Publication : 11/06/2020
Pages : 352
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1042-1
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-1053-7

Trahison

Lilja SIGURDARDOTTIR

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22 €
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14.99 €
Titre original : Svik
Langue originale : Islandais ()
Traduit par : Jean-Christophe Salaün

Entre réseaux sociaux haineux et menaces physiques, c’est dur de faire de la politique quand on est une femme. Un Borgen cruel.

Un personnage attachant, des méchants insoupçonnables, un rythme rapide, une histoire haletante.

Après avoir fait ses armes dans la trilogie de Reykjavik, Lilja Sigurdardóttir abandonne ses précédents personnages et prend un nouveau départ couronné par le prix Icelandic Crime Fiction 2019.  Elle devient la reine du suspense nordique.

Après plusieurs missions humanitaires éprouvantes, Úrsúla accepte de remplacer au pied levé le ministre de l’Intérieur en attendant les prochaines élections. Elle découvre très vite que son administration n’est là que pour bloquer toutes ses initiatives. Aussitôt après sa première intervention publique, elle devient la proie d’un cyber-harcèlement menaçant et doit engager un garde du corps. Elle est également poursuivie par un sdf agressif, qui sort d’un hôpital carcéral.

Catapultée dans ce nouveau monde, cible systématique d’attaques sur les réseaux sociaux, elle découvre aussi l’attitude faussement compatissante mais réellement méprisante de ses confrères politiques. Elle tente cependant de faire son travail tout en affrontant le stress post-traumatique résultant de ses missions humanitaires ainsi que sa culpabilité vis-à-vis de son mari et de ses enfants.

Elle est, certes, entourée de gens en lesquels elle a confiance, mais la trahison ne vient-elle pas toujours des plus proches ?

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    Blog Black libellé
  • "Le titre annonce bien la couleur, les rebondissements s’enchaînent, les secrets, les mensonges, démêler le vrai du faux ne sera pas chose aisé en revanche c’était vraiment satisfaisant." Lire la chronique ici
    Blog L'atelier de Litote
  • "L’intrigue est bien menée, la lecture est fluide et agréable." Lire la chronique ici
    Blog Les voyages de K
  • "Le récit, écrit avec une étonnante souplesse, laisse l’étrange sensation qu’aucune confabulation criminelle ne surprend plus personne." Lire la chronique ici
    Site Son du monde
  • "Très abouti, Lilja nous prouve là qu’elle a tout d’une grande dans ce fabuleux monde de la littérature nordique comme on l’adore !" Lire la chronique ici
    Blog Sang Pages
  • "Une bonne découverte et un bon moment de lecture !" Lire la chronique ici
    Blog Livr'escapades
  • "Une intrigue bien ficelée, une plongée dans les arcanes du pouvoir cruelle, réaliste et rythmé comme il le faut, Lilja Sigurdardóttir change de genre mais confirme largement l'essai !" Lire la chronique ici
    Blog Baz'art
  • "Chausse-trappes et trahisons, bienvenue dans le monde politique selon Lilja Sigurdóttir !"
    Les affiches de la Haute-Saône
  • "C’est haletant, crédible, super bien écrit. Gros coup de cœur pour la nouvelle reine."
    Anne-Sophie Hache
    L'Union
  • "Passant d’un personnage à l’autre au fil de courts chapitres, ce roman passionnant raconte aussi comment, dans le milieu politique, il est toujours difficile de s’imposer comme femme."
    Michel Paquot
    L'Avenir
  • "Une plongée édifiante dans un monde sans pitié."
    Eliane Girard
    Prima
  • "Avec Trahison, Lilja Sigurdardóttir poursuit son riche portrait d’une société islandaise en pleines turbulences. Après les dérives de la finance, voici donc les magouilles des politiciens. Un monde très accommodant où un terroriste peut se glisser parmi les investisseurs potentiels d’une importante infrastructure routière. Une micro-société où le machisme n’a de loin pas dit son dernier mot." Lire l'article ici
    Mireille Descombes
    Le Temps.ch
  • "Original et envoûtant."
    Bernard Cattanéo
    Le Courrier français
  • "Lilja Sigurdardóttir sait raconter des histoires solides en s’appuyant sur des personnages crédibles et attachants. Son écriture nerveuse, efficace, réussit à tracer clairement les situations les plus complexes et sa façon de mettre les choses en contexte en l’espace d’à peine quelques lignes est même assez unique — ce qui souligne aussi l’excellence de son traducteur. Ce n’est certainement pas la dernière fois que vous entendrez parler d’elle en ces pages." Lire l'article ici
    Michel Bélair
    Le Devoir
  • "Encore un magnifique personnage de femme de la nouvelle reine du (très bon) polar islandais."
    Isabelle Bourgeois
    Avantages
  • "Si l’intrigue au final n’occupe qu’une petite place dans le roman, c’est surtout pour la description des vies des sans-grade que ce roman vaut le détour."
    Michel Litout
    L'Indépendant
  • "Gros coup de cœur pour la nouvelle reine."
    Anne-Sophie Hache
    La Voix du Nord
  • "La petite Islande fournit de grands thrillers. Après Indridason, voilà Trahison de Sigurdardóttir." "Le roman met judicieusement en lumière le danger des réseaux sociaux,voire des médias en général,quand ils manipulent l’information et inventent"des faits pour tuer une réputation ou par pur désir d’un scoop sensationnel."
    Guy Duplat
    La Libre Belgique
  • "Une femme politique est confrontée au cyber-harcèlement des réseaux sociaux puis aux menaces physiques. Prix du polar islandais 2019."
    VSD
  • "Elle sait y faire. Elle brouille les pistes en introduisant les personnages par de courts chapitres qui peuvent sembler n’avoir aucun rapport entre eux. La pelote est lancée ; au lecteur d’en tirer les fils. Puis Sigurdardóttir débride l’intrigue très efficacement."
    Françoise Dargent
    Le Figaro Littéraire
  • " Un thriller efficace où, conformément à la tradition du polar nordique, la problématique sociale et politique n’est jamais complètement absente, constituant un filon fécond que l’autrice exploite avec une grande habileté."
    Elena Balzamo
    Le Monde des Livres
  • "Je me suis régalé en lisant ce nouvel ouvrage de cette auteure islandaise particulièrement talentueuse." Lire la chronique ici
    Blog Froggy's delight
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    Blog En lisant en écrivant
  • « Polar politique de haut vol au pays des volcans aux noms impossibles, Trahison projette son héroïne, une travailleuse humanitaire, dans un cénacle sexiste et cruel. Vertigineux. »
    Gilles Chenaille
    Marie Claire

