appuie.

Ils descendent l’escalier, paient la chambre et sortent de l’hôtel. Je suis la Mercedes jusqu’au restaurant La Luciole. Ils entrent. Le jeune serveur les accueille d’un sourire: il les a reconnus. Lui, il l’aide, elle, à retirer son vison puis ils s’assoient à une table d’angle devant la vitrine. Tandis qu’ils feuillettent la carte, un vendeur de fleurs passe entre les tables. (J’entends des bruits de bulldozer; on est en train de creuser les fondations d’une nouvelle maison dans le coin.) J’appuie sur le bouton tandis qu’il lui retire la cigarette de la bouche en disant quelque chose du genre: « Ça te fait mal. Ils se regardent, se sourient. D’ici peu, elle appellera un taxi et retournera dans son immeuble cossu et lui ira au bureau en Mercedes pour conclure un contrat important. J’appuie. Ils sortent du restaurant et se disent au revoir avec des gestes décidément intimes. J’appuie. J’appuie. Fin du rouleau. Satie aussi finit.

L’inscription « Agence d’investigations Cantini au-dessus de la sonnette se décolore. J’entre dans le deux pièces et ouvre la porte du bureau de mon père, qui, aujourd’hui encore, n’est pas là.

Je m’assieds sur le siège pivotant et répands les notes de ma dernière enquête sur le bureau de noyer. Le reste de la pièce est composé d’un meuble-classeur avec une dizaine de tiroirs, d’un fauteuil de cuir, d’une bibliothèque à vitres coulissantes et, dans un angle, d’un divan couvert d’un tissu à fleurs.

J’ouvre un tiroir et trouve l’inévitable bouteille d’anis. L’adjudant-chef Fulvio Cantini n’est plus un buveur clandestin. Il y a quelques années, il était plus lucide, plus fort, mais maintenant la charge de l’agence pèse presque tout entière sur mes épaules.

L’agence enquête pour le compte de citoyens privés; nous nous occupons de violences familiales, de personnes disparues, de harcèlements mais surtout d’infidélités conjugales. Sur le bureau trône un ordinateur que mon père n’a jamais appris à utiliser; c’est un homme à l’ancienne et quand il s’agit d’acheter des microcaméras ou des équipements électroniques pour les filatures, il radine. Il défend l’enquête sur le terrain, l’intuition du véritable enquêteur et lit trop de polars américains.

L’autre pièce a été louée il y a trois ans à Lucio Spasimo, génie de l’informatique, spécialisé en technologies hardware et software. Une fois, il m’a expliqué en quoi consistait son travail: protection contre les virus des données de tout type et prévention antipiratage. Pour moi, du chinois.

Spasimo a mon âge, c’est-à-dire qu’il approche la quarantaine. Il est robuste, myope et maniaque. Je frappe à la porte de son bureau. Je n’ai pas acheté de collyre: mon œil droit me brûle et j’ai envie de le frotter.

– ‘lut, fait Spasimo sans détacher ses yeux de l’écran du PC.

Je me laisse tomber sur un sofa dur et très inconfortable. A ma droite: un lampadaire et un chiffonnier de métal. Aux murs: photos d’alpinistes, lacs de montagnes et un vieux calendriers de naïfs.

– La dame est coincée, je dis.

– Qui, la femme de l’ingénieur Comolli?

En hochant la tête, je lève les bras et croise les mains derrière ma tête.

– Elle retrouve son amant à l’hôtel Olimpyc un jour sur deux.

– Quand est-ce que tu penses conclure?

– Bientôt, je réponds et j’ajoute la question rituelle: et toi?

Il commence à parler de choses que je ne comprends pas et n’ai aucune envie de comprendre. Quand il finit, j’ai les yeux mi-clos et la tête qui dodeline contre le rembourrage de ciment armé du divan.

– Tim? je demande.

– Il s’est pas encore montré.

Timoteo, dit Tim, est le gamin enthousiaste qui joue à être mon associé avec sa vidéo-caméra digitale; il travaille à temps partiel pour l’agence et m’accompagne souvent dans les planques.

Spasimo montre mon pantalon vert olive.

