Dans la presse

LE FIGARO LITTERAIRE

Gérard de Cortanze

Autour d'une cinquantaine de romans, de pièces de théâtre, de chroniques et de nouvelles, Agustina Bessa-Luis assuma tout au long de sa vie des charges publiques importantes, dirigea un grand quotidien et fut directrice de thé?tre. Traduite dans de nombreuses langues, elle reste cependant peu connue en France où l'on ne semble vouloir retenir que son travail de scénariste auprès de Manuel de Oliveira. C'est dommage.
Aujourd'hui ?gée de 80 ans, Agustina Bessa-Luis est un des écrivains portugais les plus importants de sa génération.
Depuis la parution de La Sibylle (1), roman publié en 1954, et qui reste un des textes les plus novateurs de la littérature portugaise du XXe siècle, Agustina Bessa-Luis ne cesse de pratiquer une littérature très exigeante placée sous le signe du réalisme prophétique et d'une implacable observation d'une humanité écartelée entre grandeur et petitesse. On ne sort jamais indemne d'un roman d'Agustina Bessa-Luis, qui demande toujours une participation active de son lecteur, comme une adhésion, une sorte d'étrange
complicité. Dans Le Confortable Désespoir des femmes (2), le lecteur était invité à suivre la marche du jeune Melchior dans son retour à la réalité, c'est-à-dire dans sa confrontation avec la terre natale. Dans Un chien qui rêve (3), il s'agissait de comprendre le cheminement particulier de chacun en direction de sa propre vérité intérieure. Quant à La Sibylle, elle n'était rien d'autre que le roman des retrouvailles avec une propriété abandonnée qui revient progressivement à la vie. Nous pourrions ainsi passer en revue chacun des sept romans d'Agustina Bessa-Luis traduits en français : tous, sans exception, parlent du lourd héritage des travaux de la terre. Le dernier, Le Principe de l'incertitude, roman qui est aussi à l'origine du dernier film de Manuel de Oliveira, présenté à Cannes en mai dernier, ne déroge pas à la règle. Les livres d'Agustina Bessa-Luis sont « modernes » au sens où le furent en leur temps ceux de Flaubert, de Balzac, de Zola : ils nous parlent de notre époque. De quoi s'agit-il ? D'une propriété viticole partagée entre la nostalgie passéiste des anciens propriétaires et la rage commerciale des nouveaux. D'un côté, la recherche d'un passé introuvable ; de l'autre, l'effervescence violente d'un présent où la seule richesse est celle du profit. Les fluctuations de la Bourse ont remplacé la préservation de l'héritage. On ne se passe plus un domaine de père en fils, on vend des litrons au plus offrant. Le viticulteur d'hier n'était en somme qu'un passeur, un témoin éclairé qui ne possédait que l'art du bien faire : celui d'aujourd'hui est un barbare qui ne veut plus de limites. En cheminant vers l'Atlantique, et après avoir traversé Porto, le Douro, qui donne son nom à la région qui l'irrigue, serpente dans des gorges profondes où s'étagent des milliers de vignobles en terrasse. D'un côté, le sauvage
Tras-Os-Montes, de l'autre, donc, la vallée prospère du « fleuve d'or » et ses vignobles parsemés de propriétés viticoles, les quintas. Agustina Bessa-Luis y est née. C'est la terre de son enfance. La terre de ses livres et le sujet de ce dernier, magnifique, porté par une écriture riche, précise, teintée de sourdes fulgurances. Avec, en son centre, le personnage de
Camila, épouse du jeune héritier, tour à tour soumise et révoltée, broyée et triomphante : envahie par un tenace principe d'incertitude qui est, de tous les tourments le plus difficile à supporter.