Publication : 07/05/2015
Nombre de pages : 360
ISBN : 979-10-226-0163-4
Prix : 20 €

Là où vont les morts

Liam McILVANNEY

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Titre original : Where the dead men go
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : David Fauquemberg

Après trois années dans la nature, le baroudeur Gerry Conway est de retour dans son bureau du Glasgow Tribune. Mais trois ans c’est très long dans la presse et les temps ont changé – les lecteurs sont de moins en moins nombreux, les budgets très serrés et l’éthique jadis rigoureuse du journal part à vau-l’eau.

Avant, il était le reporter-vedette du journal mais à présent il est dans l’ombre de son ancien protégé, Martin Moir. Mais lorsque Moir est porté disparu au moment où une grosse affaire explose et qu’on découvre son cadavre dans une carrière inondée, l’enquête entraîne Conway au plus profond des bas-fonds de la ville. Bravant l’hostilité des gangsters, des politiciens ambitieux et des propriétaires de son propre journal, Conway s’aperçoit qu’il a encore suffisamment de ressources pour faire sortir un gros scoop. Mais tout le monde n’a pas envie d’entendre cette histoire alors que la ville se prépare à accueillir les Jeux du Commonwealth à la veille du référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

McIlvanney explore les interactions troubles entre le crime et la politique dans l’Écosse d’aujourd’hui.

 

« McIlvanney évoque les bas-fonds les plus obscurs de la ville avec une précision au rasoir et le roman saute hors de la page comme une bête sauvage… une superbe narration, un regard merveilleux sur les personnages et une passion pour les dialogues, qui annoncent l’avènement d’un poète écossais du thriller. »                                                                           Daily Mail

  • "Liam McIlvanney explore en digne héritier de son père, le grand auteur William McIlvanney, les liens entre criminels et politiciens dans l’Écosse d’aujourd’hui. Après l’excellent Les couleurs de la ville, paru en 2010, enfin une suite !"

  • "Gerry Conway, journaliste au Glas-gow Tribune va enquêter sur la disparition et la mort de son collègue Martin Moir, spécialiste des pages faits-divers. Il découvrira les nombreuses facettes troubles de son ami. Un polar crépusculaire sur la mort de la presse écrite et les relations dange-reuses entre le monde politique et des affaires, celui du crime et des médias. Une nouvelle voix du polar écossais."
    Vincent Genêt
  • Plongée tumultueuse dans une ville crépusculaire où les rues de briques noircies par la pluie reflètent trafics criminels et politiques. De l'écossais pur malt !
    Marie Hirigoyen
  • "Kaboul? Bagdad? tripoli? Tout faux, c'est Glasgow, la métropole écossaise, tout à la fois ouvrière, victorienne, multiethnique, mal famée, pauvre et bourgeoise, formidablement mise en scène par un de ses meilleurs romanciers actuels." Lire l'article ici
    Alain Léauthier
    Marianne
  • "Enquête musclée du côté obscur de Glasgow, où grouillent gangsters, industriels cupides et politiciens véreux." Lire l'article ici
    Philippe Blanchet
    Rolling Stone
  • "Liam McIlvanney explore, après la mort d'un journaliste, les interactions troubles entre le crime et la politique." Lire l'article ici
    Martine Freneuil
    Le Quotidien du médecin
  • "Voilà un roman noir et âpre comme on les aime... Liam McIlvanney a de qui tenir, puisqu'il est le fils de William McIlvanney, le Chandler écossais." Lire l'article ici
    Yann Plougastel
    M Le Magazine du Monde
  • "Là où vont les morts, porté par une écriture efficace et une intrigue toute en crescendo, offre une plongée dans des bas-fonds sombres et glauques où les reporters ne sont ni bienvenus ni épargnés." Lire l'article ici
    Philippe Blanchet
    Figaro Magazine
  • "Au-delà de l'état des lieux d'un métier subclaquant, Lima McIlvanney  poursuit avec Là où vont les morts une radiographie du journalisme politique, avec, en toile de fond, le référendum sur l'Indépendance de l'Ecosse."Lire l'article ici et dans la sélection de la semaine ici
    Sabrina Champenois
    Libération
  • "Tous les ingrédients du polar sont là: malversations, corruptions, menaces, "flingages", hommes politiques véreux. Bref, tout ce qu'on aime...!" Lire l'article ici
    Véronique Heurtin
    Nouvelle Vie Magazine
  • "La peinture de cette ville prolo qui se cherche un avenir est d'une belle et juste sensibilité." Lire l'article ici

    Christophe Laurent
    Corse Matin

– Tu crois qu’ils le font exprès ? Qu’ils choisissent pile le bon moment pour nous faire chier ?

Driscoll fulminait. Une maquette du journal était affichée sur l’écran, le gros titre du lendemain, ma première une depuis un mois : “Le camp du Oui en forte hausse”. Un sondage YouGov situait à quarante pour cent le soutien à l’indépendance, en hausse de cinq points par rapport au mois de juin. Le vote proprement dit – le seul qui comptait, l’alpha et l’oméga, le référendum décisif – n’aurait lieu que dans deux ans, mais cette guerre de l’ombre nous maintiendrait en première page jusqu’à cette échéance. En supposant que le journal survive aussi longtemps.

