Publication : 12/09/2001
Pages : 192
Grand Format
ISBN : 2-86424-397-0
Couverture HD
Poche
ISBN : 978-2-86424-649-7
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Chair de lune

Jean-Paul DELFINO

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Entre bacs de décantation et pipelines argentés, entre marais et cités ouvrières, Berre-l’Etang ploie sous le soleil d’un été brûlant au milieu des années 70. La gauloise au bec et le regard insolent, ils ont quinze ans. Il y a le gros Régis, sa Yamaha et ses sous-pulls qui font des étincelles quand il frotte ses manches l’une contre l’autre; il y a Gabino, l’Espagnol, héritier des luttes anti-franquistes; et puis il y a Tano. Tano le solitaire, le silencieux, l’orphelin de coeur. Tous, ils rêvent de travailler à la Shell. Ils rêvent de cet avenir sans autre horizon que celui des cheminées d’usine et des montagnes de sel alentour.

Mais pour Tano, il en sera autrement. Il rencontre Nara, la jeune Brésilienne. Tout de suite, c’est l’amour fou, le plus jeune et le plus libre: l’amour adolescent. Mais c’est aussi la porte ouverte à des rêves jamais encore rêvés, une fusion sans limites dont la puissance va déchaîner les éléments les plus incontrôlables sur la ville figée dans sa torpeur et les précipiter vers une issue inévitablement dramatique. Jean-Paul Delfino nous offre un récit au ton juste et désenchanté, à l’écriture envoûtante, où le souffle poétique le dispute à la précision dans une étude de caractères sans concession.

  • « Un récit court et efficace, d'une justesse épatante. »
    Cendrine de Susbielle
    VIRGIN MEGASTORE
  •  Jean-Paul Delfino a délaissé l'espace d'un ouvrage son héros Vieux switch et le polar au sens strict du terme pour se plonger avec ce Chair de lune dans la littérature noire. L'écrivain aixois ne nous entraîne plus cette fois sur les plages marseillaises mais à Berre dans les années 70. Et sur les berges de l'étang, à cette époque, quand on a une quinzaine d'années, pas évident de voir l'avenir en rose. Tano y croit pourtant quand sa main prend celle de Nara, jeune Brésilienne dont le père est venu travailler dans les raffineries locales. Amour fou et désillusions mèneront les jeunes héros vers une issue inévitable.
    LA VOIX DU NORD

La petite route qui abandonne le port et cingle vers la raffinerie de sel est creusée de vérole. Des ornières profondes, des cicatrices sculptées par les gifles du mistral, des nids-de-poule où le pied s'enfonce parfois jusqu'à la cheville. Ce trait de goudron craquelé file entre les bacs de décantation dans lesquels l'iode forme une croûte blanche. Ici, la Camargue domptée se découpe en rectangles réguliers. Vus du ciel, ces bassins aux angles cassants forment un New York aux milles ramifications. Les grenouilles et les insectes y bruissent, coassent, hurlent, rampent, s'enfouissent dans la gangue avant de se gober les uns les autres, dans de sonores claquements de becs froids et de mandibules, ou par de lentes succions.

Tano, lui, s'en moque.

Les mains agrippées à l'arrière de la Yamaha du gros Régis, la cigarette aux lèvres dont la braise se recroqueville sous le papier noirci par le vent, il écoute les hoquets hystériques du moteur qui les emporte vers la raffinerie de sel, près de la plage de Sainte-Rosalie.

Derrière eux, les cheminées d'usine sont plantées dans l'étang. Ces poignards d'acier et de flammes crachent jour et nuit leur mélange de gaz et de soufre nauséeux. Gardiens du temple, tuyaux d'orgue bien réglés, ils distillent l'or noir qui afflue en masse par le ventre bombé des cargos venus s'échouer au port de la Crau et à celui de la Pointe, à quelques kilomètres de là. Dans un entrelacs étonnant de plates-formes, conduites, échafaudages, conteneurs, colonnes ou bacs, le sang de la terre est traité et transformé dans cette usine plus étendue que la ville. Le moment venu, l'hydrocarbure repart à grands jets de pipelines argentés et de cohortes incessantes de camions.

