Publication : 02/10/2008
Pages : 128
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-665-7

Venezuela

Jochen JUNG

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16 €
Titre original : Venezuela
Langue originale : Allemand
Traduit par : Françoise Toraille

Au début de la guerre, Alfredo Guzman, un nazi convaincu, gynécologue dans le civil, bel homme et tombeur, est affecté sur une base aérienne où il ne peut guère exercer ses talents et se trouve reconverti en spécialiste des maladies vénériennes et autres problèmes sexuels de la troupe. Il séduit la seule femme présente, l’épouse du général. Or, il se trouve que le grand spécialiste de l’aviation, un certain Ernst Udet, témoin par hasard de ses exploits de séducteur, lui a confié quelques heures auparavant le secret et le tourment de sa vie : il n’a qu’un testicule.
Craignant les représailles du général dont il a séduit la femme, Alfredo décide précipitamment de quitter son poste, donc de déserter, fuite que lui facilite, par reconnaissance sans doute, Ernst Udet. Et voilà Alfredo à bord de l’Elvira, en compagnie de réfugiés juifs, en route pour le Venezuela d’où autrefois son père était venu jusqu’à Hambourg le temps de faire un enfant.
L’arrivée d’Alfredo au Venezuela, dans une communauté allemande plutôt favorable aux nazis, les multiples aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres le mènent jusqu’à la découverte d’un père, joueur, buveur et jouisseur qui n’a nul besoin, lui, de retrouver, sur le tard, son fils.

Le narrateur de ce récit plein d’humour est le fils du héros : “Mon père était nazi, c’est indiscutable, il a toujours fait le mauvais choix.” Le cadre historique traité avec beaucoup de discrétion, l’écriture pleine de charme : une façon neuve de dire, dans l’autodérision, “moi aussi, j’ai eu un père nazi”.


  • « Il arrive qu’un roman ait la politesse d’offrir plus de questions aux personnages que de réponses à ses lecteurs. »
    Philippe Lançon
    LIBERATION

  • « Tel quel, le roman (la novella?) vaut le détour. Son écriture vivante et sa verve contenue, sans lyrisme exotique kitsch l’inscrivent dans la tradition de la dénonciation des erreurs.

    Daniel Walther


    LE MAGAZINE DES LIVRES

  • « Jochen Jung [nous] offre un formidable petit bouquin, qui hésite entre roman picaresque et bouffonnerie avec des éclats de pure féerie. Magnifique ! »

    François Julien
    VSD
  • « Au fond, tout cela ressemble assez à la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Surréaliste, et poilant, donc. »

    Gérard Guégan
    SUD OUEST
  • « Jochen Jung signe un livre caustique, très peu dans le goût allemand. Profitez-en ! »
    Etienne Dumont
    TRIBUNE DE GENEVE

1

Mon père était nazi, c’est indiscutable. Il a toujours fait le mauvais choix.
Indiscutable, même si je n’ai aucune preuve, mais sur ce point, pas besoin de preuve. Les lettres qu’il a écrites à ma mère et que je connais sont les lettres d’un père de famille à sa femme qu’il invite à garder courage, pour elle et pour ses deux enfants. Ce courage, mon père pensait que, compte tenu des circonstances et de l’époque, seul le Führer pouvait l’inspirer. C’est pourquoi il écrivait ce qu’on pouvait lire dans ses lettres, et pour conclure, juste avant le Heil Hitler, il ajoutait une formule revenant à dire que le Führer régle­rait bien tout. Et le compte des ennemis de surcroît.
Ma mère était à chaque fois un peu froissée qu’il lui imposât dans ses lettres de lire de telles déclarations. Elle commença par être froissée, puis en fin de compte, elle ne fut plus que déçue, et peut-être ne sut-elle plus vraiment, au bout d’un certain temps, si elle était déçue par son mari ou par le Führer.
Au cours des trois années de son mariage, elle avait très vite eu le sentiment qu’ils se connaissaient mutuellement aussi bien l’un que l’autre. Elle avait fini par être obligée de reconnaître, à son grand regret, qu’elle le connaissait bien mieux que la réciproque. En tout cas, elle prétendit toujours avoir pressenti longtemps à l’avance tout ce qui allait se passer. Et comme mon père, à cette époque-là, – du moins le supposait-elle – se trouvait à la base aérienne alors qu’elle séjournait temporairement dans le village de son propre père, il ne fut pas possible de vérifier. Elle envisa­geait les choses ainsi depuis qu’elle ne le voyait plus que très rarement, et c’est ce qu’elle croyait, sans doute parce que c’était pratiquement la seule certitude irréfutable qui lui restait.
Par ailleurs, je n’ai jamais complètement compris et encore moins été capable d’analyser la relation qui existait entre mes parents. Il n’y eut sans doute entre eux deux pas plus de différends et de querelles qu’il n’est habituel dans un couple, et mon père ainsi que ma mère semblaient aussi heureux de ne pas se voir pendant quelque temps que de se revoir au bout d’un certain temps. Séparations et retrou­vailles leur étaient de toute évidence également agréables et il leur importait aussi peu à l’un qu’à l’autre de savoir pour­quoi il en était ainsi.
Ajoutons que ma mère – j’ai entendu quelqu’un dire un jour qu’il fallait bien qu’ils soient à égalité – était vraiment belle, mais médiocrement douée en contrepartie pour offrir à mon père ce qu’il était en ce temps-là convenu d’appeler un foyer accueillant. Quoi qu’il en soit, lorsque mon père fut rappelé sous les drapeaux, ils débouchèrent ensemble, en quelque sorte sous l’égide du patriotisme, la meilleure des bouteilles que renfermait leur petite cave, burent à une guerre courte et victorieuse et, comme le Führer ne semblait pas vouloir se presser, ils burent aussi à la première permission du jeune époux.

