Publication : 06/05/2010
Nombre de pages : 304
ISBN : 978-2-86424-748-7
Prix : 21 €

Les couleurs de la ville

Liam McILVANNEY

ACHETER
Titre original : All the colours of the town
Langue originale : Anglais
Traduit par : David Fauquemberg

Gerry Conway, responsable de la rubrique politique au Tribune on Sunday de Glasgow, désespère de trouver un sujet digne de ce nom, en cette période de vacances parlementaires, quand il reçoit l’appel d’un correspondant anonyme, détenteur de révélations sur Peter Lyons, jeune politicien flamboyant promis au poste de Premier ministre. L’inconnu lui remet une photographie où l’on aperçoit Lyons, jeune, au milieu d’un groupe de paramilitaires unionistes en armes : les Nouveaux Covenantaires. Très vite, Conway comprend qu’il tient là plus qu’un scoop : un séisme politique. Lui, le catholique désabusé, en proie aux affres du divorce, s’immerge alors dans l’univers trouble des combattants unionistes protestants, en Écosse d’abord, puis en Ulster. Ce thriller politico-historique qui se déroule entre Glasgow et Belfast, est une vraie plongée au cœur de la violence, de l’intolérance religieuse, avec un meurtre en toile de fond. Servi par une écriture fine et réaliste et des dialogues colorés, ce roman offre tout à la fois le portrait d’un monde inquiétant où le ressentiment affleure, et une vision satirique de l’univers du journalisme politique.

« Un premier roman authentique et ambitieux.»
Val McDermid

  • «Les couleurs de la ville, une analyse fine des protestants "orangistes" méconnus, un personnage attachant et l’impeccable traduction inspirée de David Fauquembert... J’adore!»

    Marie Hirigoyen
    LIBRAIRIE LE JARDIN DES LETTRES (Craponne)
  • « Tous se régaleront d’une écriture cinématographique mais aussi très littéraire qui place d’entrée Liam McIlvanney parmi les très bons écrivains anglo-saxons. »
    Alain Leauthier
    MARIANNE
  • « Dans ce premier roman, Lima McIlvanney [...] nous plonge dans un monde de manipulations, de coups tordus et d’assassinats cyniques qui en dit l’on sur l’intolérance religieuse. »
    Yann Plougastel
    LE MONDE MAGAZINE
  • « [...] ce thriller politico-historique dénonce avec force les ravages de l’intolérance religieuse sur fond de magouilles politiciennes. »
    Delphine Peras
    LIRE
  • « Servi par une écriture fine et réaliste, des dialogues colorés, ce roman offre tout à la fois le portrait d’un monde inquiétant où le ressentiment affleure, et une vision satirique de l’univers du journalisme politique. »
    Yves Gitton
    XROADS
  • « Les couleurs de la ville met en scène un jeune ministre, promis au poste de Premier ministre, mais rattrapé par son passé récent, son parcours chez les unionistes protestants. C’est la Grande-Bretagne entière dans laquelle nous plonge ce roman noirissime. Porté par une écriture très réaliste et très lyrique, des dialogues cocasses et un art de la description subtil et mystérieux. Très belle découverte.»
    OPTIMUM
  • « Le sujet, spirale sans fin, est traité avec subtilité et une rare économie de moyens. C’est tout simplement remarquable. »
    Christian Robin
    COURRIER FRANÇAIS
  • « Nouveau venu sur la scène du polar britannique, Liam McIlvanney livre un premier roman bien construit, servi par une écriture vive et des dialogues caustiques dans la meilleure tradition du genre. Même pour le lecteur peu au fait de l’histoire écossaise contemporaine, cette plongée dans l’univers glauque du terrorisme et des conflits religieux que l’on croyait cantonnés à l’Irlande est passionnante à suivre tout au long d’une intrique rondement menée. »
    Eric Steiner
    LA LIBERTE
  • « Un livre riche et fort bien écrit auquel le récent regain de violences en Irlande du Nord donne une actualité inattendue. »
    Mireille Descombes
    L’HEBDO
  • « Entre Ken bruen pour la virtuosité littéraire et Stieg Larson pour le journalisme politique, ce premier roman est magistral. »
    Cédric Bru
    LESOBSEDESTEXTUELS.COM
  • , chronique par Christine Gomariz le 5 juin 2010
    FRANCE CULTURE Mauvais genres
  • , chronique par Bernard Poirette le 4 juillet 2010
    C’est à Lire
    RTL
  • «Un impressionnant premier roman."
    Christopher Brookmyne
    THE GUARDIAN
  • « Un remarquable premier roman. La prose crépite de brèves et habiles descriptions que Chandler aurait été heureux de signer. »
    Andrew William
    THE INDEPENDANT



