Publication : 08/03/2007
Pages : 180
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-608-4

Des Gens heureux

Luiz RUFFATO

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17 €
Titre original : Inferno provisorio I : mamma son tanto felice
Langue originale : Brésilien
Traduit par : Jacques Thiériot

Une petite communauté italienne de l’intérieur du Minas Gerais : un père vindicatif et violent suit la lente désagrégation de la famille; le remords et la maladie rongent une femme; une mère et un fils règlent leurs comptes avec le passé; un homme se sent coupable d’un crime qu’il n’est pas sûr d’avoir commis; un autre homme disparaît sans laisser de traces; un professeur garde un terrible secret…

Luiz Ruffato nous propose par la structure même de sa narration des portraits minutieux d’une société à l’agonie. Ces portraits nous font voir sous toute une variété d’angles les comportements et la complexité des relations.

Les protagonistes fonctionnent en une ronde de connexions et de vies.Les surprises de la narration ne sont pas liées à la trame des récits mais à la façon dont ils sont racontés. Le lecteur peut tenter d’y retrouver les structures familiales, les fils conducteurs, mais il peut aussi se laisser emporter dans ce panorama social intense et cruel par le texte lui-même et les innovations narratives qu’y propose l’auteur. Celui-ci recherche en effet sa structure plus dans le vocabulaire de la création plastique que dans la tradition littéraire.


  • « Ce pourrait être artificiel, inaudible, c’est au contraire une partition qui fait entendre les tumultes intérieurs, les cris qui se sont perdus derrière les parois de verre séparant les existances, la voix des regrets et des fantômes. Un chant d’une tristesse infinie. »

    Véronique Rossignol
    LIVRES HEBDO

  • « […] cet auteur brésilien né dans le Minas Gerais en 1961 a l’art de n’en faire qu’à sa tête et de pousser l’audace narrative toujours plus loin. Sans cesse à contre-courant d’un formalisme ordinaire, il bouscule les mots, crache les phrases, joue avec la ponctuation. Pas pour épater la galerie mais pour dire des choses fortes, pour aller à l’essentiel, au cœur de la folie humaine. »

    Delphine Peras
    LIRE

  • « Les "gens heureux" qui crèvent les pages de ce roman éclaté en plusieurs nouvelles interconnectées appartiennent à des familles d’origine italienne, les Spinelli, les Bicio, les Finettro, les Benvenutti, implantées au cœur d’un Brésil rustique, peuplant des petites fazendas autour d’une ville du Minas Gerais. Cela donne des portraits saisissants d’humains redevenus sauvages à force de faiblesse et d’impuissance. Un monde dantesque macérant dans la frustration et le ressentiment. »

    « Drames ruraux, âpreté des hommes er de la cachaça, coups de sang et éclats évangélistes animent un ensemble syncopé, fiévreux, qui ose l’expérimentation sans trop en faire ni omettre le plaisir de conter. »
    Morgan Boëdec
    CHRONIC’ART
  • , Fernando Sanchez, le 15 avril 2007
    Les Voix d'Amérique Latine
    RADIO CAMPUS LILLE
  • , Anita Fernandez, Eté 2007
    Les Jardins d'Orphée
    RADIO LIBERTAIRE
  • Interview de Luiz Ruffato par Kathleen Evin en direct de la Villa Gillet à Lyon le 26 mai 2010 de 20h à 21h
    FRANCE INTER L'Humeur vagabonde

