Publication : 13/02/2020
Pages : 320
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1002-5
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022610032

La Mémoire tyrannique

Horacio CASTELLANOS MOYA

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22 €
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12.99 €
Titre original : Tirana memoria
Langue originale : Espagnol (Salvador)
Traduit par : René Solis

1944. Lorsque Pericles, un journaliste critique du dictateur salvadorien, le “sorcier nazi”, est arrêté et emprisonné, son épouse Haydée, une jeune femme de la bonne bourgeoisie, décide d’écrire le journal des événements. Pendant qu’elle note ce qu’elle considère comme des conversations avec son mari – qui avant de devenir opposant a été collaborateur du régime –, elle raconte les progrès des arrestations, les interdictions de visite au pénitencier ainsi que ce qui se passe pour le reste de la famille, composée d’un côté de militaires, soutien du régime, et de l’autre des libéraux, opposés au tyran. Sur ce, un coup d’État contre le dictateur éclate, son fils Clemente, le fêtard, le coureur, l’ivrogne, est impliqué et raconte ce qui se passe chez les conspirateurs. Ses aventures parfois désopilantes alternent avec l’éveil de la conscience politique de Haydée, qui organise la rébellion avec d’autres femmes : épouses, filles, petites-filles, voisines, domestiques.

Un grand roman de Castellanos Moya, une riche combinaison de voix et de registres littéraires, du journal intime à l’action cinématographique, en même temps qu’une prodigieuse incarnation de l’histoire d’un pays dans les destins d’une famille, un épisode fondateur : le début de La Comédie inhumaine de l’auteur.

  • Ce roman est une formidable porte d'entrée dans l'oeuvre si forte et si originale de Horacio Castellanos Moya, romancier salvadorien né au Honduras qui scrute à merveille et sans concession, au risque de sa vie aussi, les soubresauts politiques et sociaux de l'Amérique centrale à travers ses fictions puissantes et acides. Se basant sur les faits historiques d'une tentative de renversement d'un pouvoir tyrannique et délirant au Salvador en 1944 et de la répression qui s'ensuit, il met en scène à travers ses personnages l'émergence d'une conscience politique au sein de la société, jusque dans les familles les plus liées au pouvoir. Jouant des registres littéraires variés et modulant les rythmes narratifs, il alterne les moments tragiques et drôles, crée des télescopages aussi cocasses qu'inattendus où l'engagement héroïques risque de basculer à tout instant dans la farce tragique, où la comédie du pouvoir prend des allures ubuesques et où de riches bourgeoises préparent des manifestations interdites la tasse de thé au bout de doigts. Étonnant et réjouissant.
    Manuel Hirbec
  • "À travers l'ancien journaliste souvent exilé à cause de ses convictions, son épouse à la conscience militante spontanée et leur fils prodigue, La Mémoire tyrannique entrelace avec verve, tendresse et férocité des trajectoires sinueuses -ni complètement héroïques ni tout à fait couardes- à l'image d'un pays où les secousses sismiques politiques ne sont hélas pas arrêtées en 1944."
    Anne-Lise Remacle
    Focus Vif
  • "Le destin d'une famille liée à celui du pays contrôlé par une main de fer est superbement traduit avec la montée en tension et la peur de plus en plus forte."
    Mémoire des arts
  • "Voici un magnifique roman parfaitement bien rythmé et truffé de personnages singuliers pour lesquels le devenir de la patrie est une affaire de famille." Lire l'article ici
    Que tal Paris ?
  • Lire l'article ici
    Zibeline
  • "L’auteur excelle dans l’art de croquer des personnages presque ordinaires, ni très lâches ni très courageux, soudain confrontés à la “vraie vie”, telle qu’on peut la concevoir au Salvador." Lire la chronique ici
    Blog Voyages au fil des pages

LA MÉMOIRE TYRANNIQUE

Traduit de l’espagnol (Salvador)
par René Solis

 

 

 

Éditions Métailié
20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris
www.editions-metailie.com
2020

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Titre original : Tirana memoria

