Publication : 07/05/2002
Pages : 182
Poche
ISBN : 2-86424-431-4

Embrouilles au Vélodrome

Jean-Paul DELFINO

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8 €

C’est magnifique un gamin africain ou latino-américain qui dribble pieds nus et rêve qu’il est un grand footballeur international. C’est formidable l’ambiance du stade vélodrome au moment où le public se dresse d’un bloc pour ovationner un joueur inspiré, même si l’OM n’est plus ce qu’il était. Ça, c’est le football qu’aime Vieux Switch.

Aussi lorsqu’on lui amène un jeune joueur brésilien, sans passeport, tabassé et terrorisé par les mafieux qui lui avaient promis une carrière sur les pelouses européennes, il n’hésite pas à plonger dans les eaux troubles du recrutement des jeunes talents.

Flanqué du Marseillais au verbe inventif et à la soif toujours renouvelée et de Bernie le colosse silencieux, il poursuit les dirigeants véreux, met au jour des pratiques malpropres qui ne sont pas de la fiction et mobilise des supporters de l’OM prêts à tout pour l’amour du jeu.

Sur la toile de fond des scandales révélés par des enquêtes récentes, un livre à lire entre deux matchs de Coupe du Monde.

  • « Un récit halluciné, écrit avec verdeur et cet enthousiasme qui s'appelle tout simplement le talent. »
    LE PROVENCE
  • "Il s'agit ici d'un roman où les données objectives et l'analyse d'une situation calamiteuse n'empêchent pas les personnages d'être rigolardement excessifs, entre lyrisme pagnolesque et éthylisme anisé. Jean-Paul Delfino ne recule pas devant le cliché, même s'il le met à l'occasion en boîte, mais peu importe, il n'a pas l'intention de remplacer Jean-Claude Izzo à l'ironie mélancolique. Tout ici est taillé à la serpe, un peu BD, un peu Mocky, et si on est agacé de voir les héros rendre eux-mêmes la justice avec une sérénité digne d'une meilleure cause, on n'en est pas moins mis en appétit par les détails fournis sur l'OM, y compris sur le rapport des marseillais à leur club, quitte à les prendre?avec un grain de sel.
    Evelyne Pieiller
    L'HUMANITE

Coup d'envoi

- Qu'est-ce tu veux que je te dise, Switch? Le Vélodrome, c'est pas un stade: c'est une église, c'est un temple, c'est la cathédrale du peuple... le Vélodrome, c'est l'annexe de la Bonne Mère. Mieux encore, c'est le vestiaire du Paradis...

Avec des larmes de joie ruisselant sur ses bonnes grosses joues, l'écharpe bleue et blanche nouée autour du crâne, le maillot de l'OM recouvrant avec peine sa bedaine estampillée pastaga depuis vingt-huit générations d'honnêtes bistroquets, le Marseillais rayonnait, la corne de brume dans la main gauche, les yeux luisants de passion, du pan-bagnat bien au chaud dans les incisives et de l'huile d'olive pour tout maquillage sur sa trogne rougie en gratte-cul.

À ses côtés, Bernie. Droit comme le phare de Planier, les bras croisés sur la poitrine. La moitié du visage peinte en bleu, l'autre en blanc. Impassible, il surveillait du coin de l'œil les premières vagues de supporters qui ondulaient dans les tribunes.

Le Marseillais, après avoir lampé la moitié de sa bouteille d'eau minérale, contracta son estomac et en fit jaillir un rot tonitruant sentant bon la vodka. Puis il reprit, à la façon d'un gosse qui découvre pour la première fois l'enceinte sacrée du Vélodrome :

- Switch, mon collègue! On va se faire une régalade des familles, ce soir! On va te leur manger la figure, aux Parisiens! Comme en 93, Switch! Comme en 93!

À l'instant où il allait ressasser pour la trois cent millième fois la finale de Munich et le but victorieux de Basilou, les deux équipes entrèrent sur le terrain. Ce fut une explosion. Un coup de tonnerre. Les soixante mille spectateurs se dressèrent d'un bloc. Aussitôt ils se rangèrent sous les ordres des crieurs des virages sud, ceux qui plongent vers la mer, et des virages nord, qui tètent les roches blanches des collines. Dans un rituel parfaitement huilé, tous brandirent vers le ciel leur écharpe à deux mains, et la première salve éclata par la droite:

-Aux armes!