– C’est nouveau? me demande-t-il, comme s’il ne savait pas que je porte toujours le même pantalon et que j’en ai un seul de rechange, du même genre mais noir et avec plus de poches.

Je m’allume une Camel.

– Bon, j’y vais, je dis en soufflant la fumée vers le plafond.

Lucio, qui déteste les cigarettes, hoche la tête avec un sourire sardonique et se replonge dans l’écran du PC.

Le dossier Giordano Lattice m’attend sur le bureau. Une autre affaire vite résolue.

Lattice ne s’est pas présenté à l’agence comme tout le monde; il s’est cassé une jambe sur une piste de Dobbiaco et m’a donné rendez-vous chez lui il y a deux semaines.

En haut de quatre volées d’escalier, je me suis retrouvée dans l’appartement dénudé d’un déménagement à moitié fait: une plante pendant au plafond, des assiettes sales dans l’évier d’acier, des caisses de bière dans un coin, des grosses boîtes de vêtements et de documents, une table ovale et deux ou trois chaises de plastique.

Lattice, couché sur un futon en caleçon et tricot de corps bleu, m’a tout de suite fait remarquer la cicatrice qui lui barrait l’arcade sourcilière droite.

– J’ai guetté en bas de la maison pendant des heures, vous savez? Et quand j’ai vu ce type en BMW lui ouvrir la portière, j’ai perdu la tête.

Mais ça, ça s’était passé deux ans plus tôt, m’a-t-il dit, quand la jalousie était encore un moyen de raviver la passion.

Épuisé, hypertendu, il me demanda d’une voix d’outre-tombe de filer sa femme qui avait demandé le divorce après l’avoir jeté dehors. Giordano Lattice la soupçonnait à présent d’être avec un ami commun. Réticent à admettre qu’il l’aimait encore, il soutenait m’avoir engagée par pure curiosité.

Maintenant, j’ai sous les yeux les photos de Donatella sortant d’un bar, d’un gymnase, d’un solarium, du chenil municipal, d’un marchand de fruits et légumes. Chaque fois en compagnie d’un homme différent. Belle femme, l’épouse de Lattice: corps long et mince, cheveux blonds en tresse, yeux d’un vert arrogant. Quarante années vécues au jour le jour, avec un jean déchiré et les mains fourrées dans les poches de la veste de cuir.

Je compose le numéro de Lattice et je l’imagine traîner sa jambe plâtrée jusqu’au couloir où, par terre, entre moutons de poussière et mégots de Marlboro, se trouve le téléphone fixe. Sûre que ça va lui redonner du cœur au ventre d’apprendre que sa femme s’envoie en l’air avec un nombre non précisé d’hommes plutôt qu’avec un seul, je le mets au courant des résultats de mes recherches.

Au bout d’un instant, à l’autre bout du fil m’arrive une série de: « Cette conne, « cette pute et ainsi de suite.

– Calmez-vous, M. Lattice…

– S’il y a une chose qui me met hors de moi, c’est que quelqu’un me dise de me calmer! me hurle-t-il dans le combiné.

Et qu’est-ce que je devrais lui dire? « Énervez-vous, « Déchiquetez le futon, « Cassez-vous l’autre jambe?

– Vous êtes encore là? je demande.

C’est dur de se faire raccrocher au nez sans avoir eu le temps de dicter les coordonnées bancaires pour le virement.

Il est près de neuf heures quand je gare la Citroën via Polese. Ce soir, au Chet Baker, il y a un trio de jazz qui joue, et le pianiste est un ami.

A présent, les boîtes que je fréquente sont peu nombreuses. Les antiques troquets se sont transformés en restaurants où on mange mal à prix d’or. A part via del Pratello, où les étudiants et les punks à chien font du bordel toute la nuit, occupant la rue avec leurs cabots, leurs pétards, leurs bongos et leurs boîtes de bière, la Bologne nocturne est prise d’assaut par une marée de bourges en Range Rover. Et là où sont les Range Rover ne peut exister une grande soif de connaissance.

Il y a quelques jours, un chauffeur de taxi m’a dit: « C’est pas que dans les autres villes ce soit différent. Mais ici, la différence, on la remarque plus parce que Bologne, c’était un endroit où se passaient un tas de choses et que tout semblait fonctionner…

J’entre dans la boîte et commande un gin lemon. Tandis que j’attends, je sens une main se poser sur mon épaule.