© Horacio Castellanos Moya, 2008

All rights reserved

Traduction française © Éditions Métailié, Paris, 2020

ISBN : 979-10-226-1002-5

ISSN : 0291-0154

 

 

À J.C.R.,
à qui à l’époque j’ai offert une pipe

 

 

 

 

Ne vaudrait-il pas mieux qu’il ne reste rien, absolument rien d’une vie ? Que la mort implique que s’éteignent du même coup les images que les autres ont de vous ? Ne serait-ce pas plus poli à l’égard de ceux qui prendront la suite ? Car peut-être ce qui reste de nous forme-t-il une somme d’exigences qui les écrase. Peut-être pour cela l’homme n’est-il pas libre, parce que les morts sont trop présents en lui, et que ce trop rechigne à s’éteindre.

Elias Canetti

 

 

 

 

I

HAYDÉE ET LES FUGITIFS

(1944)

 

 

 

Journal de Haydée

 

 

 

Vendredi 24 mars

 

Cela fait une semaine qu’ils ont emmené Pericles. Je pensais qu’ils le relâcheraient aujourd’hui, comme les autres fois, quand après une semaine derrière les barreaux il rentrait à la maison. Mais, cette fois, c’est différent. Le colonel Monterrosa me l’a confirmé à midi, dans son bureau, l’air ennuyé, parce qu’il a du respect pour Pericles : “Je suis désolé, doña Haydée, mais les ordres du général sont sans appel : don Pericles reste détenu jusqu’à nouvel ordre.” Dès que j’ai su que mon mari n’était pas enfermé dans la pièce proche du bureau du colonel Monterrosa, qui est le chef de la police, mais qu’il avait été emmené dans une des cellules au sous-sol, j’ai eu l’intuition que le général avait d’autres raisons d’être en colère ou d’avoir peur de lui. Ce premier jour, le colonel m’a dit qu’il était désolé, que la décision de traiter Pericles avec plus de sévérité venait clairement d’en haut. Les autres fois où il avait été arrêté, mon mari pouvait recevoir la visite de quelques amis, sur autorisation du colonel, et nous déjeunions et dînions toujours ensemble dans cette pièce où je lui apportais les repas que nous préparions avec María Elena. Mais, cette fois, Pericles est à l’isolement total dans sa cellule et on l’autorise seulement à remonter dans la pièce une fois par jour, à l’heure du déjeuner, pour me voir. Mais je ne devrais pas me plaindre : la situation de don Jorge et d’autres prisonniers politiques est bien pire.

Après avoir parlé au colonel Monterrosa, je suis retournée à la maison pour téléphoner à mon beau-père et lui demander ce qui justifie que Pericles ne soit pas remis en liberté. Il m’a dit que le général avait ses raisons, et que tout ce que je pouvais faire c’était attendre. Je n’ai pas insisté. Mon beau-père est un homme peu bavard, fidèle au général, et il n’apprécie pas les articles où Pericles critique le gouvernement ; toutes les fois où je lui ai demandé pourquoi mon mari avait été arrêté, il m’a seulement répondu que tout outrage mérite sanction.

J’ai ensuite appelé chez mes parents pour leur faire part de la mauvaise nouvelle. Ma mère m’a demandé comment Pericles l’avait pris. Je lui ai dit que je pensais qu’il s’y attendait, qu’il s’était contenté de dire : “Cette fois, l’homme doit vraiment avoir peur.” Mon mari ne dit jamais le général, ni le président, ni le sorcier nazi, ainsi que mon père et ses amis l’appellent, il dit juste “l’homme”. Ma mère m’a demandé si nous irions dîner chez eux avec Betito. Je lui ai dit que oui ; Betito est le petit-fils préféré de ma mère et le plus jeune de mes fils.