L’écran exhibait un portrait en gros plan de Malcom Gordon, le Premier ministre nationaliste, avec sa coupe d’écolier et son sourire en coin – on aurait dit qu’il venait de faire sauter la banque à Monaco. “Qui parierait contre lui ? ”, interrogeait la légende, citation anonyme d’un député siégeant au parlement britannique, membre du gouvernement. La photo s’accompagnait d’un encadré analysant les chiffres et d’un paragraphe d’entretien avec un chercheur en sciences politiques de Strathclyde University, le type même du bon client, jamais avare de commentaires. Mais cette une n’en était pas moins grillée, si Driscoll parvenait à ses fins.

– Il y a de quoi devenir parano. Bon Dieu ! Est-ce qu’ils choisissent pile le bon moment pour nous faire chier ?

Il a passé la main dans ses cheveux trop longs, s’est frotté la nuque.

– Ils ont choisi le moment où il y avait un match de foot, Jimmy.

Driscoll m’a lancé un regard mauvais. Les yeux me piquaient soudain : le parfum âcre de Maguire. Elle redescendait d’une réunion. Au sixième étage. Celui des décideurs.

Driscoll allait poursuivre quand elle l’a interrompu d’un geste de la main.

– Gerry. – Pas même un regard vers Driscoll. – Cette fusillade. Tu en penses quoi ?

Les épaules de Driscoll se sont affaissées. Il s’est détourné en secouant la tête, puis il m’a fixé de nouveau. Le regard vide, des valises sous les yeux. Les joues flasques. Un rouleau de bedaine déferlant par-dessus sa ceinture.

– Ça mérite une ouverture en page intérieure, Fiona. – Je m’adressais à Maguire sans quitter des yeux Driscoll. – Page six. Quatre, tout au plus. De toute façon, qu’est-ce que nous avons pour l’instant ? Un type abattu sur un terrain de foot. Une “affaire liée aux gangs”. C’est tout. Et rien de nouveau ne sortira d’ici le bouclage. – J’ai haussé les épaules. – On brodera à partir de ce qu’on a, un petit papier bien carré, en soignant l’intro et la chute. Personne ne dégotera de scoop dans notre dos, sur cette histoire.

Mon fils aîné participait à un concours de cornemuse cet après-midi-là, dans l’Ayrshire. Je lui avais promis de me libérer. D’essayer. Une fois mon article bouclé, ma journée serait terminée.

– En page six ? – Driscoll hochait la tête, incrédule. – En putain de page six ? On met le paquet là-dessus, Fiona. Le Mail va nous massacrer avec ça. – Il s’est tourné vers moi. – Pas de scoop dans notre dos, hein ? Partout sur Twitter, on trouve déjà des photos de la scène du crime.

Maguire fixait l’écran, sourcils froncés. Avant d’hériter du grand fauteuil, Maguire avait été rédactrice en chef des pages Actualités. Elle avait occupé le poste de Driscoll pendant sept ans. Mais les règles du jeu n’étaient plus les mêmes, à présent. Nous chutions de cinq pour cent, mois après mois, d’une année sur l’autre. Il n’y avait aucun précédent à la situation qui était la nôtre à présent.

– Faut trancher, Fiona. – Peter Davidson, le chef de fabrication, penché par-dessus nos épaules. – À huit heures, faut que tout soit bouclé. Décide-toi, putain.

Ça, c’était Glasgow. C’était le Trib. Nous aurions voulu faire de la qualité, être le journal de référence. Nous aurions voulu couvrir le monde entier depuis l’Écosse de l’ouest et selon un point de vue ouest-écossais, publier des reportages sur les conflits les plus lointains, sous tous les angles et sur tous les fronts. Avoir des correspondants sur les cinq continents. Mais nous n’avions pas d’argent. Et les lecteurs que nous parvenions encore à garder avaient d’autres priorités. Le Celtic contre les Rangers. Neil contre Walsh. Les guerres tribales de la ville, sur le terrain et dans la rue. C’était notre fond de commerce. L’intolérance religieuse et la violence. Le football et le crime. Maguire revenait d’en haut, où elle avait parlé business. Les derniers chiffres venaient de tomber. Je ne les connaissais pas, mais je savais qu’ils n’étaient pas bons.

Je compatissais pour Maguire. Le dernier directeur pour lequel j’avais travaillé au Trib – le type qui m’avait viré quatre ans plus tôt – avait été Norman Rix, un Londonien pure souche, joyeusement brutal, qui s’était exilé quelque temps parmi les Écossais avant de rentrer chez lui prendre la direction de The Independent. Entre Rix et Maguire, le Trib avait connu trois rédacteurs en chef. Il fut un temps où les rédac’ chef du Tribune régnaient en monarques – des ères entières sous la souveraineté d’un seul homme. À présent ils étaient comme les managers des clubs de football : huit ou neuf mois pour redresser la barre, ou bien ils étaient morts. Cette pression les rendait nerveux, et les amenait à prendre de mauvaises décisions.

– On fait la première page dessus. Gerry, tu t’en occupes.

Driscoll a pivoté sur ses talons, un petit sourire satisfait collé sur son visage.

– Fiona.

Maguire s’éloignait déjà à grandes enjambées, dépassant le bureau des pages Sport.

– À toi de jouer, Gerry. Trouve quelqu’un pour faire des images.

– Et ma une ?

Je trottinais presque derrière elle, son parfum corrosif m’attaquant les voies respiratoires.

– Ce n’est plus la une, a-t-elle répliqué. C’est une page quatre. Les correcteurs la termineront.

– Mais, Fiona…

Je me suis tourné vers le fauteuil vide de Moir.

– Ce n’est pas ma rubrique. Laisse-moi au moins essayer de remettre la main sur lui.

– Gerry, tu ne m’écoutes pas.

