Publication : 09/03/2006
Pages : 72
Poche
ISBN : 2-86424-571-X

Rien, plus rien au monde

Massimo CARLOTTO

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6 €
Titre original : Niente
Langue originale : Italien
Traduit par : Laurent Lombard

Abrutie d'alcool et de télévision, lasse de sa vie, elle a reporté tous ses espoirs sur sa fille, et elle sombre dans la folie la plus noire. De cette tragédie, on ne connaît que son monologue intérieur banal et délirant qui nous dit la fin de la classe ouvrière, la cohabitation difficile avec les immigrés, le manque de travail, la difficulté à joindre les deux bouts quand on n'est plus productif, l'absence totale de perspectives, la frénésie de consommation pour se sentir vivant, la télé comme seul modèle et moyen d'évasion face à la noirceur de l'existence...

Avec un réalisme psychologique percutant, l'auteur met en scène une vision cruelle de notre monde. Et tend un miroir impitoyable à toutes les sociétés européennes.

Ce court récit surprenant et efficace a connu un très grand succès en Italie.

  • « Après Arrivederci amore, monologue puissant et grinçant [...], l'auteur récidive aujourd'hui avec cet autre monologue tout aussi chavirant. Il est cette femme seule, lobotomisée par la misère, réduite aux pauvres rêves de supermarché, aux mauvaises promos en guise d'eldorado. Un texte fulgurant, à lire en apnée. »
    Martine Laval
    TELERAMA

RADIO PFM - Émission Noir c Noir, Guy Lesniewski



Faut que je range les courses. Y vont pas tarder à arriver et j'ai pas envie qu'ils trouvent le bordel dans la maison. Ils en trouveront que dans sa chambre à elle, mais là, rien, plus rien au monde pourra y mettre de l'ordre

Rien, plus rien au monde pourra remettre les choses à leur place.

Je suis fatiguée. L'arrêt de bus est loin du Supermégafantasticdiscount et j'ai dû me faire un bon bout de chemin à pied avec les sacs pleins après avoir travaillé tout le matin. Mais ça en valait la peine.

Purée de tomates, boîte de 400 g, 0,24 euro.

Petites mozzarelles, 100 g, 0,39 euro.

Lessive à la main, savon de Marseille, 1,15 euro.

Dentifrice au fluor, 0,42 euro.

Huile extra vierge, 1 litre, 2,75 euros.

Pesto à la génoise, 0,66 euro.

Le vermouth, par contre, je l'ai pris chez le marchand en bas de l'immeuble. C'est la seule chose sur laquelle je fais pas d'économies. J'aime le vermouth de marque. Et puis Turin, c'est la capitale, c'est un produit de chez nous. Si je me dépêche bien, j'aurai même le temps d'en boire une petite goutte.

Je vais même le faire maintenant; aujourd'hui, j'ai pas acheté de surgelés qui s'abîment si on les met pas tout de suite au freezer. Les surgelés, je les prends chez Lachatlemeilleur; deux fois par mois y'a les super promos de cordons bleus et de poissons panés que la petite aime tant.

Faut aussi que je me change. Rien, plus rien au monde ne pourra enlever les taches sur cette robe. C'est pas grave, je l'avais achetée chez les Chinois, 12,90 euros, une bonne affaire.

La dernière robe que je me suis fait faire chez une couturière, c'était pour le mariage de ma nièce. On était pas encore à l'euro. J'avais acheté le tissu en solde et j'avais copié le modèle sur une revue. Bref, je m'en étais tirée pour un peu moins de 200000 lires.

J'ai toujours fait attention à la dépense, moi. Même Arturo, mon mari, je dois dire. C'était elle qui avait les poches percées, qui jetait l'argent par les fenêtres.

Avant, quand mon mari touchait sa paie de métallo, on s'en sortait relativement bien. J'allais travailler juste deux fois par semaine pour les petites courses, les miennes et celles de la petite. Et puis, quand il a été licencié - après le chômage qui nous a bouffé toutes nos économies -, j'ai commencé à travailler tous les jours de la semaine.

Le lundi et le jeudi chez Mme Masoero. Le mardi, mercredi et vendredi chez les Baudengo. Et depuis j'ai plus arrêté. Maintenant, ils me paient 6,50 euros de l'heure. Tout au noir, bien sûr. Cinq heures. De huit heures à treize heures. 32,50 euros par jour. 162 par semaine. 642 par mois.