Deux secondes plus tard, le Nord répondit en écho:

-Aux armes!

Encore un instant de silence. Puis le Sud repartit dans un mugissement grave:

-Nous sommes les Marseillais!

Nouvelle réplique, virile et fière:

-Nous sommes les Marseillais!

Cette fois-ci, l'instant fut très légèrement plus court. Les gorges se tendirent, se retinrent une fraction de seconde avant de lancer ce cri de défi qui déferla sur le Vélodrome:

-Et nous allons gagner!

En face, le crieur n'eut même pas le temps de donner le signal avec son porte-voix que, déjà, les supporteurs avaient enchaîné avec une intense jubilation:

-Et nous allons gagner!

Dans les trépidations des pieds sur les gradins, dans l'atmosphère brûlante qui bouillonnait toujours plus fort, aux grimaces d'espoir des hommes et des minots, aux sourires des femmes figés par l'angoisse, on sentit que la grand-messe avait débuté. La communion solennelle, l'union sacrée d'une ville contre l'envahisseur. Le nom de chaque joueur fut hurlé par les enceintes. L'excitation monta encore d'un cran. Oubliées les teintes oranges et bleues du soleil couchant. Finies, les bribes de discussion portant sur autre chose que le match. On y était. On allait jouer.

On jouait.

Vieux Switch, comme tout Marseillais, avait l'Olympique de Marseille chevillée à l'âme. Et si, en loup solitaire, il n'allait pas souvent au Vélodrome, il mettait un point l'honneur à s'y rendre lorsque Paris venait défier sa ville. Ces matchs-là étaient à nul autre pareil. Quinze jours avant le premier coup de sifflet, toute la cité se mettait à bourdonner en une ruche laborieuse. Au fur et à mesure qu'approchait l'échéance, les visages devenaient graves. On repassait avec soin écharpes, drapeaux, fanions et autres maillots de l'OM. Les autocollants Fiers d'être Marseillais fleurissaient sur les pare-brises des voitures. Même les condés, toujours pressés d'intervenir sur des cambus minables, se la jouaient plus souple. Dans les véhicules banalisés de la BAC, ils écoutaient, oreille scotchée à l'autoradio, les dernières nouvelles.

Paris venait à Marseille...

Où en étaient les minots? Qui était blessé? Qui était suspendu? Que disaient les entraîneurs?

Paris venait à Marseille...

Aux terrasses des bars, on s'engueulait féroce, on se reconciliait aussitôt, tout le monde avait la clé du match, l'équipe idéale. La ville comptait un million d'entraîneurs, un million de sorciers.

Paris venait à Marseille...

Pour se donner du courage, on se lançait dans des calculs savants, dans des supputations arithmétiques de haute voltige, des prévisions insensées, des probabilités de gains et de pertes de points à vous mettre le cervelet en beurre d'anchois et à vous transformer les certitudes en une espèce de mélasse de doutes cruels, dont seuls quelques verres de pastis glacé pouvaient vous sortir.

Paris venait à Marseille … 

- Paris! Paris! On t'encule!

Les premières salves d'injures venaient de claquer dans le Vélodrome. Et, à bien y regarder, il y avait fort à parier que cet heptasyllabe pénétrant devait sa naissance aux Marseillais de l'époque de Vauban, quand la Capitale avait voulu mettre Phocée à genoux, bien plus qu'aux supporteurs actuels de l'OM. L'histoire était ainsi faite.

Marseille était en révolte perpétuelle contre le pouvoir central. Grande gueule, hâbleuse, impertinente, insupportable, goguenarde, insensée, farouchement indépendante, cette ville de fantasmes qui ne laissait personne indifférent savait pourtant aussi se montrer lâche et veule avec ses propres fantômes: les politiciens, les clans, le milieu.