Mon père était à la fois nazi et gynécologue. Il a exercé son métier pendant un certain nombre d’années à Ham­bourg, même après la déclaration de guerre. Puis il s’est retrouvé à Brandebourg, affecté à la base aérienne, c’était en 1941. On n’y trouvait pratiquement aucune femme. Néanmoins, mon père avait tout de même une seule et unique patiente : la femme du général, la seule femme d’officier qui habitât sur place. Le personnel féminin – préposées à l’entretien, auxiliaires, secrétaires – devait s’adresser au gynécologue qui consultait en ville. Les femmes des pilotes et des autres officiers ne venaient que pour rendre visite à leurs époux, et le faisaient de plus en plus rarement. La femme du général en revanche était toujours là, elle habitait la caserne, y avait ses règles. Et d’autres indispositions. Pour lesquelles – et pas seulement pour cela – mon père était là.
Mon père était donc médecin-chef sur une base aérienne de la Wehrmacht, parce que la femme de son général en avait décidé ainsi. Elle l’avait en quelque sorte découvert pour son usage personnel, quand elle l’avait vu quelques semaines auparavant à Berlin lors d’une soirée donnée en l’honneur de l’armée de l’air, et avait immédia­te­ment couché avec lui, ce dont il avait éprouvé une surprise sans bornes. Elle avait effectivement réussi à obte­nir de son mari qu’il dépose officiellement une demande d’affectation à sa base d’un gynécologue aux armées, et cette démarche de son mari ou d’elle-même (ou de mon père) avait été couronnée de succès. D’une part, le résultat escompté avait été atteint alors même que, dans cette période, il était de plus en plus difficile d’obtenir l’affecta­tion de médecins sur des bases militaires à l’arrière, car ils avaient été nombreux à être envoyés au front avec les troupes, où ils avaient trouvé une vilaine mort héroïque ; d’autre part, mon père, qui n’avait que peu le goût d’un tel destin, après s’être concerté avec le général, avait été qualifié simultanément de praticien gynécologue et de spécialiste des maladies vénériennes masculines (domaine qu’il connaissait a priori réellement peu). Pour moi, avait dit le général, vous êtes spécialiste de ce qui se passe en bas. De fait, mon père fut vite sollicité très largement par des soldats que l’intensité de leurs souffrances amenait à refuser de prendre en compte les limites de la spécialisation médicale, et qui présentaient à mon père sans complexes particuliers leurs queues souvent bien amochées. Il avait ainsi appris très rapidement des choses qu’il ignorait complè­tement, dont il ne soupçonnait même pas l’existence.
S’ajoutait à cela le nom qu’il portait : Alfredo Guzman. Son propre père, donc mon grand-père, était originaire de Puerto Cabello, au Venezuela – ce que confirmaient les rares photos que l’on possédait de cet homme de petite taille. Ambitieux négo­ciant en fruits exotiques, secteur d’activité particulièrement florissant en ce temps-là, il avait débarqué à Hambourg complètement frigorifié au bout de trois semaines de traversée sur un vapeur chargé d’oranges. Il avait épousé en justes noces une jeune femme charmante, fille d’un homme aisé, fabricant de saucisses qui, n’ayant pas d’héritier mâle et heureux de ce gendre entreprenant, l’avait incité à laisser tomber les fruits exotiques pour les boyaux et les saucissons et à s’installer à Hambourg.
Au bout d’une année seulement, ce successeur plein d’avenir avait disparu sans laisser la moindre trace, aban­donnant sa femme enceinte jusqu’aux yeux dans l’appartement de Blankenese dont elle était proprié­taire – cadeau de noces de son père –, en d’autres termes, il l’avait plaquée, et on ne le revit plus jamais. Enfin, sans doute le revit-on à Puerto Cabello, mais le fabricant de saucisses renonça bientôt à poursuivre ses recherches, faute de résultats, mais aussi parce qu’il ne souhaitait pas voir sa fille malheureuse en mariage, et ma grand-mère se contenta de donner à mon père le nom du disparu, qu’elle chérissait toujours, Alfredo donc, ce qui n’a pas dû faciliter la vie de ce garçon plutôt timide.
Il avait par la suite tenté à plusieurs reprises et sans grande conviction de renoncer à faire usage du o de son prénom, mais il se trouva toujours dans son entourage quelqu’un pour s’en souvenir et le lui raccrocher ; il avait immédiatement abandonné son intention de modifier aussi son patronyme, dans la mesure où la première idée qui lui était venue à l’esprit était ni plus ni moins que Gutsherr* . Mais Guzman père avait au moins laissé une chose à son fils : les papiers d’identité et l’arbre généalogique qui convenaient. Dans la perspective de son mariage et pour l’acquisition de la nationalité allemande, qui devait immé­diatement suivre, il avait apporté la preuve de ce que ses parents, grands-parents et ancêtres en remontant à trois générations au moins, étaient catholiques et de sang espagnol, ce qui dispensa mon père d’avoir à prouver sa qualité d’Aryen. C’était tant mieux, car ses ancêtres lui avaient transmis des traits fort différents de ceux de la plupart des gens qui arpentaient les routes de l’empire allemand. Son teint lui aussi s’éloignait de la pâleur que l’on attendait d’un Aryen. Pour couronner le tout, mon père était beau. Pas joli, pas beau garçon, mais beau, abstraction faite de ses oreilles incroyablement décollées. Il s’appelait Alfredo Guzman, gynécologue au service du Führer, et était beau.
En fin de compte, la beauté, même en ce temps-là, n’était pas seulement une affaire de goût, on aime ou on n’aime pas. Mon père avait par deux fois pu, en son jeune temps, s’en rendre nettement compte lorsque des passagers, montant dans le tram, l’avaient vu et avaient semblé glacés jusqu’à la moelle des os. Il s’agissait la première fois d’une femme, la seconde d’un homme, et mon père avait dans l’un et l’autre cas éprouvé une sorte de mauvaise conscience.
Pour moi, en la matière, les choses étaient plus faciles. Je ne connaissais que les photos de Hambourg, et de mon point de vue, mon père ressemblait à mon père.

