Publication : 19/03/2003
Pages : 204
Grand Format
ISBN : 2-86424-462-4

Le Faiseur d'histoire

Alasdair GRAY

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18 €
Titre original : A History maker
Langue originale : Anglais
Traduit par : Céline Schwaller

Au xxiiie siècle, la vie est douce, les femmes font tourner le monde, élèvent collectivement des enfants qui appartiennent à tous, dispensent leurs faveurs à qui leur plaît tandis que les hommes jouent à se massacrer, sous le contrôle des Conventions de Genève, dans des guerres qui ressemblent à un tournoi de rugby. L'ensemble de la vie sociale et publique se déroule sous la surveillance de "Œil public", une variante envahissante de la télé-réalité. Un beau jour, le jeune et vigoureux Wat Dryhope ne respecte pas les règles du jeu guerrier et ce geste de libre arbitre bouleverse sa vie, le rend populaire, le met à la merci du désir d'une mystérieuse partenaire, puis entraîne une remise en question dramatique et fondamentale pour toute l'organisation de la société.
Comme dans Lanark Alasdair Gray nous raconte avec un style inimitable plein d'ironie et d'humour une semaine dans la vie d'un héros à la recherche de son identité. Un roman hors du commun.

  • « Fidèle à ses stratégies de mélange hybride des genres, Alasdair Gray nous offre ici un métissage de science-fiction, de satire sociale et de couleur locale écossaise. »
    Catherine Pesso-Miquel
    LA QUINZAINE LITTERAIRE
  • "Un fait s'avère bien certain : aucun de ses romans n'aurait pu être écrit par qui que ce soit d'autre. Il suffit, pour s'en convaincre, de se plonger dans Le Faiseur d'histoire (publié en Ecosse en 1994 !), sa dernière œuvre traduite en français. Dans ce récit futuriste dont l'action se situe au vingt-troisième siècle, le bouillonnant Ecossais s'attaque, sous une pluie de références, à toutes les dérives de la société contemporaine... Un roman éblouissant dont l'intérêt ne se dément jamais.
    Sandrine Fillipetti
    ROLLING STONE
  • "Ceci est le récit loufoque et parfaitement documenté de sept jours dans la vie d'un rebelle qui mit en péril l'"utopie rationnelle" d'une société matriarcale, en cherchant tout bêtement à trouver qui il était."
    Lily Braniste
    LIRE
  • "Son but est d'amuser. Passer pour un auteur intellectuel le morfond d'autant plus que cela détourne de ses livres les lecteurs cherchant simplement le plaisir du divertissement. Je ne crois pas que quoi que ce soit que j'aie écrit ait la moindre utilité si les gens n'y trouvent pas de quoi se divertir, résume-t -il. Et ça marche. Les romans d'Alasdair Gray font en effet pétiller le cerveau. [...] A force de questions sur la réjouissante originalité de son œuvre, l'auteur finit par avouer une de ses recettes secrètes : Faire preuve d'insolence en toute chose. Rien ne le ravit plus qu'écrire imprudemment.
    Pascale Haubruge
    LE SOIR

L'ŒIL PUBLIQUE

UNE BRUME QUI VIENT DE LA MER couvre la colline où se tient une petite armée cernée par une plus grande. Au- dessus de la brume et au-dessous d'une multitude d'étoiles, l'œil public est suspendu telle une lune fabriquée par l'homme. C'est un globe cristallin où l'on distingue des lumières et, par instants, des gens qui travaillent au centre, des gens dont le visage se dilate énormément quand ils regardent à l'extérieur. Ils enregistrent des images et des sons, ces gens, qu'ils commentent par la suite, mais à présent, le seul bruit est le bercement de vagues lointaines qui se brisent sur des rochers.

La brume s'éclaircit lentement à l'est, où le soleil s'approche de l'horizon. Sous la brume, des clairons sonnent le réveil, puis l'on entend de faibles grattements semblables au son que produirait une nuée de sauterelles.

-L'aube du troisième jour de guerre se lève, annonce l'œil public en sombrant dans la brume. D'ici une heure, la bataille pour l'étendard commencera.