Elle a désigné le fauteuil d’un geste du menton.

– Ton copain est porté disparu. Une fois de plus. Mais les absences de Martin Moir, c’est mon problème. Ton problème à toi – l’un de tes problèmes, ton problème le plus urgent dans l’immédiat –, c’est d’écrire cet article.

– Mais bon sang, Fiona…

Elle s’est arrêtée net et s’est retournée vers moi, poings sur les hanches. C’est parti, ai-je pensé. Je l’ai lu dans ses yeux avant même qu’elle n’ouvre la bouche.

– C’est le boulot, Gerry. Si tu ne voulais pas le faire, pourquoi es-tu revenu ?

Elle m’a dévisagé le temps de compter jusqu’à trois, puis s’est ruée dans son bureau.

– J’ai dû te manquer, ai-je lancé à la porte qu’elle venait de me claquer au nez.

Je me suis affalé sur mon fauteuil, j’ai bu une gorgée de Volvic tiède. J’ai parcouru l’étage du regard. Neve McDonald avait les yeux rivés à son écran, ses lèvres cramoisies plissées dans un rictus d’élève sage. Kev Carson, de la rubrique Sport, était penché sur son clavier qu’il poignardait à coups de doigts, le nez à quinze centimètres du moniteur. J’ai tendu le cou, pivotant sur mon siège. Aux quatre coins de la salle de rédaction, les têtes étaient baissées, les doigts occupés. Les cliquetis d’insectes des claviers, le ronronnement inlassable de Sky News. Ce devait être l’anniversaire de quelqu’un : une ficelle garnie de ballons était punaisée sur une cloison, là-bas, près du service compta.

Pourquoi es-tu revenu ? Adoptant diverses formes et autres intonations de voix, cette question me poursuivait depuis qu’un an plus tôt, j’avais renoncé à ma vie en cavale chez Bluestone Media pour remonter à contrecœur le tunnel par lequel je m’étais évadé de ma cellule au siège du Tribune on Sunday. Fiona Maguire me la posait à peu près une fois par semaine, à sa manière narquoise et rhétorique, mais d’autres, parmi mes collègues, étaient sincèrement déconcertés. La réponse n’allait pas de soi, ni pour moi, ni pour personne. Comme tous les titres écossais, le Trib était en chute libre, une hémorragie de lecteurs qui s’aggravait à chaque trimestre. Tous ceux qui se voyaient offrir une chance de s’en aller sautaient dessus. Pour la plupart, ils se recyclaient dans les relations publiques. Toute une armée de journaleux, des poilus jusqu’aux généraux, réduite à monter des agences baptisées Impact Media ou Cornerstone Group, qui toutes promettaient de “gérer” la réputation de leurs clients en leur faisant profiter d’une “expérience acquise au plus haut niveau du journalisme d’actualité et de la presse politique” ou des “compétences des meilleurs éditorialistes britanniques”. J’avais moi-même signé des conneries de ce genre : Une équipe sur mesure vous guidera à travers le terrain miné des médias. Nous minimiserons l’impact des articles négatifs.

Six semaines après mon retour, le journal avait été vendu à un groupe de médias américain. Les licenciements avaient débuté peu après. À présent, les postes de travail abandonnés parsemaient la salle de rédaction comme autant de maisons saisies.

En général, dès qu’un fauteuil se retrouvait brusquement vide, je ne parvenais plus à me représenter son ancien occupant. Le collègue dont l’écran était obstrué sur les bords par des clichés, collés à la pâte adhésive, de jumelles aux cheveux bouclés ou de labradors noirs bondissants, dont les vestes estivales et les manteaux d’hiver drapaient le dossier du fauteuil, qui offrait des sourires crispés et des démonstrations théâtrales d’empressement professionnel lorsque vous faisiez la queue derrière lui au fax ou à la photocopieuse ; cette personne n’était plus qu’un fantôme. Je me sentais un peu coupable, mais à qui demander ? C’étaient comme les Disparus du Chili ou de l’Argentine, des gens qui s’évanouissaient du jour au lendemain, laissant derrière eux des sièges étrangement vides, des cloisons de séparation dénudées, et nous continuions comme si de rien n’était.

Un de ces fauteuils vides se démarquait des autres : il signifiait non pas une absence, mais une présence. C’était celui de Martin Moir, le Roi du Crime, rédacteur en chef du service Enquêtes du Tribune on Sunday, élu Journaliste écossais de l’année en 2009, 2010 et sans doute aussi – l’enveloppe serait décachetée à l’hôtel Radisson dans quinze jours – en 2011. Son fauteuil était vide parce qu’il était sur le terrain à déterrer des histoires et à les étayer, pour relancer la boutique et sauver nos emplois. Son fauteuil était vide parce qu’il était parti se soûler la gueule, alignant les verres de vodka et les vidant cul sec, dépassant ses délais et mettant nos emplois en péril.

J’ai avalé une autre gorgée d’eau, en contemplant les nuages chargés de neige qui s’amoncelaient au-dessus des Campsie Fells. Moir était un pote – le meilleur copain que j’avais. Histoires, disputes, triomphes au football à cinq contre cinq, déroutes au football à cinq contre cinq, week-ends de débauche : nous avions partagé tant de choses, depuis si longtemps. Quand Moir avait débarqué au journal, je l’avais pris sous mon aile, je lui avais fourni des sujets d’articles, j’avais partagé mes contacts. Pendant deux ans, nous avions formé une équipe. Quatre ans plus tôt, à Belfast, il m’avait sauvé la vie. Mais les gens changent, nous avions tous les deux changé et depuis mon retour au Trib, nos échanges ne dépassaient plus la pluie et le beau temps. Moir était rarement dans les locaux du journal. Quand il finissait par se pointer, il se montrait brusque, distant ; un salut expédié du revers de la main, un hochement de tête sans chaleur. Moir était la vedette : il ne voulait pas qu’on lui rappelle l’époque où il figurait tout en bas de l’affiche. Moi non plus d’ailleurs, pour être honnête.

