Dans la presse

LA LIBERTE

Alain Favarger

Porto et la verdoyante vallée du Douro, le paradis viticole du pays. C'est le décor du Principe de l'incertitude, l'ultime opus d'une des romancières les plus respectées du Portugal, auteur d'une cinquantaine de romans dont celui-ci est le septième traduit en
français. Et c'est à nouveau une plongée dans une écriture d'une rare densité, aux phrases ciselées, parfois proches de l'aphorisme. Un style très particulier, à la fois lancinant et envoûtant, habile en tout cas à cerner la vérité des êtres sous le masque des apparences. Le point de départ du livre est une obscure affaire d'héritage. Dans un grand domaine se meurt le dernier représentant de l'antique dynastie des Albergaria. Sans héritier direct, cet aristocrate bon teint a décidé de léguer son patrimoine à un rejeton de sa nièce Rutinha, pour autant que celle-ci accouche dans la propriété. Rutinha a déjà deux fils, d'emblée écartés du pactole. Mais très futée, la nièce s'arrange pour accoucher de son troisième fils au « Salto da Senhora », le fief si convoité.
L'affaire cependant se présente mal : l'enfant meurt à la naissance. C'est compter sans la ruse de Celsa, la servante des Albergaria qui substitue au mort-né son dernier enfant, un bébé de quelques jours. Une opération digne de la magie, qui abuse tout le monde. Ainsi Antonio, le fils de valets, surnommé « Œillet pourpre », deviendra à sa majorité l'héritier de la fazenda.
FANTASMES DE POUVOIR
On devine à travers cette situation hautement rocambolesque l'ironie de la romancière. Car le Portugal dont il va être question ici, c'est celui issu de la « Révolution des œillets ». Un Portugal qui tourne le dos à la tradition, à l'immobilisme des anciennes classes dirigeantes. Un pays qui s'ouvre à la modernité, mais aussi à la course au profit, à l'avidité et à l'arrogance des nouveaux riches.
Ainsi le roman se focalise sur la trajectoire d'Antonio, le nouveau seigneur aux origines douteuses. Autour du personnage, que l'on découvre plutôt falot et cynique, gravitent deux femmes. La jeune Camila, son épouse, une fille de bonne famille à l'éducation parfaite. Et la capiteuse Vanessa, sa maîtresse, une femme partie de rien mais qui a réussi. Au demeurant propriétaire d'une boîte de nuit, au centre de maints trafics louches. Le triangle classique, en somme, sauf qu'il est ici la source d'une sarabande infernale où se mêle fantasmes de pouvoir et délire sado-masochiste.
UN NŒUD PERVERS
Qu'on ne s'y trompe pas. Le récit n'a rien de pornographique et ne dégage que peu d'effluves érotiques. Tout est dans l'analyse des personnages, l'approche de la psychologie des profondeurs. Le trio se retrouve pris dans un nœud pervers, où jalousies, persécutions et humiliations ne cessent d'alimenter la dépendance de chacun. Au plaisir de faire souffrir des uns répond le plaisir de souffrir de l'autre. Le plus troublant étant bien sûr de découvrir que Camila, la victime, ne voudrait pour rien au monde se défaire des liens qui l'attachent à ses bourreaux dans sa propre maison.
Or, presque tout dans ce cercle vicieux reste au niveau de la parole, de l'oppression psychique. Ce qui rend le livre à la fois plus obsédant et plus envoûtant. Au point qu'il devient impossible de s'en séparer avant d'avoir atteint le dénouement. A bien des égards le lecteur comprend que le vrai couple est celui de Camila et Vanessa, tant Antonio le b?tard manque de classe et de consistance.
JOUER AVEC L'IMPRéVISIBLE
Mais l'art de la romancière est de brouiller les pistes et de jouer avec l'imprévisible. Si bien que le récit fait alterner à l'envi ses différents registres. D'un côté la satire sociale qui nous présente les nouveaux riches comme des assoiffés de pouvoir, avides d'intrigues, mais au final frustrés. Vanessa en est l'incarnation séduisante, quoique vulgaire, comme l'ont été chez Proust, Odette de Crécy et Mme Verdurin. Alors que Camila, la raffinée, porte en elle, jusque dans le plaisir d'être dominée les stigmates d'une vie familiale marquée par la fatalité des malheurs intimes.
D'un autre côté, le roman déploie un luxe de détails dans l'approche du cœur humain. Toute la force d'Agustina Bessa-Luis tient dans ce scalpel qui lui permet de rouvrir les plaies les plus cachées, de fouiller dans la vérité nue de ses personnages et de leurs désirs les moins avouables. Traquant le masochisme en tant qu'élément constitutif de la sexualité et des rapports humains, la romancière portugaise nous dérange tout en touchant à l'universel.
On comprend aussi à lire ce roman pourquoi il a fasciné Manoel de Oliveira, le cinéaste nonagénaire, qui en a tiré un film présenté à Cannes le printemps passé. Lui qui fut l'auteur il y a peu d'une adaptation moderne de La princesse de Clèves, ce pur chef-d'œuvre du classicisme français dont les protagonistes se brûlent au soleil noir de la
passion. Une passion que, pour sa part, Bessa-Luis porte à l'incandescence jusqu'au vertige.