Prologue

Elle sourit déjà, un pied dans l’escalier. Elle s’arrête pour écouter. Elle n’a pas peur. C’est un jeu entre eux, qui se répète chaque soir ou presque. Il est important d’avoir une histoire, un prétexte. Cela fait partie du jeu. Debout sur la dernière marche, elle guette un bruit, n’importe lequel, dont elle se servira une fois parvenue en bas, lorsque sa mère se tournera vers elle avec cette expression qu’elle a toujours dans ces cas-là. “J’ai entendu un bruit, dira la fille. J’ai eu peur.”
Le problème, c’est sa mère. Son père voudra bien qu’elle reste. Si elle parvient à atteindre sa chaise à lui avant que sa mère ne la chasse. Alors elle se blottira sur ses genoux, dans la lumière tremblante de la télé, et, ensuite, il la portera jusqu’à son lit.
Sur le palier, il fait nuit noire.
La lumière est éteinte. Elle n’a pas peur. Elle se voit comme un fantôme. Elle terrorise ses parents dans ces moments-là – elle en a conscience –, lorsqu’ils tombent sur elle sans s’y attendre, le teint pâle et les pieds nus, plantée à mi-chemin, quelque part, dans l’escalier ou le hall d’entrée.
Elle reprend sa descente à pas de loup, marche par marche, elle sent la moquette sous ses pieds nus, dont les plantes se tordent légèrement à chaque pas, étirant les fibres. Elle fait si peu de bruit qu’elle se sent quasi invisible.
Certains soirs, il y a des fêtes. Elle distingue de petites gorgées de rire à chaque fois que quelqu’un ouvre la porte du salon pour se rendre aux toilettes. Ces soirs-là, elle évite le salon. À la place, elle se dirige vers la chambre d’amis, où les manteaux des invités empi­lés en strates sur le lit forment une pyramide. Ceux des femmes sont doux au toucher, laineux, avec des cols de fourrure qui exhalent, lorsqu’on se blottit dans leurs profondeurs quasi vivantes, un aiguillon de parfum féminin. Leur doublure de soie, d’une fraîcheur ondoyante, semble humide lorsqu’on la caresse du revers de la main. Ceux des hommes sont plus austères, sergé et tweed au grain épais, avec des relents violemment reconnaissables de tabac froid ; ou des imperméables froissés avec ceinture et boutons. Elle s’allonge sur le lit au milieu des manteaux, et sa main les parcourt tel un poisson, se faufilant, furtive, dans les poches et les rabats. Ses doigts palpent billets de train, mouchoirs en papier, pièces de monnaie, billets de banque rigidement pliés, étuis à lunettes et les bulles moulées des tablettes d’aspirine. Ils soupèsent les clés de voiture, les stylos-bille et les briquets. Gravillons, miettes et peluches, coincés dans les coutures des poches, roulent sous l’examen de ces sondes.
Une fois, une seule, elle a pris quelque chose. Une pochette d’allumettes souple, étroite et brillante, sa colonne vertébrale irrégulière et boursouflée, la couverture coincée comme un drap bien bordé sous le rebord saillant, avec collée dessus la bande noircie sur laquelle les allumettes étincellent. Le logo en relief pointant sous la partie charnue de son pouce. Un objet sans valeur, fascinant. Qui donc pourrait souffrir de sa disparition ? Ses doigts s’étaient refermés sur le paquet, et elle avait foncé vers la porte.
La rampe de l’escalier est douce sous sa paume. Elle se dit, comme toujours, qu’elle aimerait la descendre en glissant, comme dans les films, comme dans les dessins animés, ce qu’elle n’a jamais osé faire. La peinture est épaisse, lustrée ; son pouce repère une bulle, une coulure minuscule qui a durci en séchant, et qu’elle sent chaque nuit, désormais.
Elle connaît chacune des marches. La tringle d’escalier branlante, puis le palier, puis la courbe, puis l’homme. Un homme en veste verte, qui se dresse au milieu du vestibule. Et qui a dû l’entendre – peut-être n’est-elle pas si discrète que cela, après tout – puisqu’il tourne la tête. Elle n’aperçoit d’abord que l’éclat de ses lunettes, mais il fait un pas de côté, la main en visière, et elle le voit, un homme qui ressemble à son père, brun avec des lunettes, mais plus jeune. Son visage est doux, il a le visage doux et la fille lui sourit, d’un sourire qui sollicite de sa part la complicité, un sourire qui signifie : Ne dis rien.
Il lui rend son sourire et s’adresse à elle d’une voix non pas étrangère à proprement parler, mais pâteuse, gutturale – et, bien qu’elle n’ait pas compris un seul mot, elle opine du chef.