 

Après mûre réflexion, c’était la promesse qu’Úrsúla avait faite le jour où elle avait pris ses fonctions qui avait provoqué sa perte. Et, en même temps, cette promesse avait fissuré l’armure qui enveloppait son cœur depuis trop longtemps.

La nuit suivant la passation des pouvoirs, elle avait fait de terribles rêves, où se mêlaient le souvenir de corps brûlants de fièvre et couverts de pustules, l’angoisse dans les yeux des proches qui accompagnaient les malades au camp de secours, les explosions incessantes, comme si ses missions humanitaires au Liberia et en Syrie constituaient un seul et même cauchemar sans fin.

Après cette nuit agitée, elle était troublée, et à la fois encore euphorique de l’accueil chaleureux qu’elle avait reçu la veille au ministère. Son bureau était couvert de cartes de félicitations et de bouquets de fleurs. De fait, elle n’était pas préparée à affronter la sourde colère de cette femme assise devant elle, qui lui demandait de l’aider à faire condamner le policier qui avait violé sa fille de quinze ans dans la petite ville de Selfoss. L’adolescente avait à peine prononcé un mot depuis. Elle refusait de sortir. Elle n’était plus elle-même, comme l’expliquait sa mère tandis que les larmes coulaient le long de ses joues. Celle-ci s’était ensuite essuyé le visage, avait soupiré, puis elle avait demandé où en était l’enquête. Elle avait essayé de contacter la police, le procureur, avait même réclamé l’aide de son avocat, personne ne semblait capable de lui répondre. Úrsúla lui avait alors fait la promesse. Elle avait promis de tout mettre en œuvre pour obtenir des informations, et elle avait pris la main de la femme qui la lui avait serrée avec force, la regardant droit dans les yeux et remerciant Dieu que le nouveau ministre de l’Intérieur soit une femme.

