Publication : 04/05/2006
Pages : 192
Grand Format
ISBN : 2-86424-577-9

Le Cœur de l’hiver

Dominic COOPER

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18 €
Titre original : The dead of winter
Langue originale : écossais
Traduit par : Bernard Hoepffner
Prix
  • Prix du Télégramme - 2007

Sur la côte ouest de l'Ecosse, Alasdair Mor exploite la petite ferme familiale, seul après la mort de son père et le départ pour la ville de son frère. Il vit de la pêche au homard. Il aime profondément la nature sauvage et grandiose qui l'entoure. Mais un couple s'installe dans les environs, et le vol et le mal font irruption dans la vie d'Alasdair qui répond par l'incompréhension. L'homme s'en prend aux animaux d'Alasdair, et l'entraîne dans un affrontement à mort après une poursuite hallucinante à travers les collines sauvages.

Au-delà des personnages austères et attachants, les véritables héros du livre sont l'océan, le vent glacial et la lande inhabitée. Les descriptions de la mer ou du passage des saisons vers un inévitable "cœur de l'hiver" sont inoubliables.

Ce texte poétique et lyrique aux accents steinbeckiens est écrit dans une langue magnifique.

  • « Alasdair Mor vit tranquillement dans la ferme familiale, en harmonie avec la nature [...] lorsqu'un couple s'installe non loin de chez lui. Rapidement [...] l'affrontement devient inévitable. Sauvage et poétique, Le Cœur de l'hiver possède la force des grandes tragédies classiques, avec une écriture simple et pure, digne d'Hemingway. Une splendeur. »
    Baptiste Liger
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1

Le soleil. Et ce qui plus tôt ce jour d’automne avait été une explosion de chaleur immense et illimitée était à présent une puissance domptée recouvrant d’une mince couche de cuivre les plaines de l’Atlantique. La lumière scintillante ne cessait de progresser sur la mer, kilomètre après kilomètre, atteignait les rochers et les récifs de la côte, se glissait sur les terrasses de la rive et les traversait, grimpait avec force les cinquante derniers mètres de la falaise où l’herbe et les bouleaux nains avaient été écrasés contre la surface de la terre et puis elle plongeait dans les collines tapissées de bruyère et de sphaigne qui s’étendaient en terrasses et en pentes douces remontant jusque dans le ciel bleu au-dessus de l’île. Une brise légère transportait l’odeur du myrte bâtard et de la bruyère, de la vie marine. Et ainsi tout au long de la côte du grand promontoire dénudé, de sorte que toute la masse rocheuse qui se dressait, avec son extrémité aplatie et arrondie, au milieu de l’océan, adoucie par les dernières semaines du long été qui précédait l’inévitable hiver, avec ses vents et ses pluies, tremblait de chaleur et de vie.
Alasdair Mór ressentait lui aussi le soleil et tremblait en marchant. Comme le poids de ses gros souliers cloutés, en écrasant la sphaigne, faisait remonter toute l’humidité jaune, verte et brune, il se dirigea vers un sol plus sec, du côté de la mer. Quand il eut trouvé un terrain plus ferme, son grand corps reprit sa marche régulière et traînante. Il avançait comme un ours sur ses pattes postérieures, à petits pas, épaules tombantes un peu en avant du reste de son corps, avant-bras pendants telles des pattes antérieures ; poitrine, taille et hanches roulant maladroitement. En grimpant sur une butte couverte d’une bruyère qui lui montait aux genoux, il sentit ses cuisses se tendre sous la laine grossière du pantalon. Son épais tricot en laine huilée gris-vert, et son gilet en cuir taché et déchiré, tous les deux datant de plusieurs saisons, s’ingéniaient à le gêner tandis qu’il grimpait. Il grogna deux fois afin de donner voix à son effort puis, après une dernière enjambée, il se retrouva sur un monticule lisse et vert au bord de la falaise. Il s’arrêta un instant. Il remit en place sa casquette graisseuse, une fois, deux fois, se gratta la nuque puis, ayant enlevé sa casquette, il exposa son crâne au soleil.
