Publication : 10/09/2015
Pages : 400
Grand Format
ISBN : 979-10-226-0157-3
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0427-7
Couverture HD

Si tard, il était si tard

James KELMAN

ACHETER GRAND FORMAT
21 €
ACHETER NUMÉRIQUE
13,99 €
Titre original : How late it was, how late
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Céline Schwaller
Ce roman a reçu le Booker Prize 1994.

  Glasgow, dimanche matin, Sammy émerge de deux jours de beuverie. Il n’a plus de portefeuille et est chaussé de baskets qui ne lui appartiennent pas. Suspect, il est arrêté et sauvagement tabassé par la police. À la sortie il se découvre complètement aveugle. Les choses empirent encore : sa petite amie disparaît, la police l’interroge pour un crime mystérieux lié au terrorisme politique et le médecin qu’il finit par consulter refuse d’admettre qu’il est aveugle. Il erre dans les rues pluvieuses de Glasgow, en tentant vainement de donner un sens au cauchemar qu’est devenue sa vie. 

     Sammy navigue avec un curieux détachement entre ingénuité et acceptation, avec une combinaison de courage et de méfiance exprimée dans une prose torrentielle, faite de rudesse, de tension qui ne faiblit jamais. On y lit une parabole politique subtile et noire sur la lutte et la survie, riche d’ironie et d’humour noir.

« L’écrivain écossais le plus influent, celui qui a su conjuguer la langue populaire, le lyrisme savant, l’engagement coléreux et l’ironie » Le Monde Diplomatique

 « Un livre exceptionnellement intense et lucide. » The Guardian

« Kelman est un écrivain drôle, acide, expansif, dont les phrases étranges, originales, sont autant de géniales aventures de la pensée. »  The New Yorker

  • Il aura fallu vingt ans pour voir ce roman de l’Écossais James Kelman publié en français. Mais l’attente en valait la peine. Amateurs d’humour noir, vous allez être servis !

    Sammy se réveille sur un banc après une cuite monumentale, portant aux pieds des baskets qui ne sont pas les siennes, à côté de ses pompes comme il l’est tout le temps. Des policiers qui passent par-là le trouvent hautement suspect. Ils l’embarquent fissa et le tabassent à tel point qu’il en perd la vue. Commence pour Sammy une véritable odyssée afin de retrouver un quotidien, certes pas terrible, mais au moins en technicolor. À travers la voix de ce drôle d’énergumène, c’est le Glasgow des petits boulots, des virées au pub, des files d’attente à l’agence pour l’emploi et à la NHS (la Sécu britannique), que James Kelman évoque avec toute l’absurdité qui les caractérise. Ce roman avait choqué l’intelligentsia anglo-saxonne en obtenant en 1994 le Booker Prize (l’équivalent de notre Goncourt), alors qu’on y trouve le mot « fuck » et ses moult dérivés pas loin de 3 000 fois ! Ce qui donnait la voix de Sammy authentique a aussi donné au livre sa réputation d’être intraduisible. C’est Céline Schwaller, la traductrice de La Sauvage, le magnifique mais non moins difficile premier roman de Jenni Fagan, également aussi paru chez Métailié, qui a relevé le défi, et c’est une belle réussite !

     

     
    Charlène Busalli
  • "J'aime beaucoup ce personnage à la fois détaché et en pleine déchéance. L'écriture très originale est jubilatoire par moments, malgré l'aspect désespéré et grinçant du texte - ce qui rend le tout particulièrement prenant je trouve."

    Bertrand Redon
  • "La magnifique obstination de Sammy à ne pas se laisser abattre par sa cécité est en soi passionnante." Lire l'article ici

    Claire Devarrieux
    Libération
  • "On comprend que le roman ait choqué les puristes, mais les jurés du Booker Prize ne se sont pas trompés: ils n'ont pas obéi au snobisme d'un moment. La force de déflagration du livre est restée intacte." Lire l'article ici

    Christophe Mercier
    Le Figaro littéraire
  • "Lauréat du Booker Prize en 1994, Si tard, il était si tard renverse les valeurs et fait naître, à travers ses pages désespérées, une somptueuse mélodie." Lire l'article ici

    Héléna Villovitch
    Elle
  • "Si tard, il était si tard est une admirable prouesse narrative. James Kelman parvient à nous immerger complètement dans l’esprit de Sammy, au cœur de ce dialogue continu qu’il entretient avec lui-même. Plongé dans le flot ininterrompu de ses pensées, on se retrouve aussi désorienté et désemparé que lui face à cette situation brumeuse et insolite."