André, P’tit André, Andriot, un accouchement difficile, jusqu’à son dernier souffle la “tante” Maria Zoccoli de s’en rappeler en avait des suées: de ceux qui étaient arrivés par ses mains et s’étaient imposés, le pire, né par le siège, et pourtant quelle souffrance lui causaient tous ces inad­venus!, des avortons horribles, monstres, stropias, angelots qui ensemençaient le terrain, celui des bananiers, de derrière les bâtisses des petites fazendas aux confins de Rodeiro, ah, elle ne les comptait plus! Andriot, lui, avait forci, au point d’épuiser à jamais la vieille Micheletta, femme éphémère, exsangue, bleue à force de pâleur, toujours sur sa couche, malade chaque année, “prise”, à voir s’enfuir sa jeunesse par le bas, vingt ans de grossesses, une torpeur, treize rejetons – dont huit petites femelles –, les “Cotonniers”, dans la bouche venimeuse des gens de la Rua, montés en graine, cheveux coton tout blonds, joues rubicondes étoffant des robes à pois, des visages rouge piment remplissant des caleçons. Pratique, le Père, le vieux Micheletto, avait l’habitude de nourrir les bébés: au bout de six-sept mois, si le diablotin continuait de brailler à l’heure du biberon, il sellait son cheval un vendredi et, complet-cravate, il allait à la Rua faire enregistrer le nouveau Micheletto, des noms jouant dans sa tête. Devant le notaire, à la question, “Comment va-t-il s’appeler?”, ahuri, pour ne pas avoir l’air d’un malavisé, il balançait le premier parent venu et lui rendait hommage, soulagé. Le dimanche sur le tantôt, il dépliait son mètre quatre-vingts dans la cour, il ébaudissait les enfants, les mains pleines de bonbons, et les chiens, et il allait se coucher, sillonnant le sommeil oublié dans les chambres de ces dames de la rue du Quiabo. Pour tant et tant de noms, tant et tant de visages, si faible sa comprenette, qu’il renonça à singulariser la physionomie de chacun de ces petits animaux qui habitaient les couloirs de la maison. Si besoin était, il ordonnait: “Mon garçon, comme ci”, “Ma fille, comme ça”, et il cadenassait ses affections, vouées plus à ses bêtes et à sa glèbe qu’à ses rejetons, car les unes donnent bien du tintouin mais des joies, les autres que des déceptions.
La famille se multiplia, entre déboisages et brûlis, labours et sarclages, au fin fond d’une combe encastrée à mi-chemin de Rodeiro et de la Serra da Onça, sur l’autre versant, coupant de biais vers les Três Vendas, suivant plus ou moins les méandres des eaux fébriles du rio Xopotó, une ravinée acquise avec le soleil appesanti sur son dos dans les caféières cabrées du Piaou, lâché dans le monde, émancipé de père et mère, acharné au désherbage des “rues” jusqu’à la cueillette des grains mûrs, pour ensuite, tout fier, pécule après pécule, faire enregistrer cette selve soumise à des animaux sauvages, une infestation de jaguars et de vipères fer de lance épaisses comme un bras de balèze, de cerfs et de chiens de brousse, de crapauds géants et de tatous à neuf bandes, de singes-clous et de loups à crinière. Il commença par abattre des arbres et mettre le feu aux souches, par capter l’eau d’une source grâce à un engin bricolé avec des bambous géants, marteler des pierres pour asseoir le socle du corps central de la maison six-pièces, les mains fébriles de cals, les épaules imprégnées de sang sous les fardeaux. Il dressa des murs, cloua voliges et faîtages, couvrit le toit, briques et tuiles rondes apportées à dos d’âne de la tuilerie de “l’oncle” Antônio Finetto, pour appro­prier ces fins de tout. Et, prisonnier de son obsession, il dévora sept mois de sa vie dans la vaste solitude du paradis, trimant dès avant que le soleil ne dissipe le ronflement de la nuit et jusqu’à ce que ses doigts fourmillent de sommeil, car le temps pressait: à la lueur de quinquets il mettait tout son soin à menuiser, tables, banquettes, bahuts, bancs, penderies, garde-manger. Quand il jugea terminée sa tâche obsessive, il se pointa, telle une vision, à la Rua, boudiné dans un complet-cravate bleu marine commandé sur mesure chez Singulani, ailes immenses dans la gaucherie de sa dégaine, pieds écorchés dans le carcan des bottes neuves grinçantes, de maison en maison de la “colonie” faisant la chasse à l’ève qui peuplerait ce monde vierge de voix. Il ne tarda guère à préférer une fille-Bicio, Chiara, tout juste pubère, quatorze ans, qui, par la largeur de ses hanches, promettait d’être une bonne pondeuse, quoique maigre et intimidée, le corps couvert de taches de rousseur et faible de la tête, comme il le découvrirait par la suite, déjà trop tard pour reprendre sa parole.