– Frank?

Oui, c’est bien cet animal de Frank, cent neuf kilos de rires amers et des yeux si petits qu’il faut plonger les doigts entre les pommettes et les sourcils pour en tirer un regard et le lui rendre.

– Qu’est-ce que tu fabriques?

– La tournée de Jovanotti est finie.

Frank est tour manager, toujours par monts et par vaux à la suite d’un groupe ou d’un chanteur célèbre.

– Ah, je fais en me tournant vers le barman auquel je demande un autre gin lemon pour lui. Tu veux qu’on s’assoit?

A ce moment, la musique s’arrête. Les trois musiciens annoncent une brève pause et descendent de l’estrade.

– Non, parlons ici.

– Parlons de quoi?

Si je le connais bien, la conversation ne sera supportable que pour l’auditeur qui a déjà préparé sur sa table de nuit un mélange de barbituriques.

– Tu le vois, ce type? demande-t-il en montrant un trentenaire aux tempes dégarnies, assis à une table. Maintenant, elle est avec lui.

– Frank, je voudrais pas me mêler de tes affaires…

– Non, vas-y, mêle-t’en, m’incite-t-il avec masochisme.

– Pourquoi tu te trouves pas une nouvelle nana? Je sais pas, moi, en tournée, une fille qui fait le service de traiteur ou qui reste au comptoir à vendre les T-shirts…

Je me bloque au milieu de la phrase mais de toute façon, Frank ne m’écoute pas: mes yeux viennent à peine d’intercepter de l’autre côté du comptoir Alvaro Zincati. Le nez droit, les cheveux ondulés striés de blond et la grimace obliquement séductrice de ses lèvres pleines. Alvaro est avocat, marié et père de deux enfants. Pendant six mois, j’ai été son amante. Ou plutôt, sa roue de secours.

Je bois le gin lemon d’un coup et j’entends Frank, qui a suivi la trajectoire de mon regard, dire:

– Je te défends, moi, contre les méchants.

Alvaro s’approche, une flûte de vin blanc en main. Un signe de tête.

– Salut.

– Salut, je réponds.

Il continue.

Un salut ratatiné me coûte encore deux ou trois élancements dans le ventre, j’ai l’intestin très spirituel. Les tentatives de réconciliation avec l’ennemi me donnent une sensation de nausée.

– Tu le hais encore? me demande Frank.

– Non, je dis et, avec un faible sourire: c’est trop fatiguant.

– Mais tu lui as dit bonjour, c’est un premier pas. Moi, avec Margherita, je n’y arrive pas.

Je suis tentée de commander un deuxième gin lemon.

– Le sage se comportera comme s’il avait pardonné, mais au fond de son cœur, il ne pardonnera pas, balance Frank, trempé de sueur.

Je me tourne vers lui: auréoles sur la chemisette, odeur forte et air satisfait pour cette maxime pêchée Dieu sait où, sûrement pas en tournée avec Lorenzo Cherubini.

– Un papier de chocolat Perugini?

– Sénèque, répond-il avec une expression olympienne.

Du coin de l’œil, je voix Alvaro Zincati sortir de la boîte.

Gigi Marini, le pianiste du trio, me fait signe de le rejoindre à sa table. Je retire les pieds de la barre de cuivre fixée le long du comptoir de bois et je dis au revoir à Frank.

Deux heures du matin. Le temps d’enfiler une capote et de pousser quelques cris et nous sommes de nouveau deux vieilles connaissances qui boivent et fument dans le noir.

Gigi a un air diaphane et les épaules tombantes. Rien à voir avec un cycliste à walkman, en somme. Mais il a un sourire éclatant qui le rajeunit, malgré la fente entre les incisives et les yeux éternellement cernés.

– Tu le vois plus, Vasari? me demande-t-il.

– Je sais qu’il a monté un kiosque.

– Il était fatigué de faire les soirées…

– Il gagne sûrement plus maintenant.

Gigi y réfléchit un peu puis se tourne de mon côté.