L’épouse du général, ni froussarde ni lâche, comme on a pu le constater, n’avait pas résisté à une telle beauté, et se l’était appropriée sans faire de chichis. Elle était résolue à agir avec la même détermination en ce jour qui devait s’achever par une réception officielle, ainsi que l’avait décidé son mari. Au cours des dernières quarante-huit heures, on n’avait perdu qu’un seul appareil, contre quatre du côté de l’ennemi britannique. En outre, Ernst Udet, héros désormais de deux guerres et d’un entre-deux-guerres agité – “grâce au Führer !” –, faisait à la base la faveur de sa visite. Dès trois heures de l’après-midi, sous une pluie légère, s’était déroulée une petite céré­monie : une compa­gnie avait pris position pour rendre les honneurs et, lorsque la voiture de Udet, déjà en vue, s’était arrêtée cinq minutes au bord de la route sans que le visiteur en fût descendu (la raison de cet arrêt n’avait pas été communi­quée), elle avait attendu dans l’humidité. Certes, ces cinq minutes de brouillasse avaient fait briller davantage encore les casques, d’autant plus qu’en raison de l’heure avancée dans l’après-midi les lampes qui éclairaient la cour avaient déjà été allumées.
Les festivités organisées sur ordre du général le soir même (ces événements se déroulaient le 15 novembre 1941) étaient tout de même légèrement insolites sur cette base aérienne où l’on s’y entendait pourtant en matière de célébrations de la survie quotidienne : en fin de compte, Udet n’était pas le premier venu. Excepté les deux officiers chargés de se rendre auprès de la veuve de l’aviateur abattu, tous étaient présents, y compris le docteur Guzman, qui n’avait été affecté à la base que deux mois auparavant. Tout ce que la cuisine pouvait offrir était là, et le mousseux, de marque Henkell, coulait à flots.
L’épouse du général, comme on pouvait s’y attendre, était debout aux côtés de son mari au moment où ce dernier prononça un discours qu’il commença en se raclant la gorge, comme si cela faisait partie du texte. Puis il fit en guise d’introduction quelques remarques obscures à propos d’un certain Jupiter tonans pour conclure par une compa­raison assez malencontreuse entre le dieu Donar et Adolf Hitler, et ce discours fut conforme à son essence même : de circonstance et trop long.
C’est d’autant plus volontiers que tous se précipitèrent ensuite sur les verres déjà remplis, portant un toast au Führer et à l’hôte de marque, puis s’égaillèrent autant que faire se pouvait dans les salles exiguës du mess.
Mon père, sans comprendre comment, se retrouva tout à coup à côté du général. Il leva d’un geste bref son verre à hauteur de son menton, louant d’un Vous permettez ? l’élégance rhétorique du maître de céans qui, à l’en croire, ne méritait ni plus ni moins qu’un tonnerre d’applaudisse­ments. Et tandis que mon père – d’un ton martial, c’est sans doute le terme qu’il aurait lui-même employé – ajoutait quelques phrases sur la pluie, le beau temps et la Wehrmacht – les détails, ni lui ni ses deux auditeurs ne les enregistrèrent précisément –, la femme du général le regar­dait fixement tandis que le général fixait Udet, tous deux bouche ouverte (elle discrètement, lui d’une manière qui ne pouvait passer inaperçue). Lorsque mon père termina son développement, en gardant lui aussi la bouche ouverte, sur le mot “mê’veilleux”, le général se noyait dans les yeux de Udet, tout comme mon père dans ceux de la femme du général et elle dans les siens.
Le général ne parvenait véritablement pas à détacher son regard de celui de Udet, et ils se faisaient face, d’une manière qui en toute autre circonstance n’eût pu paraître qu’étrange : Udet et son mètre soixante-deux et le général, un mètre quatre-vingt-onze, unissant le regard d’acier cherchant les hauteurs et le regard plein d’effusion orienté vers le bas, semblables en cela sans doute seulement au Führer face à son peuple ou à la femme du général face à mon père.
Quant au général, qui se faisait remplir à nouveau son verre, il avait déjà, quelques minutes plus tard, alors que les regards de mon père et désormais aussi ceux de Udet ne visaient plus d’autre cible que sa femme, laissé libre cours à son enthousiasme, et décrivait pour ses jeunes aviateurs les plus spectaculaires des soixante-deux victoires de son hôte de marque. Udet avait à plusieurs reprises au cours de la soirée prié le général de le nommer avec simplicité “Mon général”, mais ce dernier s’obstinait à user du titre officiel de “général en chef directeur du département de l’arme­ment de l’armée de l’air” et s’occupait exclusivement de Udet, au lieu d’accorder au moins de temps en temps son attention à sa propre épouse. Ce dernier en revanche se serait plus volontiers occupé de l’épouse de son hôte, ce dont, comme il n’avait pas manqué de le remarquer depuis un bon moment, mon père se chargeait.