A Noël, ils me donnent aussi un petit quelque chose, une sorte de treizième mois. Ça me fait toujours 200 euros qui me servent pour les cadeaux et pour le repas du 24 avec ma sœur, son mari et ses enfants. Le jour de l'an, on le fait avec les parents d'Arturo, dans leur village. Mais là, on est invités et on dépense que pour le spumante*, le cotechino**, les chocolats gianduiotti et le panettone.

J'aurais pu me mettre à travailler l'après-midi aussi, mais fallait bien que je m'occupe de la maison et de la petite.

Si tu la laisses toute seule, tu peux être sûr qu'elle se fait mettre en cloque. Après leurs treize ans, les gamins, faut les surveiller comme le lait sur le feu. Dans des quartiers comme le nôtre, vaut mieux avoir des garçons; ça te donne moins de soucis.

Mais depuis qu'on s'était fiancés, j'arrêtais pas de dire à Arturo que ce que je voulais, c'était une fille. C'est plus tard que j'ai compris ma douleur.

Avec les garçons, si t'arrives à éviter qu'ils se droguent et s'ils finissent pas en prison, le reste, c'est du tout cuit. Après l'école, ils vont travailler et quand ça marche pas bien à l'école, ils suivent les traces de leur père et une autre famille voit le jour. Une autre famille de minables.

Quand elles grandissent, faut leur faire comprendre ce qui est le mieux pour elles, tu dois les préparer à faire les bons choix. Et ma fille, pour ça, elle m'a jamais fait plaisir. Jamais. J'aurais presque mieux fait d'aller travailler l'après-midi et de mettre de l'argent de côté pour moi. Si au moins elle s'était fait sauter par les gars du quartier et qu'elle s'était fait mettre en cloque, elle serait partie de la maison dare-dare. Un mariage pour rattraper le coup, qui se pratique encore grâce à Dieu, payé par la famille du marié, bien entendu, et adieu Berthe.

Mais qui aurait pu l'imaginer, qu'elle devienne aussi bête. Petite, elle m'écoutait et lorsque je lui demandais ce qu'elle voulait faire plus tard, elle me répondait toujours: actrice.

Mais j'ai bien fait de pas me mettre à fond dans le travail. Faut faire attention à pas brûler toutes ses énergies, sinon tu fais pas de vieux os. Les boulots fatigants comme le mien - parce que de faire la bonniche, ça t'use -, tu peux quand même pas les faire jusqu'à quatre-vingts ans et moi, j'aurai pas de retraite et va falloir quand même que je rame jusqu'à mes soixante-cinq ans. Et pas question de mollir, parce qu'ils ont vite fait de t'en embaucher une autre plus jeune et plus dynamique.

Faut que je change aussi mes collants et mes chaussures. Rien, plus rien au monde ne pourra les détacher. Ces ballerines, je les ai achetées en solde l'an dernier et je viens juste de les faire ressemeler. Avec tout ce que je marche, ces chaussures, c'est exactement ce qu'il me faut. Le soir, j'ai toujours les jambes et les pieds gonflés, mais après deux heures allongée sur le canapé, ça me passe. Et le lendemain, je suis de nouveau sur les starting-blocks.

Je me lève à six heures, je prépare le café et j'allume la télé. L'hiver, je monte jamais les stores pour éviter de regarder les fenêtres des immeubles d'en face. Il fait encore nuit et à travers les rideaux pas chers, transparents comme du papier à cigarettes, tu vois des gens déjà fatigués qui se battent avec leur cafetière. Ils ont tous l'air énervé, comme moi. Y'a qu'à la télé qu'on voit des gens heureux. Les animatrices sont fraîches comme des roses et elles sourient en montrant leurs belles dents blanches qui ont dû leur coûter la peau des fesses.

Après le licenciement d'Arturo, ç'a vraiment été une mauvaise période. La pire depuis qu'on est mariés. Mais après deux bonnes années de recherche, il a retrouvé du travail comme magasinier.

Il s'est senti diminué de plus être métallo. On lui a dit de pas se mettre dans la tête de faire grève et lui, pour avoir la place, il a déchiré sa carte syndicale devant le patron. Le soir, à la maison, il a pleuré et je lui ai dit d'arrêter de croire aux conneries de la CGIL*, que ça nous a pas enrichis. Arturo a serré les dents et c'était parti, des va-et-vient avec un transpalette toute la journée et une paie qui a plus été la même. 760 euros par mois. Avec les miens, ça fait 1402.

