Publication : 27/03/2008
Pages : 224
Poche
ISBN : 978-2-86424-648-0

Vite et nulle part

Grazia VERASANI

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10 €
Titre original : Velocemente da nessuna parte
Langue originale : Italien
Traduit par : Anaïs Bokobza

Dans la chaleur étouffante du mois d’août à Bologne, une ville où, comme le dit la chanson des Smiths, tous foncent “vite nulle part”, l’enquêtrice privée en surpoids Cinzia Cantini s’occupe d’une nouvelle affaire sans cesser de penser que “la toxicité de l’amour commence toujours comme ça : tu rencontres quelqu’un, tu couches avec, et en un tournemain tu es déjà prête à donner un autre nom au sexe. Comme si un organe dans un autre suffisait pour construire un roman.”
La disparition d’une prostituée de luxe, fille d’un ex-partisan, lance la “privée” à l’humour hilarant et dépressif dans un lent travail de reconstruction à travers les poésies de la femme disparue et les rencontres avec son enfant de dix ans…
L’intrigue policière classique, menée de main de maître, approfondit deux portraits en miroir, celui, désenchanté, d’une ville qui perd son identité populaire pour devenir une métropole européenne, et celui, extraordinairement attachant, d’une solitaire de 40 ans qui regarde le temps passer en refusant autant le cynisme que la normalisation.


  • « Entre polar et roman, l’auteure séduit par son écriture et son sens du récit qui nous plonge au cœur d’une ville en pleine mutation, et nous entraîne dans les méandres psychologiques d’une héroine attachante. »

    Eliane Girard
    PRIMA

  • « Une intrigue policière classique menée de main de maître, peignant deux portraits en miroir, celui, désanchanté, d’une ville qui perd son identité populaire pour devenir une métropole européenne, et celui, extraordinairement attachant, d’une femme solitaire de quarante ans qui regarde le temps passer en refusant autant le cynisme que toute standardisation. »

    Yves gitton
     X ROADS

  • « Bien sûr, pour que le charme opère, il faut ce mystérieux prisme qui s’appelle le talent. L’Italienne Grazia Verasani n’en manque pas. »
    Roger Gaillard
    LE TEMPS

1

Je saisis mon bagage sur le tapis roulant avec la fatigue du voyageur repenti puis, palpant une des poches de mon blouson en jean, je sens le poids de deux ou trois cartes postales que j’ai oublié de poster. J’avance dans cet espace aseptisé – un mélange de plastique et d’acier – bondé de touristes et de membres du personnel. La salle d’attente est une étendue de chaises rigides et rouges ; au centre, sous le panneau lumineux, trône le dernier modèle d’une voiture superaccessoirisée. Je croise des gens qui font la queue au contrôle du détecteur de métaux et d’autres qui vérifient les arrivées et les départs sur l’écran. Dans les haut-parleurs, la voix d’une assistante radio interrompt un classique de Frank Sinatra pour signaler le retard d’un vol.
J’ai besoin d’un café. J’entre dans un ascenseur rhom­boïdal en plexiglas et je monte au deuxième étage, où se trouve la zone restauration. Un ciel bleu de fin d’après-midi explose de la grande baie vitrée ; j’aperçois une navette qui parcourt la piste et la silhouette grise d’un avion prêt au décollage.
Je suis partie d’ici il y a huit jours en laissant derrière moi une brève histoire avec Marcel et c’est justement au bar de l’aéroport que nous nous sommes dit au revoir : moi, je partais en vacances en Tunisie et lui rentrait à Paris terminer son cinquième roman noir.
Marcel, quarante-six ans, ami d’un ami : le magnétisme intellectuel, la classe de ses gestes qui, au fil des heures et des verres, lui donnaient cet air rêveur de ceux qui boivent trop. Deux semaines avec un enfant du surréalisme, sourcils marqués, ventre gonflé et visage abîmé, qui allumait une cigarette avec le mégot de la précédente ; le énième dont j’ai regardé l’alliance briller dans l’obscurité d’une chambre d’hôtel, en l’entendant dire : “Pour aimer une femme, il faut en épouser une autre*.”
Quel besoin y avait-il, Marcel, de mettre l’amour sur le tapis ? Je me serais passée de cette galanterie, parce qu’entre nous, disons-le, on pouvait comprendre dès le départ que ça ne durerait pas. Nous avons presque le même âge, je t’ai dit. Pendant des années l’amour nous a plus occupés qu’un lycée soixante-huitard. Moi, je vis de libres alliances, je n’ai pas de liens fixes et…
–Libres alliances ?
–Oui, tu comprends ?*