C’est à cet instant précis qu’un des adjudants prit l’ini­tiative d’engager une “brève conversation” avec Udet, qui Dieu merci dura un peu plus qu’il n’en fallut à la femme du général et à mon père. Ils avaient alors l’un et l’autre compris ce qu’ils voulaient et se dirigèrent sans guère se faire remar­quer – personne n’avait pris garde à eux – vers le couloir qui menait aux toilettes, puis se retirèrent dans le petit cabinet médical de mon père. Il faisait nuit noire. L’ébriété du général était, le temps aidant, partagée par tous, situation que seul Udet, qui contrairement à sa réputation n’avait strictement rien bu, avait notée, avec déplaisir d’ailleurs. Tous les autres fai­saient plutôt leur possible pour accompa­gner leur supérieur et, d’une certaine manière mon père agissait de même. Udet, après tout, quelle importance ?
Il devait l’apprendre. Dès le lendemain matin, qui commença pour mon père dans la petite salle de soins jouxtant son cabinet proprement dit, non comme à l’accou­tumée dans un lit, mais sur ce que l’on appelait “carpette”, un cadeau des marches orientales revenues dans le giron du Reich : mille tapis de ce style avaient immé­diatement été attribués à la Wehrmacht qui avait procédé à leur répartition selon des principes d’attribution préfé­rentielle, comme toujours parfaitement opaques. Mon père aimait laisser son regard se promener dessus, peut-être parce qu’il continuait à nourrir l’espoir – toujours déçu – d’y découvrir un motif identifiable. C’est donc sur cette carpette qu’il gisait, mon père, à côté de son lit de camp. Il regardait fixement l’armoire métallique laquée de blanc dans laquelle il serrait médicaments, instruments et formulaires de toutes sortes, et dont il lui semblait à pro­prement parler percevoir l’odeur en cet instant. Il tenta au cours de longues minutes de rassembler tant bien que mal les lambeaux de son souvenir, sans vraiment parvenir à un résultat.
Jusqu’au moment où Udet surgit dans sa tête. Non, en fait, il ne s’agissait pas de Udet, mais de son regard, et de la manière dont ses yeux avaient décrit des cercles et des loopings autour du corps de la femme du général puis l’avaient parcouru de haut en bas d’une allure martiale, rapide, encore et encore, jusqu’à ce que soudain ils croisent le regard de mon père qui explorait lui aussi ce même objet.
L’espace d’un court instant, la mémoire de mon père écarta Udet, il se hissa sur son lit et s’employa intensément à se représenter cette femme, ce qui eut pour conséquence immé­diate de provoquer chez lui une érection non seule­ment en souvenir de ce qui s’était déroulé quelques heures auparavant dans la passion, mais qui semblait exiger que soit poursuivi ce qui avait été entrepris. Des exclama­tions mur­murées comme oui, bon sang, pas mal, allons donc , et autres stupidités du même ordre exprimaient la manière dont mon père commentait pour lui-même cette scène qu’il imaginait.
Car dès qu’il avait refermé la porte de son cabinet sur la femme du général et qu’elle avait déboutonné sa veste d’uniforme (qui d’ailleurs, à son propre point de vue, lui allait à la perfection), elle s’était immédiatement, et en réprimant à peine un gloussement (était-ce le levier ?), hissée sur son fauteuil gynécologique.
Tandis que le général, au mess des officiers, continuait, par des propos de moins en moins intelligibles, à chanter les louanges de son hôte, de l’aviation en général et de tout le diable et son train, et que s’accomplissait dans le cabinet de mon père, sur un rythme à proprement parler effréné, ce qui devait s’accomplir, Udet était parvenu à faire comprendre au général qu’il avait le lendemain matin un rendez-vous urgent et important et devait par conséquent aller se coucher. Que pour rejoindre ses quartiers il lui ait fallu longer comme par hasard le bâtiment où était établi le petit cabinet de consultation de mon père, qu’un vasistas s’y soit trouvé depuis l’après-midi en position ouverte et qu’à travers cette imposte il ait entendu une voix qui lui était devenue familière dire et redire ou plus exactement crier “Quel bel homme, quel bel homme !” sur un ton de jubilation qui le traversa jusqu’à la moelle des os, tout ceci l’amena à s’adosser pour un court instant contre le mur, et il fallut que cela se produise précisément sous ce vasistas. Le chant qu’il entendit alors, modulé par la femme du général, lui fit penser à l’ultime percée à travers la chape de nuages, lui sembla la mise en musique de ce qu’il avait parfois éprouvé seulement dans les airs et en fait jamais auprès des si nombreuses femmes qu’il avait connues, lui apparut comme le looping ultime.
En reprenant son chemin, il frissonna. Il lui fallait désormais sa bouteille, assez maintenant de l’abstinence. En revanche mon père, qui n’avait bien entendu rien perçu de tout cela, et n’y aurait de toute façon rien compris, se disait en ce même instant qu’il était un sacré gaillard, et d’ailleurs, il n’était alors guère plus.