Son visage était semblable à son corps, semblable à la colline derrière lui. Rugueux, battu par les intempéries, une ossature lourde. Un nez et des oreilles de bonne taille, des lèvres pleines, généreuses, comme la chair des pinces d’un crabe adulte. Et un peu partout, sans dessin particulier, poussaient de petites touffes de poils. Il y avait les poils sur ses joues non rasées, tel le regain dans une prairie à l’automne, mais aussi quelques longs poils, par un ou par deux, par touffes, n’ayant jamais connu la lame, qui poussaient sur les lobes de ses oreilles, au bout de son nez, dans ses narines, sur les arêtes épaisses de ses pommettes. Ses sourcils s’emmêlaient en un grand bosquet de pins au-dessus de son nez. Ses cheveux étaient gras et épais, aussi noirs qu’un cormarin, sans la moindre trace de gris malgré ses quarante-cinq ans. Ils roulaient et bouclaient en une houle froide et désordonnée, aussi fibreux et drus que des racines de bruyère sur son crâne épais, marqués seulement par le bord de sa casquette.
Son visage était déformé — ses yeux plissés, sa bouche tendue — comme si la lumière était trop forte. Mais ce n’était pas le cas. C’était ainsi qu’il figeait son visage en une grimace quand il réfléchissait. Et à présent, le soleil du début d’octobre encore bas à l’horizon, il regardait la mer, plus ou moins vers le nord, là où la houle se soulevait avant de retomber sur les rochers de Maisgeir. Le temps allait rester au beau et il réfléchissait. Se disait qu’avec ce calme il pourrait poser quelques casiers à l’extrémité sud du récif, là où il y avait le moins de houle. Il se rappelait la première fois où son père l’avait emmené à Maisgeir. Une journée semblable. Il avait environ neuf ans. Il voyait son père à la proue de leur barque, lui-même aux rames et s’efforçant d’empêcher la barque de dériver. Son père, un homme de grande taille, un talon coincé sous le plat-bord pour garder l’équilibre, halant la ligne main sur main, les trois casiers apparaissant lentement à la surface, l’un après l’autre, son propre enchantement et la satisfaction de son père devant les huit homards prisonniers à l’intérieur. Lui, oubliant ses premières responsabilités d’homme, se leva d’un bond pour examiner les créatures, et son père, dans un moment de colère et de peur, aboya pour qu’il reprenne sa place. Jamais les eaux de Maisgeir ne devaient être prises à la légère. Et comment il avait rougi et accepté cette réprimande légitime et comment son père, plus tard, avait retrouvé son sourire, et puis rentrer à la rame dans la lumière qui faiblissait, tous deux silencieux mais unis par quelque chose qu’ils n’avaient pas besoin d’exprimer.
Toute sa vie, son père avait pêché le homard et Alasdair, dès l’âge de treize ans, avait exercé le même métier. Avant cela il avait dû aller à l’école du village, à quelque quinze kilomètres de là, jusqu’au jour où son père avait fait une chute et s’était abîmé le dos. Alors, Mr Morrison, le maître d’école venu d’Aberdeen, l’avait pris à part un matin de printemps et lui avait dit que si son père avait besoin d’aide pour les homards il pouvait cesser de venir à l’école. Alasdair avait attendu en silence, sans réagir, tandis que Mr Morrison lui expliquait qu’il continuerait à mettre son nom sur le registre pendant les quelques mois qui restaient avant que la loi l’autorise à quitter l’école. Il avait alors simplement hoché la tête, était rentré chez lui et n’avait jamais remis les pieds dans la salle de classe. Être ainsi libéré de l’école où Ina Maclean, Jennie MacFadyen et Wee Jamie l’avaient torturé à force de moqueries en raison de la lenteur de son esprit lui avait donné une force supplémentaire lorsqu’il apprit à manier les lourdes rames et à remonter les casiers submergés et pesants. Quatre ans plus tard, quand son père fut plus ou moins cloué au lit par la douleur, son jeune frère David commença à l’accompagner sur la barque. Pendant trois années encore les deux fils avaient partagé leur temps entre la pêche et les soins à leur père invalide. Leur mère était morte en donnant naissance à David de nombreuses années plus tôt et il y avait peu de gens à proximité susceptibles de leur prêter main forte.