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    Site Small Things
  • "La langue de James Kelman, orale, argotique et peu ponctuée avait d'ailleurs désarçonné certains membres du jury, qui s'étaient émus qu'on puisse récompenser un roman truffé de jurons. La légende veut qu'on y compte notamment près de 4000 occurrences de «fuck ». On mesure donc aujourd'hui toute la virtuosité dont a su faire preuve Céline Schwaller, la traductrice."

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    Florence Bouchy
    Le Monde des livres
  • "Le style est un véritable tour de force et je lirai très certainement James Kelman en anglais pour voir la bête de plus près. Sammy est un personnage attachant et empreint d'un sacré humour noir, je le considérais presque comme un ami à la fin du roman. [...] Un roman à retenir en cette rentrée littéraire, un beau et bon roman, une sacrée réussite."

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    Blog Voyager... Lire
  • " Une descente aux enfers écrite dans une langue crue et désespérée, qui rappelle Bukowski ou encore l'enfer urbain de Last Exit to Brooklyn d'Hubert Selby Jr." Lire l'article ici

    Les Inrockuptibles
  • "James Kelman, n'oubliez pas ce nom. Romancier de Glasgow et de ses laissés-pour compte, il signe le virtuose Si tard, il était si tard". Lire l'article ici

    Benoît Legemble
    Transfuge

Tu te réveilles dans un coin et tu restes là en espérant que ton corps va disparaître, les pensées t’étouffent ; ces pensées ; t’as envie de te souvenir et de regarder les choses en face pourtant, mais y a quelque chose qui t’en empêche, pourquoi tu peux pas le faire ; les mots te remplissent la tête : et puis les autres mots ; y a un truc qui va pas ; y a un truc qui va vraiment vraiment pas ; t’es pas un type bien, non t’es pas un type bien. Retour progressif à la conscience, de l’endroit où t’es : là, effondré dans ce coin, avec ces pensées plein la tête. Et oh bon Dieu ce qu’il avait mal au dos ; raide, et la tête qui résonne. Il a frissonné et voûté les épaules, fermé les yeux, gratté les coins du bout des doigts ; voyant toutes sortes de points et de lumières. Mais putain où il pouvait bien… Il était là, il était adossé contre une vieille grille rouillée, avec des pointes acérées, certaines manquantes ou cassées. Il a regardé à nouveau et vu que c’était un petit parterre de mauvaises herbes vertes, voilà sur quoi il était assis. Ses pieds étaient de retour dans son champ de vision. Il les a examinés ; il portait une vieille paire de baskets putain de merde elles venaient d’où il les avait jamais vues avant mec des putains de vieilles baskets. Les lacets étaient même pas attachés ! Où étaient ses pompes en cuir ? Des pompes en cuir toutes neuves mec il les avait achetées y a quinze jours et maintenant elles avaient disparu putain non mais t’imagines, quelqu’un avait dû les lui tirer, un misérable salopard, tu parles d’une aubaine. Et puis il lui avait refilé celles-ci. Une putain d’affaire. À moins qu’il l’ait cru mort ; ça se tenait, t’imaginais bien le truc, un pauvre connard en train de se gratter la tête et de se dire, Y a personne, y a personne ; alors pourquoi pas les prendre, le type est mort, prends-les, c’est mieux que de les laisser se perdre, se désintégrer nom de dieu pourquoi pas les prendre. Sale enflure il aurait dû regarder comme il faut. Il l’avait peut-être fait ; et vu qu’il était pas mort en fait alors il s’est contenté de faire l’échange, et lui avait collé les baskets. Fait chier. Il a secoué la tête et levé rapidement les yeux : des gens – y avait des gens ; des yeux qui regardaient. Ces yeux qui regardaient. Une luminosité terrible qui l’a obligé à protéger les siens, comme si c’était des formes divines et si la lumière qui venait d’elles était divine ou un truc comme ça mais ça devait seulement être le soleil qu’était haut derrière elles et qui se