Je contemplais tristement son poste de travail. L’écran aveugle de son iMac. Le feuillage automnal des fiches cartonnées punaisées sur les cloisons de son box. Des livres, des journaux. Une canette de Coca Light, ouverte. Elle était là depuis le jeudi précédent, la dernière fois que les fesses chouchoutées de Moir s’étaient posées sur le rembourrage bleu de son siège pivotant. À côté de la canette de Coca se trouvait une photographie encadrée. Ses filles ; quatre et six ans. Parfaites. Blondes. Le soleil dans leurs cheveux. Quel besoin avait-il d’exposer leur photo ? Il les retrouvait tous les soirs.

J’ai consulté les dépêches de l’agence Press Association. Le baratin habituel d’un “porte-parole de la police” : Nous avons ouvert une enquête sur la fusillade ayant entraîné la mort d’un homme de 26 ans dans l’East End de Glasgow, à 11 h 20 ce matin. Le décès de la victime a été constaté dès son arrivée à l’hôpital du Glasgow Royal Infirmary. Ce crime révoltant a été perpétré en plein jour dans un jardin public très fréquenté. Nous demandons à toute personne susceptible de fournir des informations, aussi insignifiantes soient-elles, de nous contacter.

Il ne servait à rien d’appeler le qg de la police, sur Pitt Street. J’avais besoin d’un vrai policier, pas d’un employé de bureau titulaire d’un diplôme en relations presse, obtenu dans un iut avec mention très bien. Un vrai policier : Une source proche de l’enquête a révélé que. Il me fallait le flic que Moir s’était mis dans la poche. Tous les gars des faits divers avaient le leur. On ne pouvait pas écrire les articles que Moir écrivait sans avoir apprivoisé un type de la police. Mais alors, Maguire ? Maguire possédait encore des contacts. J’aurais pu frapper à sa porte et le lui demander, mais j’avais la sensation, sans trop savoir pourquoi, qu’il s’agissait d’un test, qu’elle avait besoin que j’échoue pour nous prouver à tous les deux que je n’avais plus le niveau pour être en première ligne. Je devais me débrouiller seul.

Elaine a décroché à la deuxième sonnerie. Le téléphone de la cuisine, ai-je conclu : elle doit être en train de préparer le déjeuner. Elle ne m’a pas interrogé sur la raison de mon appel. Elle n’avait pas besoin. Elle n’a pas prononcé un mot, tout juste un soupir rocailleux avant de l’appeler. Roddy savait, lui aussi ; sa manière de prononcer “Papa ?” en prenant le combiné. Je ne lui ai pas promis de me racheter plus tard, parce que c’est impossible. On ne se rachète pas avec des billets de cinéma, une tenue de foot officielle ou un nouveau jeu pour la Nintendo. On se rachète avec du temps. En y passant les heures qu’il faut. C’est ça ou rien.

– On se voit quand même demain ?

– Essaie donc de m’en empêcher. Tu vas jouer quoi ?

– Cet après-midi ? Bloody Fields of Flanders.

– Tu le maîtrises ?

– Je crois. Tu veux que je te le joue sur la chanterelle ?

Driscoll traversait la salle de rédaction, le regard dur, la bouche crispée. J’ai fait pivoter mon fauteuil pour me retrouver face à l’écran.

– Pas maintenant, mon grand. Mais c’est vraiment un super choix. Prendre un morceau facile et bien le jouer, plutôt que mal jouer un morceau difficile, c’est exactement ce qu’il faut faire. Soigne bien les appogiatures.

– Ok, papa.

J’ai ouvert le tiroir de mon bureau et entrepris de ratisser les débris, les vieilles clés usb, les post-it, les pinces à dessin, les stylos à bille sans capuchon, les fiches cartonnées, les télex, les kleenex, les tablettes d’aspirine. Le numéro de Lewicki était là, quelque part, le numéro de ce mois-ci. J’avais perdu mon portable la semaine précédente, mon fidèle Nokia, tous mes contacts envolés. Sous leur forme contemporaine. Mais une pile de cartes de visite et deux antiques carnets d’adresses étaient posés sur mon bureau. Je transférais les numéros dès que j’avais un moment de libre, par lots de huit ou dix, les rentrant dans l’iPhone que j’avais acheté dans un soudain élan de modernisme.

Driscoll s’est planté devant mon bureau, soufflant par le nez. J’ai aperçu sa bedaine à la périphérie de mon champ visuel, posée sur mon plan de travail. J’ai continué de chercher mon bout de papier, balayant de la main l’intérieur du tiroir en faisant le plus de bruit possible. Il a pris la parole, d’une voix contenue.

– Qu’est-ce que tu m’as fait, là ? Tu veux bien m’expliquer ?

Rien n’était jamais facile avec Driscoll. Ce con cultivait de vieilles rancunes datant de ses anciens journaux, de ses anciennes vies. Il me détestait. Il me détestait parce que je proposais les gros sujets directement à Maguire. C’était ce que tout le monde faisait, mais Driscoll le vivait comme un affront personnel.