– Pourquoi tu te remets pas à jouer?

A vingt ans, je jouais de la batterie dans un groupe. Je ne tenais pas le rythme et le public me terrorisait. Il fallait me faire boire deux vodkas pures, me cimenter les baguettes dans les mains et me pousser de force sur la scène où, dès que je croisais le regard de quelqu’un, je perdais le tempo, démantelais la structure des morceaux et divaguais dans un accès de délire rythmique.

Je le regarde:

– Tu te moques de moi?

J’ai la bouche sèche, lui la vessie pleine. Il fait une espèce de grimace et se lève pour aller aux toilettes. Au bout de quelques minutes, je l’entends s’arranger avec les draps en soupirant et puis on s’endort.

Le lendemain matin, je somnambule pieds nus dans le couloir en frottant mes yeux collés. Quand j’entrevois une silhouette en train de trafiquer à la cuisine, mon premier mouvement est de crier « Halte-là! et de sortir le pistolet, si j’en avais eu un. Puis je me rappelle: chez moi, il y a un pianiste de jazz qui, serviable, me prépare le petit-déjeuner.

– Inutile de chercher, je n’ai ni friandises ni biscuits.

– Bonjour, me dit-il de la voix rauque de celui qui a terminé une journée en fumant et en a commencé une autre de la même manière. Tu as un œil rouge.

– Eh oui, je réponds en lui arrachant la MS qu’il a en main pour tirer moi aussi la première taffe.

On s’assied sur les tabourets l’un en face de l’autre. Pendant que nous buvons le café, il m’informe qu’il a lu sur Astra l’horoscope des Cancer (nous sommes tous deux de ce con de signe astral):

– Il paraît que l’année prochaine sera une année fantastique: argent, amour, travail…

– Espérons. L’année dernière a été une année de merde.

– De toute façon, nos horoscopes se réalisent jamais… dit-il en enfilant un pull vert avec des pièces aux coudes.

– Voilà. Exactement.

Il me faut un quart d’heure pour descendre du tabouret. Je rejoins la salle de bain en avançant d’un pas incertain sur le parquet. Tandis que j’ouvre le robinet de la douche, j’ai
le temps d’entendre Gigi Marini, qui se rhabille dans la chambre à coucher, dire:

– Ce soir, je joue encore au Chet Baker!

– Peut-être que je passerai, je hurle à travers la porte.

– Parfait.

Nous savons tous les deux que je ne passerai pas.

Quand la porte de la maison se referme, je sors de la salle de bain et me déplace entre bas et chandails répandus à terre, piles de CD, cendriers pleins, journaux et tasses sales. Un soleil froid, de janvier avancé, tape contre les vitres des fenêtres tachées par une pluie récente. Je ferme les volets, m’habille, tire sur la fermeture à glissière de la veste coupe-vent et cache mes cheveux sous un bonnet de laine. J’ai dans les oreilles le son de cloches de saint Joseph travailleur et le bruit de la circulation raréfiée du dimanche. Je monte dans la Citroën et vais faire un tour à la Foire du disque, un entrepôt dans la zone du Parc Nord voué à la vente et l’achat de tout fétiche musical.

Davide Melloni, Mel pour les amis, est à son étal de caisses remplies à ras bord de vinyles, il a une barbe de trois jours, des cheveux poivre et sel et un nez à la Toto. Il jouait de la basse dans mon groupe, il y a quelques siècles, et de temps en temps on se dit bonjour. Ce qui nous lie, outre le bon vieux temps, c’est un amour éternel pour le punk. Nous aimions les Damned, Mel et moi. Je me rappelle encore comme il se mettait en colère si quelqu’un réduisait le punk à un genre musical. « Le punk est une attitude! criait-il.

Déjà, à l’époque, il allait à Londres acheter des disques d’occasion, qu’il revendait ensuite au prix du neuf à des punks bolognais postés devant le Disco d’Oro. Aujourd’hui, il a un catalogue parmi les plus recherchés des clients japonais pleins de fric, il achète aux enchères sur Internet
et a un site avec une super mailing liste de fanatiques qui dépensent des sommes exorbitantes pour des vinyles des Stranglers ou des Sex Pistols. Et puis, il parcourt le monde: Londres, Manchester, Paris, Barcelone, souvent en compagnie de Tito, exposant gay spécialisé dans la musique italienne.