reflétait sur leurs épaules. C’était peut-être des touristes, ça pouvait être des touristes ; des gens extérieurs à la ville venus pour un gros événement commercial à la con. Et ils étaient là sur l’aimable invitation du bureau de promotion de la mairie, suivant une visite guidée faite par une belle nénette agent de publicité avec tailleur chic et lèvres écarlates affichant ce petit sourire tranquille, le voyant ici, mais obligée de rien cacher ; de les emmener partout dans le cadre de son travail, ces messieurs étrangers, pour qu’ils puissent tout voir, la totale, ça faisait sans doute partie du contrat sinon ils allaient pas investir leurs deniers durement gagnés, le résultat financier mec des fois faut en tenir compte, quand t’es homme d’affaires, tu vois ce que je veux dire. Alors ok, tu joues ton rôle et tu leur fais un sourire, pour qu’ils comprennent que tu connais une vie différente de celle-ci où ce que t’es c’est tout où ce que t’es, que ça fait partie d’un autre genre de tout, qu’ils connaissent bien parce que les organisateurs des événements promotionnels leur en ont parlé. Alors solidarité municipale oblige mec sans déc, Sammy le hardi se relève. Puis il s’agenouille pour nouer les lacets de ses baskets, en faisant semblant de pas trembler putain de merde il portait son beau pantalon ! Y avait des taches dessus. Mais qu’est-ce qu’il foutait avec son beau pantalon mec quelle connerie qu’est-ce qu’il avait foutu de son jean ! Ah merde allez, ressaisis-toi. Lève-toi et marche, lève-toi et marche ; pour montrer qu’il allait pas trébucher, qu’il allait pas tomber, il allait bien, il était nickel, il y arrivait, Sammy le hardi, il y arrivait, il était en route, il faisait un petit tour putain ; alors il a continué plus loin dans la ruelle ; et y avait un type là aussi qui le regardait ! Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous à le mater bordel ? L’autre là avec sa bonne gueule de buveur de bière et ses petits yeux sournois, et puis son vieil imper ceinturé, pourri de chez pourri ; il le regardait ; il le regardait pas il le dévisageait carrément putain, il dévisageait Sammy ouvertement bon dieu c’était peut-être lui qui lui avait tiré ses pompes en cuir. Va te faire foutre ! Sammy lui a retourné son regard et a vérifié ses poches ; il lui fallait du fric, une clope, n’importe quoi, n’importe quoi je te dis mec, il lui fallait un putain de truc au lieu de ça, de tituber sans but, comme un putain de pauvre paumé alcoolo. Il a aperçu les touristes à nouveau. Sauf que c’était pas des touristes, pas cette fois en tout cas c’était des condés, putains d’enfoirés, tu le sentais ; même sans leurs uniformes. À un kilomètre. Sammy les reconnaissait, tu le savais toujours, à leurs yeux ; si tu connais ces yeux alors tu les vois toujours, les yeux comme ça, ils te hantent. Et merde il avait même l’impression de les connaître personnellement de quelque part, va savoir. Mais il avait décidé. Là tout de suite maintenant. C’est là qu’il avait pris sa décision. Et il souriait ; la première fois depuis des jours. Sans déc, la première fois depuis des jours, il était capable de sourire. Pouvaient aller se faire foutre. Tous autant qu’ils étaient. Il a remonté sa veste sur ses épaules, en tirant sur le devant, a regardé s’il portait une cravate – bien sûr qu’il portait pas de cravate. Il a donné une claque sur ses coudes et sur le cul de son pantalon pour se débarrasser de la poussière qu’il pouvait y avoir, et il a senti une grande partie humide à l’endroit où il était assis. Pas grave. Il souriait à nouveau, puis il a repris son sérieux, et il leur a emboîté le pas, mains dans les poches de son pantalon, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour faire une petite reconnaissance ; et il leur est rentré dedans direct ; et on voyait bien que ça leur avait pas plu ; les autres là avec leurs fringues de civils mec ça leur avait pas