– On appelle ça un désaccord professionnel, Jimmy. Tu n’en as jamais eu ?

– M’expliquer comment je dois faire mon boulot ?

J’ai enfin trouvé le bout de papier que je cherchais, et l’ai glissé dans la poche de ma chemise.

– Mais non, mon vieux.

Je me suis levé, et j’ai enfilé ma veste d’un coup d’épaules.

– Ce serait trop long. J’ai un papier à écrire.

En attendant l’ascenseur, j’ai rentré le numéro dans mes contacts, avant d’appuyer sur “Appel”. Son nom se prononçait Levitski. C’était un immigré polonais de la deuxième génération. Quand je l’avais rencontré, je couvrais les faits divers pour le Trib et Lewicki appartenait au commissariat d’Aikenhead Road. Il travaillait désormais pour l’Agence écossaise de lutte contre le crime et le trafic de drogue, sorte de fbi écossais. Il avait deux portables sur lui – son smartphone de l’Agence et un Motorola avec carte prépayée pour parler à des gens auxquels il n’aurait jamais dû parler. Il changeait de Motorola tous les mois.

– Mmm, oui ?

Le ton était méfiant, il n’avait pas reconnu le numéro.

– C’est moi, ai-je annoncé. J’ai un nouveau téléphone.

Je ne lui ai pas précisé que j’avais perdu l’autre : cinq ou six de ses anciens numéros figuraient dans la liste de mes contacts.

– Ok, Geronimo. Vous avez une question à me poser, ton nouveau téléphone et toi ?

– Ouais. Cette histoire là-bas, à l’est de la ville, Maxton Park : t’as entendu des trucs ?

– Depuis quand t’es revenu à la rubrique Faits divers ?

– Depuis que notre jeune prodige est porté disparu.

– Moir, tu veux dire ? Ton pote Martin ?

– Ouais. Sauf que maintenant, il se prend pour Dean Martin. Des cuites qui durent trois jours, il se pointe bourré au boulot. Il est parti picoler depuis jeudi dernier.

– Pssss… Qu’est-ce qu’il a, des “problèmes” ?

– Il a une boss très compréhensive, Jan. Voilà ce qu’il a.

– Ok, Gerry. Je vais voir ce que je peux faire.

Le fait de considérer d’abord un acte de violence public comme une sorte de pièce de théâtre témoignait de la difficulté de cette ville à se débarrasser de son image véhiculée par les journaux à sensation, de son héritage macabre de rois du rasoir et de caïds, de ses règlements de compte, de la célèbre guerre entre les marchands de glace de l’East End sur fond de trafic de stupéfiants. Oh, bien sûr, c’est exagéré, telle était la réponse-réflexe ; Glasgow n’est plus comme ça de nos jours, c’est un cliché obsolète, ça ne reflète plus la réalité. Il fallait se rappeler que le crime avait vraiment eu lieu. Que la dépouille brutalisée d’un homme, portant une étiquette au gros orteil, gisait sur un plateau en acier brossé de la morgue municipale, au coin du Saltmarket.

Le cadavre de William Swan était sûrement en train d’y être acheminé, mais le principal centre d’intérêt, pour le moment, était le lieu du crime : Maxton Park, dans l’East End.

Le photographe de garde prenait son café au bar d’à côté : McCann, un nouveau, anglais. J’ai cogné du doigt sur la vitrine, tapoté mon poignet de la paume de ma main. Il a hoché la tête, roulé de gros yeux et vidé son seau de café.

– East End, ai-je expliqué. Maxton Park. Une fusillade. Un des hommes de Neil.

Le soleil et le ciel étaient au plus bas quand nous nous sommes engagés sur la voie rapide du Gallowgate, à bord de la Jeep Cherokee de McCann, dépassant le vieux pub du Saracen Head et les rades miteux fréquentés par les fans du Celtic, dont les bannières tricolores claquaient au vent. Des nuages pourpres écrasaient l’édifice du Barrowland, la fameuse salle de concert.

– Bon Dieu, on dirait bien qu’il va neiger.

Détachant son regard du pare-brise, McCann a laissé échapper un grognement. Sacré bavard, ce type. Comme j’essayais de le guider, il m’a interrompu brusquement. Son catogan s’est balancé de gauche à droite quand je lui ai offert un cigarillo. J’ai allumé mon Café Crème et appuyé sur le bouton pour baisser la vitre. Le vent rabattait la fumée à l’intérieur de l’habitacle. McCann a secoué la tête, comme s’il était le seul dans cette voiture qui aurait préféré être ailleurs. Moi, j’aurais dû être en train de rouler vers l’Ayrshire, au lieu de remplacer Martin Moir au pied levé.

– Tout ça n’a aucun sens, de toute façon. – Nous venions de tourner sur Shettleston Road. – Je suis censé m’occuper de politique.

McCann regardait par la fenêtre, les yeux plissés, scrutant les plaques de rue.

– C’est de la politique.

Putain, qu’est-ce que t’y connais, ai-je pensé, mais il n’avait pas tort. Le gang de Neil et celui de Walsh se comportaient comme deux États ennemis. Deux principautés de la Renaissance, deux républiques de pacotille. C’étaient pour l’essentiel des escarmouches frontalières. Des passages à tabac. Des incendies criminels. Des dealers dévalisés sous la menace d’un couteau. Mais de temps à autre, des mesures plus spectaculaires étaient jugées nécessaires, des actes de vengeance meurtriers : les fantômes de 2005 et de sa guerre revenaient boire une gorgée de sang.

