Publication : 08/04/2010
Pages : 210
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-707-4
Couverture HD

La pièce du fond

Eugenia ALMEIDA

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18 €
Titre original : La pieza del fondo
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

Dans une petite ville deux éléments vont troubler le cours des habitudes d’indifférences et de conformisme des habitants : l’apparition sur la place principale d’un vieux clochard muet, dont va s’occuper la jeune serveuse d’un restaurant sous le regard réprobateur de tous, et la nomination d’une nouvelle psychiatre à la clinique. Ces deux intrus vont réellement changer tous les rapports entre les habitants. Le vieux par son silence va inciter ceux qu’il rencontre à lui raconter leurs problèmes et la psychiatre par sa façon sincère de s’adresser à tous va les inciter à sortir d’eux-mêmes.
La description des différents personnages corsetés dans leurs certitudes et leur aveuglement en face des autres est remarquable de justesse. Les bouleversements que vont provoquer les attitudes qui sortent des normes sociales les plus étroites changeront la ville.
Encore une fois l’auteur de L’Autobus écrit un roman bouleversant.

  • « "Qu’est-ce que nous sommes capables de faire pour les autres ?" Cette question est l’axe central de ce second roman d’Eugenia Almeida. Qu’il s’agisse de Sofia, qui s’inquiète de la disparition d’un clochard muet, ou d’Elena, jeune psychiatre qui vient d’arriver dans la ville où se déroule cette histoire, les protagonistes de cette Pièce du fond tissent entre eux des liens fragiles. Méfiance, passé trouble, souvenir d’un état totalitaire, manipulations, abus de pouvoir... les éléments qui empêchent les personnages d’être en confiance les uns avec les autres ne manquent pas. Savoir lâcher prise dans ce contexte sera difficile, et le résultat pas forcément à la hauteur de leurs espérances. Mais leur quête pourra avoir plus de sens qu’elles ne le croient. »
    Christine Salles
    PSYCHOLOGIES MAGAZINE
  • « […] l’auteure fait sortir ses personnages de l’ombre. Elle fait briller leurs histoires, les entoure de sa langue délicate et particulière, avant de les donner en cadeau à ses lecteurs. »
    Elisabeth Jobin
    LE TEMPS
  • « Ecriture à l’économie terriblement efficace, aux dialogues nerveux, pour une remarquable version argentine de l’absurde condition humaine. »
    Jacques Sterchi
    LA LIBERTE
  • « Un homme silencieux, mystérieux et apparemment sans le sou élit domicile sur la place du village. Son étrangeté attirera une petite serveuse qui lui apportera, dans le dos de son patron, des plats cuisinés. Mais son côté plus ténébreux intriguera aussi deux policiers. Et c’est à l’intérieur d’un hôpital psychiatrique qu’il les conduira. Là, les personnages semblent sortir d’eux-mêmes et on ne sait plus vraiment qui doit être enfermé et qui doit être libéré. L’ambiance est lourde, épaisse ; le récit lent. Peu de rebondissements dans ce récit mais un dynamisme apporté par les caractères singuliers des personnages. »
    Jennifer Simoes
    NOUVELOBS. COM
  • , chronique par Louis-Philippe Ruffy le 14 mai 2010
    RSR Espace 2 Zone critique
  • , chroniqué par Paula Jacques le 23 juin 2010
    FRANCE INTER Cosmopolitaine
  • le 22 juin 2010 à 8h45
    FRANCE 2 Télé Matin