plu. Hé l’ami, il me faut une livre. J’aime pas demander. Sammy a haussé les épaules. Pour être honnête, c’est parce que j’ai pris une cuite hier soir ; putain je sais pas ce qui s’est passé sauf que j’ai plus une thune. J’avais touché ma paie aussi et je l’ai plus, y a un enfoiré qu’a dû me dévaliser. On sait pas qui on croise dans la rue aujourd’hui. Vous voyez ce que je veux dire, de nos jours, on est plus en sécurité dans la rue. Mais ces cow-boys mec si t’es pas un putain de millionnaire ou si t’as pas le bon accent, ils en ont rien à secouer. Le type juste à côté de Sammy avait l’air un peu abasourdi par cette attitude irritante ; il a regardé son pote en plissant les yeux pour avoir une seconde opinion. Alors Sammy a repris rapidement d’une voix maîtrisée : Non, il a dit, franchement, j’avais touché ma paie et je suis allé direct au bistrot avec deux potes ; et de fil en aiguille ; je me suis réveillé quelque part en banlieue – faut prendre vingt-deux bus pour rentrer, vous imaginez, c’est hallucinant ! C’était de bonne heure ce matin ; tout ce que j’avais c’était de quoi revenir en ville. Et faut que je rentre chez moi, ma femme, elle va être super furax, elle va péter les plombs. Quel jour on est au fait ? Ils essayaient de gagner du temps, en faisant semblant de pas être intéressés. Mais Sammy était pas né de la dernière pluie et il les quittait pas des yeux ; il a changé de position, relâchant les genoux, pour se préparer. Non, il a dit, j’ai déjà réussi à taper cinquante pence mais il me faut encore une livre, c’est pour ça que je vous demande ça, une livre, pour pouvoir prendre le train et rentrer chez moi, c’est vrai quoi cinquante pence c’est même pas la peine, vous voyez ce que je veux dire, c’est trente shillings sinon rien. Casse-toi. Non mais je vous dis Pauvre crétin… Celui qui parlait avait sa main devant la bouche comme s’il voulait cacher le fait qu’il parlait. Ça va l’ami ? Z’avez mal aux dents ? Dégage. Sammy s’est contenté de renifler et il est resté là à le regarder comme s’il était complètement scotché par cette riposte inattendue. Mais il était prêt, et il leur faisait comprendre qu’il était prêt et c’était tout juste s’il se marrait pas parce que bon c’était sûr que ça allait partir en sucette dans une minute il allait péter les plombs ou un truc comme ça putain. Mais c’était reparti : il se sentait bien ; il se sentait vraiment au top putain. À l’aise. Hyper tendu, mais à l’aise en même temps. Il a souri. Là képi numéro 1 a eu un rapide mouvement de tête et ça a suffi, putain mec je vais t’en coller une enfoiré si t’essaies seulement de Dégage espèce d’emmerdeur. C’était képi numéro 2 qui parlait ; là sa main s’est posée sur l’épaule droite de Sammy et Sammy lui en a foutu un, un magnifique direct du gauche mec il lui en a allongé un, pile sur le côté de la mâchoire, et sa main putain, il avait l’impression de se l’être cassée. Képi numéro 1 empoignait Sammy mais il lui a balancé un super coup de latte dans la jambe et le type a couiné, l’a lâché et Sammy s’est tiré en courant parce qu’une minute de plus et ils allaient lui sauter dessus nom de dieu ces putains de baskets à la con mec son pauvre doigt de pied il avait l’impression qu’il était pété il faisait jdong jdong jdoinoioioioig et le voilà qui remonte la ruelle en courant et qui traverse la grande rue sans regarder mec sans faire gaffe aux bagnoles ni rien il fonce tout droit les yeux baissés pour un carton plein vas-y mec tire-toi putain tire-toi ; et maintenant il entendait ses poursuivants charger derrière lui et crier comme s’ils étaient sur ses talons, mais Sammy courait comme un dératé jusqu’à ce qu’il dérape sur le trottoir et qu’il manque de s’étaler et eux qui criaient Attrapez cet enfoiré ! attrapez-le putain ! Vraiment furax ! Putain de merde mec ! Sammy se marrait, il se marrait – même si ça ressemblait plus à des gémissements mais il se