Ça paraît pas mal comme ça, mais y reste plus grand-chose quand on commence à enlever 300 euros de loyer pour notre petit appartement - soixante-deux mètres carrés habitables: un séjour avec un coin cuisine, une salle de bains, deux chambres, un petit balcon sur lequel entre à peine le séchoir -, X de charges, les factures d'eau, d'électricité et de gaz, 127 euros de crédit voiture: une Fiat Punto à trois portes que je voulais pas acheter.

Mais pourquoi t'achètes une Fiat? j'avais dit à Arturo. T'oublies qu'ils t'ont foutu à la porte à coups de pied dans le cul après seize ans de bons et loyaux services?

Et puis y'a le crédit des meubles de salon - 85 euros - et l'abonnement au câble pour le foot. Avant, mon mari allait au stade comme supporter de l'équipe de Turin mais après, j'ai plus voulu: trop dangereux. C'est aussi ce que m'a dit la fille de la promo qui m'a vendu l'abonnement par téléphone. Elle m'a appelée tellement de fois qu'à la fin on est presque devenues amies. Moi, au début, j'étais un peu hésitante parce que ça fait un paquet d'euros à l'année, mais elle a fini par me convaincre. C'est un sacrifice pour que la trouille te pourrisse pas tes dimanches.

Madame, elle m'a dit, les voyous ne vont au stade que pour la baston. On doit protéger nos maris, parce que vous savez, je suis femme et mère moi aussi, et la seule façon de les protéger, c'est de les tenir à la maison devant la télé.

Arturo m'a pas paru particulièrement content au début. Il disait que c'était pas la même chose.

J'ai connu d'autres filles sympas qui vendent des promotions par téléphone, d'ailleurs surtout des abonnements téléphoniques. Il suffit de dire qu'on sait pas trop et elles arrêtent plus d'appeler. Elles t'écoutent, te donnent des conseils et elles s'énervent pas si tu veux pas t'abonner. J'ai essayé d'y comprendre quelque chose, moi, aux tarifs, mais c'est impossible. Résultat, on est restés avec l'abonnement qu'on avait avant. Toute façon, Arturo et moi, on téléphone presque jamais et la petite a son portable et elle sait qu'elle doit pas toucher au téléphone de papa et maman.

Aux frais fixes, faut ajouter la nourriture, les vêtements et les loisirs pour nous deux, parce que maintenant la petite, elle travaille et elle se paie les siens.

"Loisirs, c'est vite dit: une pizza par mois et deux samedis à danser, et cette année notre semaine de vacances à Milano Marittima* à la pension Turchese, on l'a pas faite. On a pas réussi à mettre un seul euro de côté.

Mme Masoero, elle, elle est partie en Sardaigne tout le mois d'août. Alors que Mme Baudengo, elle est allée dans les Dolomites où ils ont une maison et une femme de ménage du coin. Elles, les pensions comme la pension Turchese, elles connaissent pas. Gestion familiale, une armoire, deux commodes déglinguées et un petit téléviseur. La salle de bains est commune mais les repas sont pas mal, même si le soir, on te sert toujours de la soupe, du fromage et de la salade. D'un autre côté, pour 35 euros par jour, qu'est-ce que tu veux de plus?

Arturo et moi, on a pas beaucoup de vices. Lui, il a son paquet de cigarettes MS, son café au bar le matin, son apéro le soir - 1,60 euro -, son journal La Gazzetta dello sport et ses gouttes pour dormir que tu dois débourser de ta poche parce que la Sécu les rembourse plus.

Moi, j'ai le vermouth, trois bouteilles, parfois même quatre par semaine selon comment je me sens. Novella 2000, Sorrisi e Canzoni TV*, la grille du loto et une fois par mois une couleur chez Mme Esposito qui habite au quatrième.

Avant, elle tenait un salon de coiffure avec son mari, et maintenant qu'elle est veuve, elle arrondit sa retraite. Et elle l'arrondit bien; chez elle, c'est toujours plein. Pour une couleur et une mise en plis, elle prend 20 euros, ce qui est toujours moins que les 60 ou 80 des vrais salons. La couleur n'est évidemment pas de première qualité, mais j'y vais quand même volontiers parce que c'est une vraie pipelette et qu'elle te raconte tout ce qui se passe dans le quartier.