McCann ralentissait, clignotant enclenché.

– Nous y sommes.

Une étroite bande de verdure est apparue sur notre gauche. La petite foule, les flics en veste jaune, l’Unité mobile d’intervention échouée comme un autobus en panne. Le frémissement des rubans de scotch bleu et blanc.

Un flic s’est avancé au milieu de la route, a fait signe de nous arrêter. Je tendais déjà ma carte de presse quand la vitre s’est baissée.

– Gerry Conway, Tribune on Sunday.

Le policier s’est penché. Moustache rousse. Un trait doré entre ses deux dents de devant. Il a tendu le cou pour étudier McCann, qui souriait, lèvres fermées. McCann portait sa veste de photographe, toute en boucles et fermetures éclair, anneaux en d et poches multiples. Son sac photo était calé entre nos sièges.

– Ok, les gars. Garez-vous de ce côté-ci du terrain de foot. Vous connaissez la chanson : restez à l’écart de la scène du crime.

Ils avaient bouclé un coin de pelouse, une bande de rien du tout, dix mètres carrés tout au plus. Une tente avait été dressée, blanche, haute, avec un toit pointu, tout droit sortie d’un tournoi médiéval. Les agents de la police scientifique dans leurs scaphandres blancs de spationautes se promenaient sans but apparent. Un policier gardait chaque face du carré. De l’autre côté du ruban, les inspecteurs se tenaient debout, mains dans les poches, donnant de petits coups dans le gazon du bout de leurs chaussures de ville. Ils portaient des chemises sombres, des cravates métallisées, des pardessus noirs. Nous traversions la pelouse quand j’ai repéré Bobby Ireland, inspecteur principal du commissariat de Stewart Street ; un autre type de Baird Street, que je connaissais de vue sans pouvoir le nommer. On aurait dit des mafiosi un jour d’enterrement.

De l’autre côté du terrain, derrière le but, était garée l’Unité mobile d’intervention, mobile home blanc auquel on accédait par un petit escalier surveillé par un autre agent en veste jaune.

Les pales de l’hélico fouettaient l’air au-dessus de nous quand McCann a pris les devants à grandes enjambées, évaluant la scène, levant ses yeux plissés au ciel, fouillant dans le sac qu’il portait sur l’épaule. Il sentait les regards des curieux, prenait soin de les éviter. Le professionnel au travail. Il y avait une énergie, une fluidité dans ses mouvements, une précision toute militaire. Il a fixé un objectif sur son boîtier, pris quelques clichés de la tente, des policiers scientifiques de la soco, du flic posté devant l’Unité mobile, du terrain de foot et des tours de la cité.

Il a photographié les badauds, agglutinés comme les ultimes fidèles d’une religion disparue. Ils semblaient s’y attendre, fixaient l’objectif avec indifférence ou contemplaient le vide, l’air morose. Les assassins aimaient se glisser discrètement sur la scène de leurs crimes, debout juste au bord de la foule, tendant le cou pour observer leur propre absence. Cela valait la peine de prendre une photo, au cas où.

La seconde d’après, McCann m’a planté là, me gratifiant d’un brusque hochement de tête tandis qu’il passait sur l’épaule son sac à malice, avant de filer vers la sortie. J’enviais la rapidité, le caractère fini de sa tâche : à peine arrivé, aussitôt reparti ; quelques clichés à prendre ; le cliquetis net et précis, mouillé, de l’obturateur. Le journal imprimerait en une, demain, la photo d’un flic, les yeux dissimulés sous sa visière, la mâchoire déterminée, l’observateur solitaire se dressant entre nous et le chaos qui règne de l’autre côté du ruban bleu et blanc. Moi, j’allais devoir transformer tout ça en mots. J’ai remonté mon col, et me suis avancé sur la pelouse gelée.

J’ai aperçu Gallacher, du News of the World, en train de discuter avec un policier à l’intérieur du périmètre. Une équipe de télévision se tenait dans l’ombre des tours, Manda Levitt de Reporting Scotland, sexy dans le genre sévère, s’adressant à la caméra. Je m’attendais sans trop y croire à voir débarquer Moir, son long visage canin encadré de cheveux tombants. Il couvrait ce conflit de si près et depuis si longtemps qu’il était capable de sentir où aurait lieu la prochaine éruption. Moir était comme un sourcier des affrontements entre gangs. Lorsque la dernière victime – Jason “Jackie” Steward – avait été abattue sur le parking d’un supermarché Asda, Moir était arrivé sur place quelques minutes après, interrogeant les témoins, prenant des photos de l’Audi criblée de balles avec son portable.

J’aurais dû mettre de meilleures chaussures. J’ai contracté mes orteils, qui s’engourdissaient peu à peu dans mes souliers fins, semelle cuir. Qu’est-ce que je foutais là ? Moir n’avait qu’à se charger de faire leur promotion, à tous ces caïds, ces petites frappes. Cette ville avait une obsession pour les voyous et les crans d’arrêt. Pourquoi en rajouter ? C’était du journalisme de bas étage, la pire forme de complaisance. Ce n’était pas très difficile, ça ne demandait aucun talent particulier de se faire assassiner à Glasgow. Nous avions le pire taux d’homicides de toute l’Europe de l’Ouest. Il fallait voyager loin – Vilnius, Detroit – pour trouver une ville qui nous dépasse. Trente meurtres par an. Mais les assassins n’étaient pas des gangsters. C’étaient des amis, des colocataires, des voisins mécontents. Ils plantaient leurs potes avec des couteaux à pain, chez eux, lors de fêtes alcoolisées, dans des coups de folie déclenchés par un excès d’alcools forts bon marché. Et les victimes – que leur offrions-nous ? Un simple entrefilet, deux paragraphes à peine en pages intérieures. J’ai craché dans l’herbe, poursuivant mon chemin en direction du mobile home.