marrait, il se bidonnait – tout content de lui, super content putain ! et là ses jambes se sont transformées en coton comme celles d’un clown ou d’une poupée de chiffon vu comment elles se sont dérobées sous lui et il aurait pu faire le grand écart, il a dérapé, et puis un bruit comme un craquement à la base de sa colonne vertébrale, et il s’est retrouvé par terre, bras en croix sur le trottoir. Et y avait des passants tout autour ; des femmes et des mômes, deux poussettes avec des petits qui le regardaient avec des yeux gros comme des soucoupes ; et puis un des cow-boys est arrivé et il a essayé de se retenir mais on aurait dit que c’était plus fort que lui et il a pas pu s’en empêcher, il lui a collé un coup de latte, pile dans le ventre, et puis un autre. Sammy pouvait pas s’échapper ; il essayait de respirer, il y arrivait pas ; il a essayé de ramper mais ses bras flageolaient et il a vu que le condé reculait et s’essuyait la bouche sur le revers de la main ; l’autre était là maintenant lui aussi ; et ils l’ont relevé, ils l’ont traîné dans la première ruelle venue, un vieux bâtiment à côté d’un magasin d’exposition de meubles. Il les sentait trembler, trembler, super furax mec ils étaient furax de chez furax ; ils étaient que deux, c’était déjà ça, bordel de merde mec, se disait Sammy, mais il était niqué, niqué, il pouvait pas se tirer, il pouvait pas putain, ils le tenaient, ils le tenaient mec tous les deux, une main refermée sur sa nuque, une autre sur son poignet gauche et une autre qui lui tordait le bras droit dans le dos c’était une putain de torture il avait l’impression qu’on le lui arrachait mec il le sentait dans sa putain d’articulation et le côté de sa cage thoracique ; et puis leur façon de respirer, des grandes inspirations et expirations. Là ils ont tourné dans la ruelle de derrière. Mais mieux vaut tirer le rideau ici, pas la peine de prolonger le supplice. Quand ils l’ont eu arrangé il s’est retrouvé dans une voiture de police, les menottes lui cisaillaient les poignets. Il faisait noir, les choses paraissaient noires. C’était normal, c’était normal ; c’est ce qu’il se disait, les mots dans sa tête, c’était comme d’hab. Après ils l’avaient collé au trou et ils en avaient remis une couche. Il était en vrac quand il s’est réveillé la première fois. Il voyait pas du tout où il pouvait être. Il a regardé autour de lui, il était par terre et ça sentait la pisse, il avait l’odeur dans les narines, il avait le menton tout mouillé et aussi les coins de la bouche et comme des crottes de nez, peut-être du sang putain, bordel de merde mec, ça faisait un mal de chien. Y avait un maton qui le surveillait. Ça se sentait. Mais ses putains de côtes mec et son dos ! Nom de dieu ; chaque respiration était un cauchemar. Il était allongé sur le flanc sur la couchette. Il s’était levé comment ? Il s’était levé mec comment il avait fait ! Mais il avait réussi. Y avait une couverture, il a posé la main dessus et tiré, elle a pas voulu bouger, elle était bordée, elle était sous lui, merde, sous lui, il a fermé les yeux. Quand il s’est réveillé la fois suivante il avait encore plus de mal à respirer mais c’était les poumons, c’est là que ça lui faisait mal, pas tant au niveau des côtés. Il est resté allongé là un moment, respirant par petits coups, sans changer de position jusqu’à ce que le côté de la tête lui fasse mal et qu’il se tourne sur le ventre. Le maton à nouveau. Sammy avait l’impression de voir son œil dans la pénombre. Puis il a fait jour. Il contemplait le plafond, voyait des images dans les fissures de la peinture. Il se sentait pas en super forme. Avant ça allait. Plus maintenant. Y avait des choses qu’il contrôlait pas. Y avait des choses qu’il contrôlait mais d’autres non, il les contrôlait pas, il les avait laissées échapper à son contrôle. Les fissures ressemblaient à une carte. Un pays étranger. Y avait des rivières et des