Je le vois de loin négocier le prix d’un disque avec un gamin habillé en hip-hopper. Je m’approche de l’étal.

– Un DJ, me dit-il en me montrant le type qui s’en est allé avec un carton plein de vinyles. Maintenant, c’est la mode de la lounge et du chill out. Ils achètent de tout.

Entre nous, on se fait pas la bise.

– Un café? je propose.

Il fait signe à Tito de lui surveiller la marchandise, me prend par le bras et on fait les quelques mètres qui nous séparent du bar.

– Je n’achète plus de musique depuis un moment, je dis.

– Tu sais, la musique d’aujourd’hui est pareille que celle de l’époque.

– C’est-à-dire?

– Il y a du bon et du mauvais.

Il commande un café pour moi et un Montenegro avec glaçons pour lui.

– Une bonne journée?

Il hausse les épaules en se frottant la paume des mains sur le jean.

– J’ai vendu tous les vinyles des Ramones et je t’avoue que ça m’a un peu crevé le cœur.

Je hoche la tête, nostalgique. Il sirote une gorgée de Montenegro et s’humecte les lèvres.

– Tu écoutes encore les Who?

Il n’a pas oublié mon amour pour ce batteur qui jouait au ralenti en faisant siffler les cymbales.

Je tourne le Dietor dans le café avec un sourire forcé.

– De temps en temps.

– Toujours seule?

Je lève les yeux de la tasse.

– Toujours seule.

– T’étais pas mal, comme batteuse.

Je lui donne un coup de poing affectueux.

– Avant…

Il ne finit pas sa phrase, reprend:

– Tout a changé, après ça.

Ça, c’est ma sœur Ada.

– Oui, tout a changé, je dis en regardant le sol.

– Excuse-moi, je ne voulais pas aborder le sujet, c’est juste que quand je te vois…

– C’est normal. T’inquiète pas.

– Maintenant, je retourne au travail, dit-il.

Je l’accompagne vers son étal.

– A un de ces quatre, Mel.

Le lendemain, je me réveille de bonne heure et vais à l’agence. Devant la porte, sur le paillasson décoloré, il y a un paquet marron. Je le ramasse.

L’expéditeur est Aldo Cinelli, un vieil ami de ma sœur qui, depuis pas mal d’années, vit à Londres, où il est, je crois, écrivain. Je suis perplexe.

J’entre dans le bureau, pose le paquet sur la table, enlève le papier et trouve une boîte à chaussures pleine à ras bord d’enveloppes. Je reconnais tout de suite l’écriture. Aldo a joint un billet manuscrit: « Chère Giorgia, en faisant mon énième déménagement, j’ai trouvé dans une malle les lettres qu’Ada m’envoyait de Rome. Je pense qu’il est plus juste que tu les conserves, toi. Je t’embrasse, Aldo.

Bref arrêt cardiaque. Je fonce dans le bureau de Spasimo, certaine de le trouver. Je le soupçonne de dormir là, certaines nuits, sur son divan de ciment.

Il repère la boîte que j’ai en main.

– Tu t’es acheté des Reebok ?

Je ferme à demi les yeux.

– A moi, elle écrivait jamais, je dis à voix basse.

Spasimo gonfle le thorax et soupire, s’assied à l’envers sur la chaise et se lisse les bras, poilus jusqu’au dos des mains. Ce qu’il sait d’Ada: c’était ma seule sœur, mon aînée de deux ans, elle voulait être actrice et vivait à Rome. Un matin, Giulio, son fiancé, de retour d’un week-end passé en famille dans la Brianza, avait ouvert la porte de l’appartement de la place della Malva et l’avait trouvée pendue à une poutre du plafond. L’autopsie révéla un taux élevé d’alcool dans le sang et le suicide fut classé par la police comme la réaction extrême d’une aspirante actrice sans travail. A l’aube, un voisin avait vu sortir de l’appartement un homme qui ne fut jamais identifié.