1

L’oiseau s’approche. Peut-être un pigeon. Des pigeons, cependant, il y en a plus loin, au pied de la statue. La vieille leur jette rageusement du maïs, accomplissant un devoir dont elle ignore l’origine. Peut-être un moineau. L’homme ne le sait pas car il ne regarde que son soulier droit. De temps en temps, la vieille lève les yeux pour l’observer. Ce regard tisse un monologue, creux et prévisible. Elle sait qu’il ne regarde personne. Son soulier, un carré d’herbe, la chaîne qui ceinture la statue. Le ciel. Oui. Il regarde aussi le ciel.
Hier, la fille du bar de la place lui a apporté un paquet contenant de la nourriture. Aujourd’hui, quand la vieille est arrivée, il avait encore le paquet à la main. La fille lui jette parfois un coup d’œil en passant entre les tables. Dès qu’elle le peut, elle traverse la rue et s’approche. Elle veut vérifier ce qu’elle soupçonne : il n’a pas touché à la nourriture.
Nerveuse, pressée, surveillant du coin de l’œil que son patron ne la voie pas, elle s’accroupit devant l’homme.
- Vous n’avez pas aimé ?
Elle a l’impression qu’il l’entend. Elle ne sait pas pourquoi. Il garde le regard fixé sur la dalle qui semble surgir de son soulier.
Elle pose sa main sur la sienne et la presse doucement. Elle prend le paquet, l’ouvre et constate que les sandwiches qu’elle a apportés hier n’ont pas été touchés.
- Je vais vous les réchauffer. Ils sont encore bons.
Elle baisse un peu la voix.
- Moi, je les mange comme ça. J’emporte ceux qui restent et le lendemain je les réchauffe chez moi. Bon, je reviens.
Elle entre dans le bar et s’assure que le patron n’est pas en vue. Elle pousse de sa hanche la porte de la cuisine et tend le paquet au cuisinier.
- Réchauffe-les-moi...
- Mais ils sont d’hier...
- Oui, je sais, c’est pour le monsieur de la place.
- Le demeuré ?
- Pourquoi tu l’appelles comme ça ? Tu ne le connais même pas !
- Il y a des jours qu’il est là. Il ne parle à personne. Il ne fait rien. Pour moi il lui manque une case.
Le cuisinier se tapote la tête, fait une grimace et rit.
- C’est à toi qu’il manque une case, dit Sofía en riant elle aussi.
- Bizarre la demoiselle, de se consacrer à des gens si importants, si distingués.
- J’y suis allée. Parce que avec toi c’est toujours pareil... Dès que tu peux, réchauffe-moi ça sans que l’ogre s’en rende compte.
- Un jour il va t’entendre. Et il va te virer.
La dernière phrase est coupée car Sofía est déjà sortie de la cuisine et la porte à double battant s’ouvre et se ferme jusqu’à trouver son point d’équilibre.
Sánchez termine sa conversation, raccroche le téléphone et crie :
- Aujourd’hui tu restes jusqu’à huit heures.
- Je ne peux pas, dit Sofía en s’approchant.
- Mais si, tu peux, tu peux. Avec de la volonté on peut tout.
- Mais aujourd’hui...
Sánchez l’interrompt.
- Sers la quatre en urgence, Juancho a déjà pris la commande.
Sofía avale. Les ordres, les horaires, les phrases tronquées. Une gorgée de sable. Quelque chose qui fait mal en descendant. Elle prend à peine le temps de répartir sa charge pour se présenter à la table quatre avec le sourire. Elle cale une assiette, un verre de chaque côté, les serviettes, la bouteille. Et, tout sourire, malgré la douleur, elle efface Sánchez et pose son regard sur l’homme de l’autre côté de la vitre, de l’autre côté de la rue, sur le banc de la place. De l’autre côté du monde.
Elle emporte des assiettes sales à la cuisine. Quand elle passe près de Juancho, elle dit à voix basse :
- Ce que je t’ai donné, passe-le-moi avec les déjeuners.
Le cuisinier murmure quelque chose qui se perd. Maintenant la matinée est le temps qu’il manque pour arriver à midi.

Eugenia ALMEIDA est née en 1972 à Córdoba, en Argentine, où elle enseigne la littérature et publie des textes dans de nombreuses revues. L'Autobus, son premier roman, a reçu le prix Dos Orillas de Gijón, La Pièce du fond était finaliste du prix Rómulo Gallegos. Elle écrit également de la poésie.

Bibliographie