Le dimanche, le vieux Micheletto le consacrait, mis à part assister à la messe à l’église de São Sebastião, à raviver des chicanes, ferrer son cheval, acheter des vivres chez Maneco Linhares, des bricoles à la boutique du Turc, décortiquer du riz dans la machine, boire quelques verres chez Pivatto, discuter le troc d’un veau ou d’un verrat, livrer une commande d’œufs de canard, un colvert, une babiole de femme, un brimborion quelconque. Les yeux d’André illuminèrent le Père un beau jour: les deux longs bras énormes le hissèrent jusqu’aux épaules du géant qui, moitié éméché, défila sur la place, tout faraud, montrant du doigt un paresseux dans les frondaisons des arbres, servant du pop-corn aux sagouins hargneux, décochant des coups de pied aux corniauds somnolents. Le rance du tabac qui, s’exhalant des grosses moustaches roussâtres penchées sur la bouche, imprégnait les cheveux blonds déjà clairsemés, les yeux bleus, les vêtements de coton bon marché, les pores, tout, plus le relent acide de la cachaça, l’étourdirent, sa vue s’amüit, quel âge avait-il alors, deux, trois ans? Combien de câlins lui ferait encore cet homme?, si grand que l’enfant craignait qu’il ne se cogne la tête contre les nuages, si taciturne qu’il sursautait quand sa voix résonnait, si bizarre que lorsqu’ils les croisaient dans la rue, les gens de connaissance, prospectant les sols, lâchaient un clappement de langue, qui était une façon de saluer sans saluer, si méthodique qu’ils l’évitaient sur la route, lui qui avait réservé ses soins tout entier pour ses arpents clôturés par des piquets de courbaril et des barbelés, une barrière au-delà de laquelle auparavant régnaient des saloperies de végétations, pierres, crevasses, termites, à présent pâtis de bœufs gujarât et gir, verger de limettes, citrons, tangérines, oranges, cédrats et mandarines, champs de tabac, maïs, café, canne à sucre, légumes, riz, avocat, mangue, jaque, poulets, canards, chiens, chats. Plus tard, André se rap­pellerait les aubes où, éveillé par le bourdonnement de la nuit, il épiait, par la fissure de la fenêtre qui donnait sur les champs, le Père debout, enveloppé par la froidure, plon­geant son regard dans l’obscurité pour examiner chaque plante, chaque animal, chaque bourgeon, chaque petit, suffisamment macho pour délaisser ce qui n’avait pas été cueilli ou récolté et batailler avec un jaguar qui avait éventré le Nego, un foutu clébard, toujours vautré, zinzin, intéressé, trouillard, mais enregistré dans l’inven­taire de ses biens, le Père intraitable au point d’être capable de voir défiler les années sans adresser la parole à la per­sonne de sa femme, la dédaignant même lors de la messe d’enterre­ment, vu, selon lui, son inappétence à concevoir des enfants mâles, ou, si elle en mettait au monde, à les gérer vivants, car des cinq garçons, deux seulement sur­vécurent le temps passant. Les autres s’en furent gésir un à un dans un sept-empans, celui de trois ans attaqué par une vipère à cornes; celui de douze, une épine dans le pied, dont même un emplâtre de langues-de-vache et d’huile douce ne put venir à bout, il mourut, tout noir comme l’échine luisante d’un nègre au labour; celui de dix-huit, cafardeux, les tripes rongées par l’insecticide. Entre-temps, les filles, qui ne servaient à rien, elles, il les engraissait et les acheminait vers le mariage, les rejetant dès qu’elles étaient réglées, par crainte des malheurs à venir que toute femme trimballe dissimulés dans l’intimité de ses vêtements, comme celle-là, dont on ne prononce pas le nom, mais dont même la poussière des sentiers chuchote l’infortune. En d’autres temps, un colporteur parcourut la région, un nez loquace surplombant un costume-cravate empoussiéré, roulant une langue plus entortillée que les rides des Ritals d’autrefois, une valise en carton sous chaque bras d’où surgissaient, magiques, briquets à ama­dou et pochettes d’aiguilles, bobines de fil