Une histoire d’il y a seize ans. Une histoire dont on ne parle jamais, à l’agence, par respect pour l’adjudant-chef et pour moi, depuis toujours murée sur ce sujet. Mais une histoire que tout le monde connaît.

Je montre à Spasimo le billet d’Aldo.

– Tu as l’intention de les lire? me demande-t-il avec un geste vers le contenu de la boîte.

– Je ne sais pas.

Je vois sa bouche grande et mince s’ouvrir pour dire quelque chose et puis renoncer. A ce moment, on sonne à
la porte.

La femme assise devant moi sur le fauteuil de cuir du cabinet s’appelle Lucia Tolomelli et a dans les trente-cinq ans. Un foulard fleuri de quatre sous entoure sa petite tête oblongue. Jusqu’à la taille, elle semble maigre, mais à partir des hanches explosent un cul de fermière et deux jambes galbées et comprimées dans un pantalon de gabardine beige.

Je suis encore glacée par le paquet-surprise, il me faut un peu de temps pour récupérer une expression adaptée à ma profession. Je déplace la boîte sur un côté du bureau et prends papier et stylo.

Lucia Tolomelli est là pour me parler de son mari Alfio, qui a peut-être une liaison avec sa cousine Maria Veronesi.

Une ride creuse son front bombé, derrière des couches de fond de teint sombre j’entrevois la fatigue et les nuits blanches; elle a des cheveux noirs, opaques et abîmés, qu’elle se lisse sans arrêt et des yeux humides qui font supposer qu’elle a pleuré. Je lui demande si elle désire un verre d’eau. Elle secoue poliment la tête et commence à parler.

– Pour moi, Maria est comme une sœur. Je lui ai apporté les tagliatelles faites maison, l’autre jour, et elle, à voir la tête qu’elle faisait, ça se comprenait que quelque chose la tracassait. Mon mari l’a toujours trouvée agréable et j’ai toujours senti qu’entre eux, il y avait de la sympathie…

Elle marque une pause.

– Après le travail, en général, il va au bar Ulysse jouer aux cartes mais ça fait un tas de soirs que je téléphone là et que je ne le trouve pas. Puis j’appelle Maria et je ne la trouve pas non plus. Bref, peut-être que je m’invente tout, mais si vous m’apportiez des preuves…

Nous y voilà. Des preuves. Lucia Tolomelli est une adepte de Colombo? Ou peut-être qu’elle regarde Police District, LA Law?

Tandis qu’elle me raconte les mensonges créatifs de son mari, je me sens comme quand je vais au cinéma voir un polar à l’intrigue usée. Première scène: le policier s’approche du cadavre. Deuxième scène: le policier vomit à quelques pas. Bref, dans certains cas, tu peux déjà tout prévoir à l’avance.

Malgré l’embarras et la timidité, Lucia a la voix excitée et l’ego télévisé de quelqu’un qui s’est retrouvé volontairement à l’intérieur d’une fiction.

En me conformant à mon rôle, je lui pose les questions qu’elle est habituée à entendre à la télé même si, pour apaiser ma mauvaise conscience, j’imagine avec pitié la maison où elle vit: les rideaux qu’elle a brodés avec amour, l’attente interminable après qu’elle a mis les enfants au lit, l’oreille tendue pour capter le bruit d’un tuyau d’échappement, la scansion du temps par l’horloge à coucou. Les Erinnyes qui se rebellent et crient vengeance. La jalousie qui envahit l’esprit d’une femme qui est abonnée à Chi et se fait les bigoudis elle-même. L’anxiété. Les kilos en trop à dénigrer devant le miroir, en pensant à la cousine Maria, plus jeune et tellement plus avenante.

Je prends des notes: Alfio travaille à la Esselunga de Casalecchio di Reno, j’écris l’adresse de leur domicile et celle de Maria, vendeuse dans une boutique de chaussures de la via Bentini.

Lucia prend dans le sac à main de cuir marron deux photos.

– Je n’aurais jamais cru faire une chose pareille, murmure-t-elle en se levant du fauteuil pour remettre une fourrure synthétique bordeaux.

– Ne vous inquiétez pas, dis-je, rassurante.

Elle sourit faiblement et me fixe.

– Vous avez de la conjonctivite?

Machinalement, je me touche l’œil droit.