Mon père, donc, s’était hissé de cette carpette, qu’il avait sans doute considérée comme couche convenant à son allégresse, jusqu’à son lit, et un quart d’heure plus tard, s’était appliqué à retrouver la verticale, car une chose était certaine : sa consultation se déroulait de onze à treize heures, et même si personne ne risquait de s’y présenter, il devait impérativement être là, en uniforme et blouse blanche. Tenue seyante elle aussi, peut-être même particu­lièrement seyante, comme il n’avait pu s’empêcher de le constater ce matin-là en toute objectivité.
Quoi qu’il en soit, en entendant, aux alentours de onze heures et quart, frapper à la porte de son cabinet, il avait pressenti, pour une raison ou pour une autre, qui voulait le voir, et aurait été, s’il s’était trompé, très dépité. Il avait pu, en ouvrant la porte, constater que son infaillible intuition ne l’avait pas abandonné, et pria Udet d’entrer.
Le général en chef directeur du département de l’arme­ment de l’armée de l’air interrompit d’un ton brusque mon père dans ses salutations, lui disant qu’il n’avait pas beaucoup de temps et ne souffrait d’aucun symptôme particulier, mais qu’en revanche, un problème le préoccu­pait, depuis aussi longtemps que remontait son souvenir, dont il souhaitait s’entretenir ici même et sans retard avec mon père. L’élocution de Udet était parfaitement intelli­gible et cependant, il se trouvait de toute évidence dans un état d’ébriété avancée. Le léger tremblement de sa voix ne l’empêchait pas de s’exprimer d’un ton vif et décidé.
Il expliqua qu’il n’était pas venu à cause de mon père, ni à cause de la nuit écoulée dont il avait suivi de très près et dans ses moindres détails le déroulement – et disant cela, il considérait avec une insistance extrême le fauteuil gynéco­logique qu’il avait visiblement évité de regarder au cours des premières minutes. La seule raison de sa présence venait du fait qu’il était désormais en mesure de parler du sujet qui le préoccupait.
Mon père, quand il eut l’impression que Udet était au bord des larmes, y vit exclusivement un effet de l’alcool, dont il ne percevait plus du tout lui-même les effets, en dépit de la quantité relativement importante qu’il avait ingérée au cours de la soirée de la veille. Il faut que vous m’aidiez, voilà ce que mon père entendit alors, une phrase qui tout au long de sa carrière avait eu plus qu’aucune autre le pouvoir de le déstabiliser, tout particulièrement quand, comme c’était le cas, un je vous en prie la suivait : Il faut que vous m’aidiez, je vous en prie !
Mon père garda le silence, et le désarroi que l’on put alors lire sur son visage avait fait disparaître tout ce que la situation pouvait avoir d’officiel. Il était sans doute plus bel homme que jamais. Udet l’avait peut-être inconsciemment noté, en tout cas il poursuivit, semblant s’être dans l’inter­valle un peu ressaisi : Nous ne sommes pas égaux, j’en ai fait l’expérience au cours de ma vie agitée et je le constate à nouveau. Cette question ne doit ni ne peut bien évidem­ment vous préoccuper outre mesure, mon capitaine, mais je me permets seulement de vous poser ici même et en cet instant la question : y a-t-il des conséquences sur le plan intellectuel – j’ai entendu dire qu’un tel problème est fréquent chez les Juifs – quand un homme n’a jamais eu, aussi loin que remonte son souvenir, qu’un testicule, vous comprenez, une seule couille, et disant ces mots, il avait non seulement déboutonné sa veste d’uniforme, mais il était déjà en train d’ouvrir son ceinturon.