Ils'arrête un instant parmi des silhouettes indistinctes dont l'activité provoque les grattements. Un rai de lumière venu du globe éclaire soudain un garçon de quatorze ans, hagard et sale, avec des bandages tachés autour du front, du bras et de la cheville. Il est accroupi sur le manteau qui lui servait de lit. Il affûte le tranchant d'une courte épée avec une pierre en forme de fuseau. L'œil public se tient près de son épaule gauche. Le garçon rougit, embarrassé, et continue d'aiguiser sa lame, feignant de ne rien voir jusqu'à ce que la voix commente :

-Petit déjeuner à la mode d'Ettrick : pas très nourrissant.

Le garçon vise l'œil avec sa pierre et bascule en avant face la première.

-Réaction typique, reprend l'œil avec un bond de côté qui laisse le garçon dans l'obscurité, de la part d'un membre d'un clan impétueux au bord de l'extinction. Allons voir la Northumbrie.

L'œil public disparaît et réapparaît, flottant au-dessus du versant opposé d'une vallée remplie de brouillard. Des réchauds constellent la colline de joyeux points de lumière et de chaleur, chacun entouré par trois soldats. L'un aiguise des épées sans hâte, un autre astique des boucliers et des casques, un troisième prépare un petit déjeuner composé de boudin noir frit dans sa graisse. Ceux qui ont déjà apprêté leurs armes sirotent des tasses de café chaud coupé au rhum.

-Il règne une atmosphère d'attente, dit l'œil public, mais une attente dépourvue d'inquiétude, une attente teintée (soyons francs) de plaisir. Pendant un demi-siècle, ces vaillants Northumbriens ont perdu des frères, des pères et des oncles face à Ettrick, de sorte que là où vous et moi voyons le dernier clan survivant d'une valeureuse armée de la frontière écossaise, les Northumbriens, eux, voient - et qui peut leur en vouloir ? - les restes d'un nid de vipères. Écoutons ce que disent les commandants.

Cinq commandants northumbriens se tiennent au sommet d'une colline, côte à côte mais assez loin les uns des autres pour permettre de les voir chacun distinctement. Ce sont des vieillards d'environ trente-cinq ans avec de petites moustaches taillées, une expression patiente et perspicace, et de profondes cicatrices sur le visage. De longs manteaux unis dissimulent leurs corps jusqu'aux chevilles, chacun arborant l'emblème de son clan sur l'épaule gauche : le ballon de football de Milburn, le crayon de Storey, l'éclair de Dodds, la boucle de Shafto, la botte ailée de Charlton. La brise de l'aurore déchire la brume qui s'étend derrière eux et révèle cinq mâts d'acier étincelants de dix mètres de haut surmontés d'un aigle doré agrippant une traverse. A chaque traverse est accrochée une bannière dont les lents claquements ne cachent ni l'emblème du clan ni les noms des victoires passées somptueusement brodés dessus.

-Comment va se passer la bataille aujourd'hui, général Dodds? demande l'œil public au commandant du milieu. Dodds fixe son regard au-dessus de l'œil et répond comme s'il se parlait à lui-même:

-On va les écraser. Ils ont pas de nourriture, pas d'eau, on est dix fois plus nombreux qu'eux. On aura leur étendard trente minutes après la cloche de départ.

-Vous avez subi de lourdes pertes face à Ettrick, poursuit l'œil en tournant autour de la tête de Dodds pour montrer sa peau ridée et les petits trous aux endroits où se trouvaient jadis son nez et ses oreilles.

-Plus que vous ne pouvez le voir, répond-il avec un léger sourire : un père, neuf frères, sept fils, six petits-fils, cinq mains et trois jambes, voilà ce que j'ai perdu. Non, la nature ne m'avait pas destiné à devenir une fine lame. Être commandant, c'est tout ce pour quoi je suis taillé, et je ne l'ai jamais regretté autant qu'aujourd'hui. J'adorerais asséner le coup de grâce à Jardine Craig Douglas et à ses morveux.

-A votre avis, comment le général Craig Douglas a-t-il mené sa campagne, général Dodds?

-Comme un professionnel. Son choix de terrain aurait pu mener à un match nul si Teviot et Liddesdale, Eskdale et Galawater avaient avancé aussi vite que lui-même faisait avancer Ettrick. Mais ils n'ont pas pu, si bien que nous avons eu leurs étendards. (Là, le général Shafto fait entendre un gros rire sonore que Dodds ignore.) Ce qui m'intrigue, reprend Dodds, c'est pourquoi il a choisi de livrer la dernière bataille là-bas.