vendredi

1

Rassasié par le porridge offert par la cafétéria solidaire, il avançait d’un pas lent sur la route encombrée par la neige qui lui arrivait à mi-mollet. Les flocons tombaient encore dru. Il décida de raccourcir sa balade du jour, il s’abstiendrait cette fois de descendre jusqu’au centre-ville. La remontée serait trop difficile. Il partait toujours de la station de bus de Hlemmur. La gentille boulangère qui y travaillait lui glissait fréquemment une viennoiserie qu’il conservait dans sa poche, au cas où. S’il avait faim, il lui arrivait de la manger aussitôt, mais il pouvait la garder pendant plusieurs jours sans qu’elle perde sa fraîcheur. À présent pourvu d’un beignet et d’une sorte de petit pain aux noisettes, il se sentait rasséréné. Il aurait quelque chose sous la main, s’il ne pouvait pas aller jusqu’à la cafétéria solidaire. Comme l’été où il s’était cassé la jambe. Il s’était retrouvé bien embêté, immobilisé sans rien à manger dans le buisson de la colline d’Öskjuhlíd où il vivait alors.

La prochaine étape, c’était le marchand de journaux. On lui donnait parfois du café là-bas, voire quelques pièces, selon qui travaillait.

– Bien le bonjour, s’exclama-t-il en entrant.

Il reçut une réponse tout aussi enthousiaste, qui lui suggéra qu’il aurait aujourd’hui droit à un peu de monnaie. Il n’en était que plus tentant d’aller s’acheter de la bière.

– Bien le bonjour, mon très respectable aîné ! lança le jeune caissier sympathique qui travaillait là quelques jours par semaine. Qu’est-ce que vous me racontez de beau aujourd’hui ?

– Il neige.

– Et pas qu’un peu ! s’exclama le jeune homme.

– Pas qu’un peu, mon neveu ! répondit-il avec un clin d’œil taquin. Tu ne pourrais pas me filer un petit quelque chose, mon grand ?

Le tiroir-caisse s’ouvrit avec fracas et le garçon attrapa une poignée de pièces de cent couronnes.

– Tenez. Achetez-vous quelque chose à manger avec ça.

– Oui, oui. Un hamburger.

Le jeune semblait bien comprendre que c’était un mensonge, mais il s’en fichait.

– Comment tu t’appelles déjà, mon pote ?

– Steinn, répondit le garçon dans un rire. Je vous le redis à chaque fois que vous venez ici.

– Bah… le prénom n’a aucune importance, marmonna-t-il en sortant. Il n’y a que le regard qui compte. Les yeux disent tout ce qu’il y a à savoir d’un homme.

Et le dénommé Steinn avait le regard amical. Un peu espiègle. Suffisamment espiègle pour voler dans la caisse d’un magasin. Suffisamment amical et doux pour donner son larcin à un vieux clochard.

Une fois dehors, il descendit la rue Laugavegur tandis que les flocons s’accumulaient sur son crâne. Il frissonna en les sentant fondre sur ses cheveux clairsemés. À l’angle de la rue Snorrabraut, il traversa pour pénétrer dans l’une des boutiques de souvenirs, mais le vendeur maigrichon et désagréable le mit immédiatement dehors. Il essaya de lui dire d’une voix faible qu’il voulait juste se réchauffer un peu, en vain. Le regard vide, le vendeur lui rétorqua qu’il n’avait rien à faire là, tout en menaçant d’appeler la police. Peu enclin à se faire embarquer en pleine journée, alors qu’il était parfaitement sobre et calme, il ressortit et profita des trottoirs dégagés pour se diriger à une allure rapide vers le petit centre commercial de Kjötgardur. Il eut à peine fait un pas à l’intérieur que la femme asiatique du stand de nouilles lui tendit une généreuse tasse de café et lui ordonna de s’asseoir. Elle parlait fort, avec un accent à couper au couteau, mais elle avait l’air bienveillante. Ses parents, restés au pays, devaient lui manquer. C’était sans doute pour cette raison qu’elle s’était prise d’affection pour ce vieux vagabond.