Puis, brutalement, par un matin lumineux de mai, alors qu’Alasdair était remonté du rivage pour demander à son père s’il voulait qu’il l’installe au soleil, il avait trouvé son père étendu là, la bouche ouverte toute grande comme au milieu d’un bâillement, le regard fixé sur lui, qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Alasdair était resté un moment sans comprendre et puis il avait soudainement réalisé ce qui se passait avec une sensation de deuil engourdi et il avait appelé David. Et ensemble ils l’avaient arrangé et lavé avant d’entreprendre une exceptionnelle excursion jusqu’à la petite ville pour rencontrer le ministre du culte puis Duncan la Mailloche, l’homme pourrait leur fabriquer un cercueil grossier. Et le lendemain ils s’étaient rendus à pied à Achateny pour emprunter un cheval et une carriole et étaient allés chercher le grand cercueil de bois vert qui résonnait. Mais Duncan, qui n’avait pas vu leur père depuis au moins trois étés, ne savait pas à quel point l’invalidité l’avait fait maigrir et rétrécir, de sorte qu’au moment où Alasdair et David avaient installé le corps, ils s’étaient rendu compte que le cercueil était bien trop grand. Lui, leur immense père, qui n’avait peur de rien, était ratatiné et perdu dans la boîte. Ils avaient donc tassé de vieux sacs à poissons autour de lui de peur qu’il soit secoué pendant le trajet jusqu’à la ville. Et ils eurent l’impression qu’il valait mieux que l’étrange odeur de chair froide soit couverte par les odeurs bien connues de la roussette et du maquereau. Ensuite tous deux se rasèrent et lavèrent leurs visages et leurs mains dans le ruisseau et, une fois le cercueil chargé sur la carriole, ils se rendirent au temple, assis côte à côte dans un silence timide sur le banc du cocher. Un an plus tard David avait dit adieu puis avait disparu de l’autre côté de la colline, en quête d’une vie nouvelle.
Il y avait eu vingt-quatre ans de cela en janvier dernier. Cinq hivers plus tard, une lettre venue d’une ville au Canada apprit à Alasdair qu’il s’était marié et avait un fils. Assis sur un rocher devant la petite ferme, Alasdair avait eu du mal à lire la lettre et avait levé les yeux vers l’horizon marin car il savait vaguement que le Canada se trouvait quelque part par là.
Alasdair se pencha et ramassa un caillou de la taille d’un œil de mouton. Ses grosses mains se refermèrent doucement sur la pierre, la caressèrent, devinèrent sa forme au toucher, laissèrent la chaleur pénétrer sa peau, trouvèrent plaisir et sécurité en présence d’une arête aiguë, un côté aplati. Les années écoulées depuis le départ de son frère s’étendaient derrière lui comme un ruban de temps avec très peu de repères autres que le retour des saisons. Mais il ne prenait conscience de sa longue vie solitaire que lorsqu’il pensait à David et à son vieux père. Et même les premiers mois qui avaient suivi le départ de David, quand un hiver interminable l’avait empêché d’aller en mer et l’avait réduit à manger les baies amères et crues du sorbier, même alors il ne lui était jamais venu à l’esprit de suivre l’exemple de David et de partir à la recherche d’une vie plus facile. Il serra le caillou. C’était sa terre, sa mer. Elles, il les connaissait… Derrière le promontoire, là où passait la route, il commençait déjà à sentir la proximité d’autres gens de sorte que, quand il revenait d’un de ses rendez-vous avec Aulay, le vieux berger d’Achateny qui lui rapportait ses provisions de la ville, il marchait plus rapidement que d’habitude, levant souvent les yeux dans l’attente de l’instant où il apercevrait sa petite ferme.
Son visage pensif se détendit, montrant qu’il louchait légèrement de l’œil droit. C’était ce qui avait incité Ina et Wee Jamie, et plus tard d’autres personnes, à le traiter comme un demeuré ; car la lenteur de ses expressions et le défaut d’alignement de ses yeux lui donnaient l’air d’incompréhension d’un lunatique. Et pourtant il n’y avait ni méchanceté ni entêtement dans son apparence ; simplement un détachement, un isolement qui avaient rendu les autres enfants méfiants de sorte que, par crainte, ils l’avaient impitoyablement attaqué.
