Dans la presse

LE FIGARO LITTERAIRE

"Les endroits sans charme, au creux des saisons maussades, exercent sur certains un irrésistible attrait, par une sorte de jeu des contraires. Mais il faut le vice le plus universitaire pour enfermer un colloque de traducteurs dans un immense hôtel, dont on ne sait à l'abord s'il est à demi construit ou bien en voie de destruction partielle... Bruine, tempête, phoques morts sur des plages où Aphrodite n'eût jamais accepté de mettre le pied. Pas l'Eden, évidemment. Le colloque s'y déroule à trois heures d'avion de Buenos Aires. Quelque part vers Rio Gallegos, peut-on supposer.
Pablo de Santis écrit pour la jeunesse. C'est son premier roman pour nous autres névrosés, accablés par l'âge, le déclin de la littérature et le réchauffement illusoire du climat. J'ai songé, à cause de travaux pour la jeunesse de Pablo de Santis, au jeune écrivain français Christophe Honoré, qui écrit pour la jeunesse lui aussi et publia récemment deux romans hantés et déchirés sur la perte de l'enfance : les liens de l'écriture à l'enfance, ou à la jeunesse, sont mystérieux (1)...
La chute de Babel ouvre sur la parole adulte. Une impossible traduction de la réalité ? Les personnalités plus ou moins folles ou douteuses rassemblées pour débattre des affres du traducteur représentent un bon échantillonnage de ce qu'on doit s'attendre à rencontrer dans tout séminaire de ce genre. Le narrateur connaît déjà plusieurs conférenciers, dont une de ses anciennes maîtresses. Les colloques sont les cours d'amour d'un troisième type. Quand ce n'est pas du troisième âge.
La première victime de la langue de l'après-Babel est ramassée dans la piscine vide de l'hôtel en construction-démolition de Port-au-Sphynx. Un nom tout de même trop « connoté », diront les doctes mais les enfants adorent ça rappelons-nous Bécassine, Gribouille, Torchonnet, L'île au trésor... « La langue de la traduction, écrit Miguel de Blast, le narrateur, charrie toujours des sédiments de la langue qui se trouve au-dessous. » On avait écouté Valner, le mort, parler une langue inconnue comme pour une incantation. Une langue d'avant la chute (de Babel)?
La Mort elle-même, l'ouïe fine, avait dû entendre l'appel, car elle frappa derechef. L'effet sur le colloque fut désagréable. Comment trouver les mots pour le dire ? La situation se polarisait; l'enquête commença. Ce qu'exprime le narrateur Miguel de Blast à propos d'un de ses collègues justifie qu'aucune piste ne soit négligée
« Nous éprouvons le besoin de détester quelqu'un que nous connaissons, mais nous ne trouvons pas de motif pour; et puis, les années passent, n'importe quel prétexte fait l'affaire et se transforme en cause et origine de la vieille haine, de la haine qui en fait a toujours existé, depuis le début. »
On ne vous livrera pas la clef de l'énigme, d'autant que c'est l'énigme en soi qui rend ce livre agréablement captivant, empli de notations pertinentes et impertinentes. L'ambiance tendue de cette plage perdue de pluies et de vestiges sinistres fera une lecture bienvenue sous le soleil d'été. La traduction se lit elle-même avec agrément. On peut lui reprocher d'employer « soi-disant » à la place de « prétendu » ou de « supposé », ce qui est une faute, et d'écrire
« rembobiner » au lieu de rebobiner. Le prochain colloque pourrait s'intéresser à ces peccadilles.
Bien évidemment, le nom de Jorge Luis Borges apparaît, en dos de couverture pour fournir un début de pedigree à notre auteur. Ce n'était pas indispensable, dans la mesure où ce début littéraire se tient dans un genre que Borges n'a pas inventé; et puis, sa postérité l'a plus que comblé de suiveurs ou de disciples avoués. Nul ne sait ce qu'écrira Pablo de Santis, né en 1963 à Buenos Aires. Mais il a su intégrer à son roman ses propres interrogations sur la langue sans jamais altérer le suspense dû à la fiction, signe qu'il est un écrivain, et un écrivain dont la culture n'apparaît pas comme prétexte à des variations, mais comme nourricière d'une tentative d'imaginaire. Se référant au Bartleby de Melville, et a ceux que les épreuves de la guerre a faits muets, incapables de parole, un des participants remarque, dans une fort belle intervention sur le « silence » auto-imposé ou imposé par la vie, que « tout peut se traduire, excepté la façon dont une œuvre se tait ». Les poètes et les musiciens savent, eux les premiers, la valeur de ces silences.