Ilpointe un doigt vers le versant opposé de la vallée, désignant une colline isolée à présent dégagée par la brume. Au sommet se dresse l'étendard d'Ettrick, autour duquel avaient bivouaqué les rescapés de l'armée du clan. Sur tous tes coteaux alentour, on aperçoit les bivouacs de leurs ennemis.

-Si Craig Douglas refuse de se rendre, s'il est décidé à mourir pour son drapeau, il aurait pu trouver une meilleure position pour mourir qu'une colline sans eau où nous pouvons l'assaillir de tous côtés.

-L'inviterez-vous à se rendre, général Dodds?

Le commandant en chef fait la moue, suçote sa moustache et dit:

-Nous allons voter. Milburn ?

-Pour ma part, répond Milburn, il a eu sa dernière chance hier.

-Donnez-lui-en une autre, intervient Storey. Charlton l'approuve.

-On peut toujours donner au vieux Craig Douglas une dernière chance de se rendre, dit Shafto en s'esclaffant à nouveau. Il ne la saisira pas.

-Dans ce cas, Shafto, c'est vous qui lui délivrerez le message, conclut Dodds en souriant. Vous pouvez en rajouter autant que vous voulez, et n'oubliez pas le passage concernant leurs tantes.

Shafto hoche la tête, salue et descend la colline d'un pas hautain, accompagné par un héraut portant un drapeau de trêve qui marche à grandes enjambées à côté de lui. Notre point de vue demeure entre eux jusqu'à ce qu'ils gravissent la colline assiégée, pendant que les soldats d'Ettrick se rassemblent au sommet. Trois rangs de jeunes gens, les petits devant et les grands derrière, se dressent derrière l'étendard, formant un croissant aux pointes tournées vers les Northumbriens qui approchent. Au pied de l'étendard, on peut voir Jardine Craig Douglas, le général, parmi ses officiers supérieurs. La vitesse gracieuse avec laquelle cette compagnie s'est mise en position, les attitudes décontractées mais énergiques dans lesquelles les hommes attendent pourraient sembler théâtrales pour des observateurs habitués aux troupes de conscrits ou de mercenaires de l'ère historique. Chaque soldat présente une silhouette nette sous un angle différent: bras croisés, pouces passés dans la ceinture, une main sur la hanche et l'autre sur la garde de l'épée. Même le plus petit et le plus sale des soldats - celui qui avait jeté sa pierre à aiguiser sur l'œil public - arbore à présent la dignité pondérée d'un commandant dans un tableau de Velázquez. Seul un officier boiteux avance mollement vers son général comme un acteur morose qui préférerait jouer dans une autre pièce. Le général Craig Douglas a lui aussi une allure excentrique. A une époque où la plupart des hommes mesurent plus d'un mètre quatre-vingts et où la plupart des généraux portent une moustache bien taillée, Craig Douglas ne mesure qu'un petit mètre soixante-dix, et ses sourcils, sa barbe et ses favoris gris broussailleux lui donnent l'air d'un gobelin. L'ambassade northumbrienne fait halte à trois pas de lui. Le héraut sonne son clairon. Dans l'immobilité qui s'ensuit, on entend une alouette. Shafto, qui parle pour que tout le monde entende, noie bientôt ce cri.

-Jardine Craig Douglas ! J'apporte un message de la part de Sidney Dodds, commandant de la Northumbrie. Vous avez combattu avec courage et vigueur - personne hormis vos ennemis ne peut savoir avec quelle vigueur -, mais vous êtes aujourd'hui condamné, à moins de nous céder cet étendard, un étendard que vous ne pouvez nous empêcher de prendre ! Vous n'avez que quelques troupes aguerries pour le défendre et moins d'une centaine de cadets, dont la moitié sont des novices. Avez-vous préservé votre sang neuf jusqu'à la fin pour le voir se répandre en défendant une cause perdue ? Rendez-vous maintenant et réjouissez le cœur de vos tantes, de vos sœurs et de vos bien-aimées. Rendez-vous maintenant et accélérez la renaissance d'Ettrick comme clan de guerriers. Rendez-vous maintenant et vous ne perdrez pas une once de l'admiration qui vous est due à juste titre par le public qui nous regarde, vos alliés, votre famille, vos ennemis et la postérité.