Mais il allait devoir s’y mettre s’il voulait que les casiers soient installés avant la nuit et, après avoir reniflé, il avança en tanguant le long de la falaise. En contrebas se trouvaient les deux terrasses surplombant la grève, là où la famille de son grand-père avait fait pousser l’orge pour son whisky. Grandes marches vertes entre les collines brunes et la mer hyaline, elles étaient à présent en friche, les sillons dans l’herbe disparaissaient rapidement sous la fougère qui proliférait. C’était là que broutaient les moutons d’Achateny, tels des poux à fourrure éparpillés le long de la côte, leurs bêlements pathétiques se mêlant aux folles menaces des goélands marins, des goélands argentés et des corneilles mantelées qui plongeaient, s’élevaient et tournoyaient au-dessus du littoral. Au-delà, les grands donjons crénelés des rochers noirs contrastaient avec les langues de terre et les récifs qui mouchetaient le léger ressac et que la marée était en train de recouvrir.
Quelques mètres plus loin Alasdair tourna pour s’engager dans une étroite ravine de la falaise, où un sentier escarpé en zigzag menait au havre naturel de Port nam Freumh. Le sentier était poussiéreux et caillouteux après les semaines de chaleur de l’été et Alasdair glissa et faillit tomber en descendant trop vite. Jusqu’à la terrasse supérieure, puis il suivit un autre sentier étroit sur la gauche, traversa la seconde terrasse, avança le long de la masse sèche d’un long rocher qui se projetait dans la mer comme une jetée, et il se retrouva près de sa barque.
La barque — celle de son père avant lui — flottait dans l’ombre de la jetée et de la forteresse marine à son extrémité. Elle était lourde, bordée à clins, avec une proue allongée et surélevée. Ici, où seules les plus violentes des tempêtes pouvaient l’atteindre, elle flottait passivement dans une brasse d’eau couleur de verre incolore dont l’immobilité dans l’ombre paraissait d’un froid arctique. Plus loin, au-delà de l’ombre, la surface de l’eau chatoyait et exhalait les vapeurs métalliques de la lumière et de la vie. Et c’était là le mystère de la mer.
Il ne tarda pas à rassembler les casiers, les petites bouées rouillées, les flotteurs en liège et les lignes, puis il remplit une vieille caisse avec des appâts qu’il prit dans un tonneau posé au bord de l’eau.
Enfin il eut terminé et tout en serrant la caisse d’appâts entre ses bras il se laissa tomber comme une chèvre à l’avant de la barque. Il détacha l’amarre et poussa l’embarcation pour l’éloigner du rocher. Pendant quelques secondes en attendant qu’Alasdair ait assez de place pour manier les rames, la barque flotta au-dessus des profondeurs glaciales tel un ponton fantomatique, un bagne flottant, avec sa tour de cages goudronnées. Puis dès qu’il eut tiré deux fois sur les rames, son extrémité avant émergea dans la lumière et le mouvement de la mer libérée des rochers de telle sorte que le vieux bois, puis Alasdair et finalement les casiers se mirent à briller et à étinceler dans les rayons du soleil que reflétait chaque pointe luisante ou polie.
Avoir le soleil dans le dos permet de bien ramer. C’est ce que pensait Alasdair tout en laissant retomber ses épaules en avant, puis en redressant le dos selon un rythme ancien, instinctif, et la mer faisait glisser ses membres huilés sous le bois et disparaissait dans un sillage de bulles et de tourbillons à l’arrière.
Lorsqu’il eut avancé le long de la côte, il fit virer la barque et longea le rivage de plus près. Il appâta trois casiers reliés à la même ligne, attachant les morceaux de poisson glutineux juste à côté des poids en pierre. Puis, ayant choisi un bon endroit à proximité des rochers proches de la côte, il fit passer avec précaution les pièges marins appâtés par-dessus le plat-bord. Les silhouettes vacillantes disparurent rapidement dans l’eau jusqu’à ce que seuls soient visibles la bouée rouillée, le flotteur supérieur et une longueur de ligne qui s’arquait vers le vide profond.