Le soir, nos voisins, les Alvarado, nous ont rendu visite. Ils ont déploré que Pericles n’ait pas été remis en liberté, même s’ils sont très prudents quand il s’agit d’exprimer des opinions politiques. Raúl est médecin mais sa vraie passion est l’astronomie ; il possède un télescope et, quand un phénomène particulier est prévu, du genre dont il est toujours au courant, comme une pluie d’étoiles filantes, par exemple, il invite Pericles à veiller avec lui. Rosita, sa femme, m’a apporté des magazines féminins qu’elle a pris au Cercle des bons voisins, un club parrainé par l’ambassade américaine dont ils sont membres, auquel je voudrais m’inscrire, ce qui ne plaît pas du tout à Pericles.

 

 

Samedi 25 mars

 

J’écris ce journal pour atténuer ma solitude. Depuis notre mariage, c’est la première fois que je suis séparée de Pericles pendant plus d’une semaine. Quand j’étais adolescente, j’ai tenu des journaux intimes, une douzaine sont empilés dans ma malle de souvenirs ; c’était l’époque où je passais mes journées dans ma chambre, à lire un roman après l’autre, dans un monde imaginaire. Après sont venus le mariage, les enfants, les responsabilités.

Ce matin, avant le départ de mon père pour la propriété, nous avons eu une longue conversation. Je lui ai demandé s’il voyait un moyen de faire pression sur le général pour obtenir la remise en liberté de Pericles. Il m’a dit que dans quelques jours devait se tenir une réunion de l’Association des planteurs de café avec l’ambassadeur américain, et qu’il mettrait sur la table la situation de Pericles comme une preuve de plus des violations de la liberté de la presse, qu’il dirait que le dictateur, non content de maintenir en prison don Jorge, le patron du journal Diario Latino où écrit mon mari, et d’avoir fermé en janvier le Club de la presse, s’en prend maintenant aux éditorialistes. Mais il m’a prévenu que le sorcier nazi était devenu fou pour de bon et qu’il n’écoute plus personne, “même pas ton beau-père”, m’a-t-il dit. Mon père respecte mon beau-père, même s’il le surnomme parfois “le colonel grincheux” et n’aime pas son absolue soumission au général.

À midi, j’ai apporté des livres et du tabac à mon mari. Nous avons mangé en silence. Je lui ai ensuite raconté des histoires de famille ; il m’a dit qu’il en avait assez du manque de lumière naturelle, de l’humidité. Sa pâleur et cette toux qui tend à devenir chronique ne me disent rien qui vaille. Il m’a redit que “l’homme” se sentait acculé, qu’il se méfiait de tout le monde, sinon il ne l’aurait pas envoyé dans cette cellule au sous-sol, il ne le retiendrait pas prisonnier.

Dans l’après-midi Clemen, mon fils aîné, est passé à la maison. Il est indigné que son père soit toujours en prison. Je lui ai dit que son grand-père m’avait conseillé d’attendre, qu’on ne pouvait rien y faire. Clemen a un tempérament explosif, volontiers imprudent ; il a lancé des jurons à l’intention du général, l’a appelé “sale dictateur de merde”, il a dit que dans le pays plus personne ne l’aimait, qu’il ferait mieux de quitter le pouvoir et de partir en exil. Je lui ai conseillé de faire attention à ses propos. Il m’a promis que, demain dimanche, il viendrait déjeuner avec sa femme et les enfants.

En fin d’après-midi, Carmela est venue boire un café sur la terrasse ; c’est ma meilleure amie depuis l’époque de l’école. Elle a apporté une délicieuse tarte au citron. Elle a déploré que Pericles n’ait pas encore été libéré et m’a dit qu’il y avait à nouveau des rumeurs de coup d’État qui circulaient.

Tout à l’heure, alors que j’allais me mettre à écrire, ma sœur Cecilia a appelé. Je lui ai parlé de Pericles, mais on est tout de suite passées au calvaire qu’elle vit, bien pire que le mien : Armando, son mari, est devenu alcoolique chronique et a tendance à être agressif, violent, chaque fois qu’il est soûl ; il ne l’a jamais frappée, parce qu’il a peur de mon père, mais il n’arrête pas de s’attirer de sérieux ennuis et est toujours fourré avec les femmes de mauvaise vie. Ils habitent Santa Ana, la ville où nous sommes nées et où nous avons fait nos études, où je me suis mariée avec Pericles, où se trouve la vieille demeure laissée par mon grand-père que mon père a transformée en usine de torréfaction.