Mon plan consistait à soutirer une citation à l’inspecteur de garde – de toute manière, il ferait plus chaud à l’intérieur – puis de regagner la base en taxi. Mais je n’en ai pas eu l’occasion. Un adolescent se dirigeait droit sur moi, casquette de base-ball, une écharpe autour du visage, les mains dans les poches de son haut de survêtement d’un blanc immaculé.

– Ma mère a vu ce qui s’est passé, a-t-il grommelé. Elle a tout vu.

– Ah ouais ? Où est-elle ?

Il a pointé du doigt l’une des tours.

– Au cinquième. Une putain de tribune d’honneur, pour ce qui est de la vue !

Il avait sorti son portable, me l’agitait sous le nez.

– Voulez que je voie si elle veut bien vous parler ?

– Combien ?

– Cinquante.

– Va te faire.

– Vingt.

J’ai acquiescé du chef. J’ai piétiné l’herbe durcie pendant que le gamin passait son appel. Comme tombent les puissants… Ah, ces virées à l’étranger ! On m’avait envoyé à Hong Kong, en 1997, pour couvrir la passation de pouvoir. Je me souviens encore de la pluie. Des cornemuses qui jouaient Auld Lang Syne tandis que les hommes du Black Watch, le bataillon écossais, défilaient dans la veste blanche de leur grand uniforme, leurs gros souliers rehaussés de guêtres soulevant des gerbes d’eau sur l’esplanade détrempée. L’article s’était écrit tout seul. Les parapluies amoncelés. Le gouverneur Patten tête nue sous l’averse. L’homme en kilt avec son Union Jack plié, traversant l’avenue sur l’air lent et solitaire des cornemuses.

C’est ce que j’avais écrit, mais ce dont je me souvenais surtout, c’est de m’être réveillé le lendemain matin dans la minuscule chambre de mon hôtel chic, perchée loin au-dessus des rues. La pluie avait cessé. Le ciel du petit jour était dégagé – il n’était pas encore six heures –, et sous mes yeux, encerclé par les gratte-ciel, se trouvait un jardin public, disque de verdure dérisoire. Il y avait là des arbres et des allées, des jeux pour les enfants aux toits en forme de pagode, et il y avait des gens, debout, leurs bras et leurs jambes décrivant des arcs lents, chorégraphiques. Même depuis ma fenêtre, des dizaines de mètres plus haut, je ressentais le calme de ces silhouettes en pantalon de toile, indifférentes au réveil de la ville, à cette aube nouvelle, au changement de régime. Au centre du parc se déployait un étang, œil d’un vert profond, de minuscules taches orangées étincelant à la surface avant de s’éteindre aussitôt.

– Hé, m’sieur le reporter.

Le gamin marchait vers moi à grandes enjambées, en agitant son portable.

– C’est arrangé. Venez.

Nous avons traversé la pelouse en direction des immeubles.

Les ascenseurs étaient foutus. La pluie s’est mise à tomber tandis que nous grimpions l’escalier, l’eau s’abattait par violentes bourrasques qui faisaient trembler les fenêtres des paliers. La cage d’escalier empestait la pisse et l’huile de friture. Les murs étaient recouverts d’un enduit à l’aspect froidement métallique, et les gifles de nos paumes sur la rampe de plastique noir résonnaient sourdement.

Cinquième étage. shepherd écrit en jaune sur une minuscule plaque de plexiglas. Une petite femme dans un vestibule sombre, elle a marmonné quelque chose à l’intention du gosse. Le gamin est reparti sans demander son reste. J’ai entendu le fracas de ses pas qui redescendaient l’escalier, tandis que je suivais sa mère dans le couloir.

Il faisait froid dans le séjour, mais je transpirais encore de cette ascension. Une large baie vitrée ouvrait directement sur le terrain de foot. Je me suis assis sur le canapé, en face de son fauteuil. La reproduction d’un tableau était accrochée au-dessus de la cheminée, un paysage des Highlands, dans les tons verdâtres, avec des collines lugubres et une vache à poil long.

Le visage de la femme était bouffi, sa peau granuleuse, ses cheveux d’un orange terne. La cinquantaine bien entamée. Elle portait une polaire d’homme zippée jusqu’au cou, manches retroussées comme des gantelets médiévaux.

– Mme Shepherd…

– Mon nom, c’est Duncan, a-t-elle rectifié.

– Mme Duncan.

Je pouvais voir mon propre souffle. Un radiateur électrique, imitation feu de charbon, était installé dans une cheminée en fausses briques, ses trois résistances inertes et grises.

– Mme Duncan. Votre fils m’a dit que vous aviez vu l’incident ?

– Mmouais…

Méfiante, agressive. Elle paraissait trop vieille pour être la mère du gamin. Des rides profondes crevassaient sa lèvre supérieure. Un visage de fumeuse, qui ne trahissait rien.

– Pourriez-vous me décrire ce qui s’est passé ?

J’ai posé mon Sony ux sur la table basse.

– C’est quoi, ce truc ?

– Un genre de radiocassette, pour enregistrer. Ça m’évite d’avoir à prendre des notes. Ça ne vous dérange pas ?