et boutons, épingles à cheveux et voiles, roulettes de couturière et bigoudis, une chiée de broutilles, et, sûr de lui, il faisait gober ses sornettes. Mon petit patron n’a pas d’argent? Il va laisser les petites l’eau à la bouche? Hé petit patron!, mouillant la pointe du crayon sur ses lèvres, il tarabiscotait des commandes dans un carnet tout écorné et, quand on ne lui prêtait plus atten­tion, quel­qu’un lançait la nouvelle, le colporteur est arrivé!, le colporteur est arrivé!, fête nationale. Le Père prit appui sur le manche de la houe en regardant la fumée que soufflait la cheminée, s’inquiéta pour l’aînée, tu l’as vue? Il déboula dare-dare le champ de maïs, donna l’ordre de préparer les chevaux, coinça son pistolet dans sa ceinture, attacha son fusil et une grande bêche à la selle et, avec ses deux journaliers, défia les siffle­ments de la nuit trimar­deuse. On dit que, trace sur trace, il débusqua les renégats dans une petite pension à Astolfo Dutra, mais l’étranger sauta par la fenêtre donnant sur la cour et s’enfuit à la nage, traversa le rio Pomba et disparut en direction de Rio de Janeiro, tandis que le Père extirpait la fille de la chambre, la traînait par les cheveux, lui passait une corde autour du corps et repartait en la tirant, lui en selle et elle, sans un mot, à pied, yeux révulsés, jusqu’à se faire rejoindre, à l’embranchement de la ville, par le commissaire, deux soldats, le Père, tirant son chapeau, Vous mêlez pas de ça, doutor, la chienlit c’est moi que ça regarde, ça vaut pas le coup, et l’homme, apeuré, s’adres­sant à la fille, demanda, C’est ton père?, et elle, taiseuse, acquiesça d’un hochement de tête, et le vieux Micheletto, C’est une plaie, doutor, une malédiction, et il commanda à son bai et aux deux journaliers, En route, les gars. Dans la montée de la Serra da Onça, il mit pied à terre, vers midi, attacha le licol à un arbre et conduisit la marie-madeleine en haut du pâturage, soleil au zénith, il défit le nœud, Dégage, malheureuse, dégage, va-t’en bien loin, allez!, il hurla, en la poussant parmi les touffes de luzerne, elle en larmes, Père, lui, pointant son fusil, Père, lui, collant le canon sur le visage de sa fille, Dégage, malheureuse, c’est un ordre, elle, Père, pardonnez-moi, elle se mit à courir désespérée, et alors l’explosion d’un coup de feu suspendit les bruits de l’après-midi et les deux journaliers, pris de peur, virent le Père revenir calmement à son cheval, prendre la bêche, Faites une fosse bien profonde, afin que des animaux ne la mangent pas, c’est ma chair, et plantez une croix par-dessus, c’est ma chair, je vous attendrai aux Três Vendas, et quand, à la brune, ils arrivèrent là, ils trouvèrent le vieux Micheletto bourré, planqué dans la dense fumée bleutée d’une cigarette de paille. Cette mort fût-elle la seule inscrite sur son front, il aurait déjà été damné et à tout jamais, mais non, il plongea son poignard dans la poitrine d’un intrigant qui, prenant parti pour un noir qui fagotait sur sa terre, montra lui-même sa cupidité, et encore une autre mort, un métayer querelleur qui piqua une rage lors du partage d’une recoupe de canne à sucre, lui et un fils costaud lui cherchèrent des crosses sur la route, jusqu’à ce que le jeune gars empoigne une trique et atteigne le flanc droit du Père qui dégaina son pistolet et tira deux fois sur l’homme, une fois sur son fils, qui dis­parut, des gouttes sombres dans la poussière.
L’après-midi où elle aperçut, du haut du petit chemin étroit qui, abandonnant la route de terre qui relie Rodeiro à la Serra da Onça, conduisait au cœur de cette combe, la maison six-pièces naufragée dans le fond du ravin, le sablier de la vie de Chiara Bicio, la vieille Micheletta, s’inversa: elle commença à mourir. Et elle se consuma d’heure en heure, sa santé étiolée par le saignement stupide des accouchements, et sa jugeote s’escampait entre les franges des arbres humides qui ululaient dans les nuits interminables. Au début, se disait-elle, au moins sa famille lui rendrait visite, mais elle déraisonna, le Père rompit avec les Bicio, régentant qu’aucun parent ne viendrait fourrer son nez dans ses affaires, la menottant dans les cordons ombilicaux de grossesses sans fin, la délaissant en détresse dépérir dans une