 

 

Dimanche 26 mars

 

Patricia a appelé tôt ce matin du Costa Rica. Je lui ai dit que son père était toujours en prison. Elle a gardé un long silence. C’est la plus sensée de mes trois enfants, celle qui ressemble le plus à Pericles, la plus proche de lui. Elle m’a demandé si son père avait le moral. Je lui ai dit que le problème, ce n’était pas le moral, mais la toux. Elle m’a dit que son mari aussi avait un très gros rhume. Patricia et Mauricio se sont mariés le 1er décembre à San José ; nous sommes allés au mariage. Elle m’a demandé de la rappeler dès que Pericles aura été remis en liberté. La pauvre : c’est la première fois qu’elle n’est pas là quand son père est en prison.

Ensuite, je suis allée à la messe de huit heures, comme tous les dimanches. J’ai prié pour que mon mari sorte rapidement de prison, même si lui ne croit pas à la religion ni à quoi que ce soit en lien avec les curés. Il a toujours respecté mes croyances, comme je respecte les siennes. À la sortie de l’église, je suis restée un moment à discuter avec Carmela et d’autres amies. Elles m’ont demandé de les accompagner au Club, mais j’avais des choses à faire à la maison, surtout parce que María Elena est allée dans son village. Un week-end par mois, elle retourne dans sa famille, sur les flancs du volcan, près de la propriété de mon père.

J’ai passé le reste de la matinée à préparer du riz au poulet et une salade de betteraves. Betito était allé à la piscine du Club et il est revenu un peu avant midi pour m’accompagner au Palais noir, c’est comme ça que nous appelons le siège de la police. Betito n’est pas autorisé à entrer dans la pièce où je retrouve Pericles, il doit rester dans la salle d’attente. Le général en a lui-même donné l’ordre : je suis la seule personne autorisée à voir mon mari une demi-heure par jour. Pericles était de très bonne humeur ; j’ai supposé qu’il avait appris une bonne nouvelle, mais il ne m’en a rien dit. Je sais que je ne dois jamais parler de politique durant mes visites, les murs ont des oreilles.

Clemen, Mila et mes trois petits-enfants sont arrivés à une heure pétante. Les enfants sont agités et mal élevés. Marianito n’a que cinq ans, mais c’est un petit démon ; Alfredito et Ilse, les jumeaux, ont à peine trois ans et on dirait bien qu’ils prennent le même chemin. Pericles perd facilement patience avec eux : il n’aime pas leur caractère destructeur, capricieux, colérique. Il dit que Clemen et Mila ne sont pas le couple idéal. “Un instable plus une irresponsable, voilà le résultat”, a-t-il enragé le jour où les enfants sont entrés dans sa bibliothèque et ont déchiré plusieurs de ses livres ; je lui ai dit que je ne voulais plus l’entendre dire une chose pareille. Dès qu’ils sont arrivés, ils ont arpenté la maison en appelant leur grand-père. Quand il est calme, Marianito est un enfant tendre, câlin, tout le portrait de Clemen au même âge.

Après le repas, pendant que Mila sortait dans le patio chercher les enfants qui jouaient avec Nerón, notre vieux chien, j’ai demandé à mon fils ce qui pourrait arriver à son père s’il était toujours détenu au moment du déclenchement d’un coup d’État. Très sûr de lui, Clemen a dit que ce serait excellent, la façon la plus rapide pour Pericles de retrouver la liberté. Je lui ai ensuite demandé ce qui arriverait à son grand-père, le colonel Aragón, depuis toujours fidèle au général. Il m’a répondu que cela dépendrait de l’attitude de son grand-père au moment du coup d’État. Je ne partage pas l’assurance de Clemen, l’idée qu’un coup d’État est le meilleur moyen pour que Pericles rentre à la maison. Cela me fait peur ; je préférerais être auprès de mon mari si une chose pareille devait arriver. Je ne m’y connais pas beaucoup en politique, mais je sais que mon fils est du genre tête en l’air. Et que le général contrôle ce pays depuis douze ans d’une main de fer.