Il n'y a guère qu'eux pour venir à Berre-l'Étang. Personne ne passe jamais par Berre. Berre est un bec de terre noire enfoncé dans les marais. Pour y venir, il faut soit avoir quelque chose à y faire, soit s'être perdu entre Salon et Aix, au beau milieu de cette steppe pelée.

Assis au pied de la grande pyramide de sel, Tano et Régis regardent droit devant eux. Sous la lune, ce pain de sucre luisant tutoie les étoiles.

Pétrole ou eau de mer, tout se distille, tout se raffine à Berre.

Un parfum d'iode croupi pique les narines et raconte sa vie, lorsqu'il était encore liquide et courait en vagues, de Rio de Janeiro à Hong-Kong. Les deux adolescents écoutent cette odeur sans bien comprendre. À leur âge, tout est figé, rien ne bougera ni ne se transformera. Le sel reste le sel. Leur vie reste leur vie.

Tano coupe une gauloise sans filtre en deux et en tend la moitié au gros Régis.

- T'en veux une ?

- Non, j'ai les miennes. Des Dunhill.

Lui, c'est le seul fils de riches de la bande. Son père est représentant en gros chez Ricard. Une place en or, comme il dit avec fierté, et qui l'oblige tous les matins à plonger dans les entrailles mystérieuses de Marseille et du port des Arnavaux. Le gros Régis, en bon fils unique, a toujours les plus belles fringues, avec les marques qui brillent en lettres d'or sur les pantalons ou les blousons de cuir, cintrés à la taille.

Sans parler de sa moto, la Yam' 49,9 CC que son cousin a débridée et kittée. À deux, elle monte à plus de soixante. Quand le gros Régis la pilote en solo, elle flirte avec le quatre-vingts. Si c'est Tano, tout en nerfs et en muscles naissants, elle approche même le cent, dans la grande descente de Salon, sur la nationale 113.

Tous les deux la prennent souvent, cette route. Pour aller dans les boums. Pour voir les filles. Leur plus grand plaisir, à l'aller comme au retour, c'est de frôler les vieilles putes, des tapineuses en fin de course, au prix unique, qui fleurissent sur le bas-côté. Encastrées dans leur pliant, elles regardent défiler les voitures, cuisses ouvertes. Leur visage fripé les fait ressembler à des clowns. Des faces décaties et grimées.

Dans leur sac, une bouteille d'eau pour la journée. Quand la moto pétaradante frôle leurs pieds en pantoufles, elles éclatent de colère dans une tempête de jurons et d'imprécations.

Le gros Régis ne les aime pas. Surtout depuis que l'une d'elles a fait pleurer sa mère. Une histoire idiote. Son père, Toni Salieri, avait payé l'une de ces femmes pour un rapide frisson sur la banquette arrière de sa voiture. Comme il n'avait pas de liquide, il l'avait payée par chèque. Deux jours plus tard, la femme, preuve en main, s'était rendue chez lui pour faire du chantage. C'était une Espagnole. Elle avait hurlé plus de trois heures dans la cage d'escaliers.

Finalement, Toni Salieri avait mis la main à la poche. Elle s'était calmée et était repartie avec son barbeau. Pour éviter une scène conjugale et des larmes, Toni avait aussi frappé sa femme.

De toutes façons, cette histoire c'est du passé. Et le gros Régis a beau être un fils de riches, tout le monde l'aime bien.