chambre aux portes et fenêtres barri­cadées de l’extérieur, dont elle sortit, à trente-cinq ans, rigide, enveloppée dans une nappe, si frêle oiseau que même le vent s’obstinait à la câliner dans son dernier voyage en char à bœufs mélodieux jusqu’à l’église de São Sebastião, quand, pour comparaître décente au service funèbre, on la revêtit de bois, il y eut des gens pour mécroire, C’est vraiment elle?, C’est elle?, chuchotaient-ils sur le chemin interminable du cimetière, vingt et un ans claquemurée, Elle était folle, il fallait qu’elle reste enfermée, tous murmuraient, Ah la pauvre… La mère, les yeux d’André l’illuminèrent, un matin au soleil, lui accroupi à jouer avec des capsules de ricin comme si c’étaient des petits bœufs, derrière la chambre défendue, près d’un talus de plus de deux mètres de haut, le monde vaquant à ses occupations, un sifflotis filtra par la fissure de la fenêtre, Psit, Psit, il se mit debout pris de peur, Psit, Psit, et il entrevit un œil enseveli dans l’obscurité du “côté-de-dedans”, Hé gamin, un cadavre, la voix, Hé, gamin, air mâchonné, Aide-moi, ouvre ici, cloué sur place il flaira, où étaient ses frères et sœurs?, où?, seulement des aboiements lointains, Héééé, Ôôôôô, Ôte-toi de là, gamin, je vais te dérouiller, te démolir!, le Père, grrrondeur, N’ouvre pas!, Ouvre, gamin, aide-moi, il tenta de forcer la fermeture, C’est dur, Débâcle la porte, essaie, petit, mon bon petit, elle souffla, Allez, mon bon petit. Il fit le tour de la maison, traversa la cuisine et la dépense, les petites mains manièrent la pièce en bois et une bouffée pustuleuse imprégna à jamais ses vêtements, jusqu’à la male heure ce remugle de marais lui donnerait des haut-le-cœur, et quand ses yeux se furent habitués au noir de la pièce, il distingua, assise sur le matelas de paille, nid de punaises, la Folle, penchée sur elle-même, un ventre boursouflé souligné par des bras et des jambes étiques pointant d’une chemise de nuit ordinaire, hanneton bizarre, cernes maquillant la chevelure clairsemée pleine de lentes, drap piqueté de puces écrasées, sang dégoulinant sur le sol inégal, Donne-moi de l’eau, il prit la jarre, remplit le gobelet, il y a un enfer qui me des­sèche les intérieurs, rien de plus n’arriva, la main aride du Père le frappa au visage, rien de plus. Et combien d’autres bleus sur le corps d’André ces mains dessineraient-elles encore? Une manie, une foucade, un égarement, un laisser-aller, une pluie, un faux pas, une fièvre, une dispa­rition, une faiblesse, une mésentente, tout tapait sur les nerfs du vieux Miche­letto qui, à l’aveuglette, se servait de tout ce qui lui tombait sous la main, trique, gourdin, ceinture, latte en bois-de-fer, bambou, cravache, fouet, un outil déglingué, jusqu’à quand?, il se révoltait, jusqu’à quand?
Faute de bras d’homme, le Père assuma la plantation, tant qu’il put, avec l’aide féminine, malgré la balourdise du travail de ses filles cuisinant, récurant la vaisselle, transpor­tant aux champs un chaudron de nourriture et du café frais passé, sarclant et labourant, arrosant le potager et paissant le bétail, faisant le ménage et balayant la cour, trayant et barattant, équeutant les feuilles de tabac et les enroulant en rôles, récoltant du maïs et l’égrenant, lavant et repassant le linge, à part que, de temps à autre, l’une d’elles se fourvoyait à l’autel d’un premier mâle venu, un bras de moins pour manier la houe, mais une bouche de moins, neuf égale zéro, sans considérer qu’il capitulait face aux fourmis rousses et termites, aux crevasses et chien-dents, aux pucerons et vers, à l’incurie qui étouffe tout, où est le lopin de maïs?, le carré de haricots?, où est le petit corral, la soue?, où est la petite pâture pour les hollandaises? Après l’enterrement de la Folle, le Père, hébété, résigné à la diaspora des survivants, Michelettos et Bicios, dispersés aux quatre vents, se retrancha dans sa petite fazenda, en se tapissant parmi les animaux, mangeant, buvant et dormant avec eux, animal lui-même, parlotes enflammées les après-midi moribondes, chaises éparpillées sur les trottoirs de Rodeiro, remontrances des mères pour amender des enfants turbulents, ensuite les allusions, la légende, et rien finalement, la combe redevenue sauvage, redoutable, immergée dans le silence originel, encapsulée dans l’oubli, en suspens dans la mémoire.