-Quelle aimable suggestion ! répond aussitôt Craig Douglas d'une voix forte. Et noblement tournée. Qu'en

pensez-vous, messieurs ? Allons-nous leur donner ce vieux mât ?

Iltourne le dos à Shafto et se plante, poing sur la hanche, les yeux levés vers l'aigle doré surmontant la bannière qui claque mollement. Sa question n'étant destinée à personne, personne ne répond jusqu'à ce qu'il jette un regard en coin au plus grand et au plus débraillé de ses officiers en disant :

-Tu es notre penseur, Wat : tu lis des livres d'histoire, tu es allé dans les étoiles, tu as décliné l'occasion de vivre éternellement. Que dois-je faire ?

-Donne-lui le mât. Rentrons chez nous prendre une douche et un petit déjeuner, déclare Wat d'une voix forte, on n'aura qu'à commander un autre mât. Nos tantes tisseront une autre bannière.

-Ainsi parle la voix de la raison ! s'écrie Craig Douglas en donnant une claque joyeuse sur l'épaule de Wat. La voix de la raison et NON la voix de la lâcheté, comme nous, qui avons combattu hier aux côtés de Wat Dryhope, le savons bien. Mais la guerre est pas un commerce raisonnable.

Ils'écarte de ses officiers, les yeux toujours levés vers la bannière. Sa voix devient plus calme mais plus distincte.

-Ce vieux mât signifie beaucoup pour moi. J'ai commencé à me battre pour lui une semaine avant que le plus vieux d'entre vous soit conçu. Nous nous sommes bien débrouillés depuis lors. Bataille après bataille, nous avons conquis et gagné des alliés jusqu'à ce qu'Ettrick se soit emparé de tous les étendards entre Wick et Barrow, et en ait pris d'autres sur des terrains communaux aussi loin au sud que Sunningdale. Mais aujourd'hui, Ettrick est le seul clan invaincu de la frontière écossaise : cent huit hommes, des cadets et des novices pour la plupart, cent huit types affamés et assoiffés cernés par plus d'un millier de guerriers expérimentés bien approvisionnés en eau et en nourriture. Si bien que mon bon fils Wat dit: "Laissons tomber le mât. Donnons-leur le drapeau. Ils le prendront de toute façon. Personne ne nous en voudra." C'est un conseil raisonnable et je le rejette !

Iltend la main droite en direction du drapeau et crie :

-Ce drapeau flottait sur nous en ces jours heureux où nous étions nombreux et forts. L'abandonnerons-nous aujourd'hui simplement parce que nous sommes peu nombreux et faibles ? Sommes-nous devenus si raisonnables -si satisfaits - si lâches, que nous pouvons nous dorer comme des lions au soleil de la victoire mais fuir comme des poules devant l'ombre d'une mort certaine ? Une défaite héroïque apporte aux hommes courageux autant de gloire qu'une victoire, voilà ce que je pense !

Illève un doigt vers l'œil public qui flotte autour de l'étendard dressé entre lui et son croissant de soldats, mais c'est eux qu'il regarde en déclarant :

-Voici l'œil qui montrera au monde comment mourra le clan d'Ettrick, qui montrera à vos bien-aimées et à vos tantes comment leurs hommes sont capables de mourir ! Je vous demande de mourir avec moi afin que notre mort puisse être vue et revue jusqu'à la fin de l'humanité, de la télévision et des temps ! Vous êtes avec moi ?

Au moment où presque tous les hommes prennent leur souffle pour rugir leur soutien, Wat hurle :

-Arrêtez et écoutez ! Écoutez-moi!

Tout le monde le dévisage. L'œil public s'approche. Avec un geste qui tente de le congédier, Wat reprend:

-Oui, papa, nous nous battons pour montrer notre mépris de la mort, mais nous autres, les vieux, avons fait ça plus d'une fois. Il ne faut pas oublier les mions, ceux qui ont quatorze ans ! il s'agit de leur première guerre. Donne-leur une chance de participer à une autre. Renvoie-les chez eux.

-Merci de me le rappeler, répond Craig Douglas en s'avançant dans le croissant des troupes rangées derrière l'étendard. Que les novices dont il parle fassent un pas en avant.

Dans le rang de devant, certains garçons échangent des regards en coin mais aucun n'avance un pied.