Et y'en a des choses à savoir. Naissances, morts, mariages, divorces, licenciements, les gosses qui trouvent pas de boulot, ceux qui sont malades et qui ont pas l'argent pour se faire opérer par un bon chirurgien ou se payer la cure miraculeuse à l'étranger - bref, que des histoires de sous. Les gens ont du mal à vivre et ça me console de savoir qu'ici on est tous logés à la même enseigne.

Et puis, je vais volontiers chez Mme Esposito parce que c'est la seule du coin qui coiffe pas les étrangers. Je parle pas des Noires parce que, elles, elles ont leurs propres coiffeurs, mais des Russes, des Albanaises, des filles de l'Est quoi. Mme Esposito vote Bossi* et elle veut pas de ces gens-là chez elle. Chaque jour, il en arrive et une famille d'Italiens part. C'est pas pareil avec les Chinois qui dérangent personne, mais tout le reste, c'est que de la vermine. Ou ce sont des putes ou des voleurs, ou bien ils te prennent ton boulot.

Aux dernières élections, j'ai eu une prise de bec avec les communistes qui soutenaient que c'était pas vrai.

Bien sûr qu'ils nous volent notre boulot, vous croyez quoi? je leur ai hurlé. Leurs bonnes femmes elles vont bosser pour 2,50 euros de l'heure et j'ai de la chance que mes patronnes, elles, elles veulent pas d'étrangères à la maison mais que des Piémontaises, filles de Piémontais. Des gens de race saine.

Après, Arturo est allé s'excuser parce qu'il les connaît tous, ceux de la section. Avant, il la fréquentait mais après qu'il ait déchiré sa carte syndicale il a eu honte et il y est plus retourné.

A propos d'étrangers: une autre lubie de la petite a été de sortir avec un Tunisien qui travaillait chez notre boulanger. Cette fois-là non plus son père a rien dit. C'est ma pomme qui a dû résoudre le problème une fois de plus.

Il va t'engrosser comme une lapine, je lui ai dit, et quand il en aura marre de toi, il emmènera ses gosses dans son pays et toi, tu finiras à Perdu de vue.

Mais on est seulement amis, qu'elle m'a répondu.

ça, c'est tes amis? Ça, ce sont des islamistes, des types en qui tu peux pas avoir confiance, circoncis comme les juifs. Regarde ce qu'ils sont en train de faire dans le monde. Ils mettent des bombes, égorgent des gens. Et puis, dans le quartier on passe pour qui?

Pour être sûre de pas me retrouver avec un petit-fils basané, je suis allée au poste de police et j'ai dit au commissaire qu'un clandestin sans papiers emmerdait ma fille. Le jour d'après, ils l'ont embarqué et il a disparu de la circulation.

Heureusement, ça lui a passé tout de suite à la petite, parce qu'au début, elle faisait une tronche à plus avoir envie de rester à la maison.

La petite… Arturo et moi, on continue à l'appeler comme ça, mais maintenant c'est une femme; elle a vingt ans. L'an passé, elle a réussi son diplôme au lycée technique - elle a redoublé une fois - et puis, tout de suite après, elle est allée travailler. Elle distribue du courrier sur une mobylette. J'étais pas très d'accord.

Ton père et moi, on va faire des sacrifices supplémentaires et toi, tu vas aller suivre quelques cours de danse, de théâtre. T'as un joli physique, une belle petit frimousse, alors tu peux aller à la télé, je lui disais, ou aller te faire admirer par quelqu'un qui a de l'argent et qui te passera la bague au doigt. C'est pas en te promenant toute la journée avec un casque sur la tronche qu'on va te remarquer. Tu veux quand même pas te marier avec un de ces imbéciles du quartier tout juste bons à être des crève-la-faim, comme nous.

Arturo s'énervait quand je parlais comme ça, même s'il savait que j'avais raison.

Écoute bien, je lui disais à Arturo quand j'en pouvais plus, t'as pas un chez-toi, si tu paies pas à crédit, tu peux rien t'offrir, t'as un travail où on peut te virer du jour au lendemain, si tu tombes malade, tu dois prendre les cachets les moins chers… qu'est-ce que tu crois que t'es? Un bourge, comme mes patronnes? D'accord, on meurt pas de faim, mais on est tout le temps obligés de compter.