Mon père, faisant preuve moins de présence d’esprit que de crainte de se voir confronté dans les secondes qui suivraient avec le sexe matinal fripé du général en chef directeur du département de l’armement de l’armée de l’air, fit de la main gauche en direction de Udet le geste de l’interrompre, tandis que sa main droite était déjà parve­nue sur le cuir du ceinturon de ce dernier, et que, se tenant tout contre le héros des airs, il se contentait de dire : Monorchidie, monorchidie, mon général, autrement dit un seul testicule, symptôme parfaitement bénin, quelle que soit la personne atteinte.
D’un air d’infinie tristesse – alors que mon père s’atten­dait sans doute à l’expression du soulagement –, Udet regardait dans le vide, d’un regard qui traversait mon père sans le voir, et ce dernier, qui avait reculé de deux pas et entreprenait avec un zèle désordonné de manipuler les leviers de son fauteuil gynécologique, demanda à son patient, ou plutôt à son non-patient, si par hasard il n’avait pas un jumeau, question à laquelle Udet répondit seule­ment : 26 avril, Francfort-sur-le-Main.
A cet instant précis, on avait à nouveau frappé à la porte, cette fois plus doucement, mon père s’était excusé d’un mot et avait ouvert, se retrouvant face à la femme du général, qui, sans attendre qu’il l’y invite, entra et se mit à chercher en disant ma boucle d’oreille , comme si Udet n’avait pas été le moins du monde présent dans la pièce. Celui-ci, dans l’intervalle, s’était non seulement complète­ment reboutonné, mais avança d’un pas décidé vers la dame, lui adressa sans mot dire le salut militaire, puis tourna les talons et disparut.
Mon père eut immédiatement la conviction d’avoir vécu un véritable événement, et non des moindres. Il lui semblait avoir reçu la réponse à une question qu’il n’avait même pas posée, il avait le sentiment que la scène qui venait de se dérouler le concernait lui aussi, mais il recon­nut avec désarroi qu’il ne pourrait pas en savoir davantage. Il regardait toujours fixement la porte qui venait d’être claquée, sentant avec une sorte de légère inquiétude s’élever doucement en lui la ridicule formule un événement histo­rique, assurément, quand la femme du général passa près de lui dans un bruissement d’étoffes en lâchant le mot Retrouvée ! et ouvrit brusquement la porte, la laissant béante, ce qui permit à mon père non seulement de la suivre des yeux, mais aussi de voir Udet en train de lancer un ordre à son chauffeur, tout en se tournant vers mon père ou tout au moins dans sa direction, comme pour lui parler, alors même que les instructions qu’il donnait s’adressaient au chauffeur.
Cela se passait par une journée de novembre extrême­ment douce, et mon père semblait en avoir une fois pour toutes tiré la conclusion qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un jour comme les autres. Mais bien plutôt d’une journée d’une importance particulière. On pouvait, on devait même, la considérer ainsi.