Dans l’après-midi je me suis rendue au Club. J’ai appris que Betito avait bu des bières avec ses camarades de lycée, en cachette, bien sûr, il n’a que quinze ans. De retour à la maison, je l’ai grondé, je lui ai dit que j’attendais de sa part du respect à mon égard, et non qu’il profite de l’absence de son père pour faire des bêtises qui, s’il était là, auraient pour conséquence une punition sur-le-champ. Pericles est très strict ; il y a quelques années, il a eu le même genre de problème avec Clemen.

Après le dîner, j’ai longuement parlé au téléphone avec ma belle-mère, Mama Licha, comme tout le monde l’appelle. La pauvre souffre d’une arthrite qui la handicape pour marcher. Elle m’a dit qu’elle demande tous les jours à mon beau-père quand ils vont remettre Pericles en liberté, et que le colonel pour toute réponse se racle la gorge et prend l’air agacé. Ma belle-mère adore mon mari, qui est son aîné. Elle m’a demandé des nouvelles de Patricia, s’est plainte que ni Clemente ni Betito ne soient venus la voir depuis quinze jours. Mes beaux-parents vivent à Cojutepeque, à quarante kilomètres, le colonel est gouverneur de la ville.

Plus tard, ma mère a appelé pour me dire qu’ils venaient de rentrer de la propriété, où ils avaient déjeuné avec plusieurs couples d’amis, dont Mister Malcom, le chargé d’affaires anglais, et son épouse. Je suppose que, comme toujours, ces messieurs ont évoqué avec émotion les derniers événements de la guerre en Europe et se sont ensuite moqués du général et de sa femme ; mon père dit que les Anglais ne s’expliquent pas comment le sorcier nazi est toujours au pouvoir et pourquoi les Américains ne s’en débarrassent pas une bonne fois pour toutes. Ma mère m’a demandé s’il y avait du neuf concernant Pericles.

Raúl et Rosita sont venus passer un moment dans la soirée. Nous avons écouté la radio, bu du chocolat et mangé de délicieuses gaufrettes à la vanille. Raúl a son cabinet de chirurgien, mais il enseigne aussi à l’université, où, à ce qu’il dit, les esprits sont échauffés et de nouvelles manifestations contre le général se préparent. Tous deux sont inquiets parce que Chente, leur fils aîné, étudiant en médecine, est apparemment impliqué dans la préparation des manifestations et refuse de les accompagner au bord de la mer pour les vacances de Pâques.

 

 

Lundi 27 mars

 

C’est étrange à quel point je ressens parfois la nostalgie de mon adolescence quand j’écris ce journal. Et je me rappelle alors qu’en octobre dernier j’ai eu quarante-trois ans, que j’ai trois enfants et trois petits-enfants, et que l’écriture est pour moi comme un succédané des conversations avec mon mari. J’ai eu besoin de la solitude, de l’absence prolongée de Pericles, pour ouvrir ce beau cahier et commencer à laisser glisser le stylo sur ses pages couleur ivoire. Je l’ai acheté à Bruxelles il y a neuf ans, peu après notre installation boulevard du Régent ; à l’époque, le matin, après le départ de Pericles pour l’ambassade et de Clemen et Pati pour le collège, j’allais flâner deux heures en ville avec Betito, qui n’avait que cinq ans et était encore trop petit pour que je le mette dans une école maternelle en langue étrangère. J’ai acheté ce cahier dans une boutique aux environs de la place Sainte-Catherine. Je l’ai vu dans la vitrine, j’ai adoré l’illustration sur sa couverture cartonnée, et je me suis tout de suite dit que j’allais l’acheter pour y écrire mes impressions d’étrangère dans cette ville, une envie que j’avais depuis la traversée de l’Atlantique en bateau. Mais je n’avais jamais écrit dedans jusqu’à aujourd’hui.