Il sirota le café délicieusement brûlant et feuilleta le journal sur la table devant lui. En ouvrant la première page, il tomba sur elle. Úrsúla Aradóttir. L’article annonçait qu’elle venait d’être nommée ministre. Elle ne pouvait quand même pas avoir grandi à ce point… Et pourtant, aucun doute, il s’agissait bien d’elle. Une fois encore, il fut envahi de l’étrange sensation que la vie des autres se déroulait en ligne droite tandis que la sienne tournait en rond. Il tira son carnet de sa poche. Il s’apprêtait à noter ces quelques réflexions sur le temps lorsque son regard se posa sur l’homme à côté d’Úrsúla sur la photo. Tous deux souriaient en fixant l’objectif. Ses yeux à elle étaient pleins de vie et de joie, comme ils l’avaient toujours été, tandis que ceux de l’homme étaient glacials. Le regard le plus froid du monde. Il continua d’observer la photographie sans comprendre comment Úrsúla, devenue ministre, pouvait ainsi lui serrer la main. Serrer la main du Diable en personne.

2

Ils sortaient du bureau du conseiller conjugal le lundi précédent quand le téléphone d’Úrsúla avait sonné et que le Premier ministre lui avait proposé de prendre la tête du ministère de l’Intérieur pour l’année à venir. Elle avait deux heures pour lui répondre. Les yeux encore rouges et la voix enrouée après une séance douloureuse, elle avait assuré qu’elle le rappellerait dans les temps. Elle n’avait à vrai dire pas besoin de ces deux heures ni même d’en discuter avec son mari. Elle avait déjà décidé d’accepter.

En proie à un enthousiasme un peu déplacé, Nonni se mit à parler à voix basse, presque à chuchoter, comme s’il était désormais détenteur d’un secret d’État. Tenant le bras d’Úrsúla, il la mena dans un café de la zone commerciale de Skeifan et la conduisit dans un coin près de la fenêtre.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit, exactement ? murmura-t-il en prenant place face à elle.

– Que c’est seulement pour un an, et que le ministre actuel doit arrêter pour cause de maladie.

– Waouh.

– Oui. C’est un peu soudain, poursuivit Úrsúla. Le fait qu’ils veuillent un ministre extraparlementaire et sans étiquette suggère que les deux partis de la coalition n’ont pas réussi à se mettre d’accord.

– Dans ce cas, c’est un bon compromis, dit Nonni.

Il se tut quand la serveuse arriva. Úrsúla commanda un café et son mari, une bière, ce qui était plutôt inhabituel en milieu de journée. Il devait bouillir intérieurement encore davantage qu’il ne le montrait.

– Tu dois le faire, reprit-il. Peut-être que c’est exactement ce dont tu as besoin pour reprendre tes marques. Peut-être que le défi sera à la hauteur de tes exigences.

Úrsúla hocha la tête, puis ils gardèrent le silence l’espace de quelques secondes. La serveuse apporta le café. Úrsúla y versa un peu de lait tandis que Nonni descendait d’un trait la moitié de sa pinte.

Il avait sans doute raison. Malheureuse depuis leur retour en Islande, elle se sentait comme déconnectée, dans une perpétuelle torpeur. Jamais elle n’aurait cru que sa vie prendrait un tel tour, jamais elle ne se serait crue capable d’abandonner le travail humanitaire. Elle pensait passer le reste de ses jours entourée de sable brûlant sous un soleil de plomb, là où son corps fiévreux lui rappellerait à chaque instant l’importance de ce qu’elle faisait.

– Et les enfants ? demanda-t-elle.

Cela ne changerait sans doute rien, c’était principalement Nonni qui s’occupait d’eux depuis des années.

– Je n’ai que quelques heures de cours par semaine. Je ferai en sorte de pouvoir les préparer à la maison, ça ne devrait pas poser de problème.

– Je pourrai sûrement me rendre utile là-bas, lâcha Úrsúla, regardant rêveusement par la fenêtre.

Les flocons s’étaient remis à tomber, et un fin voile blanc commençait à recouvrir la neige grisâtre qui s’était accumulée par terre. C’était cela, dont elle avait besoin. Être utile. Apporter un peu d’ordre au chaos, avoir de l’importance pour quelqu’un, quelque part. Nonni posa sa main sur la sienne.

– Ça nous fera du bien à nous aussi, dit-il à voix basse en la regardant dans les yeux, son demi-sourire espiègle de retour sur ses lèvres, comme s’il avait oublié la dispute chez le conseiller conjugal. Si tu es heureuse, je le serai, et les enfants aussi.