– Vous devriez aller chez un oculiste, me conseille-t-elle.

Je la remercie, lui dis que je l’appellerai bientôt et lui demande gentiment de refermer derrière elle.

Dès que je suis seule, je ramène la boîte à chaussures au centre du bureau.

Ça fait une heure et quart qu’on est là, devant l’hôtel Olympic, dans ma voiture glacée, avec la batterie qui fait des caprices.

Tim est grand et dégingandé, il a une touffe blonde décoiffée sur un front très blanc, des yeux marron et des pommettes hautes; sous le blouson, il porte un T-shirt avec l’inscription LEGALIZE CANNABIS. Il bâille:

– Cette nuit, je suis rentré tard de discothèque.

– Ça existe encore, les discothèques?

Il laisse aller brusquement son dos maigre contre le siège et me lance un regard perplexe:

– Mais qu’est-ce que tu racontes?

– Et ça te plaît?

– Tu sais, la sono… les basses qui s’enfoncent dans ta peau…

– Super. Tu entends encore quelque chose?

Il fixe le plafond de l’auto, en fumant.

– Ça ne sert à rien de parler avec toi. T’es trop aigrie.

Que je le veuille ou pas, moi aussi, j’aspire de la marijuana.

– J’aimerais monter un groupe, il dit en soufflant un nuage de fumée.

– Mais tu ne voulais pas tourner un court-métrage?

– Aussi, oui, aussi. Ah, la vidéo digitale! s’enflamme-t-il. Autrefois, on travaillait seulement sur la pellicule, alors que maintenant, n’importe qui peut se faire un film, tu comprends? Avec la musique, c’est pareil. Tu t’achètes un ordinateur et tu crées, tu composes, tu te fais tes disques à la maison. Même si tu sais pas jouer. Ça oui, c’est la démocratie!

– Peut-être, oui…

– Voilà comment ils sont, les gens comme toi, se plaint-il.

– Comment? je fais, peu curieuse de le savoir.

– Vous nous attachez des poids au cou et vous nous descendez le moral.

D’un coup d’œil je vérifie que la boîte, sur le siège arrière, est toujours là.

– Passe-moi ce joint, va.

Dans la chambre au premier, les rideaux sont tirés. Dieu sait combien de temps on va devoir attendre avant que quelque chose bouge. Je me tourne vers Tim et lui me fourre sous le nez mon Nikon Coolpix. Mme Comolli et son amant sortent de l’hôtel à ce moment, je bouscule Tim pour qu’il change de cadre et lui, très rapide, immortalise un baiser clandestin.

– Ces deux-là s’aiment et nous, on est là, à foutre le bordel dans leur vie.

Je marmonne mon scepticisme et m’allume une Camel.

– T’es trop bon, Tim.

– Moi, si j’avais une nana, je la trahirais pas.

J’en éclate de rire.

Il me regarde avec dégoût:

– Tu ne me crois pas?

– Si, si, je te crois…

– Moi, je veux pas finir comme toi, chef.

– Merci.

Un quart d’heure plus tard, je laisse Tim devant son scooter.

Je passe la soirée à boire au bar de la via Goito.

J’enfreins la loi en pénétrant clandestinement dans le cimetière de la Chartreuse.

Et maintenant, me voici, là: à trois heures du matin, après une douche froide et deux tasses de café, à moitié nue sur le divan de velours vert drapeau de mon séjour.

J’extrais de la boîte les lettres d’Ada et commence à lire au hasard.

« Giorgia ne comprendrait pas mon histoire avec A., elle ne sait pas ce que ça signifie, ce n’est pas son genre, ça le sera jamais. Tu la connais, les garçons ne l’intéressent pas…

Plus loin: « Quand il s’en va, il me laisse en proie à un vertige. Avec A., je suis tout ce que je ne réussis pas à être avec Giulio. Je ne veux pas que ma sœur soit au courant de ça…

Une autre lettre: « Nous avons revu pour la troisième fois Le Dernier Tango à Paris. J’adore ce film. Tout est trop fort et il y a des fois où A. me fait peur. Qu’est-ce que je sais de lui? Rien.

Je n’arrive pas à penser. C’est comme lire la vie d’une étrangère.