Ce matin, María Elena est revenue de son village plus tard que d’habitude ; en général, à huit heures elle est déjà à la maison, mais aujourd’hui il était presque onze heures quand elle est arrivée. Elle m’a expliqué que Belka, sa fille, avait un gros rhume et qu’elle avait dû l’amener à la clinique de très bonne heure ; Belka est une fillette de six ans, éveillée et charmante, qui vit avec les parents et les frères et sœurs de María Elena, et que nous n’avons l’occasion de voir que quand nous allons rendre visite à papa ; la famille de María Elena a toujours travaillé pour ma famille. Je lui ai demandé de terminer de faire cuire les boulettes et le riz qui étaient déjà sur le feu, pendant que je mettais les autres produits dans le panier que j’apporte tous les jours à Pericles : la bouteille thermos avec le café, des œufs durs, du lait et des brioches pour le petit-déjeuner, et les sandwichs au jambon et au fromage pour le dîner. L’important est que pour rien au monde il ne soit obligé de manger les cochonneries qu’on lui donne au commissariat.

Mon mari était de très mauvaise humeur : il a appris que le général ne l’avait pas fait enfermer à cause de son article critique sur les violations de la constitution commises pour se faire réélire comme président de la République, mais parce que quelqu’un a prétendu devant lui que Pericles avait accepté de faire partie du groupe de don Agustín Alfaro, le leader des planteurs de café et des banquiers qui s’opposent aujourd’hui au général, la majorité d’entre eux étant des amis de papa. Je lui ai dit que c’était une bêtise, que le général savait parfaitement que ces gens ne sympathisent pas avec les idées de Pericles qu’ils accusent d’être communistes. Mais les ragots sont les ragots. Et ce ne serait pas la première fois que cela arrivait : il y a quelques années, au début de la guerre du Pacifique, le général a fait enfermer Pericles une semaine, sans motif apparent, même si nous avons su après que quelqu’un était venu lui rapporter le ragot comme quoi mon mari avait propagé des rumeurs selon lesquelles le général avait conçu un plan pour le ravitaillement des sous-marins japonais sur la plage de Mitaza et un autre pour le débarquement de troupes japonaises en Californie, et que ces rumeurs avaient braqué le gouvernement américain contre “l’homme”. Cette accusation aussi était une bêtise, car à l’époque les sympathies du général envers les Allemands et les Japonais, ainsi que l’existence des plans en question, étaient du domaine public.

De retour à la maison, j’ai appelé ma belle-mère pour lui raconter ce que Pericles m’avait dit, afin qu’elle le redise au colonel, qui a un accès privilégié au général. Mama Licha m’a dit qu’elle le ferait sans tarder, qu’il n’était pas possible que son fils reste en prison à cause de ragots stupides et qu’il était temps qu’il soit remis en liberté. Mon beau-père fait partie de la vieille garde militaire, qui a appuyé le coup d’État du général il y a douze ans et qui lui est restée fidèle depuis ; aussi bien mon mari que ma belle-mère ne l’appellent que “colonel”, et jamais par son prénom, et j’ai moi-même fini par renoncer depuis longtemps à l’appeler don Mariano, ou beau-père, et je ne l’appelle plus que “colonel”.

Dans l’après-midi je suis passée à la mercerie des Estrada. Je vais tricoter un pull pour Belka ; la pauvre petite a sûrement froid et c’est pour ça qu’elle est si souvent enrhumée. L’aînée des Estrada, Carolina, a été ma camarade d’école. Elle m’a proposé une pelote d’un très joli rouge carmin ; puis elle m’a demandé des nouvelles de Pericles, en me disant que ce n’était pas possible qu’on commette des abus pareils contre les honnêtes gens, et que les lubies de ce sorcier n’amusent plus personne. Puis je suis passée à la boutique de Mariíta Loucel, située aussi dans l’immeuble Letona, à côté de la mercerie des Estrada. À ma surprise j’y ai trouvé mon neveu Jimmy, le fils d’Angelita, la cousine germaine de Pericles. Mariíta et Jimmy parlaient en français, à voix basse, en toute discrétion. En me voyant entrer, ils sont restés un moment bouche bée, comme si je les avais surpris en flagrant délit, mais ils se sont vite repris, m’ont demandé des nouvelles de Pericles et ont commenté les ragots du moment de façon apparemment normale. Mais il m’est resté un léger soupçon, même si, Dieu me garde des mauvaises pensées, Mariíta a même un an de plus que moi et Jimmy l’âge de Clemen. Non, ce à quoi je pense, c’est que Mariíta est connue pour avoir des positions contraires au général, alors que Jimmy est capitaine du régiment de cavalerie.