Je regarde toujours dans le frigo et dans le buffet des gens chez qui je fais des ménages. Rien que des produits de qualité: mozzarelles de bufflonnes de la province de Caserte, pâtes de Gragnano, vin de caviste, tablettes de chocolat qui coûtent autant que toutes mes courses de ce matin. Mes patronnes, elles, elles ont jamais mis les pieds dans un discount.

Une fois je me suis permis de dire à Mme Masoero, qui voulait préparer une mousse de thon pour ses invités, que chez Affairesalléchantes, y'avait une promo intéressante: un lot de huit boîtes de 80 g avec en cadeau un bol en céramique véritable, le tout pour seulement 4,20 euros. Elle a éclaté de rire.

Ce n'est pas du thon, ça, elle m'a dit. Nous, nous n'achetons que du thon rouge de Favignana.

Ah, c'est pas du thon? Et c'est quoi?

Du requin.

Du requin?

Elle m'a fait goûter la mousse et j'ai vraiment senti la différence, du coup j'ai plus racheté de boîtes.

Et la viande? Quand je vois certains morceaux dans les vitrines des bouchers du centre alors que moi faut que je me contente des ailes et des cuisses de poulet achetées en promo par paquets de deux kilos. Je peux plus les voir.

Je sais plus comment les cuisiner. Quand on était encore jeunes mariés et que la paie était encore bonne, je me débrouillais aux fourneaux comme ma mère m'avait appris. Mais après, j'ai dû changer. Les ailes et les cuisses, tu peux quand même pas les cuisiner comme si c'était un poulet entier, faut que tu t'arranges. Heureusement, ma cousine m'a offert à Noël le livre de cuisine de Sœur Germana*. Des recettes simples, bonnes, saines et qui reviennent pas cher. Mme Masoero, dans sa cuisine - qui est plus grande que notre chambre -, elle a des livres de recettes qu'il faut un salaire rien que pour avoir les ingrédients. Quand elle fait du bœuf braisé, elle utilise une bouteille de vin, des meilleurs. Quelque chose entre 5 et 6 euros.

Parce que, dit-elle, personne ne s'aperçoit que c'est pas du Barolo de marque.

Nous, le vin, on le prend dans des litrons de deux litres, et ça nous revient jamais à plus de 2,80 euros.

Je parle pas des riches, mais des gens qui ont pas de soucis d'argent comme la Masoero ou la Baudengo, de nos jours, ça se voit à ce qu'ils mangent. Et au nombre de fois qu'ils vont au restaurant.

Mais Arturo, il a jamais voulu l'admettre. Ça le rend triste quand je lui en parle. Il se sent coupable de pas avoir réussi à nous donner plus. Mais moi, j'insiste toujours, on sait jamais, si l'envie lui prenait de devenir riche, et je lui demande:

Avec ta retraite - et encore, si on te la coupe pas complètement - on arrivera jamais à rester dans cet appartement. Où tu penses qu'on va aller vivre?

Alors il reste muet et il hausse les épaules, pour pas avoir l'air trop con. Passé un temps, il me répondait qu'on nous aiderait mais aujourd'hui, il a compris qu'y a plus rien pour personne. Avant, l'État aidait d'une façon ou d'une autre mais aujourd'hui, tu dois te démerder pour tout et sortir l'argent de ta poche.

Au fond, notre seul espoir, en dehors évidemment du loto - mais ces numéros que j'ai payés 100 euros à la voyante Misteria sont toujours pas sortis -, c'était la petite. Au pire, si tout se passait mal, si elle devenait pas quelqu'un de connu, à ce moment-là, elle avait qu'à se caser avec un brave gars plein de fric et comme ça, on pouvait compter sur eux. Nous aussi, on s'est occupés de la mère d'Arturo quand son père est mort, et quatre dans cet appartement, ç'a pas été de la tarte. Surtout que la vieille, elle était plus capable d'aller aux toilettes toute seule et qu'aux services sociaux, ils se sont marrés quand on leur a demandé une aide.

J'ai commencé y'a cinq ans à découper sur Novella 2000 des articles et des photos de mariages et à les coller sur les pages d'un cahier pour préparer celui de la petite. Mais elle a jamais voulu y jeter un œil.

Une vraie déception, la petite. Toute une vie à économiser pour rien avoir en retour, sauf la certitude d'un avenir encore pire. Une vie de discount, de Chinois, de crédits à intérêt zéro, de promos à ne pas manquer. Où tu te fais de toute façon toujours arnaquer. C'est comme pour le téléachat. J'arrêtais pas de le lui dire, à Arturo, qu'il fallait pas faire confiance au téléachat. Et lui, il insistait parce qu'on nous offrait des tas de cadeaux. Les casseroles sont minables, elles accrochent tout, même le bouillon, et puis des cadeaux, on en a vu arriver que la moitié.