-Venez, dit-il gentiment. Vous pouvez pas vous cacher ! Charlie et Jimmy, vous avez quatorze ans… je sais l'âge de mes fils. Et Sandy, Kenneth et Alec sont de ma famille chez les Bowerhope. Avancez, les loulous, ou je vous en donne l'ordre un par un. Une vieille carne comme moi peut pas avoir des poulains qui se rebellent.

Vingt garçons avancent en traînant les pieds. Le général sourit et dit :

-Vous étiez des gamins quand je vous ai amenés sur le champ de bataille il y a deux jours. Maintenant, vous êtes des guerriers. Ceci est le dernier ordre que je vous donnerai. Passez derrière les lignes northumbriennes avec le général Shafto. Retournez chez vos tantes. Quand vos blessures seront guéries, vous irez rejoindre les vétérans et les scouts à la maison des Guerriers où vous serez les seuls officiers. Regardez l'enregistrement de cette guerre du début à la fin. Tirez des leçons de vos erreurs. Apprenez aux jeunes d'Ettrick comment les éviter. Préparez de futures victoires pour venger les pertes d'aujourd'hui. Allez, du vent !

Pourtant, les garçons ne bougent toujours pas : certains échangent des regards en coin, d'autres gardent obstinément les yeux fixés devant eux. L'un d'eux lève la main.

-Ouais, Charlie ? dit le général.

-Tu crois que… si on combat à tes côtés… ça desservira la cause d'Ettrick, papa ?

-J'en doute, Charlie.

Un nouveau silence est brisé par un garçon plus âgé qui se tient à l'arrière.

-Permission de parler, mon oncle.

-Accordée.

-Les loulous ont autant d'accointances que nous avec les lois de la guerre démocratique. Tu as été élu pour nous mener à la bataille. Tu peux pas ordonner aux hommes de battre en retraite sauf si leurs blessures ou leur personnalité font d'eux un handicap pour les autres.

-Je suis d'accord, répond Craig Douglas avec douceur. Que ceux qui choisissent de mourir avec le reste d'entre nous reculent.

Les jeunes reculent d'un pas.

-J'ai essayé, Wat, dit le général avec un soupir en avançant d'un pas tranquille vers l'étendard. Mais tous mes poussins sont devenus des aigles. Et toi, est-ce que tu vas me quitter maintenant ?

-Tu es un gaspilleur, papa, répond Wat d'un ton maussade. Un gaspilleur arrogant, irréfléchi et assoiffé de sang. Mais je peux pas vivre seul parmi les femmes.

-Alors, j'ai finalement la raison de mon côté ! crie Craig Douglas en riant. Tout le monde à part Wat lui fait écho. Même Shafto et le héraut rient, eux aussi.

-Général Shafto, reprend Craig Douglas d'une voix qui coupe court aux rires, remerciez Sidney Dodds et dites-lui que nous rencontrerons ses hommes… (il jette un coup d'œil à son portacom)… dans neuf minutes.

-Bien! répond Shafto avec un large sourire. Il salue et redescend la colline à grands pas, accompagné du héraut. L'Œil public reste.

Originaire de Glasgow, Alasdair Gray reste attaché à cette ville où il est né en 1934. Après avoir étudié à la Glasgow School of Arts, il devient peintre décorateur de théâtre puis professeur aux Beaux-Arts.
Son œuvre littéraire est toute entière imprégnée par l’image de Glasgow et par le graphisme qui accompagne souvent ses écrits. Au début des années 1970, Alasdair Gray réunit autour de lui un groupe d’écrivains à la sensibilité littéraire commune et forme « L’École de Glasgow » avec James Kelman et Tom Leonard. Dans les années 1980, ils ont largement contribué à faire de Glasgow un des centres de création culturelle les plus bouillonnants de la Grande Bretagne.
S’inscrivant dans une tradition écossaise de réalisme social (mais en la prenant à contre-pied) Alasdair Gray joue un rôle important en bousculant les vieilles habitudes littéraires et linguistiques. La dimension humoristique est souvent, elle aussi, essentielle dans ses écrits.

Il écrit Lanarck en 1981 puis, entre autres Pauvres créatures (Poor Things, Londres, 1992, récompensé par le « Whitbread Award »), et Anthology of Prefaces.

Bibliographie