Les rames étaient posées sur l’eau, agitées par le tranquille mouvement de la mer et Alasdair entendait le grincement sec des tolets en bois, et il était content. Combien de fois cela était-il arrivé auparavant au cours de sa vie ? Combien de fois cela se reproduirait-il ? Les hautes falaises s’élevaient au-dessus de lui avec leurs ravines et leurs éboulements, leurs touffes clairsemées et pubiennes de bouleaux, de noisetiers et de sorbiers. Il leva les yeux et vit très loin le long de la côte le sentier qui menait chez lui, posé comme une corde abandonnée sur la pente.
Il posa ses casiers à des points stratégiques sur toute la longueur du rivage. Puis il fit virer sa barque vers la mer et pesa de tout son poids sur les rames. Il entendit l’eau cogner sous la proue en dessous de lui, aperçut un morceau d’algue qui passait puis le sillage bouillonnant et il comprit qu’il avançait à bonne vitesse. Sa respiration chantait dans ses narines, d’étranges grognements imprévisibles s’élevaient de sa gorge et son regard n’arrêtait pas de courir de tous les côtés, son strabisme lui permettant de voir des choses que d’autres hommes ne pourraient jamais voir. Derrière lui les sucements et les claquements de la houle s’éveillaient à mesure qu’il s’approchait de Maisgeir.
C’était, en fait, plus une petite île qu’un récif car, située à la pointe la plus au sud de Maisgeir, quelques mètres carrés de sa superficie dépassaient de cinq mètres ou plus le niveau de la marée haute. Là de maigres touffes d’herbe poussaient au milieu du varech rejeté par les vagues et des carapaces vides de crabes dont les oiseaux s’étaient nourris. Mais du côté nord la surface du rocher était toujours recouverte d’eau sauf pendant les marées les plus basses, ses bras, ses crêtes et ses arêtes bloquaient le vent et les courants de sorte que la houle et le ressac étaient toujours présents.
Avec une grande habileté, Alasdair avait fait pénétrer la barque dans la houle, lancé une ligne de casiers par-dessus bord et fait virer l’embarcation avant que la vague suivante ait pu l’emporter jusqu’aux rochers. Quelques puissants coups de rame menèrent la barque sur des eaux plus calmes.
À présent le soleil était bas, une ardente bulle de gaz menaçant de plonger dans les eaux distantes. Au-delà de Maisgeir la mer était une immense noue dorée s’étendant de chaque côté de la rivière de feu, le reflet du soleil. Le récif lui-même s’y détachait comme une souillure à deux dimensions, rien de plus qu’un trou dans la lumière qui explosait, des bribes de ressac batifolaient tout autour de lui, le recouvrant comme la première toison d’un agneau.
Alasdair laissa tomber les rames. Il cracha dans la paume de chaque main, les frotta pensivement l’une contre l’autre, reprit les rames et se dirigea à bonne allure vers la côte. Il se demandait si ce temps automnal allait encore durer…
Le bateau qui venait une fois par semaine ramasser les quelques homards qu’il avait attrapés cessait de venir pendant les mois d’hiver et il devait alors demander à Aulay ou à quelqu’un d’autre d’Achateny d’emporter ses prises en ville et de les y vendre. Parfois Aulay revenait, à l’évidence très content de lui-même, et lui remettait quelques shillings avec un air de triomphe personnel, comme si c’était lui qui avait pêché les homards. Alasdair sourit. Aulay lui avait parlé du nouvel arrivant qui occupait la ferme au sud de Rubha na Leap et s’était mis à la pêche aux homards. Apparemment personne ne connaissait son nom mais ils l’appelaient An Sionnach, le Renard. Aulay avait dit que ce n’était pas tant sa chevelure roux clair qui lui avait valu ce nom que son passé mystérieux et ses manières un peu tortueuses. Ne parlait pas à regorge-museau, avait dit Aulay, mais quand il parlait on ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait. Eh oui, un type étrange. Il est allé acheter de la ficelle chez Archie l’autre jour et tu aurais dû entendre comment il aurait voulu l’avoir pour rien. Mais Archie ne le comprenait pas ainsi et il a dit à cet homme que la ficelle valait un penny l’once, à prendre ou à laisser… Alasdair n’avait pas vu An Sionnach mais même ceux qui l’avaient vu paraissaient incapables de dire quoi que ce soit de précis à son sujet. Certains disaient qu’il était de Long Island, c’est-à-dire des Hébrides extérieures, d’autres qu’il venait des Orcades mais que sa famille était originaire des îles Féroé. On ne pouvait être certain que d’une seule chose : il était arrivé avec sa femme et quelques possessions à la dernière lune. Et rares étaient ceux qui avaient posé les yeux sur elle. Seuls Aulay et un des autres bergers l’avaient aperçue de loin depuis les collines car on ne l’avait encore jamais vue quitter la ferme.