Tu avais les draps entortillés autour des jambes et tu as fait quelque chose qui ressemblait à un sourire. Je suis revenue vers toi, déjà à moitié habillée, un pied en équilibre sur une soucoupe pleine de cendres et de mégots ; tu croyais que mon baiser visait ta bouche, mais c’était le front : ma façon à moi de mettre le clignotant et de prendre le raccourci habituel. Tu t’es frotté les yeux avec tes poings ; ton tee-shirt bleu avait des auréoles sombres à la hauteur des aisselles : une odeur de voyou français qui écrit des histoires à suspense parce que la peur, tu as dit, est un sentiment que Dieu, s’il existe, n’a jamais ressenti.
Sur la table de nuit il y avait le bloc où tu avais pris des notes pendant nos promenades. “Autrefois cette ville était traversée par des canaux. En fait, c’était une sorte de Venise avec le port, les bateaux…” Tu as tendu l’oreille quand j’ai ajouté qu’elle était pleine de puits et qu’autrefois les assas­sins y cachaient leurs victimes…
Je commande un deuxième café.

Qui sait ce qu’il te reste, Marcel, des trente-cinq kilomètres d’arcades, de la fontaine de Neptune, de la Madonna col Bambino de Nicolò dell’Arca, de l’église San Francesco de style gothique, de la Tour des Asinelli, de la Garisenda. De moi, à tes côtés, te disant qu’étaient passés ici Leopardi, Byron, Rossini.

–Oh, Leopardi, celui de la haie, celui de l’infini ?*

–Oui, l’infini…
Merci d’avoir comparé mes cinq kilos de trop à la chair rubensienne, de m’avoir dit que la beauté d’une femme augmente avec l’âge et que la mienne, si peu orthodoxe, si singulière, t’avait frappé parce que tu es écrivain. “Les jeux sont faits*, aurais-je voulu te dire, tu as déjà couché avec moi. Quel besoin tu as de dire ces conneries ?” Merci de m’avoir parlé du Paris des années 50, des caves du music-hall, du jazz, des chansonniers, des noctambules professionnels de la Rive Gauche, martyrs de la nuit dont tu as hérité les poches sous les yeux et les chansons révolutionnaires. Merci d’avoir cité Un poison violent, c’est ça l’amour* de Serge Gainsbourg. Et merci, surtout, de m’avoir donné les heures qu’il faut pour un beau souvenir : ni une de plus, ni une de moins.

Ici, dans ce même bar, j’ai regardé tes mains : une Hyde et une Jekyll. Nous avons tous les mains comme ça, Marcel, même si nous n’écrivons pas de romans policiers.
Embrasse-moi*, m’as-tu dit, en serrant les miennes : la droite et la gauche, la bonne et la mauvaise.
Porte-toi bien… écris-moi* !
–Oui, oui, je t’écrirai.
Tu as soupiré en jetant ton mégot à la poubelle.

–Ah, et… comment on dit ? Une passion… ça ne peut pas durer… je le sais.
–Ne te fais pas de soucis pour moi…
–Bologne c’est une ville fantastique.*

Je souris. “Bienvenue à la maison, Giorgia.”
Je repose la tasse sur le comptoir et je me dirige vers la sortie de l’aéroport. Je monte dans le premier taxi libre et je me perds à regarder par la fenêtre le clignotement des enseignes lumineuses.

Né à Bologne en 1963, Grazia Verasani est actrice, musicienne et parolière.
Diplômée à 20 ans de l’Académie d’art dramatique, elle débute dans le théâtre. Elle y rencontre Tonino Guerra, qui l’introduit dans un autre domaine : l’écriture ; et grâce à l’intervention de Roberto Roversi, elle publie son premier roman en 1999.

Bibliographie