Tout fier, à quatorze ans André conduisait déjà son nez aux confins cultivés de Rodeiro, louant sa houe à la jour­née dans les environs du Diamante et du Corgo do Sapo, jamais du côté de la Serra da Onça, jeunot élancé, longues pattes, réservé et terne, de jour fagoté dans le coutil et la chemise rayée à manches longues, bottes dures aux pieds, chapeau de paille éraillé, cigarette sans filtre âcre au palais, mais, ensuite, une fois lavés pieds, visage, bras et les parties, il devenait un autre, illusionné sur sa Göricke rétroviseurs et sonnette trim-trim au guidon, poignées avec des franges multicolores, garde-boue et gaine de selle ornée d’écussons du Botafogo, phare à dynamo, vêtements propres, dents brillantes, cheveux fins plaqués avec de la Brylcream, sent-bon ordinaire sur la nuque, embouquant les cinq rues, ’Soir!, ’soir!, les doigts respectueux au bord du chapeau, attrapant au passage des bribes de propos oiseux, truque, cachaça, commérages, inepties, gambergeant solitaire sillonnant prairies et pâturages, à l’Alto do Cruzeiro et sur la grand-route toute poussière, une charrette, une camion­nette Rural, un homme à cheval, un chemineau, personne, la solitude des déserts silencieux, tourmenté dans son for intérieur, un tremblement à fleur de peau, un étonnement, les fins de semaine chez ses sœurs mariées, un déjeuner chez l’une, un dîner chez l’autre, ou simplement un café, vadrouillant, prenant du bon temps avec les filles dans les guinches, avec les vieux au jeu de palet, avec ceux de son âge pour taper dans un ballon, assister à des combats de coqs, des batailles de canaris, avec son frère rendant visite, “juste pour voir”, aux frangines de la rue du Quiabo, le pied droit à l’église, le gauche au bistro, il soupirait, un bourdonnement dans les oreilles, un jour s’armer de courage, s’aventurer à Ubá, on dit que c’est une grande ville, pleine de modernités, il observait l’autobus pantelant sur la place, Cataguases-Ubá, fenêtres tachetées d’yeux, il larguait le joug, il partirait de toute façon, faites-moi confiance, il dégotait un emploi dans une fabrique de meubles, il gagnait de l’argent, il se faisait poser des dents en or et ensuite, pour sûr, il se cherchait une fiancée, il la mariait, vu que, à quelle autre fin se destine la vie? Et il lançait cette rengaine, décidant, le mardi, de partir le lundi, planifiant déjà comment se défaire de ce qu’il avait, la houe son gagne-pain, Et le vélo?, Et le vélo?, et, faute de solu­tion, il catapultait le voyage à une date plus éloignée, alors se trouvait des tas d’affairements, un match de l’équipe junior du Spartano, le baptême d’un neveu, la confirma­tion d’un filleul, une partie de pêche, un enterrement, un regard bouquet-de-promesses, quand juste au moment où il venait de ferrer une savonnette dans la baraque de la Pêche Miraculeuse, à la kermesse de la fête votive de juin en l’église de São Sebastião, son frère lui toucha l’épaule, l’amena à l’écart, André, voici Salvador, il dit, en lui pré­sentant un homme plus âgé qu’eux, trente ans peut-être, une barbe noire fournie, il serra sa main sans cals, Salvador, à votre service, dit-il, sympathique, André, à votre service, il répéta, embarrassé, Je vais avoir grand besoin de vous deux, il affirma, en se faufilant dans la foule agglutinée devant l’estrade où Santo Chiesa vendait à l’encan les dons des paroissiens, un veau le lot principal, il l’entendit, en passant sous le haut-parleur accroché à un arbre, Pedro, Pedro, il dit fébrile, il avait du mal à suivre les pas de son frère au milieu des gens, Pedro, qu’est-ce qu’il fait ce Salvador pour avoir tellement besoin de nous?, et le frère, tout en essayant de ne pas perdre de vue l’homme, répon­dit, précipitamment, Il n’a rien fait encore… il va faire…

Luis Ruffato est né en 1961 dans le Minas Gerais. Après avoir été ouvrier, il devient journaliste puis critique littéraire à São Paulo. Sa carrière littéraire commence avec Tant et tant de chevaux qui obtient en 2001 le Prix Machado de Assis. Auteur littéraire reconnu et traduit, il construit à travers toute son oeuvre un projet de description de la vie des travailleurs pauvres au Brésil.

Bibliographie