– Tu es sûr ?

Elle voulait le lui entendre dire. Elle voulait qu’il lui promette d’être derrière elle quoi qu’il advienne, pour éviter de traverser à nouveau les mêmes difficultés, éviter qu’il lui reproche son travail trop exigeant ou le peu d’attention qu’elle lui accordait.

– Certain, répondit-il. Ce n’est pas un hasard si tu reçois cette offre aujourd’hui. C’est que tu dois l’accepter. Je te soutiens à cent pour cent, mon amour.

Úrsúla serra sa main. C’était bon de le savoir avec elle, même si sa décision était déjà prise. Ce poste représentait exactement ce qu’elle attendait : quelque chose qui éveillerait en elle une étincelle de désir, quelque chose qui la sortirait de cette torpeur qui la poursuivait depuis son retour.

3

La première réunion avec Ódinn, le chef de cabinet, se déroula dans une ambiance beaucoup plus légère que le Conseil des ministres qui avait eu lieu plus tôt dans la matinée. Elle avait eu du mal à rester assise pendant que chaque ministre se levait et énumérait ses prouesses au président qui parvenait étonnamment bien à feindre l’intérêt. En manque de nicotine après cet interminable défilé, Úrsúla avait enchaîné deux cigarettes dans sa voiture, fenêtre ouverte, tandis qu’elle retournait au ministère.

Ódinn était un homme élégant, avec son gilet boutonné sous sa veste et sa cravate parfaitement nouée. Mais dès que la porte fut fermée derrière eux, il retira sa veste qu’il posa sur le dossier de sa chaise et Úrsúla put enfin respirer, s’autorisant même à enlever ses talons hauts sous la table. Le chef de cabinet lui tendit un petit flacon de désinfectant pour les mains.

– N’aie pas peur de l’utiliser en toute occasion. Durant le mois qui vient, tu vas devoir serrer plus de mains que tu ne l’as fait de toute ta vie, et la grippe vient de faire son retour.

En souriant, elle s’empara du flacon dont elle versa quelques gouttes dans sa paume avant de le lui proposer à son tour. Ils se frottèrent ainsi les mains quelques secondes. L’odeur douce et légèrement mentholée du produit rappela à Úrsúla à quel point elle était en sécurité ici : aucun germe ne résisterait à un simple désinfectant à base d’alcool. Au Liberia, ils devaient se laver les mains à l’eau de Javel.

Appliqué, Ódinn frictionnait avec force ses doigts aussi massifs que le reste de son corps. Il devait mesurer un bon mètre quatre-vingt-dix et arborait de larges pectoraux qui contrastaient avec son tour de taille plutôt fin, suggérant qu’il avait dû à une époque faire un travail manuel éprouvant ou qu’il avait été un grand sportif. Lorsqu’il eut terminé de se masser les mains, il les secoua pour les faire sécher, ce qui lui donnait des airs de gros oiseau un peu pataud et ridicule.

– Tu ne peux pas te permettre de tomber malade.

Elle hocha la tête. Il insistait si lourdement qu’elle se demanda s’il n’avait pas vécu une mauvaise expérience avec un ministre à la santé trop fragile. Rúnar, son prédécesseur, avait dû démissionner pour cause de maladie, mais il devait avoir des problèmes de cœur ou d’autres troubles plus sérieux.

– Tu souffres d’acidité gastrique ? demanda Ódinn, l’air si inquiet qu’Úrsúla ne put s’empêcher d’éclater de rire.

– Non. Pourquoi cette question ?

– Dans ce cas, je te recommande de manger le plus de piments possible à tous les repas afin d’éviter la gastro. Un ministre qui vomit tout le temps, c’est un problème que je ne veux pas avoir à gérer.

– Compris. Je ferai ce que je peux pour rester en bonne santé. Si nous regardions ça ?

Elle désigna la feuille de papier couverte d’annotations sur le bureau, où étaient énumérés les dossiers dont ils devaient discuter. Ódinn hocha la tête, se redressa et commença à aborder le premier point de la liste : les échanges entre les ministres extraparlementaires et le Parlement. Elle l’écouta d’une oreille distraite en observant les traits de son visage. Il devait approcher la soixantaine, la barbe grisonnante et les yeux entourés de fines ridules suggérant qu’il souriait beaucoup. Le sérieux qu’il démontrait à présent était sans doute lié à la responsabilité qui lui incombait de devoir présenter les rudiments du travail à un nouveau ministre.