Au sortir de l’immeuble Letona, j’ai rencontré le maestro César Perotti. Il m’a demandé des nouvelles de Pati, a regretté une fois de plus que son mariage ait eu lieu à San José, au Costa Rica, et non ici, où il serait fait un plaisir d’interpréter ses meilleures chansons. Le maestro Perotti a été le professeur de piano et de chant de Pati ; il a toujours fait l’éloge du sérieux et des qualités musicales de ma fille, à qui il a donné des cours deux fois par semaine durant cinq ans. J’ai parfois du mal à comprendre le mélange d’italien et d’espagnol qu’il parle de façon si heurtée. Mais en cette occasion il a mis en sourdine ses expressions grandiloquentes et, sur place, dans la rue, à voix basse, il m’a dit de ne pas m’en faire pour Pericles, les choses allaient bientôt changer, dans toutes les maisons convenables où il allait donner ses leçons, les gens exprimaient leur rejet du général, et une situation pareille ne pouvait perdurer longtemps. Sur la place Morazán, je suis montée dans le taxi de don Sergio, le chauffeur de confiance de Pericles, un homme silencieux, contrairement à presque tous ceux qui exercent son métier.

Nous sommes allés dîner chez mes parents avec Betito. Je leur ai raconté ce que Pericles m’avait dit. Papa a dit que le sorcier nazi était un petit malin, et que comme il veut à présent récupérer les idées socialistes pour se maintenir au pouvoir, il a peur que mon mari ne dénonce la farce ; puis il a de nouveau pesté contre l’augmentation de l’impôt sur les exportations de café, un sujet qui le met littéralement hors de lui et qui me fait toujours craindre qu’il ait une attaque en plein repas ; il a aussi évoqué les rumeurs sur le grand mécontentement des jeunes officiers de l’armée à cause des soldes trop basses. Nous avons ensuite parlé de la nouvelle maison que mes parents achèvent de faire construire dans la colonia Flor Blanca. Mon père voudrait faire venir des matériaux de construction directement d’Italie, le pays de son père, mais cela ne sera pas possible à cause de la guerre et il devra se contenter de ce qu’il trouvera dans l’entrepôt des Ferracuti. J’aime beaucoup la nouvelle maison, mais je regrette qu’elle soit située dans les faubourgs de la ville, cela sera plus difficile d’y aller à pied.

Le soir, Betito est venu m’apporter dans ma chambre un courrier du lycée où ils sollicitent la présence de Pericles pour traiter de problèmes en lien avec la conduite de mon fils. Je lui ai demandé s’il n’avait pas honte de provoquer des situations pareilles alors que son père est en prison. Il m’a dit que ce n’était pas sa faute, que le directeur a une dent contre lui. Pericles est extrêmement rigoureux pour tout ce qui concerne la discipline et cela l’horripile de constater qu’aucun de ses deux fils n’a hérité de cette qualité ; seule Pati lui ressemble en cela.

Horacio CASTELLANOS MOYA est né en 1957 à Tegucigalpa, au Honduras. Il grandit et fait ses études au Salvador et s'exile à partir de 1979 dans de nombreux pays. Il enseigne aujourd'hui à l'université de l'Iowa. Il a écrit douze romans, qui lui ont valu de nombreux prix, des menaces de mort et une reconnaissance internationale. 

Bibliographie