Une formation de quelques hommes s’était assemblée et s’apprêtait, en cette matinée du 16 novembre, à rompre les rangs, au moment où mon père, sur le seuil de son cabinet, suivait des yeux les deux personnages qui venaient de le quitter à l’instant même, allant dans des directions opposées. Il eut sans doute l’impression soudaine qu’ils avaient un projet commun, il ne pouvait pas s’expliquer autrement le spectacle qu’il avait sous les yeux. Il y avait d’un côté ceux qui se dirigeaient vers un avenir, et lui, qui restait là.
Au fond, cela lui convenait, c’était ainsi, se disait-il de bonne foi, c’était la punition, et plus encore, la vengeance pour sa beauté qui chaque matin, quand il se voyait dans la glace en se rasant, lui lançait un défi qu’il ne comprenait pas. A l’un la beauté, aux autres le bonheur, il avait accepté ce partage, et c’est pourquoi il éprouvait un calme étrange quand un quart d’heure plus tard à peine – alors qu’il était tout juste en train de remplacer sa blouse de médecin par sa veste d’uniforme – l’ordre de se présenter devant le général lui parvint. Il pensa immédiatement savoir ce que cela signifiait pour lui : de toute évidence, le général était informé des événements de la nuit précédente. L’espace d’un instant, il n’y eut plus dans sa tête que le vide et un léger vertige.
Je ne sais pas, bien entendu, ce qui aurait pu être différent entre mon père et la femme du général de ce qu’il s’était peut-être lui-même imaginé. Et je suis certain de ne pas me tromper au sujet de mon père en supposant qu’il ne savait pas en quoi il aurait pu pendant cette fameuse nuit ne pas s’être comporté comme il le fallait. Tout comme il n’aura sans doute pas eu la moindre idée de ce qui avait poussé sa maîtresse de cette nuit-là – car c’est bien ce qu’elle avait été, en y prenant un plaisir extrême – non seulement à dire plus qu’il n’était nécessaire à son mari, qui, bien qu’il fût ivre mort, avait tout de même fini par remarquer son absence au beau milieu de la nuit, mais l’avait incitée à tenter de le persuader que l’accuser d’avoir noué une relation avec le général en chef directeur du département de l’armement de l’armée de l’air était une calomnie dénuée de tout fondement ; ce dernier avait quitté la soirée de manière prématurée à cause d’un rendez-vous, ce dont tous étaient informés, et la situation, en tout état de cause scandaleuse pour le général, nécessitait une enquête sans délai pour identifier le coupable, ce qui imposait l’organisation de recherches extrêmement rigoureuses.
Quoi qu’il en soit, après le départ de l’ordonnance qui venait de transmettre à mon père l’ordre de se présenter immédiatement devant le général, un froid glacial l’enva­hit ; ce fut son unique réaction. Puis, quand ses pensées tentèrent, dans une confusion effroyable, de se rassembler, ses mains se mirent à agir de manière auto­nome. Avec des gestes d’automate il tira de sous son lit une petite valise en cuir très voyante, unique héritage lui provenant de son père. Il s’agissait du cuir d’un reptile quelconque, sans qu’il en sache vraiment plus, et ses doigts avaient souvent exploré les irrégularités de son relief. Il y empila le strict nécessaire, sans avoir la moindre idée d’une destination, il n’avait qu’une certitude : il n’irait pas se présenter devant le général.