– Il y a aussi la question de tes assistants et de la répartition des tâches entre eux. Certains veulent un assistant pour le travail et un autre pour leur vie personnelle, mais ce serait bien qu’ils puissent se partager un seul temps-plein, pour des raisons économiques. Tu as des noms à me proposer ?

– Je n’ai pas vraiment eu le temps d’y réfléchir, mais des membres des deux partis m’ont envoyé des recommandations. Je crois qu’une seule personne suffira.

– Pour ce qui est de la voiture et du chauffeur…

– Non merci, répliqua-t-elle.

Ódinn leva les yeux d’un air surpris.

– Comment ça ?

– Je peux conduire moi-même.

Elle avait toujours eu un sentiment mitigé concernant le mode de vie des ministres. Avoir un chauffeur constituait en effet un certain confort, de même qu’un gain de temps, mais elle s’imaginait mal se faire ainsi conduire dans une voiture de luxe devant la population islandaise qui payait la note. Ce n’était tout simplement pas son genre. Ódinn reposa la liste et s’appuya au dossier de sa chaise, pensif.

– Tu sais que ce qui manque le plus aux anciens ministres quand ils quittent leurs fonctions, c’est le chauffeur. Tu peux répondre à tes mails en te déplaçant, tu peux l’envoyer faire des petites courses, sans parler du fait qu’il assure aussi ta sécurité. Il déneige les marches, change les ampoules, et plein d’autres choses.

– J’ai un mari pour ça, dit-elle, provoquant enfin un sourire sur les lèvres d’Ódinn.

– On en reparlera plus tard.

Bien qu’elle n’eût aucune envie de rouvrir le débat, elle acquiesça afin qu’ils puissent avancer. Prise d’une terrible envie de cigarette, elle voulait mettre fin à cette réunion au plus vite.

Il fallut cependant presque une heure à Ódinn pour atteindre le bas de la liste et se lever enfin. Úrsúla avait presque la tête qui tournait tant elle était en manque de nicotine et, quand il lui tendit la main, elle eut la sensation qu’il la dominait.

– Bienvenue à toi, conclut-il. Sache que je reste à ta disposition, quoi qu’il arrive, et je parle pour nous tous, ici au ministère, quand je dis que nous ferons ce qui est en notre pouvoir pour que ta mission se passe sans encombre.

Elle se leva et lui offrit une chaleureuse poignée de main.

– Merci pour tout.

Leur collaboration s’annonçait prometteuse. Il sourit, et les ridules autour de ses yeux se creusèrent. Un instant, il lui fit penser à son père. Pas comme il était à la fin, mais tel qu’elle se le rappelait quand elle était petite et qu’il jouait avec elle.

– Encore une chose, lança-t-elle avant qu’il quitte la salle de réunion. Une femme est venue ce matin, elle voulait que le ministère se renseigne sur une affaire. Une plainte pour viol qui semble être tombée aux oubliettes. Ma secrétaire a inscrit la demande au registre. Tu voudras bien y jeter un coup d’œil et me conseiller sur la marche à suivre ?

– Bien sûr. Je m’en occupe.

Úrsúla le suivit le long du couloir jusqu’à son bureau. Tandis qu’elle s’échinait à retrouver sa carte d’accès pour ouvrir l’espace réservé aux ministres, elle aperçut une jeune fille au teint hâlé qui poussait un chariot de ménage juste devant elle.

– Bonjour, dit-elle en lui tendant la main. Je suis la nouvelle ministre. Vous ne sauriez pas où je peux me cacher pour fumer, par hasard ?

Lilja Sigurdardóttir est née en 1972, elle est auteur de théâtre et de romans noirs. Elle participe à l'organisation du Festival Iceland Noir de Reykjavík. Best-seller dans les pays scandinaves, Piégée a été nominé pour le Drop of Blood 2016 (prix islandais du roman policier) et classé dans le top 10 des best-sellers islandais de 2016. Les droits cinéma ont été vendus aux Etats-Unis.

Bibliographie