Les hommes du bateau de ramassage avaient dit que An Sionnach s’en sortait plutôt bien avec les homards. Malgré ses allégations de pauvreté il semblait travailler avec une barque en très bon état, des casiers et des lignes flambant neufs, bien que personne n’ait su d’où était venu l’argent pour les acheter. Mais ces hommes, eux aussi, étaient mal à l’aise avec lui — craignaient le silence quand son regard se vrillait dans leurs yeux. De sorte que lorsqu’il leur arrivait de parler de lui, ils tentaient de plaisanter sur ses étranges manières, ayant l’impression qu’ils se protégeraient du mal en ne le prenant pas au sérieux.
La barque glissait vers le rivage, cognant les eaux ridées, s’élançant sur les dos polis de la houle. Maisgeir et l’horizon sautaient et bondissaient au loin. Seuls Alasdair et le soleil restaient immobiles.
Une fois revenu près de la côte, Alasdair installa d’autres casiers au nord de Port nam Freumh, tout près, puis il termina son travail en posant ses deux dernières lignes à l’embouchure du ruisseau dont les eaux, là-haut, derrière les falaises, passaient devant sa maison. Ici il pouvait toujours être certain d’une bonne prise, car les homards venaient se nourrir de ce que le ruisseau faisait descendre des montagnes.
Et lorsque les derniers casiers furent au fond et que la barque parut aussi vaste et vide qu’une trémie à grains, Alasdair respira profondément et fit courir ses mains dans sa chevelure épaisse. La journée de travail était terminée. Et pas trop tôt non plus. Car le grand soleil avait plongé dans la mer, était coupé en deux comme un fruit par le fil de l’horizon. Et maintenant la mer n’était plus de cuivre mais un carnage de jus sanglants posés, comme du pétrole, sur les vieilles eaux en contrebas, tandis que les verts de glace et les bleus sombres des surfaces dans l’ombre, du fait de la lumière du ciel, avaient laissé place à des noirs et à des tons bitumineux.
Quant à Alasdair, la vue du soleil mourant éclaboussant le monde de son jaillissement liquide l’emplissait de chaleur et de promesse. Cela signifiait que la journée était achevée, qu’elle ne lui avait réservé que du bonheur parce qu’il avait terminé ce qu’il avait décidé de faire, qu’il pouvait à présent retrouver sa ferme et ses animaux, passer les heures de la soirée à de petites tâches, observer la vie d’un maigre feu en sachant que les étoiles et la lune se levaient sur une mer étale.
Ainsi, pour la dernière fois ce jour-là, il courba le dos et serra bien fort les cals de ses mains sur le poli des rames, et la barque bondit en avant vers la côte jusqu’à ce que sa proue s’introduisît dans le trou noir de Port nam Freumh. Là il borda les rames et déchargea divers objets. Puis il regarda longuement la mer, ouvrit le tonneau et, narines et yeux frémissants, fit entrer la vieille douceur de ses poissons morts dans son estomac, referma le tonneau et se dirigea vers le sentier. Alasdair Mór rentrait chez lui.

Dominic COOPER est né en 1944 et vit en Ecosse dans la région d’Argyll. Il a publié en 1976 Sunrise et Men at Axlir en 1978.

Bibliographie