Rond, bronzé hiver comme été, avec une peau de gamine et de longs cils noirs qui se recourbent en accroche-cœurs. Une boule pétulante, fière de ses pantalons pattes d'éléphant gigantesques et de ses chemises brodées. Depuis peu, il arbore des sous-pulls synthétiques à cols roulés. Il en a toute une collection. À Berre, c'est une véritable révolution, apportée par son père en droite ligne d'Aix-en-Provence, une ville encore bien plus mystérieuse que Marseille. Bientôt, tout le monde en portera. Pour l'instant, il est le seul. Fier de toute son électricité statique qui produit des étincelles, la nuit, lorsqu'il frotte une manche contre l'autre, à toute vitesse.

Le gros Régis catapulte son mégot dans le bac de décantation voisin. La braise reste un instant à la surface et disparaît, gobée probablement par l'un de ces gros poissons blancs qui grouillent dans les profondeurs. Avec sa voix nasillarde, en parfaite contradiction avec son physique débonnaire, généreux, il lâche enfin :

- Moi, j'y crois pas…

- À quoi ?

- Bruce Lee…

- Et quoi, Bruce Lee ?

- Il a jamais été assassiné. Jamais ! C'est des conneries, tout ça…

- Qu'est-ce t'en sais ?

Le gros Régis crache un filet de salive entre ses dents de devant. C'est un exercice difficile, beaucoup maculent leur chemise en essayant de l'imiter. Mais lui, il fait ça naturellement. Sa salive peut partir jusqu'à trois mètres. Il crache encore, et finit par répondre :

- C'est mon père qui me l'a dit.

- Ton père, c'est qu'une roulade…

Le bac tout proche émet une série de gaz ponctuée par quelques coups de queues de poissons. Dans la nuit, cette petite musique a quelque chose de familier, de rassurant. Comme le parfum des torches de la raffinerie.

Tano se brûle le pouce et l'index en aspirant une dernière goulée. Puis il envoie son mégot rejoindre celui de Régis et s'étire en arrière :

- De quoi il est mort, alors ?

- Trop de muscle.

- Quoi ?

- Un jour, il a tellement contracté ses abdos que son ventre a pété. Pan ! Et tous les boyaux lui sont sortis. C'est de ça qu'il est mort, Bruce Lee. C'est mon père qui me l'a dit.

- Qué bouche, çui-la…

Le gros Régis va pour répliquer - on n'insulte pas la famille à Berre, jamais - quand Tano lui impose le silence d'un geste de la main. Dans l'odeur de cambouis chaud de la moto, il souffle :

- Ferme-la… Y' a Lulu…

- Quoi ?

- Y' a Lulu, je te dis. Boucle-la.

Assourdi par la nuit, le souffle régulier des torches parvient à peine jusqu'à eux. Seul le ventre des bacs laisse remonter à la surface ses flatulences. Puis le silence s'impose à nouveau, compact. Une tache d'encre séchée, irisée par les flammes.

- T'as rêvé… Y' a personne !

- Ferme-la, je te dis.

Venant de l'étang, une musique se fraye maintenant un chemin dans la nuit. Ce n'est d'abord qu'un murmure, amputé quelquefois dans sa continuité par le souffle d'une brise. Puis, la musique enfle, fissure l'atmosphère et la fait éclater enfin. Tano reconnaît l'air immédiatement. Un tube en vogue que la radio assène cinquante fois par jour et qui, à cet instant précis, s'époumone à disperser l'immensité de la nuit :

J'irais bien refaire un tour

Du côté de chez Swan

Revoir mon premier amour

Qui me donnait rendez-vous

Sous le chêne

Et se laissait embrasser sur la joue…

Des crissements mous et réguliers. Des pieds qui s'enfoncent dans la chair blanche du sel. Sur la base gauche de la pyramide qui semble quitter l'étang noir, une silhouette se détache enfin et se dirige droit vers les deux adolescents. Instinctivement, ceux-ci rentrent leur cou dans leurs épaules et se recroquevillent sur le sable.