Ce soir-là, le spectacle était dans les tribunes. Uniquement dans les tribunes, puisque le PSG caracolait en tête du championnat tandis que l'OM luttait pour le maintien. Dans les gradins, après à peine quelques minutes de jeu, l'odeur amère de la défaite qu'on sentait proche se mit à peser. Le Marseillais, rond comme un boudin d'avoir ingurgité trop d'eau minérale, s'était mis à se ronger les ongles à la façon d'un castor névrotique. Près de lui, une grosse femme peinte en bleu et blanc des pieds à la tête haranguait les joueurs avec des hurlements de mère maquerelle poussant ses filles à partir à l'abattage. À chaque cri lancé par ses lèvres en forme de chambre à air tournant au vermillon, elle donnait des coups de pied de rage qui atterrissaient sur les reins d'un homme placé en contrebas. Celui-ci, tel le Stoïcien moyen, endurait cette torture en espérant que sa douleur muette plaiderait auprès du Bon Dieu en faveur de l'OM.

À la mi-temps, le score était encore vierge.

Il n'en fallut pas plus pour renforcer les espoirs de victoire des Phocéens survoltés. Dès que débuta la seconde mi-temps, les clameurs devinrent plus violentes. Toujours sous les ordres des bateleurs, les cris de guerre repartirent de plus belle:

- Oh, Parisien! Va niquer ta mère!

- Oh, Parisien! On va tous vous tuer!

- Allez! Allez! Marseillais!

Vieux Switch observait la scène avec douleur. Tout le stade, accroché à ce match nul, se serrait les coudes et espérait un coup de pouce de Dieu ou bien du diable. Voire même, des deux. Vu le spectacle, on n'était pas regardant. C'était une véritable tragédie grecque qui se déroulait sur le gazon. Les gamins en avaient même oublié leurs sandwichs. Les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les Maghrébins, les Comoriens, les Chinois, les Vietnamiens, les Russes, les Portugais, les Espagnols, les Italiens, les Arméniens, les Juifs, les Libanais, les Argentins, les Brésiliens: bref, tous les Marseillais avaient mal à leur club.

Quand l'OM tira deux fois sur les poteaux, la matrone sentit son visage se vitrifier et tomber sur le sol. Elle se mit à pleurer sans bruit, et finit par lâcher:

- Putain d'Adèle... Ce soir, ils ont que des pieds gauches, nos petits!

À cinq minutes de la fin, le PSG marqua le but victorieux sur une superbe toile de maître garantie sans contrefaçon du portier. Et ce que redoutait Vieux Switch arriva. Le stade entier se mit à huer ses héros. De toutes les tribunes, les insultes fusèrent dans un désordre indescriptible. Adulés jusqu'alors, les joueurs marseillais furent submergés par une bronca où la déception se mêlait à la haine. Là encore, sans distinction d'âge, de classe ni d'origine, des lueurs de colère brillant dans les yeux, les anathèmes jaillirent:

- Va te faire une soupe à Quick, feignasse!

- Oh, le gardien? C'était journée porte ouverte ce soir?

- Rentrez chez vous! Vous voyez pas que vous avez les jambes sèches comme des couilles de vieux?

- Promeneurs de linge! Allez vous faire miroiter ailleurs! Les deux équipes regagnèrent les vestiaires en courant, sous une pluie d'objets hétéroclites allant du simple programme froissé en boule à des tubes de rouge à lèvres, des portables, des oranges, des briquets. Ce soir-là, on vit même, acte unique depuis la création de l'Olympique de Marseille, des maillots quitter les épaules des supporters et atterrir en drapeaux morts sur le vert de la pelouse.

En regagnant la voiture de Vieux Switch, le Marseillais murmura :

- À l'OM, pour qu'ils mouillent le maillot, il faudrait qu'il pleuve...

Le 4x4 vrombit au premier tour de clé. Il emprunta lentement la grande avenue du Prado. Au loin, la statue du David se détachait sur la mer sombre. Presque au pas, ils doublèrent un gamin qui tirait derrière lui, sur le sol poussiéreux, le drapeau du club. Tête basse, la honte au front, il savait qu'il allait devoir vivre avec ce cauchemar pendant encore une semaine entière.

La voix éraillée par les cris, la fumée et l'alcool, le Marseillais ajouta encore:

- Je vais appeler le maire. Je vais lui dire qu'il faut changer le nom du Vélodrome. Désormais, ce sera le stade Victor Hugo...

Il catapulta son mégot par la fenêtre et, avant de visser à nouveau le goulot de la bouteille à ses lèvres, il souffla:

- Ça ira bien. C'est là que jouent les misérables...

Jean-Paul Delfino est né en 1964, il vit à Aix-en-Provence.
Journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de scénarios de téléfilms.

Bibliographie