J’approche mon nez du papier pour sentir s’il y a encore quelque chose de son odeur. Une goutte de café sur la date de la feuille. Je répète mentalement la dernière phrase tout en essayant d’essuyer la tache. « Il y a des fois où A. me fait peur.

Qui était ce A.? Il apparaît dans une autre lettre, mais toujours et seulement sous son initiale, jamais sous son nom complet. Giulio était-il au courant de son existence?

Des souvenirs d’université affluent dans ma tête comme des mouches autour d’une ampoule. A l’époque, j’étais inscrite à la faculté de droit. J’avais regardé Ada se trimbaler deux grosses valises et monter dans un train à destination de la capitale. Giulio avait commencé à collaborer au Messaggero et l’attendait dans un micro-appartement loué.

Pour moi, qu’Ada ait eu du talent, c’était un fait indiscutable. Je la voyais passer son temps à lire des comédies, fréquenter des théâtres, étudier phonétique et diction, apprendre par cœur des monologues, se présenter aux bouts d’essai… Son préféré était tiré de Mlle Else de Schnitzler et elle le répétait devant le grand miroir de notre chambre.

On ne se ressemblait pas, ma sœur et moi. A nous voir, nous ne semblions pas sorties de la même personne. Ada était mince et nerveuse comme un câble électrique et puis elle était blonde et toujours souriante, mais surtout, c’était la seule vraie artiste de la maison. Sa mort, papa et moi nous n’en avons jamais parlé, enfermés chacun dans notre propre silence défensif. Je suis partie tout de suite vivre seule et lui, il s’est démené pour ouvrir l’agence.

Quatre heures du matin. Je bois encore un peu de café et me laisse retomber sur le divan.

Je n’ai pas sommeil, mais je ferme les yeux et revois mon père remplir une petite valise et partir en toute hâte pour Rome.

Pendant quelques mois, il a enquêté sur l’homme
mystérieux qu’un vieux voisin avait vu sortir à l’aube de l’appartement d’Ada. Giulio n’était pas au courant et refusait d’accepter l’idée qu’Ada ait fréquenté quelqu’un d’autre. Les amis qu’ils avaient en commun furent interrogés par la police: aucun d’eux ne se trouvait chez elle cette nuit-là. Pour tout le monde, Ada et Giulio formaient un couple uni.

Voilà des siècles que j’ai cessé de me demander pourquoi ma sœur s’est tuée. Qu’elle ait eu un amant, à l’époque, ça ne me semblait pas une idée bouleversante. Elle était jeune, belle, pleine de vie. Elle pouvait avoir eu la classique petite aventure, ou peut-être s’agissait-il d’un type qu’elle venait de rencontrer et que ce soir-là, profitant de l’absence de Giulio, elle avait ramené à la maison. J’écarte les lettres. Puis je les regarde.

A. comme Alberto, Antonio, Andrea, Alex, Alfredo… Qui est A.? Quel rôle a-t-il joué dans toute cette histoire?

Pour le Dr Ciacioni, il n’y avait pas de doute.

– Suicide, dit-il à mon père, avec l’honnêteté réservée à quelqu’un du métier.

L’autopsie donnait des résultats clairs. Pas d’autre piste. Le dossier était clos. Comme le cercueil d’Ada.

Je cache la boîte dans une armoire, sous une pile de pulls. Un geste infantile, pour éviter de revoir quelques lettres sur la table au réveil.

Pourquoi devrais-je lire des mots qui, désormais, ne servent plus à rien?

Aldo a agi avec légèreté, comme d’habitude, ou peut-être était-il convaincu de me faire plaisir.

Je me demande si lui, confident de ma sœur, sait qui est A.

Je me demande si A. était avec elle quand elle a fait ce qu’elle a fait.

Né à Bologne en 1963, Grazia Verasani est actrice, musicienne et parolière.
Diplômée à 20 ans de l’Académie d’art dramatique, elle débute dans le théâtre. Elle y rencontre Tonino Guerra, qui l’introduit dans un autre domaine : l’écriture ; et grâce à l’intervention de Roberto Roversi, elle publie son premier roman en 1999.

Bibliographie