Elle a jeté un regard mauvais au rectangle noir, dont le petit écran luisait d’un éclat orangé. Sa frange lui pendait devant les yeux, comme celle de la vache des Highlands dans le tableau.

– Mme Duncan. Je ne suis pas de la police. Vous n’êtes pas obligée de me parler, si vous n’en avez pas envie. Je croyais que les choses étaient claires.

Sortant de mon portefeuille un billet de vingt livres, je l’ai déposé près du Sony.

Elle a jeté un coup d’œil à l’argent puis s’est levée, repoussant ses manches trop longues.

– Venez par ici.

Je l’ai suivie jusqu’à la fenêtre. Les inspecteurs étaient partis, mais les policiers en uniforme montaient toujours la garde devant les derniers badauds. L’averse avait cessé, mais les gouttes brillaient encore sur la vitre.

– Tout ça était dans l’ombre. – Elle a balayé le premier plan d’un grand geste du bras. – Il y avait du soleil ce matin, mais cette partie-là était à l’ombre. La plupart des gens qui regardaient le match étaient de l’autre côté, en plein soleil. De ce côté-ci, y avait personne, enfin, c’est tout comme. Deux, trois gosses, c’est tout. Et puis l’homme.

– Vous l’avez remarqué ? Vous avez pu le voir ?

– Ouais. Il était debout, juste là, avec sa capuche sur la tête. Une capuche pointue. Il était assez effrayant.

– Vous n’avez pas vu sa tête ?

La frange rousse s’est balancée de gauche à droite.

– Nan. Quand le ballon est sorti du terrain, pas loin de lui, il a couru en arrière pour l’attraper, et sa capuche a glissé, mais il avait un truc sur la tête, une casquette de baseball, et je n’ai pas vu son visage. Il a ramassé le ballon et j’ai cru qu’il allait le renvoyer, mais il ne l’a pas fait. Il est juste resté là, un pied sur le ballon. Et quand le joueur s’est approché de lui pour récupérer son ballon, il lui a fait signe de shooter dedans et alors, bang ! Il s’est fait descendre.

Elle a secoué la tête, plus lentement cette fois, elle revivait la scène.

– Vous avez vu l’arme ?

– Nan. J’ai même pas compris qu’on lui avait tiré dessus. J’ai entendu le bruit, mais je ne savais pas ce que c’était. J’ai vu le type se sauver en courant, et le footballeur est tombé sur ses fesses. Il n’avait pas l’air si chamboulé. Et puis il s’est retrouvé sur le dos et les autres ont foncé vers lui. Et dix minutes plus tard, l’ambulance s’est garée de l’autre côté du terrain, sirène à fond la caisse. Je ne savais pas qu’on lui avait tiré dessus, jusqu’à ce que je l’entende à la radio.

Nous restions plantés là à contempler les lieux, la scène du crime. Il n’était pas encore seize heures mais la lumière baissait déjà – les ombres sur la pelouse, les phares jaunes sur Baillieston Road. Depuis cette hauteur, on distinguait les traces de pneus dans l’herbe, les empreintes de l’ambulance. La foule s’était éparpillée, à présent, et les vestes jaunes surveillaient l’endroit, impassibles. La vitre devenait opaque, reflétant nos visages. Elle a désigné mon reflet d’un geste du menton, repoussé les cheveux tombés sur son visage.

– Ça pourra vous servir ?

– Ouais. – Nous avons regagné le centre de la pièce. – Tip-top.

J’ai rangé mon Sony, ajouté un billet de dix sur celui de vingt.

J’ai quitté l’immeuble sans attendre. L’ado s’est détaché d’un mur et m’a rattrapé, marchant au même rythme que moi.

– Ça s’est bien passé, m’sieur le reporter ? Z’avez eu ce qu’il vous faut ?

J’ai acquiescé d’un hochement de tête, sans m’arrêter.

– Alors vous me filez un billet ? Ma commission ?

– Demande à ta grand-mère.

Le portable a sonné et je l’ai repêché tout au fond de ma poche. Lewicki. Il avait parlé à un inspecteur de la brigade criminelle, au commissariat de Baird Street. Ils refusaient de montrer leurs cartes, m’a expliqué Jan. Ils n’avaient rien voulu lui dire, sauf qu’ils avaient des images du tireur, filmées au caméscope.

– T’auras qu’à regarder le journal de la nuit, m’a-t-il conseillé.

La pluie s’était remise à tomber, s’épaississant en neige fondue. J’ai hélé un taxi sur Baillieston Road. J’avais eu ma dose du fameux humour corrosif qu’on prête aux gens de Glasgow, de quoi tenir tout un hiver. Mais ce n’était pas terminé.

– Z’avez entendu tout ce remue-ménage, ce matin ? Le gars qui s’est fait tuer sur un terrain de foot ?

Le chauffeur a accéléré le battement de ses essuie-glaces. La neige fondue s’était changée en épais flocons, qui s’abattaient sur le pare-brise, filant comme des étoiles, comme des galaxies éphémères. J’en avais le vertige, comme si le taxi était en train de tomber dans l’espace.

– Y avait zéro-zéro quand c’est arrivé. – Il cherchait mon regard dans le rétroviseur, il m’a souri. – Premiers tirs cadrés de tout le match.

Le taxi n’en finissait plus de tomber à travers la neige.

Liam MCILVANNEY est professeur de littérature à l’université Otargo, en Nouvelle-Zélande et critique littéraire à la London Review of Books. Il est le fils de William McIlvanney qui publie aux Editions Rivages. Les Couleurs de la ville est son premier roman.

Bibliographie