forêts. Des rivières et des forêts. Quel genre de pays est-ce que ça pouvait être ? Un pays merveilleux, y a un pays merveilleux, y a un pays merveilleux. Plus tard il était debout et marchait jusqu’au mur, puis dans l’autre sens, en se demandant quel jour on pouvait bien être parce qu’il était vraiment dans la merde avec Helen ; ça serait la goutte d’eau mec elle le foutrait à la porte pour de bon. Ses affaires seraient dehors dans le couloir. En arrivant chez lui, il les trouverait là, en vrac. Pauvre Helen mec qu’est-ce que t’y pouvais. Nom de dieu son pauvre dos, il lui faisait super mal, le bas de la colonne. Ses jambes aussi, le haut de ses cuisses et l’arrière des genoux, mais c’était les côtes les côtes putain qui lui faisaient super Le maton était revenu, le même œil ; il devait faire des journées doubles. Sammy s’est mis à fantasmer : le type avait pitié de lui ; y a que toi et moi mon frère, on est camarades, je vais t’apporter un ou deux cachetons, des antidouleurs, une tasse de thé et deux œufs au plat sur du pain grillé, une assiette de porridge ; peut-être une clope merde Sammy mourait d’envie d’une clope et il a fouillé dans les poches de son pantalon mais elles étaient vides, que dalle, même pas un ticket de pari. Il portait une chaîne autour du cou et elle aussi avait disparu putain et il arrivait pas à se rappeler s’il l’avait quand il s’était réveillé ou s’ils la lui avaient chourée, ou s’il l’avait mise au clou putain mec sans déc il se rappelait pas. Son pantalon ; il avait même pas remarqué mais il était sur le point de tomber chaque fois qu’il bougeait une jambe ; sa super boucle de ceinture en forme d’étoile, elle avait disparu elle aussi, les enflures, comment est-ce qu’il pourrait aller au Texas maintenant, c’était son passeport qu’était foutu. Les baskets se trouvaient sous la couchette ; il manquait les lacets histoire de donner à tout ça un air officiel, mais c’est pas grave, ses pieds lui faisaient un mal de chien de toute façon, qu’est-ce que ça pouvait foutre. Sammy a sorti son t-shirt de son pantalon pour examiner son corps, faisant comprendre au maton qu’il connaissait la musique, comme s’il prenait des notes pour s’y référer plus tard, une fois qu’il aurait réclamé des bons vieux dommages et intérêts c’est vrai quoi on peut pas massacrer le premier connard venu et s’attendre à ce qu’il fasse pas une réclamation en bonne et due forme, pas quand t’es fonctionnaire de l’État je veux dire c’est du grand n’importe quoi, de tabasser un citoyen. Mais ils étaient moches, les bleus. Il a laissé son t-shirt hors de son pantalon et s’est tourné vers la porte ; le maton était encore là : Euh je peux passer un coup de fil ? Hé ! Bon dieu il avait la voix cassée. Tant pis. Il a aspiré la salive de son palais et l’a avalée, puis il a crié : Euh, c’est possible un coup de fil ? L’œil a cligné une ou deux fois. Faut que je passe un coup de fil ! Faut que je dise à ma femme où je suis ! Le maton a parlé. T’as dit quelque chose au sujet du règlement ? Hein ? Est-ce que tu as dit quelque chose au sujet du règlement là ? Moi, non… Ah tant mieux… Tu comprends beaucoup de gens connaissent pas le règlement. Alors ils me demandent. Mais toi tu le connais hein ! Tant mieux. Ensuite l’œil a disparu. Un petit malin. Sammy s’est rassis sur la couchette. Il mourait d’envie de pisser. Déshydraté mais sur le point d’exploser. Vie de merde. Il s’est levé de la couchette et s’est agenouillé devant le seau, a ouvert son pantalon ; mais il tremblait comme un malade et la pisse a manqué le seau pour atterrir par terre alors il a fait un bond en arrière, parvenant tout juste à pas se coincer la bite dans sa fermeture Éclair sinon il se serait pissé le long de la cuisse merde mec vu les tremblements qu’il avait, et la pisse a coulé, il imaginait les condés en train de le regarder sur l’écran de la caméra de surveillance, carnet de notes à la