Comme les frissons ne se calmaient pas, il enfila son lourd manteau d’hiver, prit sa casquette, et quand il sortit dans la lueur laiteuse de novembre, il remarqua Udet qui, en cet instant précis, s’apprêtait à marcher vers une auto­mobile. Immédiatement, quelque chose en lui détermina la direction que prenaient ses pas, il agita la main, alla droit sur Udet, fit le salut militaire et lui dit avec une présence d’esprit à peine concevable qu’il souhaitait lui donner des explications complémentaires en rapport avec l’affaire du matin ; comme il devait lui aussi se rendre à Berlin – n’était-ce pas la destination première de Udet ? –, il le priait, dans la mesure où cela était possible, d’attendre trois minutes afin qu’il puisse aller prendre sa valise et sa sacoche de médecin.
Udet acquiesça d’un signe de tête, mon père se préci­pita, et cinq minutes plus tard, il était assis aux côtés du général en chef sur la banquette en cuir, à l’arrière de la voiture, et franchissait sans aucune difficulté le poste de contrôle.
Udet regardait droit devant lui, mon père regardait Udet. Il avait de la peine à croire qu’il s’agissait là de l’homme qui, tout juste une heure auparavant, se tenait devant lui dans son cabinet, en proie à un désespoir mani­feste. Il se peut qu’il ait soudain remarqué une vague ressemblance avec son propre père – comment cette idée lui vint-elle ? la valise ? –, le fabricant provisoire de saucisses et ci-devant négociant en fruits exotiques. Car son père, il ne l’avait jamais vu et ne le connaissait que par les photos de mariage, toutes marquées dans le coin inférieur droit de la signature en relief d’un photographe de Hambourg, ce qui fascinait mon père, enfant, presque davantage que les photos elles-mêmes.
Certes, à cette minute, sur le profil situé à sa gauche se lisait avec une netteté absolue le nom de Udet et il était quasi impossible de confirmer aussi rapidement une ressemblance avec le jeune marié d’autrefois. Mais pour mon père, les choses commencèrent de manière vague à se superposer, à s’entremêler. Avant même que l’affaire se soit clarifiée dans sa tête, il vit la bouche de ce profil s’ouvrir, demeurant un instant dans cette position, puis se refermer.
A propos, nous allons d’abord faire un détour, vous verrez. Mais où voulez-vous vraiment aller ? entendit-il enfin Udet lui dire, et il le vit au même moment fouiller dans le vide-poche devant lui d’où il sortit une flasque argentée dont il dévissa lentement le bouchon.
A Berlin, telle fut sa réponse, bégayée, malgré sa brièveté.
C’est stupide. Vous ne pouvez plus aller à Berlin, et vous le savez bien. Vous venez de déserter. Encore une fois : où voulez-vous aller ?
Dans ce cas, au Venezuela, mon général. Au Venezuela.

Jochen JUNG est né en 1942 à Francfort-sur-le-Main. Après des études de littérature allemande et d'histoire de l'art à Munich, Tübingen, Zurich et Berlin, et un doctorat en 1972, il devient directeur des Éditions Residenz de 1975 à 2000. Il y publie les premiers textes de Thomas Bernhard et Peter Handke. Il fonde sa maison d'édition Jung & Jung en 2000. Il vit à Salzburg.

Bibliographie