Derrière lui, la porte d’entrée est entrebâillée. Il va laisser entrer le froid, se dit-elle. L’homme la regarde. Elle n’a pas peur. Ils ont souvent de la visite à cette heure-là, des clients de papa, des hommes qui attendent sobrement dans le hall que papa les reçoive. Lorsqu’elle descend, ces soirs-là, les hommes lui sourient, presque timides, tapotant leurs poches à la recherche d’une petite pièce. Lorsque les hommes en ont terminé et qu’ils repartent, elle se serre contre la jambe de son père tandis qu’ils prennent congé. Mais ce soir, échouée sur le palier, alors qu’elle s’apprête à descendre les ultimes marches, elle entend un bruit, là-bas, dans la salle de séjour, comme si l’on déplaçait les meubles, et un homme jaillit de la pièce, et les deux hommes disparaissent aussitôt.
Elle voudrait leur crier de revenir, retrouver l’homme en vert avec son beau sourire. Mais bien que la porte soit restée ouverte et que l’air froid et vif de ce mois de novembre lui morde les chevilles, tout ce qu’elle sent, c’est la puanteur âcre, une odeur de brûlé qui monte du séjour.
Elle jette un coup d’œil dans la rue obscure. L’espace d’un instant, elle songe à s’échapper, à s’enfuir dans la nuit. Déjà, la pièce illuminée dans son dos est une terre étrangère. Ce n’est plus la salle de séjour mais la maison d’un conte de fées, la grotte du dragon. À présent, et il lui semble que c’est la première fois, elle regrette d’avoir quitté son lit. Elle sent encore la chaleur de la couette, le creux en forme de petite fille qu’elle a abandonné, mais il est trop tard pour faire demi-tour, pour escalader dans l’autre sens les marches de l’escalier et remonter le temps. Elle referme la porte d’entrée et s’appuie dessus, en comptant jusqu’à dix. Sa mère est agenouillée à côté du canapé, au fond de la salle de séjour. Le rosaire ? Voilà ce qui lui vient à l’esprit : ils sont peut-être en train de réciter le rosaire. Mais sa mère est à côté du canapé, pas devant. Il y a quelque chose par terre ; sa mère se penche dessus. Les pieds de la fille battent le tapis, mais elle s’arrête net : elle a marché dans quelque chose. Ses pieds sont mouillés – trempés, plutôt, comme si sa vessie s’était vidée, et elle plie ses orteils pour les libérer de la moquette souillée. Mais lorsqu’elle se baisse pour regarder, lorsque ses orteils en tension replongent dans la moquette, ce qui s’écoule entre eux est d’un brun noir, une flaque couleur de cola. Sans bouger les pieds elle se penche en avant, inclinant le corps pour voir ce qui, par-delà le canapé, par-delà sa mère agenouillée, a pu causer toute cette saleté.
Soudain, sa vessie se vide pour de bon, l’eau giclant brutalement dans un sifflement de radio, la chaleur se changeant aussitôt en froid le long des jambes. Il a l’air ivre, il a le même air qu’une fois, lors d’un réveillon du jour de l’an, affaissé dans le canapé, lourd et grimaçant, indifférent à ses coups de coude et aux aiguillons de ses doigts tendus. Mais ce soir, il gît sur la moquette, la tête appuyée contre la cloison, le menton rabattu sur le cou. Et autour de lui, un petit lac noir sur lequel on dirait qu’il flotte, et qui va en s’obscurcissant. Elle regarde sa mère mais sa mère est occupée, elle s’agite avec frénésie, appuyant sur la poitrine de son père, des deux mains, une fois, puis aussitôt une autre, de vrais coups de boutoir qui font claquer la tête du père contre le bois de la cloison. – Va chercher quelqu’un ! hurle sa mère. Va chercher quelqu’un !
La fille fait volte-face, trop précipitamment, elle glisse sur cette saleté, trébuche, se retrouve en appui sur un genou et une main, puis elle se redresse, ricoche vers la porte d’entrée. Il y a le ciel, les étoiles, des branches en négatif à la lumière des lampadaires. Il y a des cris à présent, une clameur, une fille dans une chemise de nuit ensanglantée qui dévale la chaussée, le bruit de ses cris, de ses geignements animaux. Et maintenant les portes s’ouvrent, des lumières apparaissent, des rais de lumière jaune le long des allées.

Liam MCILVANNEY est professeur de littérature à l’université Otargo, en Nouvelle-Zélande et critique littéraire à la London Review of Books. Il est le fils de William McIlvanney qui publie aux Editions Rivages. Les Couleurs de la ville est son premier roman.

Bibliographie