main : “pissé par terre”. Il aurait essuyé de toute façon c’est vrai quoi s’il devait rester ici il avait pas envie de tituber en chaussettes dans une flaque de pisse bordel de merde il avait pas atteint ce putain de stade. Y avait un rouleau de papier toilette. Quand il a eu terminé il en a chopé une poignée et il a essuyé le sol. Il a rampé sur la couchette et a failli s’écrouler avant d’avoir réussi à se hisser jusqu’à l’oreiller. Quand il s’est réveillé la fois suivante il faisait nuit noire à nouveau, et mal nom de dieu il avait vraiment vraiment mal ; des douleurs partout. Dans tout le corps. Et puis ses yeux aussi putain, y avait un truc pas net, comme s’il avait encore fait jour et qu’il lisait un livre il aurait eu le don de double vue ou un truc comme ça, son esprit remontant à une époque où il lisait toutes sortes de choses, des choses bizarres, des trucs de magie noire et d’expériences religieuses de dingue et les lettres commençaient à s’épaissir, chaque caractère se remplissait jusqu’à ce qu’il y ait plus d’espace entre lui et le suivant : sans doute juste une coïncidence mais à l’époque mec il était complètement accro à un autre genre de truc alors il avait pris ça de façon extrêmement personnelle, extrêmement personnelle mec tu vois ce que je veux dire. Et puis il avait la tête qui le démangeait. Le lit était sûrement infesté, cette saloperie de vieille couverture, quelle odeur merde, crade ! crade ! S’il avait pu se laver les cheveux ; voilà ce qu’il voulait. Mais c’était ses yeux, c’était ça le principal putain de problème comme s’il était devenu aveugle mais que le noir l’avait empêché de s’en apercevoir. Pourtant on aurait dit le matin. Il a tenté quelques manœuvres. Mais non, il voyait rien du tout. Rien. Que dalle. Il a tenté d’autres manœuvres. Toujours rien. Mais au fond de son cerveau il avait cette espèce de souvenir, comme si ce qui se passait était quelque chose qu’il savait depuis un moment, qu’il s’en était seulement pas rendu compte, comme si c’était un genre de mauvais rêve qui se déroulait parallèlement à sa vie. Il a essayé encore d’autres manœuvres, la main levée devant son visage. Les deux mains. En les déplaçant. Ensuite il s’est griffé la joue. Juste sur l’os en dessous de l’endroit où son œil droit aurait dû se trouver, puis en fermant l’œil et en posant son doigt sur la paupière, puis en l’ouvrant et en la refermant et putain de merde mec rien, il voyait rien. Il a étudié les alentours, à la recherche de minuscules rais de lumière, à l’endroit où le maton devait l’observer, l’éclat de l’œil peut-être ; mais rien. Il a tendu la main hors de la couchette et a tâté le sol où il a trouvé quelque chose, une chaussure ; il l’a levée devant son visage. Il la sentait putain mec elle puait grave, mais il la voyait pas ; à qui étaient ces putains de pompes elles étaient à lui merde, c’est une certitude. Mais il était bel et bien aveugle. Hyper bizarre. Hallucinant. Et ça ressemblait pas non plus à un cauchemar, c’était ça le plus drôle. Même psychologiquement. En fait ça allait, un début de vague agitation mais pas ce qu’on pourrait qualifier de crise de panique. Comme si c’était juste une mauvaise passe de plus. Bon dieu ça le faisait même sourire, il secouait la tête à cette idée, s’imaginait le dire aux gens ; faire rire Helen ; elle serait super emmerdée mais elle trouverait quand même ça drôle, pour finir, une fois qu’ils se seraient réconciliés, cette putain d’engueulade qu’ils avaient eue, un malentendu total mec mais ça allait maintenant, ça irait, une fois qu’elle le verrait. Maintenant il riait tout bas. Mais pourquoi ça lui arrivait à lui bordel ! C’était pas comme s’il avait été destiné à la gloire ! Même en termes pratiques, une fois le côté absurde passé, il a commencé à y réfléchir ; c’était une nouvelle étape dans sa vie, une évolution. Une nouvelle ère ! Fallait qu’il voie Helen. Fallait vraiment