Grandissant de façon régulière, léché quelquefois par les flammes rouges des cheminées, progresse avec difficulté un homme au crâne rasé, vêtu d'habits en lambeaux, le visage tranché par un sourire. Ses yeux exorbités fixent les flammèches de l'usine avec fascination. Derrière lui, une boule de petite taille claudique et, quelquefois, saute en l'air comme une feuille soulevée par le vent. C'est un caniche sans couleur, le poil hirsute, dont la patte arrière droite a été amputée.

Bientôt, l'homme est assez près pour que les deux garçons découvrent son visage avec précision. Il est livide, les traits marqués par l'effort. Sa face aplatie semble faite de carton bouilli. Quelques dents manquent sur le devant. À moins que ce ne soit le résultat de caries noires qui laissent croire à des trouées sous les lèvres fines. L'homme transpire l'exaltation et le bonheur. Un bonheur plein, prêt à exploser.

À une dizaine de mètres d'eux, le spectre de l'étang interrompt sa marche forcée. Il coupe le son de la radio. Reprend son souffle. Son chien se couche près du récepteur, tête droite. Sa truffe brille d'avoir trop couru dans les marais.

Les bacs de décantation lâchent une nouvelle série de gargouillis saumâtres et finissent par se taire. Dans le lointain, même les tuyaux d'orgue de la raffinerie semblent s'accorder une pause.

C'est l'instant que choisit l'homme pour hurler dans la nuit : " Lune ! "

Le cri ne dure que quelques secondes. Peut-être une éternité. " Lune ! "

Aussitôt, dans les marais, tout ce qui nage, vole, rampe ou court se met à nager, voler, ramper ou courir. Un fracas assourdissant de nageoires, griffes, becs, branchies, anneaux gluants, plumes ébouriffées, aigrettes hystériques. Une effervescence qui s'amplifie dans le hurlement de l'homme. Debout, les poings serrés vers le ciel, le menton planté dans les étoiles, les pieds tétés par la gangue, il braille à nouveau, toujours plus fort : " Lune ! Lune ! Lune ! "

Quand le vacarme est à son comble, il tombe à genoux dans les gravillons de mer séchée. Le silence revient. Il s'abat avec lenteur sur le marais.

- Il est jobard en plein… murmure le gros Régis.

- Ferme-la.

- Viens, Tano. On se casse, maintenant. Il me fout la trouille, cet agoun .

- Attends…

Sans quitter la lune des yeux, Lulu se débarrasse de sa grosse veste de velours côtelé. Il l'arrache, la jette avec fureur derrière lui, évitant de justesse le chien maintenant impassible. Au-dessus, goguenard, l'astre orangé ne lui adresse aucun signe de vie.

Cette belle indifférence déclenche chez l'homme une rage terrible. Dans une grande gerbe de sel, il court soudain droit devant lui, avec toujours ce même hurlement qui jaillit de sa bouche. Il est d'une agilité étonnante. Malgré sa corpulence pataude, quelques enjambées lui suffisent pour escalader le premier tiers de la cathédrale.

Vu du sol, il fait songer à un scarabée qui s'élance, court, plante ses membres dans l'or friable, progresse de plusieurs mètres, glisse, redescend, dégringole lamentablement, s'ébroue en chien mouillé, remet ça, gesticule, bat des pieds et des mains, jure, gronde, rugit encore à la lune et dégouline enfin jusqu'à la base, suant, fumant dans l'air glacé, vaincu par les flancs salés de la montagne.

Il n'est plus alors qu'un petit bout d'homme prostré, face contre terre, dans la nuit piquante de mars.

Sans bruit, Tano et le gros Régis relèvent la moto couchée sur un tapis de lichens. Ils la poussent en roues libres, attentifs au moindre craquement. Quand ils sont hors de portée de l'homme, Régis donne un coup de kick rageur et la moto bondit en avant, en direction des cheminées immobiles.

Jean-Paul Delfino est né en 1964, il vit à Aix-en-Provence.
Journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de scénarios de téléfilms.

Bibliographie