Allez au tribunal, qu'ils nous ont dit ces salopards.

Et pourtant, elle aurait pu y arriver, la petite. Je lui répétais ça tout le temps quand on regardait la télé.

T'es plus belle qu'Alessandra. Elle, elle s'est mariée avec Costantino* et elle gagne beaucoup d'argent. Beaucoup, pas la misère qu'on te donne pour distribuer tes lettres. Sans compter que c'est dangereux d'être toujours au milieu de la circulation sur une mobylette.

Elle pouvait aller chez la De Filippi**, prendre contact avec une agence. J'étais même prête à l'accompagner pour la présenter aux téléspectateurs. Je m'étais préparé tout un laïus. Une fois que t'es dans le circuit, y'a toujours quelque chose qui t'arrive. Costantino aussi vivait dans un quartier comme le nôtre et il a réussi à en partir et je l'ai vu dans le journal en vacances sur la Côte d'Émeraude.

T'as une idée, ma fille, de combien ça vaut un café à Porto Cervo? Mais si tu te fais pas remarquer, je lui disais, tu feras jamais rien de ta vie. Si t'en profites pas maintenant que t'es jeune, rien, plus rien au monde ne pourra changer ton destin.

Et elle soufflait. Et ça me faisait sortir de mes gonds.

Arrête de souffler!

Mais, maman, c'est toujours la même histoire. C'est chiant à la fin!

Quoi, tu veux finir comme moi? je lui demandais. Tu veux avoir ma vie? J'ai quarante-cinq ans et elle est déjà finie depuis belle lurette. Toute la sainte journée à me démener pour essayer d'aller de l'avant avec l'angoisse que le jour suivant sera aussi gris que le précédent. Mais t'as pas envie d'autre chose?

Elle finissait par s'en aller. Pourtant cette phrase du jour gris que j'avais entendue en regardant Un posto al Sole* m'avait frappée et m'était restée à l'esprit. A la petite, par contre, elle entrait par une oreille et sortait par l'autre. Arturo me disait de la laisser tranquille, qu'elle trouverait bien sa voie. Qu'elle travaillerait et fonderait une famille comme tout le monde. Mais tout le monde qui? J'ouvrais la fenêtre et je lui montrais les immeubles d'en face. Des gens comme nous, avec la même vie que nous. Des gens, qui, dans le meilleur des cas, arrivent à se serrer la ceinture jusqu'à ce qu'ils crèvent dans un lit d'hôpital, et probablement dans le couloir parce qu'y a plus de place ailleurs.

Comme c'est arrivé à ma mère. Elle était pas malade. Elle était seulement vieille. Et ils l'ont garée dans le couloir jusqu'à ce qu'elle meure. Ils s'en sont aperçus qu'au changement de service. Quand j'ai demandé au médecin de quoi elle était morte, il a haussé les épaules.

Elle était vieille, il m'a dit, son heure était arrivée

Oui, je sais qu'elle était vieille. Mais de quoi elle est morte?

Mais je n'en sais rien, madame. Un infarctus, un ictus… ça n'a pas d'importance.

Si t'as de l'argent, on te traite pas comme ça. Je dis pas qu'il en faut beaucoup, mais toujours plus que ce qu'on a, nous. J'ai pas envie de finir comme ma mère. La vieillesse me fait peur.

Massimo Carlotto est né à Padoue en 1956.
Découvert par le critique et écrivain Grazia Cherchi, il a fait son entrée sur la scène littéraire en 1995 avec le roman Il fuggiasco (Le Fugitif, non traduit en français), publié par les éditions E/O, qui a obtenu le prix Giovedì en 1996. Depuis, il a écrit quinze autres romans, des livres pour enfants, des romans graphiques et des nouvelles publiées dans des anthologies.
Ses romans sont traduits dans de nombreux pays; certains ont été adaptés au cinéma. Massimo Carlotto est aussi auteur de pièces de théâtre, scénariste pour le cinéma et la télévision, et il collabore avec des quotidiens, des magazines et des musiciens.
En 2007, il est lauréat du prix Grinzane Cavour - Piémont Noir.

Bibliographie