qu’il la voie mec s’il pouvait seulement la voir, lui parler ; juste lui annoncer la couleur. Un putain de nouveau départ, voilà ce que c’était ! Il est sorti du lit et s’est levé et il a à peine chancelé. Sa vie d’avant était définitivement terminée mec elle était finie, terminée putain. Il a avancé à tâtons, donnant des coups de pied devant lui, et il a atteint le mur. Il s’est mis à genoux sur le sol, froid mais solide, froid mais solide. Les paumes à plat par terre ; il avait cette impression d’être ailleurs dans le monde et une musique s’est mise à jouer dans sa tête, une musique réelle réelle, c’était hypnotique, ces instruments qui rythmaient le tumatumatumti tumatumatumti tum, tum ; tum, ti tum ; tum, tum ; tum, ti tum, tumatumatumti tumatumatumti biong ; biong biong biong biong biong ; biong, biong biong, biong, biong biong. Il était couché maintenant et a roulé sur le dos, allongé là le sourire aux lèvres, puis le visage crispé ; douleurs fulgurantes. Il s’est tourné lentement ; s’est couché sur le ventre, pour essayer de les apaiser ; le creux de ses reins ; en déplaçant ses hanches d’un chouïa ; puis la douleur a reflué progressivement, descendant dans la fesse droite, puis descendant encore un peu jusqu’à ce qu’elle s’arrête, piégée ; il a déplacé ses hanches de quelques centimètres supplémentaires, et la douleur a repris sa course, descendant tout le long jusqu’à ses chevilles pour sortir par ses orteils, l’espace entre les ongles et la peau ; sortie, la douleur s’en allait et sortait, et il se sentait bien, vraiment, c’était bon putain, ce genre de contrôle que t’avais sur ton corps quand t’avais mal, comment tu survis, comment tu survis. Et tout un tas de pensées. Avec une petite image bizarre pour couronner le tout : si c’était permanent il pourrait plus jamais se voir. Bon dieu c’était hallucinant. Et il verrait plus les connards qui le regardaient. Hallucinant ça ouais. Mais qu’est-ce que ça pouvait faire qu’est-ce que ça pouvait faire ; des connards qui te regardaient. Qu’est-ce qu’on en a à foutre. Sauf que des fois ils arrivaient à te transpercer, certains en tout cas ; ils semblent capables de te décocher un regard qu’est plus qu’un regard : c’est comme quand t’es môme à l’école et qu’y a cette vieille instit qui monte sur ses grands chevaux dès que tu te marres et que tu racontes des conneries derrière son dos avec ta bande de potes et tout à coup elle te regarde droit dans les yeux et tu vois qu’elle sait ce qu’il en est, elle sait ce qui se passe. Exactement. Et y a que toi. Les autres remarquent rien. Tu la vois et elle te voit. Personne d’autre. Ça sera sans doute leur tour la semaine prochaine. Pour le moment c’est toi qu’elle a pincé. Toi. Les blagues te paraissent plus drôles du tout. Cette vieille salope, elle t’a niqué mec. D’un seul regard. C’est dire à quel point c’est facile avec toi. Et c’est là que tu vois la vérité sur toi-même. Tu vois que t’es foutu pour toujours. Espèce de petit trou du cul débile. Tu te marres avec les autres parce que t’as la trouille de pas le faire, t’as la trouille de sortir du lot ; t’es juste un sale petit lâche, qu’essaie de se foutre de la gueule d’une vieille femme mec c’est nul, super nul putain. Ah !

Fils d'un restaurateur-encadreur, James Kelman est né à Glasgow en 1946. À 15 ans, il quitte l'école et sa famille émigre aux États-Unis où il vit un temps avant de retourner à Londres et Édimbourg. Il devient chauffeur de bus et commence à écrire à 22 ans. En 1983, il publie son premier recueil de nouvelles, Not Not While the Giro ; puis viendront, entre autres, Le Poinçonneur Hines (1999), Faut être prudent au pays de la liberté (2006). En 1989, il obtient le James Tait Black Prize pour Le Mécontentement (2002), et en 1994 le Man Booker Prize pour Si tard, il était si tard (2015). Il habite à Glasgow. Son site web est à cette adresse http://jameskelman.net/

Bibliographie